Rivière amère

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Les années d’insouciance où Pierre-Marie faisait la rencontre de Marie sont bel et bien oubliées. La guerre a éclaté, entraînant une période de trouble et de malheurs. Pierre- Marie, l’aîné de la fratrie, est déporté avant la naissance de son fils ; Paul, le benjamin tourmenté par son amour pour sa belle-soeur, rejoint le maquis ; enfin, Lucie, la cadette, endosse le rôle de chef de famille pour assurer le quotidien de ses proches. Marqués à jamais par l’absurdité de la guerre et du mensonge, parviendront-ils à préserver leur belle union ?

Fortement marqué par les « événements » d’Algérie, Jean- Louis Desforges est un fin observateur de la condition humaine. Grand lecteur et passionné de Giono, Zola, Steinbeck, Faulkner ou Hemingway, il se distingue par un attachement aux valeurs humanistes et à la terre. Son précédent roman aux éditions De Borée, Pierre des montagnes, reflète parfaitement cet état d’esprit et témoigne d’une rare maîtrise de l’art romanesque.
Publié le : samedi 19 septembre 2015
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EAN13 : 9782812913594
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Fortement marqué par ses lectures des écrivains naturalistes, Jean-Louis Desforges est un fin observateur de la condition humaine. Grand lecteur et passionné de Giono, Maupassant, Zola, Steinbeck ou Faulkner, il se distingue par un attachement aux valeurs humanistes et à la terre. Ce nouveau roman aux éditions De Borée, après Pierre des montagnes, reflète parfaitement cet état d’esprit et témoigne d’une rare maîtrise de l’art romanesque.

RIVIÈRE AMÈRE

Du même auteur

 

Aux éditions De Borée

 

Pierre des montagnes

 

 

jeanlouisdesforges@yahoo.fr

 

En application de la loi du 11 mars 1957,
il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement
le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

 

© img, 2014

JEAN-LOUIS DESFORGES

RIVIÈRE AMÈRE

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Si les lieux et les événements historiques correspondent à la réalité, la trame romanesque est le fruit de l’imagination de l’auteur. Elle ne saurait évoquer la vie de personnes existant ou ayant existé.

I

La vie comme une rivière

Pierre-Marie :

 

DE LA TERRASSE de mon appartement du quai Dauphin, en cette fin de matinée, j’ai coutume d’observer l’Isère qui roule ses flots gris-vert entre les arches du pont Vieux. Ça se presse et se bouscule comme une classe de maternelle à la sortie de l’école, ça joue des épaules, ça se rejette vers les rives et ça cogne au creux du torrent en traçant des arabesques fougueuses. Dans ce grand désordre, le cours d’eau ne sait plus où mener son courant, mais, moi qui l’ai appris dans ses moindres humeurs, je ne doute pas que tout cela est plus précis qu’une chorégraphie. Les eaux tournent et reviennent pour repartir de plus belle et rien ne peut les arrêter, c’est une figuration de notre destin qui nous bringuebale à droite et à gauche, apparemment sans sens ni raison, jour après jour, année après année, malgré nos tentatives désespérées pour redresser le fil du temps, pour ne pas laisser le bateau ivre emporté par les remous. Et quand la vieillesse vient, quand la fatigue nous dépose sur une grève tranquille, nous réalisons que nous avons avancé, bon gré, mal gré, pas tel que nous l’aurions souhaité, mais loin, sans y laisser trop de plumes. Que reste-t-il alors de nos rêves d’enfant, de ce qui nous a incités à nous battre pendant toute notre existence, de cette petite flamme que les tempêtes n’ont pas réussi à souffler ? Rien, ou pas grand-chose, nos illusions se sont usées à la râpe des épreuves, lissées, ramollies, flétries. Nous n’attendons plus le grand chambardement, nous savons que depuis que le monde est monde rien ne changera vraiment la face de l’humanité, pas plus notre vie que notre mort. Nos illusions et nos orgueils s’en vont ainsi, emportés par la course des ans. La vie va comme une rivière.

Et pourtant, je suis là, appuyé à ma rambarde. Devant moi, telle une bête furieuse, l’Isère rue dans les brancards. Elle dessine des dentelles d’écume, elle malmène ses paquets de boue comme elle le faisait quand j’étais bambin et comme elle le fera quand mon fils aura mon âge. Rien n’a changé et rien ne changera plus jamais dans le lit de cette brute impétueuse et magnifique. Plus sage pourtant que les hommes dans la folie de la guerre.

À peine eut-il déposé son paquetage après son retour de la Somme que mon père réclama son lot de bonheur à ma mère. Il avait vu trop de jeunesses fauchées par la mitraille imbécile pour ne pas rechercher frénétiquement ce qui pouvait embellir le rythme des saisons. Je fus leur premier enfant. On m’appela Pierre-Marie. Marie pour remercier la Vierge qui avait su protéger mon paternel soldat et Pierre pour honorer la mémoire d’un oncle disparu depuis des lustres mais qui avait laissé un souvenir vivace dans la famille. Après moi vinrent Lucie, puis Paul. Nous avons toujours vécu près de l’Isère, à Romans. Un dédale de venelles débouchait sur le chemin des Bœufs, ainsi nommé car il s’agissait du sentier de halage où, le pas lent, des bovidés tractaient les petites péniches. Ce quartier vétuste et sombre offrait un échantillon de ce que la ville pouvait montrer de pire et de meilleur. Le couvent résonnait de ses chants jusque dans la courette d’un hôtel borgne où des filles aguichaient les hommes de passage. Les artisans martelaient le fer ou le cuir dans leurs ateliers obscurs, des matrones s’interpellaient de leurs fenêtres. Les draps et les culottes flottaient aux vents comme les étendards d’une joyeuse armée de lavandières. Là aussi, de temps en temps, des malfrats y réglaient leurs comptes à coups de surin. Il n’était pas rare qu’un cadavre s’échouât parmi les joncs ou se prît dans les tresses d’une algue. Les mamans murmuraient à leurs enfants qu’il fallait éviter les bords de la rivière. Le rideau d’acacias et de joncs cachait l’enfer.

Mon père s’occupait, c’est-à-dire que dépourvu de la moindre fortune il luttait de toutes ses forces pour gagner sa pitance. On le voyait partir à la pique du jour pour cueillir les fruits de printemps et d’été, il effectuait aussi des journées dans les tanneries, les usines de chaussures, il ne rechignait pas à grimper sur les toits pour monter une charpente, poser les tuiles ou réaliser des pans de zinc. Il était sec comme un fagot de sarments, dur à la peine, sobre et taiseux. Parfois, alors que nous le pensions assoupi sur une chaise, le front posé dans ses mains, une larme s’échappait de ses paupières baissées. Il se morfondait là-bas, dans une tranchée ou sur un tertre, et recomptait ses amis tombés. L’armistice ne ramena jamais la paix dans sa tête. Il redoutait l’immobilité, il lui fallait remuer ses bras comme un sémaphore pour chasser les mauvaises pensées ancrées en lui pendant ces quatre années de boucherie. Il n’en parlait pas, je ne l’entendis qu’une fois évoquer ses camarades tués. Il considérait une photographie bistre représentant une vingtaine de soldats qui souriaient en bombant le torse. Papa avait tracé un signe au crayon violet sur une bonne quinzaine de têtes. Ceux-là n’étaient pas revenus. Dispersés, disloqués, ensevelis sous des tonnes de terre, ils n’avaient pas bénéficié d’inhumation décente. Dans l’impossibilité de se recueillir devant leurs stèles, il avait dessiné des petites croix sur leurs têtes alignées sur ce portrait de groupe comme dans un cimetière d’ombres.

Ma mère, elle, peuplait la maison de ses romances et de ses rires. Ni les lourds baquets d’eau bouillante, ni les nuits passées à coudre les morceaux de bottines pour quelque fabrique, rien n’entamait sa bonne humeur. Du plus loin que je me la rappelle, je la vois plus ridée qu’un pruneau, les yeux pétillant de malice, serrée dans son éternelle blouse noire de deuil. Je n’ai pas connu mes grands-parents dont maman me parlait souvent pour m’en vanter les mérites. J’ai eu à peine le temps d’entrevoir mon père à l’ouvrage. J’avais dix ans quand, un jour de givre, il glissa d’un faîtage d’ardoises pour s’écraser deux étages plus bas, après avoir rebondi sur l’angle d’un balcon. Depuis, il gardait le lit ou le fauteuil, conscient mais figé, les reins brisés, les yeux immenses fixés sur sa famille comme s’il eût voulu se gaver de leur souvenir avant de partir. Or il ne nous quitta pas de si tôt. Ma mère le prit en charge comme elle eût fait avec son enfant. Elle le lavait, le nourrissait, le tournait dans le lit quand il en exprimait le besoin. Elle ajouta cette tâche à celles qui l’accaparaient déjà pleinement. Après chacun de ces gestes du fil des jours, elle lui caressait les cheveux, c’était sa manière de lui dire que tout allait bien, qu’elle accomplissait cela le cœur léger, pour lui et leurs petits. Elle n’avait pas besoin de mots pour le rassurer. Ce rituel suffisait.

Je savais alors lire, écrire et compter. Cela m’armait pour la suite. Je venais de fêter mon quatorzième anniversaire quand, pour la première fois, je mis les pieds dans une fabrique de chaussures. D’abord, j’approvisionnais les machines, je charriais des ballots de peaux qui nous venaient des mégisseries, je balayais les chutes de cuir autour des postes de coupage, j’alimentais les colonnes de bobines pour les piqueuses, je me remplissais les méninges, j’apprenais mon métier en observant. Jamais, plus tard, je n’abandonnerai les rumeurs des ateliers ni leurs odeurs si particulières de musc, de vieux bois, de suif, de colle et de cire. Les lois alors ne prévoyaient pas de pension pour la famille des journaliers estropiés au labeur. L’accident de mon père ne nous rapporta pas un sou. Nous n’en souffrîmes pas, nous n’avions presque rien avant, le mauvais sort n’avait pas grand-chose à nous soustraire après la paralysie du chef de famille. Tant bien que mal, avec maman, nous avons assuré le quotidien de chacun, les années se sont écoulées sans même que nous l’eûmes remarqué, les rides de ma mère se creusèrent un peu plus, mes épaules s’élargirent et rapidement on m’installa devant la planche de coupeur. À dix-huit ans, j’avais atteint le haut du pavé dans la hiérarchie des ouvriers. Je ne pouvais plus rêver mieux. Mon existence était tracée, rectiligne, sans surprise.

Ma sœur Lucie avait trouvé un poste dans une unité de piquage pour un artisan de Bourg-de-Péage et mon jeune frère Paul cherchait l’employeur qui lui offrirait les plus belles perspectives de carrière. Notre vie ressemblait à celle de la plupart des habitants de la région, scandée par les sirènes des manufactures, joyeuse, insouciante, réduite au minimum du confort. Quelques grands bourgeois de Romans possédaient leur voiture et leur maison, les autres vivaient comme nous en location dans des immeubles délabrés où les commodités se partageaient, où les enfants s’élevaient dans la rue, par manque de place, et où chaque maman prenait en charge la surveillance de tous les marmots du voisinage. Quand j’évoque cette époque, les chansons me reviennent, les jeux des coquettes ouvrières, les taquineries échangées pendant le casse-croûte pris sur les genoux, dans la cour des usines. Les chignons levés comme des brioches tressées, les accroche-cœurs, les robes à pois, les lèvres rouge vif, les regards francs, l’envie de vivre !

En 1934, j’avais dix-neuf ans. La ville bruissait de toutes parts. On innovait. Un poète, Charles Forot, et son amie Marie-Madeleine Bouvier fondèrent le groupe Empi et Riaume. Ils avaient pour ambition de célébrer le folklore local, les danses et les chants traditionnels. Les jeunes enthousiastes y participaient nombreux, comme à tous les clubs de sport, gymnastique, joutes sur la rivière et manifestations diverses. La politique agitait les esprits. On se syndiquait volontiers, on s’organisait. Parfois, le samedi soir, on allait se frotter aux rangs des Jeunesses patriotes, les Croix-de-Feu, l’Action française avec entrain et bonne humeur. Cela nous soudait davantage et nous maintenait en forme. La droite était acharnée et la gauche se sentait pousser des ailes. On ne doutait de rien.

Les affaires tournaient à plein régime. On expédiait nos productions dans tous les pays. Des gens venaient de partout pour travailler chez nous. On voulait tout apprendre, parcourir la France à vélo, voir la mer, grimper les cols du Vercors, flâner à Douce-Plage, près de Tournon. Les patrons cédaient toujours au bras de fer que nous avions engagé. Contrairement à nos craintes, ils ne nous licencièrent pas après l’obtention des congés payés. Au contraire, ils venaient nous débaucher à la porte des concurrents. Certains, comme Paul, changeaient d’enseigne chaque mois pour deux sous de mieux. Ah ! Le joli temps où la sueur de l’homme pesait son prix d’or ! Qui s’inquiétait des clameurs et des foules ordonnées derrière le Rhin ? Personne. Nous avions trop soif d’espérance. Nous y avons goûté avec le Front populaire, jusqu’à l’étourdissement, jusqu’à l’ivresse. Quelle exaltation ! L’univers nous paraissait un jardin que nous comptions bien découvrir. On se donnait du « camarade » sans même se connaître car nous formions une vaste fratrie de gens qui avaient souffert des mêmes maux.

En juin 1936, j’ai reçu un ordre d’incorporation. Le lendemain, on m’avisa que mon rôle de soutien de famille me permettait de rester chez moi, parmi les miens.

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