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Rivière fantôme

De
300 pages

Récit de la courte vie de Paul Botha, sixième du nom, qui se rebelle contre l’ordre établi, sombre dans la drogue et se suicide à 27 ans. À travers le regard de sa soeur Dominique Botha, se déploie la mémoire et l’histoire d’une famille d’afrikaners ayant lutté contre l’apartheid bien avant l’heure. Un roman d’apprentissage, violent et poétique dans lequel la nature est un socle puissant, garant de l’enfance.


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Le point de vue des éditeurs

Garçon brillant, issu d’une famille de Boers établis depuis très longtemps dans l’Orange Free State, Paul Botha est un jeune homme sensible, artiste dans l’âme, qui pourrait devenir poète, écrivain véritable. Mais Paul est avant tout un être rebelle qui refuse toute discipline. Renvoyé de l’établissement prestigieux où il étudie, il part à l’armée, déserte et s’adonne peu à peu aux dérives de la drogue.

Dominique, la narratrice de ce livre, est la sœur de Paul. Enfant, elle partage avec lui des échappées secrètes au sommet des grands arbres de la nuit sud-africaine, des escapades au cœur d’une nature infinie de beauté. Plus tard, elle le soutient et le suit, à ses risques et périls, de la campagne à la grande ville où il va s’installer. Mais cet ange mélancolique appartient comme elle à une famille d’éleveurs qui se bat pour l’égalité entre les Noirs et les Blancs mais qui tient néanmoins aux règles ancestrales de l’éducation des enfants, et qui plus est s’agissant d’un fils aîné. Et même si Paul semble affranchi de toute reconnaissance familiale, la dérive à laquelle il se livre n’en est que plus vertigineuse.

La singularité de ce roman tient à l’élégance avec laquelle Dominique Botha entrelace le récit de son amour pour celui qui lui ouvrit les portes de l’émancipation à l’histoire de son pays, alors sur le point de basculer vers la réalisation d’un État égalitaire. Ainsi porte-t-elle un regard subtil sur l’engagement politique de ses parents tout en soulignant la dissonance de leur incapacité à accepter les chemins de traverse au sein même de leur propre famille.

Dominique Botha

Dominique Botha a grandi dans un domaine agricole situé près de la Valsriver, dans le Free State, la province centrale d’Afrique du Sud. Diplômée de l’université du Witwatersrand, elle réside désormais à Johannesburg et siège au comité de direction de plusieurs associations culturelles. Rivière fantôme est son premier roman. Il a obtenu d’emblée cinq prix littéraires.

Dominique Botha

Rivière fantôme

roman traduit de l’afrikaans
par Georges Lory

ACTES SUD

Ce livre est dédié à Andries et Sandra Botha ainsi qu’à Christiaan, Nadia, André et Adi.

À l’instar des arbres, les ossements de la mémoire proviennent de chair disparue, laissons l’esprit transmettre son épitaphe.

Paul Botha (1970-1997)

1

“Tu es trop proche de l’eau, murmure Paul. Des poissons-chats dorment dans la vase. Tu vas les réveiller si tu leur marches dessus.” Il me passe devant et détale vers l’ombre de l’acacia.

Au pied du barrage on voit pourrir l’œil d’une carpe morte. Les pinsons pépient dans les roseaux. L’eau stagnante pue.

“Je ne te crois pas.

— C’est pourtant vrai. Les poissons-chats ne sont pas des poissons ordinaires. Ils bouffent de la vase et deviennent aussi gros qu’un homme. La nuit tombée, ils rampent pour brouter le gazon devant la maison.”

J’accélère le pas pour le rattraper. “Maman dit que si l’on nourrit les vers à soie de betteraves, ils donnent des fils incarnats. C’est vrai ? D’ailleurs, ça veut dire quoi, incarnat ?

— Rouge. Dépêche-toi, morveuse.”

J’élève des vers à soie dans une boîte à chaussures sur mon piano. Maman dit que les mûriers et les vers à soie sont venus de Chine, bien avant que notre pays ne devienne unique au monde. On peut inciter les vers à soie à former des cœurs ou des trèfles, mais si on les laisse en paix, ils donnent des cocons couleur beurre. La nuit, les ailes pâles des bombyx vrombissent contre le couvercle en carton, laissant des œufs comme un collier de petites perles. Puis ils meurent et une poudre d’argent impose le silence dans la boîte.

L’unique mûrier se trouve à l’autre bout du domaine. Ses racines sont en train de soulever le mur du cimetière familial ; papa menace d’abattre ce foutu tronc. Il vaudrait mieux rejointoyer les briques, conseille maman.

Paul fonce sur le sentier qui se déploie comme un ruban parmi les hautes herbes.

Autour de l’étang les iguanes nous observent. C’est absolument vrai. D’un coup de queue, ils peuvent nous faire tomber, ils dévorent les serpents, même les rinkhals*1 et les vipères sauteuses. Un jour Abram a tué un iguane d’un coup de pioche et l’a apporté à la maison, au grand dam de maman. Il veut s’en servir pour concocter un muti* ou quelque autre sorcellerie absurde, a raisonné papa. Abram a marmonné que les iguanes détruisaient ses nasses. Même mort, le lézard géant conservait ses couleurs de feu. Ses longues griffes gravaient des marques sur le plancher de la varangue car Abram le traînait par la queue.

“Regarde, dit Paul en désignant des lys qui surgissent dans la boue. Un bouquet d’étoiles de jour.”

À l’ombre du mur du cimetière, le sol humide de l’été donne des chandeliers de fleurs. Il s’assèche en automne quand les calices partent en tourbillonnant dans le vent. Paul pousse le portillon et va se coucher sur la tombe de notre arrière-grand-père Paul Michiel Botha. Tous les aînés de la famille se prénomment Paul Michiel. Les gonds du portillon grincent comme l’auto en fil de fer propulsée par un gamin.

“Tu n’as pas le droit de t’allonger là”, dis-je figée à l’entrée. J’ai peur des morts.

Tout autour du cimetière des arbres ploient comme de grosses larmes bleues, salués par un chœur de colombes. Maman les appelle des cyprès de cimetière. “Écoute les oiseaux”, dit Paul les pieds sur le marbre et les yeux fermés. Il les surnomme pigeons du dimanche midi.

Notre arbre de famille a fait tomber plein de branches dans le cimetière. Toute une série de Paul Michiel Botha avec femme et enfants a été fauchée par le Grand Trek, par la Grande Grippe et, pour la plupart, par le grand âge. Je m’agenouille le long des plus petites tombes et caresse les phrases en vieux néerlandais, délavées par des siècles de pluie.

“Que disent ces mots ?” je demande.

Petronella Botha. 1870-1877. Ci-gît notre fille très aimée, cette terre n’était point pour toi.

“Elle aurait été ma jumelle si j’avais cent ans de plus, dit Paul. Le néerlandais ressemble à de l’afrikaans parlé par un crétin.” Paul a dix ans, il sait aussi l’anglais. Papa dit que ça fait de lui un véritable Sud-Africain.

La tombe des arrière-grands-parents est la plus belle avec sa mosaïque de marbre noir et blanc. À l’époque, le médecin du district avait averti que leur premier enfant serait aussi leur dernier, raison pour laquelle ils ont baptisé leur fille aînée Paul Michiel. Par la suite l’arrière-grand-mère a donné naissance à douze garçons.

“Grâce à ces nombreux fils, raconte papa à ses invités en lissant sa serviette, le domaine de Rietpan nous a été offert par la République de l’État libre d’Orange* en 1875. Son président, Jan Brand, a signé personnellement le titre de propriété. Dommage que le cheval du maudit géomètre claudiquait. Notre terre aurait pu s’étendre jusqu’à la carrière.” Et quand il n’y a pas d’invité, papa grogne parfois : “Les Noirs ont raison de dire qu’on a reçu la terre pour rien, mais on la cultive bien.”

Je remplis les lettres gravées sur la tombe de l’oncle Paul de baies de lilas. Que l’amour de Dieu se répande sur lui. Les éleveurs de bétail maudissent les robustes haies de lilas qui maillent le district, à cause de leurs baies vénéneuses. L’oncle Paul avait vingt et un ans quand son meilleur ami lui a tiré dans le cœur. Il s’agissait d’un Du Toit qui déménagea plus tard à Soutpansberg et devint, dit-on, très riche. Mes grands-parents ne lui ont jamais pardonné. Vivre avec une telle culpabilité ne lui a pas été facile non plus, estime maman. Papa range la montre et le canif de l’oncle Paul dans la vieille malle en cuir du solarium. Paul et moi avons jeté un œil, malgré la mention Strictement personnel. Au fond de la malle reposent ses lettres, ses diplômes en agriculture et, tracée d’une plume baveuse sur un bout de carton sale, une liste d’ouvriers agricoles avec leurs quotas de farine de maïs et leurs jours de congé. Grand Pierre, Perdrix, Boytjie, Tit Cafre et Champagne. L’oncle Paul était leur patron. Dans le solarium s’entassent des crottes de chauve-souris et des abeilles mortes à côté des piles de Reader’s Digest. Paul lit souvent à haute voix les tests de vocabulaire et connaît toujours la réponse.

Paul descend de la pierre tombale et s’approche. Il est bien plus grand que moi et ses cheveux sont blond cendré. Maman et Paul tiennent leur peau pâle et leur gaucherie des huguenots Leroux, dixit papa. J’ai recherché la couleur de nos yeux sur le tableau des pierres semi-précieuses que papa a rapporté de la coopérative. Ceux de Paul sont ambre ou œil-de-tigre ; ceux de papa sont bleu agate et s’assombrissent quand il se fâche. Il n’y a pas de pierre qui corresponde à mes yeux. “Bleu indécis, ton tableau est stupide”, fut l’avis de Paul. Pour son anniversaire bonne-maman Celia lui a envoyé une carte postale. Mon petit Paul, tu es le plus beau et le plus intelligent de nous tous. Un aloès orange figurait sur le timbre que Paul a détaché à la vapeur et classé dans sa collection.

“Fais le guet pendant que je grimpe dans l’arbre, dit-il en abaissant une branche du mûrier.

— Tu m’as bien dit que le vieil homme n’est plus ici, à Klein Rietpan.

— Bien sûr qu’il n’est plus là.” Paul roule les yeux et se frappe la tempe de l’index.

Pendant la moisson, Cardow a signalé à maman qu’un fou s’était installé dans l’ancien réservoir. Auparavant, il dormait sous un arbre entre Orkney et Viljoenskroon. Cardow, c’est le contremaître de papa. “Il travaille du chapeau, madame, et il n’a pas de pass*.”

Papa l’a baptisé Famine, car il ne mendie que de la nourriture. J’accompagne parfois maman quand elle va lui donner de la farine et des oranges. Elle lui parle sesotho, langue qu’elle apprend dans un manuel. Il recule sans un mot derrière le mur et nous épie par-delà le grillage de ses yeux jaune tabac. De temps à autre il tousse, il crache. Le problème, estime papa, vient de ce que maman lui parle le sesotho du grand roi Moshesh.

Paul disparaît dans le feuillage. Le soleil cogne. Du temps de la jeunesse de papa, Klein Rietpan a été mis en quarantaine pour cause de peste bovine, c’est pourquoi il fait scier tous les sisals, afin que les rats ne s’y cachent pas. Maman trouve que papa s’angoisse trop pour toutes ces maladies. En quête d’ombre, je me dirige vers les ruines de la vieille maison. Elle a été construite pour quatre-vingts livres sterling pendant la Grande Crise, destinée à ce feignant de grand-oncle George. En ces temps-là, le veld était en proie aux scilles empoisonnées, le bétail crevait la panse gonflée. Longtemps vieux garçon, le grand-père de papa a fini par épouser la veuve Wilson, une Irlandaise de l’autre côté de la Valsrivier. Son mari venait de se noyer dans le trou de Kimberley, c’est avec lui qu’elle avait eu l’oncle George. Les Anglais logeaient des immigrants irlandais dans les fermes qu’ils avaient pillées pendant la guerre des Boers.

Grand-père et les siens, à bout de conseils, fatigués de l’impéritie de l’oncle George, ont finalement envoyé ce dernier à Klein Rietpan où il a vécu de la charité familiale. Il pleurnichait pour avoir des semences. Grand-père lui en fournissait à condition qu’il les sème en personne. Grand-père avait menacé de mort les employés s’ils l’aidaient dans cette tâche. L’oncle George, semble-t-il, faisait atteler une carriole et, sous son ombrelle, jetait les graines derrière son épaule comme un superstitieux jetant du sel. Le jour où l’on a mis Klein Rietpan aux enchères, le grand-père Boetie ne s’est pas porté acquéreur. Il ne voulait pas que la belle-famille irlandaise puisse dire qu’il avait causé la ruine de l’oncle George. C’est au prix fort qu’il a racheté plus tard ce bout de terre familiale.

Jadis maman laissait faisander le gibier en le suspendant dans les figuiers, tels des fruits confits. Les carcasses sanguinolentes gouttaient sur le sable. Le verger est à présent à l’abandon, envahi de lampourdes épineuses. Papa s’est servi des tuiles de la vieille maison pour la grange de Groot Rietpan. Du coup, les mimosas ont surgi à travers le plancher des chambres pour former un toit de pompons jaunes. Une plante grimpante odorante se balance au-dessus d’un linteau brisé.

Queen Bess. Je me souviens du nom de cette rose. Maman en prélève des boutures dans la roseraie de bonne-maman Koeks à Wolwefontein. Elle adore les roses. Elle prétend que leur volonté seule leur permet de survivre dans l’État libre d’Orange. Les roses viennent de Perse, les Anglais les ont transplantées par ici. Papa les traite de perfide Albion. Les rosbifs sont sournois, explique Paul. Ce fut pour nous un gros chagrin de déménager à Groot Rietpan, mais maman nous assura que la nouvelle maison serait un château. Ce fut le cas, en effet.

Paul saute de l’arbre, des feuilles de mûrier plein sa besace, et grimpe sur le mur du cimetière d’où l’on peut observer les humeurs du ciel. Je sais que les nuages chargés de pluie s’amoncellent à l’ouest, car papa ne cesse de jurer ou de prier pour qu’ils arrivent. Papa trouve présomptueux d’appeler colline notre point d’observation. “Faute de montagnes, dit papa en prenant sa voix de pasteur, notre panorama c’est l’air.” Sous les pieds de Paul jaillit une couleuvre entre les pierres qui file se perdre dans l’herbe. Mon frère a gravé au Bic Paul Michiel Botha VI sur le rabat de sa gibecière. “Allons nager avant l’arrivée de la pluie, dit-il en bondissant. Je vais donner des pêches à Famine.”

Deux huppes au bec recourbé cherchent des vers sur le sentier.

“Tu viens de dire qu’il n’était pas là aujourd’hui”, je glisse. Les voix qui résonnent dans la tête de Famine me font peur.

“Il erre toujours par ici. Même s’il divague. Voilà Tokolosh qui arrive sur le tracteur à lait. Il va nous ramener à la maison.” Paul laisse un petit sac plein de pêches sèches au pied du mur et nous nous mettons à courir main dans la main à travers la luzerne.

Abram, on n’a pas le droit de l’appeler Tokolosh*, mais les bonnes ne s’en privent pas et rigolent quand il se fâche. Il est trapu, fort, et s’occupe des vaches laitières. Il porte des perles de couleur sous son bleu de travail et un bracelet en peau de céphalophe car il est guérisseur. Papa dit que ce sont des bêtises genre vaudou.

Nous attendons Abram à l’ombre d’un févier. Maman a acheté les pousses quinze centimes pièce à la pépinière publique d’Aliwal North. Abram a labouré les bordures du chemin et rempli d’azote chaque trou avant de planter les arbrisseaux des deux côtés, comme des boutons ornant une couture. On les arrosait tous les jours, et pourtant un bon nombre a dépéri. Au fil des ans, promettait maman, les branches finiront par se rejoindre au-dessus du chemin, les colombes y nicheront. En été les arbres dérouleront un tapis de cosses pleines de gomme douce et collante.

Dumela*, Ntate”, nous saluons Abram.

Il arrête le tracteur et attend que nous grimpions. Il sort de sa poche un paquet orange de tabac et se roule une cigarette dans un bout de papier journal. Ntate signifie “père” en sesotho. C’est ainsi que nous devons nous adresser aux hommes de la propriété. Une marque de respect, selon papa.

Le tracteur cliquette le long des nouvelles habitations. Papa a fait construire des maisons en brique pour son personnel. On avait même prévu d’adjoindre à chacune un garage couvert. Papa croit que le développement économique permettra aux ouvriers agricoles de s’acheter un jour une voiture. Maman pense que c’est absurde, mais elle a refusé d’emménager dans la nouvelle maison tant que papa n’aurait pas achevé les logements du personnel, garages compris. “Avant qu’un autre projet insensé ne vienne perturber ton chantier.”

Sur les tombes des ouvriers s’entassent des couronnes en plastique dont la couleur passe au soleil. Des arums le plus souvent. Lords and ladies, en anglais. J’aimerais bien voler un lys, mais je ne veux pas qu’on me prenne pour une pilleuse de tombe. C’est un péché mortel.

Paul tire la manche d’Abram et crie pour couvrir le raffut du diesel : “On va d’abord piquer une tête, arrêtez-vous s’il vous plaît.”

Abram gare le tracteur près d’une haie d’eucalyptus le long de la maison. Sous le soleil de midi un parfum de gomme s’exhale de l’écorce effilochée. L’eau, c’est la bénédiction de notre ferme. Rietpan, “le bassin des roseaux”, tient son nom d’un étang étiré qui rétrécit et se remplit au gré des saisons. Des lions se cachaient dans les roseaux avant l’extermination des fauves. Papa affirme que Rietpan constitue une halte salutaire sur le chemin des voortrekkers*, après une série des lieux-dits tristes, Allesverloren (“Tout perdu”), Vergenoeg (“Bien trop loin”) et Bitterfontein (“Fontaine amère”).

Nous retirons nos vêtements et Paul plonge. Je me pince le nez à cause de la puanteur des algues et patauge à travers les potamots en direction des roseaux. Soudain quelque chose m’attrape et m’entraîne sous l’eau.

“Tu as cru que j’étais un iguane, hurle Paul lorsque je ressors la tête de l’eau, étouffant de vase.

— Je savais que c’était toi, dis-je après avoir repris mon souffle. Les iguanes restent de l’autre côté du barrage et ne viennent jamais par ici.” Je lui tire la langue. “Je dirai à papa que tu as essayé de me noyer.”

Au bord de la pelouse, une fontaine entretient une mare constamment limpide, même quand le reste du bassin se vide ou s’évapore les années de sécheresse. Paul nage au loin et ramène une plume coincée dans un bouquet de roseaux, un duvet couleur d’œuf de cardinal. “Pour ta collection. Je la qualifierais de bleu murmuré, car sa couleur est si légère qu’on ne peut pas la nommer à voix haute.”

Je pique la plume dans mes tresses. “Disons qu’on est des crocodiles, avec juste le nez hors de l’eau. On pourra voir les tisserins construire leur nid.”

Maman nous a raconté que Paul et moi étions d’abord de petits vervets, des singes dans les arbres de l’étang. Qu’elle a envoyé le vieux Piet au bord de l’eau avec un sac de jute pour nous attraper. Qu’ils nous ont coupé la queue et nous ont lissé la peau dans le chaudron à légumes. Mais Paul soutient que papa et maman “se sexent”, c’est comme ça que viennent les bébés. Le lundi où Christiaan est né, je me suis cachée sous le lit en cuivre par crainte du chaudron.

“Je sais ce que je veux pour Noël”, dis-je.

Paul sourit mais se tait. Sur leurs cheveux de pattes, les araignées d’eau patinent entre les graminées.

“Je vais écrire une lettre au père Noël, maman la postera aujourd’hui. C’est mon secret.”

Les baies se recourbent comme des cuillers au passage des nuages sur la surface argentée. Paul se redresse, caresse l’eau de ses doigts puis s’accroupit lentement. “Laisse donc ta lettre sur l’oreiller. Le père Noël habite chez nous.

— Pas du tout. Il vit dans un pays de neige. Tu sais ce que tu veux pour ton anniversaire ? Faut prévenir maman.

— Pour mon anniversaire, je veux que l’école brûle.” Il se retourne et nage vers la rive.

J’attends mon anniversaire avec impatience. Je suis née au milieu de l’hiver, Paul le jour de l’An, en plein été austral. Papa dit que les gâteaux de maman sont des triomphes d’imagination. Pour les dix ans de Paul, elle lui a confectionné un échiquier avec pions et cavaliers en chocolat. Paul me tend une branche de saule pour détacher les sangsues de mes mollets. Au Japon on paie pour se faire poser des sangsues. Rien que d’y penser, ça me rend malade.

Je retrouve ma robe, et d’un coup je le vois : un nid plein d’œufs d’oie. “Paulie, regarde !” Les coquilles sont parsemées de taches vanille et de fiente. “On va en faire des biscuits de boue.

— Je t’ai déjà cherché des feuilles de mûrier pour tes vers à soie. Ça me barbe. Je vais bouquiner.”

Dans notre nouvelle maison il y a même une pièce où maman peut peindre. Parfois nous grimpons sur le toit, même si c’est interdit, pour chercher des œufs de pigeons. Papa tire sur les pigeons quand maman est en ville. Il grogne quand elle proteste. “Ils bouchent les gouttières de leurs fientes, cela me donne du travail supplémentaire.”

Je tourne en rond. En été notre pelouse s’étend jusqu’au bord de l’eau, avec un léger rebond comme un parquet de dancing, d’après papa. Paul soupire. “Je vais chercher mes livres. D’ailleurs, c’est stupide de prendre tous les œufs de ce nid. Va en prendre d’autres dans le poulailler.”

Papa a fait construire le poulailler selon les vœux de maman et le qualifie de paradis pour poules. Une couveuse close, une cour pleine d’abricotiers et de luzerne. Sous le sol, un maillage en fil de fer protège la volaille des prédateurs fouisseurs tels les blaireaux. Des fées habitent dans le saule pourri à côté du paradis des poules, mais elles ne se montrent jamais quand je les cherche. En revanche elles passent quand je dors et déposent des plumes de pintade ou des piquants de porc-épic au pied de mon lit.

Je relève le bas de ma robe pour placer six œufs bien chauds et j’avance avec précaution vers le robinet. Je laisse couler de l’eau pour adoucir le sol. Papa dit qu’il faut toujours ouvrir un robinet doucement pour ne pas bousiller l’écrou. Un à un je casse les œufs dans la boue, je retire les épines et les vers de terre et je pétris la mixture comme Selina quand elle prépare le pain.

“C’est le plus gros que j’ai jamais fait, dis-je en courant vers la maison. Je vais chercher maman pour qu’elle l’admire.

— N’entre pas, prévient Selina en barrant la porte. Regarde comme tu as les pieds sales. Madame, la fillette vous cherche.”

Maman porte une robe crème à pois, soyeuse. Elle l’a faite elle-même avec du tissu acheté chez les Indiens de Klerksdorp, de l’autre côté du Vaal. Chaque fois que j’ouvre un flacon d’essence de vanille dans le garde-manger, je retrouve son parfum. Je suis fière de ma jolie maman. La beauté de maman est envahissante, les conversations s’arrêtent, les files d’attente lui ménagent une place, les fonctionnaires se font polis. Papa le lui a fait remarquer, je l’ai entendu.

“Où êtes-vous ?”

Derrière maman, Christiaan dans son trotte-bébé glisse sur le lino de la cuisine.

“Viens voir ce qu’on a fait, maman. Voilà le meilleur.”

Christiaan est un bébé silencieux. Moi aussi j’étais, paraît-il, douce et souriante, tandis que Paul pleurait sans arrêt, terriblement. Maman dit qu’elle a aimé Paul au premier coup d’œil. Avant nous, elle préférait les animaux domestiques. Sur toutes ses photos de mariage figure Johannes, son chat persan blanc. Cela me plaît beaucoup de contempler ces photos. Johannes brille comme une bougie allumée. Je n’ai jamais vu pareil chat. On ne les adopte qu’en ville.

Maman me suit, la main en visière pour se protéger du soleil – elle est pratiquement aveugle sans ses lentilles. Paul est en train de modeler un bœuf en argile, comme Abram lui a appris.

Maman montre les coquilles brisées. “Vous avez pris de vrais œufs ?

— Oui, des œufs de poule et d’oie.

— Je n’arrive pas à le croire.” Sa voix devient froide. “Il y a des gens qui meurent de faim et vous jetez de la nourriture dans la boue. Rentrez tout de suite à la maison, Selina vous nettoiera. Votre père sera mis au courant.” Elle se retourne et appelle Selina. “Décroche aussi le linge, s’il te plaît, une tempête s’annonce.” maman fronce tout le temps les sourcils car elle est myope. “Montez dans vos chambres”, gronde-t-elle.

Selina me tient fermement contre son tablier et me racle la boue des jambes. Sa boîte à tabac me rentre dans le dos. Les pinsons se précipitent dans les grenadiers. Paul désigne l’horizon : “L’ombre des pluies”, dit-il. Je me faufile dans la cuisine, Paul sur mes talons.

Au bord de l’escalier se trouve un tableau de fruits et de légumes, maman l’a peint d’après un livre intitulé Treasures of the Rijksmuseum Amsterdam. Dans le couloir s’affichent les portraits peu souriants des défunts du cimetière. Certains quittent leur cadre la nuit et viennent frapper à ma porte.

“Va chercher les serviettes, petit patron”, dit Selina à Paul tandis qu’elle ouvre les robinets de la baignoire. Papa a bien recommandé à Selina de nous appeler par notre prénom, mais elle dit toujours “petit patron” et “petite dame” quand on est seuls avec elle. Je me glisse dans le bain plein à ras bord ; Selina soutient que les Blancs aiment bien gaspiller. Nous nous baignons en silence. “Le patron arrive, faut que j’aille préparer le dîner”, dit Selina en me séchant le visage. Paul s’habille tout seul. Elle m’enfile la chemise de nuit en coton que maman m’a coupée. Les manches sont ornées par des jacinthes bleues, les coutures par des roses brodées.

Dans ma chambre je vais m’asseoir sur le lit de cuivre. Un héritage de la famille de maman. Des huguenots qui ont fui la France et la populace papiste. C’est ainsi que papa désigne les catholiques. Le duvet des oies de Wolwefontein emplit mon édredon.

J’entends claquer la porte de la cuisine. Nous n’avons pas le droit de la claquer, car ses vitres risquent de tomber et de se briser. Paul entre dans ma chambre et vient s’asseoir à côté de moi. “Papa est rentré.”