Rictus

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L'enfant de la rue n'est pas un mythe. Il existe, il souffre dans les rues de Port-au-Prince, de Rio de Janeiro... Mickelson Simon est un enfant de la rue dont l'odyssée commence dès sa naissance au marché de la Croix des Bossales, d'une fille chassée par une famille Port au Princienne où elle était en domes-ticité. Mikelson retrace l'enfance de l'orphelin qu'il fut très tôt. Il décrit ses fuites dans les mornes qui encerclent Port au Prince, avec sa compagne d'infortune, Ginette, à peine plus âgée que lui, pour se soustraire aux retombées des évènements politiques répétés du pays dont le coup d'état sanglant de 1991. Sagace, il énumère ses inévitables arrêts, le conduisant lentement, inéluctablement vers le dernier port de la vie!
Publié le : vendredi 17 juin 2011
Lecture(s) : 134
EAN13 : 9782304005721
Nombre de pages : 255
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2 Titre
Rictus

3Titre
Emilie Franz
Rictus

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00572-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304005721 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00573-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304005738 (livre numérique

6 .
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PROLOGUE
Quatorze ans c’est trop tôt pour mourir,
Mais, la douleur avait éteint ton sourire.
Vas. Le mal que t’ont donné les rues
Ne guérira que dans le sein des nues.

Mikelson Simon, quatorze ans à peine. Il ti-
tube et tombe un matin devant une voiture qui
freine en catastrophe. A l’hôpital où le conduit
Emilie Pilet, le chauffeur, les résultats des analy-
ses de laboratoires font découvrir une horrible
réalité : un cancer est à l’origine des vertiges qui
ont provoqué la chute de l’adolescent. Emilie
apprend aussi qu’il s’agit d’un enfant sans pa-
rent, sans demeure. Il est un enfant de la rue !
Elle décide de prendre soin de lui.

Mikelson, en racontant sa courte vie à Emi-
lie, lui fait vivre l’horrible destinée d’un enfant
dont l’odyssée commence dès sa naissance au
marché de la Croix des Bossales parmi les dé-
chets de légumes, d’une fille chassée par une
famille Port au Princienne où elle était en do-
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mesticité. Mikelson retrace pour Emilie,
l’enfance de l’orphelin qu’il fut très tôt, sacca-
dée par des évènements de toutes sortes. Il dé-
crit pour elle ses fuites dans les mornes qui en-
cerclent Port au Prince, avec sa compagne
d’infortune, Ginette, à peine plus âgée que lui,
pour se soustraire aux retombées des évène-
ments politiques répétés du pays dont le coup
d’état sanglant de 1991. Sagace, il énumère ses
inévitables arrêts le long de l’indescriptible
cheminement vers le Golgotha, le conduisant
lentement, inéluctablement, irréversiblement
vers le dernier port de la vie !

Emilie a pu grâce à toutes sortes d’aide,
l’entraîner dans les hôpitaux les plus sophisti-
qués, décidée à combattre le mal impitoyable
qui mène une guerre hâtive et sans merci contre
lui. Mikelson sait qu’il ne vivra pas longtemps.
Il dicte tout un testament à Emilie : L’histoire
de sa vie doit servir à ces autres enfants qui sont
sans secours. Il la lui raconte minutieusement,
chaque fois qu’il en a l’opportunité. Il sent qu’il
accomplit une tâche d’importance en le faisant.
Il reprend plusieurs fois le récit de certaines
étapes. Il ne veut rien omettre tandis que sa
voix est encore audible, car parfois, il sent
qu’elle reste dans sa gorge. Il faut qu’il profite
du répit entre les crises de douleur. Les spasmes
d’épilepsie se faisaient heureusement de moins
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en moins aigus. Les troubles nauséeux de la
chimiothérapie commençaient à s’alléger.

Il fallait, il voulait que sa pensée conduise
Emilie à travers les déchets du marché, la pro-
miscuité de la vie dans ses expressions les plus
humainement insoupçonnées. Il fallait aussi qu’il
lui fasse constater les aléas des centres
d’hébergements pour enfants comme lui, où
s’incruste inévitablement une certaine hypocrisie
sociale, une façade bien agencée pour que l’aide
ne manque pas pour ces enfants qui n’en rece-
vront que plus ou moins le tiers… Il faut
qu’Emilie rencontre Ginette… et Charlène, l’une
des marchandes de légumes, et Cinthia, la mar-
chande de patates et de malanga… et les autres
dont il n’oubliera jamais ni le visage ni le nom. Il
fallait qu’Emilie trouve l’autorisation du Maire de
la Ville de Port au Prince, pour permettre
l’exposition de sa dépouille mortelle au Champ de
Mars, sous le kiosque Occide Jeanty… il voulait
que tous le voient… écoutent l’enregistrement de
ses exhortations au monde entier en faveur des
enfants de la rue. Tous, Ginette et les autres, et
vous, et moi…

« Ecoutez, la voix qui vous parle s’est éteinte.
L’enfant de la rue que j’étais vous dit merci d’être
venu dire, pitié pour les enfants du monde en-
tier ! »
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Mikelson est devenu célèbre en quelques se-
maines, parce que son corps hébergeait l’une des
formes les plus rares de cancers, ce qui a fait défi-
lé des sommités de la recherche médicale devant
son lit d’hôpital. Il le sait, ils ont échoué. Sa vie à
peine ébauchée sera tronçonnée. Alors, pourquoi
ne pas laisser son cœur intact et sain à un petit
haïtien qui vit au Canada, ses reins à un autre petit
malade qui vit à New York et pourquoi pas tout
ce qui peut être pris de son corps pour sauver un
autre qui n’est pas sous l’emprise d’une maladie
terminale, irréversible ?

Ceux qui viendront à ses funérailles publiques,
s’engageront ipso facto, pense-t-il, à contribuer à
l’éradication, dans les rues d’Haïti et dans les rues
du monde entier, d’un cancer plus coriace que
celui qui prend sa vie : l’abandon de tout enfant à
la rue…

Le soleil s’absente un moment du ciel. Emilie
ferme le cercueil de Mikelson, ouvrant en même
temps les yeux de toutes les sociétés du monde,
les yeux de la conscience sociale ! Le cortège
s’ébranle vers la rue des Casernes, vers le Boule-
vard La Saline pour saluer devant le Marché de la
Croix des Bossales- la place où naquit Mikelson-
« dans les choux et les légumes. »
Et les musiciens de la Fanfare qui précède la
procession funéraire accompagnent mélodieuse-
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ment la chorale qui chante : « Je suis un enfant
comme un autre. »
« Berce moi, est-ce ta voix qui chante,
J’imagine ce qu’est la chaleur maternelle.
Chante, un visage parait, sans doute le tien
Que je n’ai pas connu !

Berce moi, ma gorge se serre pour libérer ma
vie,
J’imagine ta main qui soulage ma détresse,
Chante, j’ai besoin d’une mère :
Ange tendre ou folle mégère !

Berce moi, toi qui fus pour que je sois
Code de tendresse, énigme divin
Chante, laisse moi rêver
Que je suis un enfant comme un autre.

Berce moi, mon âme s’envole de ma vie
Les rayons du soleil se changent en ailes
d’anges.
Chante, mon souffle sursaute et s’égare !
La vie s’empare de ce qu’elle n’a pas donné !

Berce moi, mère inconnue, je viens à toi !
La mort dans un instant va réduire nos distan-
ces.
Chante, ma vie va se joindre à la tienne
Dans l’espace- néant.

13 Rictus
Berce moi, l’univers des hommes fuit,
Le blanc devient le noir et le rouge le jaune,
Chante, si les fleurs sèment l’amour,
L’enfant aussi naît un enfant comme un au-
tre…
14 Chapitre i

CHAPITRE I
« J’ai quatorze ans », avais-tu répondu quand
je t’avais demandé ton âge. « Mon nom, c’est
Mikelson », avais-tu continué sans que je ne
t’aie encore posé la question. Et j’avais souri à
cette affirmation précipitée, fourmillant de sous
entendus que laissaient percevoir les inflexions
de ta voix rauque martelant un parler- créole
qui se voulait cassant ou d’une insolence à peine
déguisée. « Je n’ai jamais parlé français de ma
vie… Le créole est la seule langue que je
connaisse… que je comprenne… Toi, tu
t’arrangeras pour la traduction n’est-ce pas…
Emilie… Tu m’as bien dit Emilie, c’est ton
nom, n’est-ce pas ?

Aujourd’hui, à travers cette porte béante aux
bords de l’éternité, dans les limites solennelles
de ces derniers instants que nous passons en-
semble, je l’entends, cette voix qui était la
tienne, sourde et profonde, répercutant à tra-
vers les cassures de ta vie, cet écho qui résonne
sur les parois fissurés de ma mémoire. Nos tou-
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tes premières conversations et toutes les autres
que nous avons eues jusqu’à ce moment fatidi-
que qui va t’éloigner à jamais de ma vue, tout ce
que tu m’as dit défile en images vivantes sur le
plafond blanc argenté de ce dernier abri où se
cristallise toute mon impuissance à faire revivre
ta voix. Un film qui se déploie avec une intensi-
té impitoyable, comme pour exiger que j’en re-
tienne les moindres détails, comme pour incrus-
ter en moi le martèlement final de la phrase
musicale qui se joue sur les cordes d’une harpe
éternelle parce l’amour a brisé ses promesses…

Petit oiseau fragile que la vie a broyé dès ses
premiers balbutiements, tu savais déjà, semble-
t-il, que la vie te donnerait très peu au delà de
ces quatorze ans !

Quatorze ans, c’est quand même si peu pour
vivre une vie. Quatorze ans et mourir, c’est plu-
tôt un simple tronçon d’existence, une farce,
une ironie des péripéties de l’enfantement, un
arrêt fatidique le long des routes de l’univers
humain. Nous avons ensemble traversé trop
peu de distance et je n’ai pas jusqu’à ce matin
qui regarde ton corps pour la dernière fois, une
réponse plausible aux questions que posent les
causes de ce mal qui t’a condamné sans merci,
sans recours.
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Ton dernier matin dans ce monde bour-
donne et languit dans une clarté blafarde tandis
que des curieux sont les premiers à visiter le
cercueil où tu es couché, froid et serein. Eux, ils
ne te connaissaient pas. Ni ne connaissaient-ils
l’histoire de ta vie qui a fait la une des journaux
ces dernières semaines. Eux, les curieux, ils ont
vu un corbillard arrêté le long de la rue Capois,
devant le Kiosque Occide Jeanty au Champs de
Mars et ils se sont approchés pour voir, pour
savoir de quoi il s’agit. Étonnés, ils ont vu un
superbe garçonnet, un adolescent imberbe,
pouponné sans extravagance, portant une che-
mise blanche à jabot de dentelles, sans nœud, ni
cravate. Un adolescent ! Un enfant ! Un jeune
garçon ! Une victime de la vie ! Un nouveau
martyr de l’échec social de la République
d’Haïti !

Oh ! Oh ! Oh ! disaient des femmes pour
marquer leur sympathie.

Certains avaient des larmes aux yeux. Et
d’autres venaient et s’en allaient, d’autres res-
taient aux abords du trottoir, attendant. Atten-
dant quoi ? Que tu te réveille ? Tu ne te réveille-
ras plus.

« Personne ne se réveille du sommeil de la
mort, n’est-ce pas Emilie », dirais-tu… Tu
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m’embarrassais toujours de ces questions pour
lesquelles je n’avais pas de réponse.

Pourquoi les fleurs et les personnes venaient-
elles au monde en des couleurs si différentes,
disais-tu ?

Quatorze ans, c’est trop peu pour vivre une
vie… Et tu riais en me disant :
« Tu connais beaucoup de mots dont je saisis
seulement le sens comme on fait d’un vol
d’oiseau, sans le comprendre ! » Et tu riais du
haut de je ne sais quelles expériences qui
t’avaient laissé perplexe, presque cynique, rédui-
sant chacun de tes sourires en ce rictus narquois
qui semblait exprimer le mépris ou la morgue.

Quatorze ans de vie, quelle ironie !

On s’est rencontré au hasard de ce qui aurait
pu être un fâcheux accident de voiture. Précipi-
té par la douleur sur la chaussée, ému cepen-
dant par le désarroi qui s’était emparé de moi,
tu m’avais asséné un premier coup de massue !
« Mwen pap viv trô lontan. Je ne vivrai plus trop
longtemps » avais-tu dit en espaçant les mots,
comme pour justifier le fait que tu sois tombé
devant ma voiture ! Comment aurais-je pu y
croire ? On ne pense pas à la mort, à cet âge.
On ne meurt pas à cet âge. ! Qui aurait pu dé-
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coder un tel message dans le creuset que
l’épaisseur, le volume ou l’infini du temps ou de
l’espace avait accumulé pour entasser tes qua-
torze ans ? Sous quel arcane cosmique était-il
tissé ce vécu que tu as étalé devant moi avec
tant d’aplomb, d’assurance, et surtout, avec au-
tant de maturité d’esprit qu’un homme cente-
naire ? Déjà des plis creusaient ton front, ta
voix traînait comme pour peut être rendre
moins lourd le poids des années fictives qui
s’étaient empilées pour témoigner de ton exis-
tence ! Ce qui étonnait beaucoup plus, c’était ce
rictus qui étirait tes lèvres et découvrait tes peti-
tes dents gâtées, écartées l’une de l’autre,
comme si elles s’étaient arrêtées de pousser
avant le temps, établissant un contraste certain
entre ce que tu étais, un enfant, un enfant des
rues, et ce que tu étais prématurément devenu
depuis longtemps sans doute : un adulte, un
adulte de la rue !

Durant ces longs mois trop courts que nous
avons vécu ensemble, nous nous sommes bat-
tus comme des forcenés contre ce mal implaca-
ble. Sans cure, sans pitié, sans tenant ni aboutis-
sant, synthétisant toutes les abjections des for-
ces obscures qui te couchent aujourd’hui dans
ce cercueil et me campe impuissante et penaude
devant toi ! Il te couche aujourd’hui dans ce
cercueil et m’oblige à te parler au passé, à
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contacter ma mémoire branlante pour me parler
de toi. Mes lèvres ont frôlé ton front. Dans le
froid du baiser que j’y ai déposé, ton rire trop
sonore résonne, comme un défi, comme un
mépris plutôt, au mal qui avait refusé de lâcher
prise pour t’installer en fin de compte, raide et
froid, sublime et narquois, dans ce grand lit ocre
et or, acceptant en fin de bataille, l’exorcisme
du soleil levant dont les rayons rénovateurs
jouent à cache-cache sur ton visage impassible,
ce même soleil qui te réveillait le matin lorsque
tu dormais à ciel ouvert…

Ce rire n’est pas celui d’un enfant, et tu n’es
qu’un enfant Mikelson, te disais-je ! Et tu cam-
brais tes reins, et tu mettais les mains sur tes
hanches et tu penchais la tête d’un coté et tu
faisais grossir tes pupilles en balançant ta tête,
me disant :

« Mais l’enfant que je suis t’a appris tant de
choses Emilie, c’est toi qui me le répète si sou-
vent ! »

Bien sûr Mikelson, tu m’as appris beaucoup
de choses ! Tu m’as surtout obligée à toucher
du doigt une réalité que l’on frôle quotidienne-
ment dans notre pays Haïti, surtout à Port au
Prince, et certainement ailleurs dans le monde,
sans y prendre garde, sans voir ce qui crève
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l’œil, sans s’arrêter devant des rideaux à peine
tirés pour au moins tenter de savoir ce qui se
passe derrière eux, sans se demander de quoi est
faite la vie de ces autres, de ces autres enfants
qui naissent et meurent à Port au Prince et à
travers le pays.

Une vie commence et se termine. L’homme
naît et meurt. Alpha et Omega ! Tout passe en-
tre ces extrêmes : Alpha et Omega. Mais sur le
parcours de l’un à l’autre, de l’un vers l’autre, de
l’un et l’autre, il y a une façon de naître et de vi-
vre avant de mourir, une façon de croître avant
de décroître, une façon de marquer le trajet pla-
nétaire. Toi Mikelson, tes quatorze-années se
sont remplies de science et de connaissance de
l’être, de dignité d’homme et du génie qui a
transformé en une victoire certaine sur
l’adversité, un état d’être qui avait plutôt crû
vouloir te vaincre ! Une vie commence et finit.
Le principe de l’évolution ne peut se compren-
dre qu’entre ces deux points lumineux ou obs-
curs. Depuis combien de temps déjà t’étais-tu
inscrit dans les annales de la Planète Terre par-
mi ceux qui doivent en ce temps-ci se présenter
dans cette autre partie de l’univers qu’on appelle
l’au-delà ?

Aujourd’hui, tu n’as pas ce rictus au coin de
tes lèvres tandis que je te parle, tandis que je
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frissonne sans t’entendre me dire, « tu frisson-
nes parce que tu as peur, Emilie ». Mes yeux
plongent dans ton regard qui se cache derrière
tes yeux fermés, tandis que tu me forces à ac-
cepter la distance vie- mort qui nous sépare et
nous éloigne irréversiblement, imperturbable-
ment l’un de l’autre. Le rictus a cédé son ironie
au sort impitoyable qui t’a figé en deçà de la
vie ! Tu ne parleras plus jamais ! Plus de rictus,
plus de parodie, plus de tirade satyrique faisant
briller tes yeux trop grands pour ton visage
maigre et long que l’une de tes admiratrices
avait dit ressembler à celui d’un dieu grec ! Gla-
diateurs évincés, nos mains ont faibli, le glaive
est tombé hors notre portée. Toutes les luttes
sont terminées ! Même celle de ta dernière vo-
lonté d’exposer ton corps sous le Kiosque du
Champ de Mars.

Je l’ai obtenu finalement, l’autorisation de la
Mairie pour les funérailles publiques. C’est ce
que tu voulais. Que ton corps soit exposé dans
l’enceinte du Kiosque Occide Jeanty, en plein
coeur du Champ de Mars ! C’est ce que tu vou-
lais. Cette dernière bataille avec ce qui ne s’est
jamais fait, nous l’avons gagnée. Je te l’avais
promis. Te voilà, en plein air, dans le berceau
que tu n’as pas eu quand tu étais bébé. Te voilà
couché dans une maison qui est bien tienne,
dans un dernier abri dont personne ne peut te
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chasser ! J’ai mis dans de grands vases à pieds, à
la tête de ton cercueil, tous les fruits et légumes
que tu avais cités : des oranges et des chadè-
ques, des abricots, des ananas et des grenadines,
des mangues, des grenadias et des corosols, des
cachimans et des sapotilles et des cayemites et
des pommes-cajous, des chous et des épinards,
de la laitue et des betteraves, des carottes et des
pommes de terre, du persil, des yams, des ma-
langas et du manioc et surtout, les bois nus des
régimes dépourvues de leurs bananes. Bien sûr
qu’aux yeux de tous, cela doit paraître bizarre,
personne n’a jamais étalé des légumes à
l’exposition d’un cadavre ! Mais toi, avant les
fleurs qui seraient certainement envoyées, tu
voulais des légumes et des fruits parmi lesquels
tu savais sentir la présence de ton bien être à
toi. Chez toi, au Marché, c’était tout cela.

Tes amis commencent à arriver. Et les autres
qui t’ont connu et ceux qui ne t’ont pas connu
et ceux qui ont seulement entendu parler de toi.
Et les curieux qui passaient. Plusieurs garçons
portent un brassard noir sur un maillot blanc au
dos duquel on lit, « adieu Mikelson ».
L’impression des maillots est une courtoisie de
l’un des nombreux protecteurs qui ont voulu
prendre soin de toi, trop tard ! Comme moi.
Trop tard ! Les tentacules de la bête immonde
s’étaient déjà trop profondément incrustées à
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travers les organes vitaux de ton corps. Tes
amis et ceux qui t’ont aimé sans connaître de toi
que ce visage raviné des derniers jours te sa-
luent, essuyant leurs yeux de leurs deux mains,
reniflant leur peine et se demandant peut être
pourquoi tu ne répondais plus… Hier encore,
tu parlais à la télévision… Ils secouent la tête et
te regardent encore une fois, une dernière fois.
Ils regardent ton visage figé, tes yeux fermés, ils
touchent tes mains qui reposent sur une Bible.
Tu n’as jamais ouvert une Bible de ta vie ?
« Non, tu m’aurais répondu, sarcastique, je ne
sais pas lire Emilie ! Si tu veux, je lis trop peu
pour déchiffrer ces écritures fines »

Tu m’as appris tant de choses Mikelson. Les
sanglots qui nouent ma gorge les propulsent
hors de leur cachette, et je ne peux arrêter ces
flots de souvenirs trop proches, trop récents, ce
passé trop présent… Les petits groupes que
forment tes amis sont des réseaux, c’est ainsi
que ce sociologue qui t’avait interviewé une
fois, les appelait, c’est bien ce que tu m’avais dit,
des réseaux auxquels tu n’as jamais appartenu
parce que Ginette n’y croyait pas ! Ginette n’est
pas encore arrivée et debout devant ton cer-
cueil, je revois tout ce que nous avons décou-
vert ensemble, tout ce que j’ai découvert grâce à
toi. Notre vie de quelques mois défile devant les
yeux de ma mémoire. Il y a des scènes récentes
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qui s’évaporent dans la douleur de savoir que
plus jamais cette petite bouche impertinente ne
s’étirera en ce rictus qui faisait fi de la vie !

Aujourd’hui, je suis seule face à toi et toi, es-
tu seul face à l’éternité ? Moi, seule, je dois me
souvenir du premier au dernier jour, au delà du
dernier moment qui a consacré nos liens plus
forts que le temps qui les mesure. A ce seul
prix, j’aurai le courage de m’asseoir tout ce
temps auprès de ton cercueil, dans le petit ma-
tin qui voit s’arrêter l’éclosion des fleurs de ta
jeunesse. Il faut que je me souvienne de tout,
jusqu’à ce que le Prêtre vienne et nous délivre,
toi et moi, car nous deux, nous savons que nous
superposons à cette scène au Champ de Mars,
un théâtre vivant où les enfants- acteurs-du-
monde déambulent dans les rues, tous les jours
et toutes les nuits, chaque jour et chaque nuit.

Le Champ de Mars s’est vidé hier soir de ses
habituelles festivités, de ses tapages nocturnes.
Ce matin, c’est pour toi qu’il se remplit, il fait la
fête, pour toi seul. Il se garnit de toutes les cou-
ches de cette société haïtienne pour qu’on te
regarde, une dernière fois, pour qu’on te touche
ou t’appelle, une dernière fois. Et pour que le
prêtre catholique dise : « Requiescat in pace. »
Du chinois, tu avais dit, n’est-ce pas ? Ce jour-
là, tu avais ri aux larmes car je t’avais expliqué
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