Rhuys

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Presqu'île de Rhuys, scène immense, superbe. Une mer impétueuse et des marais nourriciers. Des plages sans fin, somptueuses. Parfois semées de galets polis, comme à Suscinio où un château féodal repose les pieds dans l'eau. La nuit, des sangliers piétinent palourdes et huîtres sauvages tandis que dans les yachts du Crouesty une horde de Parisiens tarde à s'endormir. C'est dans cet espace rêvé que l'auteur a planté son décor pour quatre profs en vadrouille. Des vacanciers qui jouent là leur pièce estivale, entre Port-Navalo et Noyalo. A Sarzeau, le jeudi, jour de marché, ou à St Gildas, le dimanche, après la messe. A Vannes aussi, parfois. L'histoire ? Des histoires, plutôt ! D'inévitables anecdotes accrochées au soleil et au vent d'une presqu'île enchanteresse.
Publié le : lundi 20 juin 2011
Lecture(s) : 46
EAN13 : 9782304026740
Nombre de pages : 195
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2 Titre

Rhuys

3Titre
Francis Esnault
Rhuys
L’été d’une dérobade
Roman
5Éditions Le Manuscrit





















Illustration de couverture : © Francis Esnault

© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02674-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304026740 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02675-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304026740 (livre numérique)

6 DU MÊME AUTEUR :
Mes rillettes de maquereaux
Le Manuscrit 2004 (Roman)
A boire et à manger
Le Manuscrit 2006 (Nouvelles)
L’École, cette grande récréation
Le Manuscrit 2008 (Pamphlet)
Autres publications :
Transmission de puissance. Principes. Tome 1.
èmeDunod 1994-2009 (3 édition)
Transmission de puissance. Applications. Tome 2.
èmeDunod 1995-2009 (3 édition)
Transmission de puissance. Applications. Tome 3.
èmeDunod 1996-2009 (3 édition)
Hydrostatique 1. Transmission de puissance.
Ellipse 1997 (co-auteur : Patrick Bénéteau)
Hydrostatique 2. Hydrodynamique.
Transmission de puissance.
Ellipse 1997 (co-auteur
Cinématique graphique.
Ellipse 1999 Chapitre vingt-trois

- 1 -
Cuiça n’est pas un mot du dictionnaire. C’est
une contraction qui gicle avec la vélocité d’une
eau trop longtemps retenue dans un tuyau
d’arrosage, au moment précis où l’on décide
d’ouvrir le robinet. La comparaison avec un
noyau de cerise qui s’échappe promptement des
doigts, quand la pression entre le pouce et
l’index lui devient insupportable, est tout aussi
satisfaisante. En fait, ce soir-là, « cuiça » fut,
l’espace d’une seconde, le résultat d’une fusion
sémantique où vinrent s’agglutiner deux mots
censés d’ordinaire vivre séparément. Il faut dire
que la soubrette était pressée d’en finir.

C’était l’été, un soir. Un de ces étés où les
médias nous inondent d’informations aussi noi-
res que les cieux de crépuscules qui ne veulent
pas céder. Où les journalistes s’attachent à dé-
montrer la stérilité des eaux d’orage qui
s’abattent sur une végétation calcinée, prédisant
aussi la fin du monde pour nos petits enfants,
tels des témoins de Jéhovah. La soubrette, di-
9 Francis Esnault
sais-je, était pressée d’en finir. Deux heures
après l’incident, elle s’apprêtait à nous réciter,
d’un rythme soutenu, la liste des desserts. Son
monologue pavlovien allait apparaître à
l’assemblée des convives comme une invitation
à déguerpir, venant conclure une démarche du
même type initiée au moment du fromage,
quand l’accident survint, donc.

Tellement pressée de nous voir les semelles,
elle fit bruyamment rouler le chariot de froma-
ges jusqu’à nous, puis le stoppa brusquement,
avant d’allonger la tirette vernie qui allait ac-
cueillir nos assiettes respectives pour le service.
Puis, elle commença la visite du chariot, dési-
gnant les choses et leurs appellations à la vitesse
grand V. Mon voisin commit l’erreur de rater
une région :
« Et celui-là, c’est quoi ? », se risqua-t-il, dési-
gnant du doigt un morceau dégoulinant,
« Cuiça, c’est un chèvre » répondit la ser-
veuse.

Ce fut une réponse mécanique, où elle évita
de regarder son interlocuteur, feignant plutôt de
s’intéresser aux autres tables de la salle dont elle
se foutait tout aussi royalement, c’était évident.
Cuiça était un chèvre. Et elle savait qu’il lui res-
tait la liste des desserts à réciter, qu’il lui était
devenu insupportable de continuer à exciter
10 Rhuys
ainsi les glandes salivaires d’une tablée de
convives repus et qui, chargés jusqu’à la luette,
allaient devoir déclencher une activité mentale
relevant d’un sport martial, pour s’imaginer le
ventre creux le temps d’un crémeux au choco-
lat.

Cuiça gicla comme un « j’en ai marre de vos
histoires de bouffe, vous m’emmerdez avec vos
fromages… »

La patronne du restaurant ne dépareillait pas
dans ces murs de granit armoricain dont
l’épaisseur ajoutait à l’austérité d’une bâtisse an-
crée ici depuis bien des lustres. Le golfe était à
quelques centaines de mètres. Mais l’épouse du
chef le savait-elle ? On eût dit une religieuse dé-
froquée, une de ces femmes aux visages hosti-
les, qui peinent à dénicher l’accoutrement qui
saura leur échauffer un peu la silhouette. En
épousant le patron, elle avait épousé son métier.
Sa vie était ainsi devenue une permanente
contrainte aux ordres d’une profession qu’elle
n’avait pas choisie. Elle n’avait que faire du bar
de ligne rôti, du turbot dans sa truffe, ou des
huîtres du golfe juste tièdes. Elle subissait en
permanence les circonstances, et le ton mono-
corde de sa diction téléphonique, au moment
des réservations, aurait pu repousser la clientèle
11 Francis Esnault
si la qualité culinaire de l’établissement n’avait
pas relevé le niveau de l’accueil.

La corvée des desserts succéda au défilé des
fromages. Nous écoutâmes religieusement les
récitations de la serveuse, chacun s’abstenant de
la solliciter pour qu’elle répétât une liste de dé-
signations « maison » qu’on eût souhaité bien
plus transparentes. On n’osa pas la questionner
à nouveau, de crainte d’essuyer un bien sec
« cuiça, c’est un crumble breton sur coulis de
framboise » en traduction d’un « Verger du
golfe et jardin de la patronne ». On craignait
trop que la violence du ton nous coupât défini-
tivement un appétit déjà bien fragilisé à la sé-
quence fromage .

Nous quittâmes les lieux bien avant minuit,
laissant derrière nous quelques retardataires
avinés. Ils avaient été étrangers à cette drôle
d’atmosphère qui nous chassait dehors, alors
que nous aurions pu nous laisser entraîner dans
ces discussions passionnées, typiques des fins
de gueuleton réussi. « Cuiça est un chèvre » me
restait en travers de la gorge. Mais l’auteur de
cette compression orthographique savait-elle
qu’elle venait d’arracher la bonde qui me rete-
nait d’écrire. En franchissant le seuil de la porte,
je sus qu’un roman démarrait. Elle venait
d’appuyer sur la gâchette au moment opportun
12 Rhuys
où la barrique était pleine, se retenant d’éclater
sous le joug d’un gaz bien mystérieux. Le résul-
tat d’une décoction de souvenirs qu’une trop
longue durée de maturation avait transformé en
explosif.

Dehors, l’on pouvait enfin apprécier la fraî-
cheur nocturne qui nous faisait défaut à
l’intérieur. Mais, en frôlant les moëllons de
pierre, on sentait bien que la chaleur diurne per-
sistait sans trop mollir au sein d’une matière qui
n’attendait que l’aube pour s’exposer encore.
Quelques vers luisants clignotaient fugacement
dans les jointures des pavés, alors que deux ou
trois cigales planquées jacassaient incessam-
ment, indifférentes à notre déambulation tar-
dive. Manquaient les crapauds dans cette mar-
che un peu lourde qui conduisait à nos autos.
Eux aussi attendaient l’eau. Un orage les aurait
bien arrangés, n’en déplaise aux pessimistes
chroniqueurs qui semblaient ignorer la détresse
de ces bestioles avides d’humidité.
13 Chapitre vingt-trois

- 2 -
La veille, Jésus nous avait prévenus :

« N’y allez pas l’été, c’est bourré d’estivants.
Attendez la basse saison, c’est plus calme. Le
restaurant n’est alors fréquenté que par les arti-
sans de la presqu’île qui viennent péter là leurs
records, en alignant limousines et 4-4 tout au-
tour de l’église ».

Jésus avait raison. Nous aurions dû l’écouter.

Sous sa longue tignasse blanche s’élançait un
corps plutôt maigre, et pour être Johnny Win-
ter, il lui manquait d’être albinos. Bien sûr, il ne
connaissait pas ce valeureux guitariste de blues
dont il trimballait la silhouette, sans se douter
un seul instant être le sosie d’une célébrité mu-
sicale des années soixante-dix. Jésus n’était
qu’un autochtone. Il était né dans les huîtres du
Tour du Parc, avant d’être élevé chez les sœurs
de Sarzeau, quand le pont de Banastère station-
nait encore dans l’imagination des fonctionnai-
res de l’Equipement. A cette époque, c’est à un
15 Francis Esnault
passeur officiant sur un sinagot désarmé que
revenait le transport des personnes entre les
deux rives, quand, à marée haute, la mer
s’engouffrait dans les terres pour aller inonder
les marais en direction de Surzur.

Jésus était devenu ce septuagénaire décalé
que les caissières de l’épicerie locale ne man-
quaient pas d’interpeller ostensiblement quand
elles voyaient la queue des estivants s’intéresser
à l’homme. Elles se faisaient une fierté de tu-
toyer le personnage qui, en vidant son sac sur le
tapis roulant, déclarait un conformisme déce-
vant. Le personnage, à l’évidence non végéta-
rien, n’était pas non plus épris de sciences oc-
cultes, comme on aurait pu le soupçonner en
première lecture. Au fond du chariot, un
« Ouest-France » encore bien repassé côtoyait
une boîte de cassoulet premier prix, et la banali-
té des propos échangés à l’instant du règlement
ne laissait aucun doute sur la réalité de
l’individu. Jésus était un homme simple, dont la
marginalité se limitait à une longue chevelure
étonnamment blanche et raide, coiffant un vi-
sage buriné, à la peau lisse légèrement rosée. Il
dépareillait de ses congénères mâles dont la
coiffure, quand il en restait, se limitait le plus
souvent à quelques brins aussi mal accrochés
sur le crâne qu’une touffe de varech au sommet
16 Rhuys
d’un rocher autour de la chapelle de Penvins à
marée basse.

Jésus ne connaissait le restaurant en question
que par « ouïe-dire ». Il n’avait ni les moyens, ni
l’envie d’y déjeuner ou dîner. Nourri des
conversations de comptoirs, il savait pourtant
réciter la liste des « tables » conseillées de la
presqu’île. Le plâtrier n’avait-il pas fêter ses
trente ans de mariage chez « X », et l’électricien
l’anniversaire de son fils aîné chez « Y », après
que les parisiens eurent déserté la côte en fin
d’été.

En refermant mollement la porte de l’auto
qui devait nous rapatrier sur zone, Thomas me
glissa à l’oreille :

« On aurait dû écouter Jésus ».

Nos deux autres collègues acquiescèrent.

Nous aurions dû, en effet, écouter Jésus.
17 Chapitre vingt-trois

- 3 -
Nous arrivâmes à Penvins autour de vingt-
trois heures. C’était tôt pour un retour de res-
taurant. Le rituel demi-tour sur le parking de-
vant la mer n’offrait pas le spectacle habituel de
nos tardives escapades. La vraie nuit n’était pas
encore tombée, et le claquement régulier des
vagues sur la digue n’avait pas la résonance fan-
tasmagorique des grosses déferlantes, quand il
fait noir dehors, et que le halo des phares peine
à faire toute la lumière sur la machinerie qui dé-
chaîne les éléments. Là, quelques campeurs
traînaient encore leurs savates dans la pénom-
bre naissante, attendant patiemment la fraî-
cheur, en guise d’invitation à rejoindre leur
home de plastique.

Il aurait fallu patienter quelques heures pour
assister à l’arrivée d’une cohorte de soiffards
chargés d’alcool, déambulant pieds nus sur
l’asphalte encore tiède, en direction d’une plage
devenue invisible, et donc propice aux jeux dé-
fendus. On serait alors devenus les spectateurs
privilégiés de sporadiques concerts donnant ces
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