Rose Granit

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1792. Jouvence Le Faoüen, acquise aux idées révolutionnaires, s'indigne : la répression, la misère ne s'arrêteront donc jamais ? Elle pourrait les ignorer, en vivant sous la protection de son tendre époux, sur leur île bretonne, mais son besoin de lutter contre toute forme d'injustice la pousse de plus en plus dangereusement à venir en aide aux réprouvés. A Tréguier, elle crée un orphelinat, cache un prêtre réfractaire...
Jusqu'au jour où celui qui a besoin de son aide avoue appartenir au camp honni des royalistes. Leurs discours s'opposent et pourtant ils ont en commun des amis, un désir de paix, de liberté d'expression. Entre la révolutionnaire et le royaliste, mariés l'un et l'autre, naît un charme puissant auquel il leur est pourtant interdit de céder.
Dans le somptueux et sauvage décor de la côte de Granit rose, les amours de Just et de Jouvence connaîtront de terribles épreuves, au goût de sel et de sang. Ils seront emportés par la Terreur qui brisa Tréguier, ville éminemment catholique, cernée de villages acquis à la Révolution.
Dans ce roman haletant, établi sur de sérieuses bases historiques, Isabelle Huchet s'attache à des êtres malmenés par leurs contradictions. Qui croire, qui aimer, qui sauver ? Just et Jouvence ne sont pas des héros, mais, comme nous, de simples humains, écartelés entre leurs convictions et leurs sentiments.

Isabelle Huchet dessine des décors et des costumes pour le théâtre. Après L'Etoffe d'une femme et Le Partage de l'amour, elle signe avec Rose granit son troisième roman.

Publié le : mercredi 26 mars 2003
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EAN13 : 9782709640343
Nombre de pages : 400
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Première partie
1
Lorient
Janvier 1793
Monsieur mon gendre,
J'ai le regret de vous informer qu'il ne nous est plus possible de garder votre fils. Nous avons fait appel à toute notre indulgence, au regard de sa triste situation. Mais son comportement envers nous demeure inqualifiable. Malgré nos avertissements répétés, il ne nous a pas donné la moindre preuve d'amendement et je comprends enfin la sévérité de notre fille.
Dans ces conditions, et conformément aux mesures que je vous annonçais dans nos courriers précédents, je me vois obligée de vous demander de reprendre cet enfant dans les délais les plus courts.
Just de Saint-Loup reposa la lettre sur la tablette de son secrétaire. Il ferma les yeux et serra son front entre ses mains crispées. La souffrance de Paul lui était intolérable. Il avait espéré que l'éloignement adoucirait la peine de son enfant. Mais ses violences continuelles vis-à-vis de son entourage prouvaient l'échec de cette solution. Qu'allait-il faire de son fils ? À qui le confier ? Devrait-il se résoudre à le garder auprès de lui, à l'entraîner dans sa vie itinérante, chaque jour plus dangereuse ?
Dès le lendemain, Just se présentait devant l'imposante demeure de M. et Mme de Royer-Tancrède. Un valet en livrée l'introduisit au petit salon, où il dut patienter dix longues minutes. Le silence, la tristesse de la maison l'impressionnèrent : comment avait-il pu imaginer distraire Paul de son chagrin en le confiant à ses beaux-parents ? Les fenêtres à meneaux distribuaient une chiche lumière dans la pièce lambrissée. Privé de cheminée, le salon semblait imprégné d'une humidité qui, très vite, le frigorifia. Il ignorait ce qu'il allait faire de son fils mais il n'était pas fâché de le retirer de cet environnement sans tendresse. Il avait suivi à contrecœur les injonctions de sa femme : la réaction de Paul ne le surprenait pas. Il avait hâte de le revoir, de le serrer dans ses bras, de lui demander pardon pour cette épreuve supplémentaire.
Just frissonna, malgré l'épaisse cape qui l'avait protégé au cours de sa cavalcade de Vannes à Lorient. Une pendule tinta trois fois et, peu après, la porte du salon s'ouvrit sur la maîtresse de maison. Il se redressa, avec le vague et désagréable sentiment d'avoir été pris en faute. La vieille dame s'avança, esquissant un sourire embarrassé que Just n'attendait certes pas chez cette femme parfaitement sûre d'elle.
— Monsieur mon fils, je suis heureuse que vous ayez pu venir si vite, assura-t-elle en tendant sa main à baiser. Un petit accident est survenu et je suis certaine que votre présence fera beaucoup de bien à notre cher Paul. Si vous voulez bien m'accompagner.
Alarmé par cette inhabituelle amabilité, Just suivit la vieille dame jusque dans l'immense bureau où elle recevait le plus volontiers. Mme de Royer-Tancrède lui indiqua une chaise haute-époque des plus inconfortables et, délaissant son bureau, prit place à côté de lui. Just, sensible à cette familiarité inaccoutumée, sentit croître son inquiétude.
— Rassurez-vous, mon fils, commença-t-elle tout de suite. Maintenant il va tout à fait bien. Je pense qu'il ne gardera aucune séquelle. Nous avons bien sûr fait le nécessaire.
— Je ne comprends pas. De quoi parlez-vous ?
— D'un accident, survenu hier. Paul est tombé et s'est cassé la cheville.
Just, préparé au pire, éprouva un immédiat soulagement. Une fracture, quoique pénible, ne trahissait rien d'autre qu'un excès de fougue ou de maladresse.
— Comment est-ce arrivé, s'il vous plaît ? demanda-t-il.
Cette question, pourtant légitime, sembla entamer l'assurance de la vieille dame.
— Il est tombé, répéta-t-elle laconiquement.
— De sa hauteur ? En sautant ? En courant ?
— En sautant.
— Je vous en prie, madame, insista Just, donnez-moi des détails !
— En sautant d'une fenêtre, précisa-t-elle, visiblement mal à l'aise.
— S'agit-il d'un banal accident, ou bien l'a-t-on poussé ? Que cherchez-vous à me cacher ?
Mme de Royer-Tancrède se leva, fuyant le regard inquisiteur de son gendre.
— Bien sûr que non, on ne l'a pas poussé ! Il a sauté, de lui-même.
— Paul n'a rien d'un casse-cou. Pourquoi a-t-il sauté ?
La vieille dame se rapprocha de Just et lui glissa en souriant :
— Dieu merci ! Votre fils va très bien maintenant. Il est immobilisé, naturellement, mais il pourra lui-même vous raconter les circonstances de son acte.
Just, exaspéré, n'abandonna pas.
— Encore une question. Où se situe cette fenêtre ?
— C'est celle de sa chambre.
— La chambre du deuxième ?
— En effet, avoua enfin la grand-mère.
Effondré par cette nouvelle, Just murmura :
— Il s'est suicidé...
— Voyons, mon fils, ne dramatisons pas. Il s'agissait certainement d'un appel au secours. Paul ignorait que je vous avais écrit. Sa violence envers lui-même n'était que la prolongation de sa brutalité envers son petit camarade souffre-douleur. Il ne désirait certainement pas attenter à ses jours.
— Du deuxième étage ! Il ne doit pas y avoir loin de sept mètres !
— C'est haut, évidemment. Mais il est si jeune. À douze ans, on n'a pas une réelle conscience du danger. Peut-être, d'ailleurs, sa chute n'a-t-elle été due qu'à un instant de vertige...
Just se redressa et d'une voix qui ne souffrait aucune réplique, ordonna :
— Conduisez-moi jusqu'à mon fils et faites préparer une voiture. Nous partons à l'instant.
Mme de Royer-Tancrède, vexée, tenta de reprendre la situation en main.
— Pas d'emportement, monsieur ! Votre fils a commis une nouvelle bêtise, et vous ne devez pas sembler prendre son parti, contre nous. Il ne faut pas le couper de tous les membres de sa famille. Ses rapports avec sa mère suffisent pour qu'il se sente rejeté. Il me paraît essentiel qu'il garde confiance en nous.
Just devait admettre que, sous son extrême sévérité, sa belle-mère cachait un sang-froid et un bon sens qu'il avait souvent appréciés.
— Il pensera que vous êtes venu, alerté par mes soins à la suite de sa « bêtise ». Inutile de lui parler de nos derniers échanges épistolaires.
Dans les couloirs de la maison glacée, la vieille dame marchait rapidement.
— Il n'y a que ce petit de sept ans, le fils de la lingère, auquel tout de suite, il se soit attaché. Dans les premiers temps, il lui montrait beaucoup d'affection. Nous avions pensé qu'il s'agissait là d'un réel progrès mais, très vite, Paul a traité le jeune Philippe en esclave, l'humiliant à tout propos, criant sur lui, lui imposant des corvées auxquelles le jeune enfant se prêtait pour gagner son pardon et retrouver sa protection. Lorsque nous avons jugé qu'il allait trop loin, je vous ai écrit, souhaitant que vous morigéniez votre fils. Je ne sais si vous avez agi, mais son comportement ne s'est pas modifié. D'où ma dernière lettre.
— Je comprends, madame, coupa Just.
Il en avait assez entendu pour aujourd'hui. Il devait admettre que rien n'excusait une telle réaction chez son fils.
Ils grimpèrent deux escaliers en silence, puis longèrent un corridor aveugle.
— Just, vous savez que je partage votre deuil, reprit alors la vieille dame, essoufflée. Charles et moi étions très attachés à notre petit Claude. Mais, malgré l'amour que je porte à ma fille, je ne puis prendre entièrement sa défense. Paul est un enfant très délicat et doublement blessé, je ne le juge pas responsable de ses actes. J'ai failli avec lui ; je n'ai su comment m'y prendre, je le reconnais. Surtout, ne le blâmez pas : il se sent déjà si coupable.
— Merci, mère, murmura Just, touché par ces paroles compréhensives que rien n'avait annoncées.
Mme de Royer-Tancrède avait pensé redresser le jeune arbre ébranlé grâce à ses méthodes autoritaires et à son refus de s'apitoyer. C'est ainsi qu'elle avait traité les épreuves qui avaient endeuillé sa propre existence mais, elle en convenait aujourd'hui, elle n'avait su s'adapter à la sensibilité de son petit-fils. Consciente d'avoir mis en danger la vie de l'enfant, elle le rendait avec soulagement à son père.
— Que comptez-vous faire de lui ? demanda-t-elle.
L'existence de Paul, si mal engagée, retombait tout entière entre les mains de Just. Quelle vie lui proposer, pour qu'il oublie et guérisse ?
— Je ne vois plus d'autre solution que de le garder auprès de moi.
— Vous renoncez donc à votre vie d'aventurier ! J'en suis ravie. Ces mois passés le long des côtes, à distribuer la bonne parole, n'étaient qu'un prétexte pour faire vos poteries à longueur de journées et échapper à vos devoirs. Cette conduite n'était pas digne d'un armateur fortuné. Vous avez vos navires à gérer, votre femme sur qui veiller...
— Vous ne m'avez pas compris, madame, l'interrompit Just. Paul me suivra dans mes tournées.
— Vous n'y songez pas, s'exclama Mme de Royer-Tancrède. Mon petit-fils courant les mers et les marchés ! Quelle honte ! Et qui se chargera de son éducation ? Votre matelot sans doute ? Décidément, vous me décevez beaucoup. Les événements vous ont tourné la tête. Vous n'êtes pas du côté de ces infâmes révolutionnaires, tout de même ?
Just esquissa un sourire amer :
— Après ce qu'ils ont fait à notre roi...
La vieille femme ferma les yeux, comme pour chasser d'horribles visions.
— ... Et à votre famille ! Tous ces morts ! Terrible destin ! murmura-t-elle. Les hommes se révèlent pires que des bêtes. Il aurait fallu mourir en même temps que le Bien-Aimé !
— Je ne peux rester sans rien faire. Je constate que, dans chaque camp, l'esprit de vengeance, loin de s'apaiser, après quatre années, se fortifie. Les représailles s'enchaînent et le gouvernement se montre tous les jours plus intolérant.
— Je suis pour l'ordre !
— Moi, pour la tolérance et le respect de l'autre.
— Vous êtes un tiède, mon gendre !
— Je crois en l'homme ! En sa dignité. La haine et la violence détruisent sans jamais rien construire ! Je lutte pour que l'homme ne soit pas oublié dans cette folie meurtrière.
Mme de Royer-Tancrède, désolée de ce dialogue de sourds, l'interrompit :
— Je vous en prie, ne sacrifiez pas notre petit à vos idées !
— Je m'y efforcerai, madame.
Ils étaient arrivés devant le seuil de la chambre. Just frappa à la porte, entendit la voix fragile de son fils, et, très ému, pénétra dans la pièce.
2
Tréguier
Mars 1793
Les roulements de tambour des recruteurs résonnaient jusque dans les faubourgs de la ville. Après l'enrôlement volontaire de l'année précédente, l'enthousiasme des hommes avait faibli. Privés de leur roi, de leurs curés, tous ceux qui avaient accueilli avec soulagement la Révolution et l'abolition des privilèges reculaient maintenant à l'idée d'offrir leur vie à la République. Le paysan ne voulait plus laisser partir les fils dont il avait tant besoin aux champs. La femme refusait de perdre le père de ses enfants, l'amante retenait l'amant.
Place de la Liberté, au pied de la cathédrale, une estrade rudimentaire avait été dressée. Une planche recouverte d'un tissu tricolore et posée sur deux tambours constituait le bureau de l'agent recruteur. « Citoyen, la patrie est en danger ! » clamait-il dans un breton maladroit et presque incompréhensible. Face à lui, un rideau de femmes aux mines hostiles semblait érigé pour protéger quelques hommes, dispensés pourtant de l'enrôlement par leur âge. Les jeunes gens manquaient à l'appel, au grand dommage du recruteur qui s'égosillait en vain. Le père Roger, vieux fou nourri par la ville, tournait autour de l'attroupement, tempêtant contre les absents, les lâches qui se soustrayaient à leur devoir : si seulement il avait encore ses dix-huit ans ! On aurait vu comment il aurait rempli son devoir. « Sus à la Bohême ! Sus à la Hongrie ! » hurlait-il en breton. Les agents recruteurs regardaient d'un œil inquiet cet énervé et ne comprenaient pas à qui s'adressaient ces injures.
Jouvence Le Faoüen s'apprêtait à tourner dans la venelle du Kersco, quand une bande de jeunes journaliers fit irruption sur la place. Des gardes nationaux les encadraient, rendant douteuse la spontanéité de leur engagement. Pourtant, le premier, monté sur l'estrade, se présenta devant la table improvisée et saisit la plume qu'on lui tendait.
Il allait signer le registre quand un inconnu l'interrompit, en lui parlant dans sa langue natale.
Le journalier, le bras levé, écouta celui qui l'apostrophait. Son dos se redressa, on sentait sa volonté faiblir. Jouvence, interdite, observait la scène. Les mots ne lui parvenaient pas, mais elle captait le pouvoir de l'inconnu sur le jeune homme. Malgré son long manteau de drap rustique, son chapeau rond et noir de paysan breton, l'homme possédait une prestance qui détonnait avec son accoutrement.
Le journalier ayant rendu sa plume au recruteur, l'inconnu grimpa à son tour sur l'estrade et harangua la foule grandissante. Il s'adressait aux hommes et aux femmes de Tréguier, en breton, avec des mots simples, dénués de haine. Il tenait maintenant son chapeau à la main, découvrant son visage aux traits aigus, ses cheveux noirs, retenus sur la nuque par un ruban, ses yeux cernés, noirs aussi, comme ceux de certains marins mâtinés de sang espagnol. Sa haute stature, son dos fièrement droit décuplaient l'impression de puissance qu'imposait sa voix grave et forte.
Incertain de son devoir, l'agent le laissa quelques minutes pérorer mais, voyant des poings se dresser dans l'assistance, ses derniers doutes disparurent et d'un geste, il ordonna à deux gardes :
— Saisissez-vous de cet homme !
Cette irruption d'une phrase en français désigna à l'assistance son ennemi. Surgies on ne sait d'où, des fourches se dressèrent, une pierre rebondit contre un tambour. La foule n'eût fait qu'une bouchée des trois représentants de la loi si l'inconnu ne s'était interposé pour empêcher le massacre.
— Cessez le combat ! Tous les combats ! La République vous envoie aux frontières vous battre contre des Français ! Émigrés, mais français ! Elle va vous envoyer en Vendée, vous battre contre des insurgés, royalistes mais français ! Refusez d'obéir à la République ! Ses méthodes ne sont pas différentes de celles du despotisme. Elle dispose de vous, de votre vie, à son profit. Les nobles, les officiers ont fui la France ; l'armée a désormais pour chefs des généraux de vingt ans, sans expérience et dangereux. Comment peuvent-ils espérer se faire obéir de leurs soldats, alors que des comités sont formés dans chaque régiment, prêchant l'indiscipline, et que des excités comme Marat conseillent à l'armée de massacrer ses chefs ? La République se donne tous les droits quand elle n'a pas de moyens. Refusez l'enrôlement ! Restez auprès de vos femmes, de vos pères, travaillez vos champs ! Refusez de verser le sang de vos frères ! Nous devons fidélité à Louis XVII, et non à la Constitution !
Le peuple, encore sous le choc de la mort du roi, guillotiné deux mois auparavant, entendait fort bien ce discours. En 1789, on lui avait promis l'égalité, la liberté et, quatre ans plus tard, les pauvres continuaient de sillonner les chemins tandis que les jeunes garçons, ceux du Tiers, souvent tirés au sort, étaient expédiés à la guerre. Les sacrifices exigés par la Convention commençaient à leur peser.
Jouvence, au contraire, haïssait ce discours de couard. Elle ne put retenir longtemps son indignation. Contrôlant mal sa voix qu'elle enflait pour se faire entendre, elle apostropha l'étranger grimpé sur l'estrade.
— Une grande nation doit se montrer jalouse de sa gloire et punir ceux qui lui manquent de respect. Tu ne peux soustraire ces hommes à leur devoir, citoyen !
Saisi par cette repartie féminine, l'homme se tourna vers la jeune femme qui l'interpellait. Il déplora d'abord le chapeau garni de rubans tricolores, qui ombrait un visage énergique, encadré par une chevelure brune. Puis il survola la silhouette bien dessinée, emmitouflée dans un manteau de ratine prune, avant de revenir aux immenses yeux verts qui le dévisageaient sans aménité. Très grand-siècle, il la salua d'un mouvement de son chapeau :
— Madame, on ne se joue pas de la vie des gens avec de belles phrases. La patrie ne justifie pas tout. Robespierre, lui-même, pense que le centre du mal n'est pas à Coblence mais à Paris.
La Révolution n'avait pas jugé utile de donner le droit de vote aux femmes. Mais au moins leur octroyait-elle le droit de parler. Tout en se rapprochant de son adversaire, la jeune femme répondit :
— Sans doute, citoyen, le mal ne représente-t-il pas la même chose pour chacun de nous. Pour moi, le retour à l'Ancien Régime marquerait la fin d'un magnifique progrès.
Déjà, l'échange cessait d'être public. S'engageait une polémique dont les hommes et les femmes de Tréguier pensaient avoir débattu cent fois. Les femmes, amusées d'abord, se lassèrent : elles s'éparpillèrent en direction des échoppes amassées sur le flanc sud de la cathédrale et, le panier sur les hanches, se glissèrent dans les files d'attente, préférant un morceau de pain ou une livre de beurre à ces palabres. Les hommes, décontenancés par ces phrases en français, cessèrent de se sentir concernés et passèrent leur chemin.
Les journaliers, embarrassés, attendaient. Certains connaissaient Mme Le Faoüen et craignaient de déplaire à son époux, grand pourvoyeur de travail en temps de récolte, s'ils obéissaient à un étranger si manifestement en mauvais termes avec elle.
Exaspéré, le recruteur donna l'ordre au tambour de battre le rappel. Le roulement couvrit immédiatement la joute verbale, poussant les lutteurs à se rapprocher pour mieux s'entendre. L'homme sauta sur les pavés de la place et continua :
— Il faut s'unir contre les débordements de la violence, fléau plus terrible, plus à craindre mille fois que le despotisme, prononça-t-il sans acrimonie, mais aussi sans la moindre trace de doute.
Le calme de l'homme agaçait Jouvence. Une colère sourde montait en elle ; elle détestait ces êtres négatifs qui sillonnaient la France, refusant tout, la paix comme le despotisme et ne proposant rien.
— La République ne doit pas reculer face aux tyrans étrangers, lança-t-elle hardiment. La guerre est un mal nécessaire : quiconque la fuit est un lâche.
Le regard ironique de l'étranger la transperça, la piquant au vif.
— Prendriez-vous la défense de tous ces officiers, ces diplomates émigrés qui se retournent contre notre patrie ? ajouta-t-elle.
— Certainement pas, mais je n'accorde pas davantage ma confiance au nouveau gouvernement. Montagnards et Girondins s'affrontent régulièrement. L'anarchie menace.
— J'en déduis que vous plébiscitez un retour à l'Ancien Régime !
Ce mot et tout ce qu'il recouvrait lui donnait la nausée. La Révolution avait sonné le glas de la féodalité. Elle ouvrait sur une ère nouvelle qui apporterait la justice et le bien pour tous.
—  D'un côté, des hommes fidèles à la France, à leur roi et à Dieu, de l'autre, une Assemblée désunie, peuplée d'ambitieux qui, un jour, s'entredévoreront pour garder le pouvoir. Votre système vaut-il le mien ? questionna l'homme.
Ses mains brunes soulignaient son discours ; sa voix ignorait les accents agressifs qui accompagnent habituellement les débats politiques ; un sourire franc éclairait son visage. « Il ne porte pas d'armes », remarqua Jouvence.
Face à ce beau parleur aux allures d'aristocrate, elle hésitait entre la haine et le mépris. De toute évidence, leur discussion ne mènerait à rien, l'un ne pouvant prétendre faire douter l'autre.
— L'avenir nous le dira, citoyen. Je ne saurais présumer des hommes, mais j'admire profondément les idées de la République. Adieu !
Sur cette déclaration convaincue, elle tourna le dos à son détracteur et reprit son chemin d'un pas pressé.
— Alors vive votre utopie, dût-elle coûter mille morts ! cria l'homme derrière elle.
L'ironie mordante de cette dernière intervention laissa Jouvence de marbre. L'immense progrès que représentaient l'abolition des privilèges et la fin de l'obscurantisme religieux ne pouvait s'opérer sans douleur. Les nobles s'accrochaient à leurs prérogatives perdues, les curés à leur pouvoir défunt. Mais la République triompherait et, un jour prochain, la France et sa démocratie serviraient de modèle à tous ces pays qui, aujourd'hui, luttaient contre elle.
Jouvence Le Faoüen s'engouffra dans l'étroite ruelle du Kersco et s'arrêta devant la petite porte du ci-devant couvent Sainte-Marthe. Quelques mois plus tôt, lors de la vente des biens du clergé, elle avait acquis cet ancien établissement religieux qui, jusqu'alors, instruisait les filles pauvres de la région. La proposition de Jouvence de transformer Sainte-Marthe en orphelinat avait tout de suite reçu l'agrément du maire. M. Launay du Portail l'avait autorisée à maintenir en place les sœurs de la congrégation dissoute et s'était engagé à lui fournir des berceaux, de la literie et des subsides mensuels. Pour l'instant, seuls quelques draps et des couffins leur étaient parvenus, le reste provenant de dons des Trégorois sensibles à cette initiative. La nouvelle propriétaire était fière de son institution, à laquelle elle consacrait toutes ses journées.
Attendant qu'on vînt lui ouvrir, la jeune femme regarda le tour qu'elle avait fait sceller dans le mur d'enceinte. Dans ce tambour de bois, les mères désespérées déposaient leur petit puis, ayant agité la sonnette, le faisaient disparaître à jamais de leurs yeux. De l'autre côté, une religieuse le récupérait, lisait les quelques mots maladroits qui, parfois, accompagnaient l'enfant, notait dans un registre la date de son arrivée à l'orphelinat, son nom, s'il était mentionné sur le billet, puis le portait dans l'ancienne salle de classe transformée en dortoir. Les mères suppliaient qu'on pardonne leur geste, qu'on aide leur enfant à vivre et qu'on le confie, tantôt à Dieu, tantôt à la République, les deux maîtres ennemis des Français. Mal nourris, souvent malades, plusieurs étaient morts dès leur première semaine à Sainte-Marthe. D'autres apportaient les germes de maladies contagieuses dans cette salle unique où s'alignaient les berceaux de fortune.
— Dieu vous garde, madame ! lui lança rituellement la sœur tourière en ouvrant la porte.
— Bonjour, citoyenne. Comment vont les petits ?
Les religieuses maintenues en place avaient dû, entre autres sacrifices, abandonner leur chasuble et leur voile. Jouvence avait interdit dans sa propriété tout signe ou emblème de sa fonction précédente. Sur les murs blancs, la trace plus claire des crucifix remisés restait imprimée. Les religieuses acceptaient de plus ou moins bonne grâce la règle nouvelle, par amour des enfants qu'elles accueillaient et, touchées par le dévouement de la jeune femme, elles supportaient son inflexibilité.
Jouvence traversa l'ancien parloir et se dirigea vers le dortoir. Un homme, ceint d'un tablier blanc, apparut dans l'encadrement de la porte, un nourrisson dans les bras et annonça, d'un air préoccupé :
— Je vous présente Guillaume. Il est arrivé hier.
Prêtre autrefois choyé de ses ouailles, médecin sans diplôme, le père Jégouzo avait refusé de jurer fidélité à la République. Obligé dès lors de se cacher ou de fuir, il avait trouvé asile à l'orphelinat, grâce à l'insistance d'Armel Le Faoüen, le mari de Jouvence. Muré à l'intérieur de l'établissement, il soignait les enfants et endurait périodiquement les attaques de la jeune révolutionnaire qui l'exhortait à prêter serment.
Malgré leurs convictions, radicalement opposées, Jouvence reconnaissait les efforts que l'homme déployait à l'égard de ses petits protégés et admettait en secret qu'elle n'aurait su maintenir l'établissement sans sa science et son bon sens.
Le prêtre lui tendit l'enfant mais les bras de la jeune femme restèrent inertes le long de son corps.
— Encore un nouvel arrivant ! s'exclama-t-elle.
— La mère a adressé une longue lettre à mère Yvonne...
— Mademoiselle Thadée, s'il vous plaît, le reprit Jouvence.
— Lisez, si vous voulez, continua le prêtre, réfractaire à ces appellations civiles.
Jouvence tendit mécaniquement la main vers le papier, mais elle ne pouvait détacher les yeux du nouveau-né.
— Il est minuscule !
— Il sera né avant terme, apparemment.
 
Je suis seule, ma mère. Mon homme est mort sur le front de l'Est. Nous n'étions pas mariés. Je vis depuis deux mois de mendicité et je n'en peux plus. Je suis si fatiguée. J'ai aussi une fille, de six ans. La vie ne m'aime pas et pourtant elle s'accroche à moi. Je vous confie mon fils Guillaume parce que je n'ai pas de lait ; je ne sais pas comment le nourrir. La nourriture ! J'épuise ma vie à chercher de la nourriture. Tous les jours. Manger pour ne pas mourir. Manger, quand ce serait si bon de mourir.
Sauvez-le ! Apprenez-lui un métier ! Armez-le contre la misère. Moi je ne saurai pas. Je suis contente que ce soit un garçon. Peut-être s'en sortira-t-il mieux.
Dieu bénisse la dame qui a créé l'orphelinat. Qu'elle vive heureuse !
Marie-Joseph Laisné
 
Jouvence déchiffra la lettre, écrite en français, sans faute, par une femme qui avait sans doute connu des jours meilleurs. Il lui semblait entendre l'accouchée épuisée, parlant sur le souffle, ménageant ses forces en n'avouant que l'essentiel. Elle l'imaginait, courbée, marchant vers l'orphelinat, traînant sa fille par la main et déposant, dans le tour de bois, ce fils qu'elle avait pris soin de nommer. Quel déchirement ! En quoi consistait le plus grand courage : le garder malgré tout ou s'en séparer pour que lui, au moins, survive ? Si seulement il existait dans la région un autre hospice pour les mères en détresse. En créant cet asile, Jouvence n'avait pensé qu'aux orphelins, pas aux nourrissons abandonnés par leurs parents. Après quelques semaines, elle jaugeait mieux la modestie de sa tâche, comparée à l'immense désespoir qu'elle découvrait.
Avec des gestes précis, le prêtre coucha le nouveau-né dans un couffin et annonça, embarrassé :
— Nous avons une épidémie de rougeole. Le petit Yves est couvert de taches rouges ; il tousse et lutte contre une forte fièvre. Il me paraît très mal en point. De plus, nous allons manquer de draps et de couvertures.
Les marques de son dévouement se lisaient sur son visage.
— Ne vous souciez pas de cela, observa Jouvence. Je m'en charge. Vous soignez les corps. Laissez-nous les détails matériels !
— Je croirais entendre Mme Taupin !
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