Rêves, ou c'est la mort qui vient

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Je ne sais par quel miracle cela s'est produit, mais rien de pire ne pouvait m'arriver. Le rêve a cessé de m'emporter au loin pour se contenter de réfléchir, comme dans un miroir, l'image d'une autre vie. Ce que je redoutais le plus au monde a eu lieu. La réalité qui s'est infiltrée jusqu'au fond de mes nuits a transformé celles-ci en secondes vies. Et ma petite indienne, à l'image d'un personnage de film, a pris une consistance particulière qu'il m'est permis de serrer dans mes bras, je devrais être heureux, mais la peur de voir s'effondrer le refuge de mes illusions vient ternir mon bonheur.
Publié le : lundi 13 juin 2011
Lecture(s) : 163
EAN13 : 9782748148466
Nombre de pages : 140
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Rêves, ou c'est la mort qui vient
Christophe Cartier
Rêves, ou c'est la mort qui vient
ROMANLe Manuscrit www.manuscrit.com
Éditions Le Manuscrit 20, rue des Petits Champs 75002 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.com © Éditions Le Manuscrit, 2004 ISBN : 2-7481-4847-9 (fichier numérique) ISBN : 2-7481-4846-0 (livre imprimé)
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 L'envie de pleurer fait se fermer mes yeux. Toutes larmes contenues je sors dans la rue marcher un peu. Le film n'était pas triste mais les personnages si attachants, qu'il m'est encore plus difficile de vivre une fois le rideau baissé. Ils sont devenus des amis, des rêves d'amis impossibles à toucher. Et pourtant, comme j'aimerais tellement les serrer dans mes bras. Seul le désir de le faire suffit à me soulager car s'il en était ainsi où seraient mes illusions et alors quel bonheur perdu.  Je vais souvent au cinéma. Qu'importe le film, de préférence en couleurs, français et dans les quinze premiers jours qui suivent sa sortie en salle. Au-delà, je n'arrive plus à rentrer dedans et j'assiste passif à une histoire qui ne me concerne pas.  Ne m'intéressent que les films les plus proches de la réalité, presque crus, sans volonté artistique qui crée une distance et empêche de s'identifier aux personnages.  Pour continuer à exister il me faut, comme les acteurs dans les films, jouer à la vie.  Je me regarde agir au travers de tous les événements quotidiens que j'organise, comme un réalisateur met en scène un long plan séquence pour un film culte.  Déjà loin du cinéma, je me vois comme sur un écran blanc, marcher dans la rue parmi des milliers de gens semblables à des spermatozoïdes qui s'agitent dans tous les sens, chacun ignorant le destin de l'autre. Dans cette solitude commune j'ai le sentiment d'être le seul à tirer mon épingle du jeu, d'être différent car je suis le héros de cette histoire. Comme j'en suis aussi l'auteur il m'arrive de croire que le temps, l'espace et la durée n'ont aucune influence sur chacun de mes jours. C'est
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pourquoi cette histoire aurait pu débuter à n'importe quel autre moment et que c'est uniquement le fruit du hasard si l'idée m'en est venue cette après-midi de juillet ensoleillée à la sortie du cinéma, juste en face du métro Montparnasse Bienvenüe.
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 Lorsque je marche, je me fais mon cinéma, avec ses gorgées de mots qui me viennent à l'esprit et que j'ordonne plus ou moins bien selon les dispositions dans lesquelles je me trouve sur l'instant. Ces phrases accompagnent des images si fortes et éblouissantes qu'elles assombrissent la vie réelle et donnent à mes yeux et à ma silhouette en général un air de "toujours dans la lune".  C'est dans cet état que je prends le métro pour me rendre Place de Clichy. Je marche mécaniquement me fiant davantage à mon instinct qu'aux indications des panneaux que je ne vois pas. Direction Porte de la Chapelle, changer à Saint Lazare, prendre la direction Porte de Clichy, porte de Saint Ouen, descendre enfin Place Clichy.  Comme toujours lorsque je vais me ravitailler, j'ai un peu peur. Le métro est un endroit que j'aime et où je me sens particulièrement en sécurité. Pourtant je ne cesse de regarder autour de moi et change de wagon à chaque station. Lorsque j'ai fait toute la rame, je descends alors sur le quai attendre le prochain train.  À une certaine époque, il y a deux, trois ans, lorsque je n'avais pas encore décidé de passer mon temps à ne rien faire, - Je tentais alors le dur métier de photographe, me prenant pour un artiste à courir la ville de long en large pour en rapporter des photos anecdotiques que je croyais pleines de charme dans le style de Robert Doisneau - il m'arrivait de partir très tôt le matin, de m'engouffrer dans le métro pour le seul plaisir de me confronter avec tous ces gens serrés les uns contre les autres dans le seul but de se rendre à leur travail. Cela me rassurait durant quelques heures. J'avais le sentiment d'être comme eux, utile à la société en
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partageant leurs soucis quotidiens. Je me sentais moins seul, isolé que j'étais au fond de moi-même, sans but précis. Parfois, pour goûter pleinement aux joies sociales j'achetais le journal que je lisais longuement, assis sur un banc du quai, levant de temps à autre les yeux pour mieux observer les gens qui m'entouraient; appréciant ainsi pleinement le plaisir de me sentir un court instant comme eux, m'appliquant à prendre les attitudes et les tics de ces gens dont la journée est toute tracée, sans l'angoisse de ne pas savoir comment l'occuper. Même si quelques-uns, le soir, au retour, ont le sentiment de l'avoir perdue, ils sont au fond d'eux-mêmes rassurés et heureux d'avoir accompli leur tâche quotidienne. Ils ont été utiles à la société. Comme un chien a besoin d'être tenu en laisse et d'obéir à son maître, ils aiment avoir des rails sur lesquels ils se sentent dirigés, privés de cette liberté qu'ils seraient incapables d'assumer.  Moi-même, trop libre, je m'inventais le métier de photographe pour fuir cette liberté qui collait à ma peau bien malgré moi; j'avais tenté, chaque fois sans succès, tous les métiers du monde. Condamné à la liberté, pour occuper mes jours et dépenser mon énergie, j'essayais de peindre et d'écrire.  Oh! je n'étais pas plus mauvais qu'un autre, mais ces deux disciplines pour être exercées avec talent et honnêteté, exigent de nombreuses années d'apprentissage et d'expériences. Elles sont le travail de toute une vie, et à vingt-quatre ans j'avais le sentiment qu'il ne me restait plus longtemps à vivre. Pas assez en tout cas pour mener à bien une œuvre.  Petit à petit ce sentiment de mort grandissant en moi, j'allais abandonner toute forme d'activité. Par
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volonté d'abord puis par désœuvrement, ce qui entraîna chez moi - car l'homme ne peut être sans rien faire -l'usage intensif et répété des nuits sans sommeils, d'alcools et de lendemains inutiles.  N'ayant aucun problème d'argent, car habitant chez des parents compréhensifs de par leurs occupations, souvent naïfs à cause de leur gentillesse, je continuais malgré tout à vivre.  Je sors de terre place Clichy. Sur l'escalier roulant qui mène à l'air libre, le passage entre l'ombre et la lumière se fait brusquement. Sans transition. Mon visage est saisi par le soleil; ébloui, je ferme les yeux. Chaque cellule de ma peau est sollicitée par ses rayons. Une sensation de trop exister m'envahit, j'aimerais quitter ce corps essoufflé qui transpire et me rappelle à l'ordre, pouvoir profiter de ce soleil en toute liberté, comme cette table de café en formica que j'aperçois gonflée de chaleur ou cette pierre sur laquelle je m'appuie juste sous la statue de la place.  J'attends ainsi quelques minutes en prenant bien soin de toujours rester visible pour Dimitri qui devrait ne plus tarder. Ce matin au téléphone il me disait qu'il viendrait de Montrouge, je porte donc toute mon attention sur les rues de Leningrad, d'Amsterdam et de Clichy.  Je n'aime pas attendre quelqu'un. J'ai peur qu'à force de fixer l'endroit du rendez vous, en souhaitant à chaque moment voir arriver la personne tant attendue, je n'efface carrément cet instant et que la rencontre n'ait jamais lieu. Comme si j'avais le don inconscient et malheureux d'annuler ce que je désire ardemment. Alors, toutes les deux ou trois minutes, de peur d'attirer
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le mauvais sort sur le rendez-vous, je détourne les yeux et pense à tout autre chose. Ainsi le temps passe plus vite et la surprise est encore plus grande lorsque la personne que j'attendais est à quelques mètres de moi indiquant sa présence par de grands gestes que je ne vois pas, tout absorbé que je suis par cette inattention provoquée, comme une fuite du temps.  La voiture est à l'angle du boulevard de Clichy et de la rue du même nom. Soudain tiré de mes rêves par un coup de klaxon je reconnais Dimitri au volant. Je monte dans la voiture et prends place à l'arrière. Dimitri tout en tournant le volant se penche pour m'embrasser. Je suis ennuyé, je n'ose pas trop lui parler, la présence à ses côtés d'un autre garçon me contrarie. Est-il au courant du petit commerce de Dimitri? Il ne me semble pas. Par sécurité je ne dis rien, connaissant Dimitri il aura négligé, de m'en informer, il vaut mieux que je me taise. Nous échangeons donc des banalités durant le trajet fort heureusement court qui nous mène au métro Lamarck Caulaincourt. Dimitri gare la voiture à cheval sur le trottoir et sans un mot en descend pour disparaître au coin de la rue des Saules, nous laissant seul le garçon et moi.  Quelques instants s'écoulent, une ou deux minutes, puis le garçon sans se retourner gémit:  "Mais qu'est-ce qu'il fait, Dimitri."  Il ne s'adresse pas vraiment à moi mais je me sens obligé de répondre, juste pour combler ce silence qui risque d'amener d'autres questions et je ne veux pas qu'une conversation s'engage entre lui et moi.  "Je crois qu'il est allé faire une course", lui dis-je en évitant de croiser son regard dans le rétroviseur. Puis de nouveau un long silence que je brise en quittant la
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