Rouge, impair et manque

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Deux tueurs. L'un, psychopathe n'assassine que de belles femmes blondes. L'autre, un prof de maths qui ne tue que pour l'argent et pour le sport. Remuez le tout, avec la Crim déboussolée, un détective teigneux. Vilaine salade.

Publié le : mercredi 15 juin 2011
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EAN13 : 9782748102420
Nombre de pages : 363
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Rouge,impairetmanque© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0243-6(pourle fichiernumérique)
ISBN: 2-7481-0242-8 (pourle livre imprimé)Georges Sailland
Rouge,impairetmanque
ROMAN«Savez-vouscequ’estunlivre?»
Uneffortd’imagination,untravaillaborieux.
«Non! Simplementnon,Monseigneur! Iln’estquela
sommecachéedenosenvies.»
IdrissChadqui.
71
Paris, 7 mars 1999
L’hommehaletait.
Ilalternaitcrissuraigusetinjonctionsgraves.
Malgrélesdifférentestonalitéssesappelsrevenaientsanscesseàlamêmeetsinistreexigence:
Salope! Tuvastedécideràcrever. Qu’est-ceque
tu asattendspourmourir? Ordure!
Nu, à califourchon sur le ventre d’une femme
également nue, il avait atteint le paroxysme de sa
fureur. Les muscles de ses épaules se nouaient sous
l’effort, puis se dénouaient. Il lardait la poitrine
de sa victime à grands coups d’une lame épaisse qui
s’enfonçait profondément jusqu’à la garde, lacérant
les chairs, sectionnant les muscles, déchirant les nerfs
et les artères, allant jusqu’à briser des vertèbres. Le
sang giclait en geysers. Son visage en était couvert.
Un voile rouge masquait ses yeux, troublant sa vision.
Sous la violence des chocs les poumons de la femme
expiraient mécaniquement de légers souffles d’air
qui ressemblaient étrangement à des plaintes presque
imperceptibles. Ces râles entretenaient l’exaspération
du meurtrier. Ce n’est qu’après cinq minutes de folie
intense que l’homme épuisé se calma enfin. Poussant
unsoupirils’affalasurletorsedéfoncédesavictime
puis,glissa sonsexeentrelescuissesouvertes. Unlong
coïtsauvage entrecoupé de grognements rauques. Vint
la délivrance. Après cinq minutes de repos, il enfouit
9Rouge, impair et manque
son visage dans la masse de cheveux blonds trempés de
sang. Immobile il se mit à geindre. Petit à petit, ses
gémissements se transformèrent en pleurs ponctués de
japp de regrets. Qu’est-ce qui m’arrive ? Oh ! Mon
Dieu, qu’ai-je fait ? Le silence revint. L’homme reprit sa
positioninitiale, d’unbrusquemouvementdu poignet
il extirpa la baïonnette des chairs, découpa le sein
gauchedelafemmeavantdeladéposeravecprécaution
dans un bocal étiqueté Christine Lamballe. D’un dernier
coup, d’une violence extraordinaire, il replanta
l’arme
qui,aprèsavoirtraverséleschairs,lacéradrapetmatelas. D’unsacilsortitquatrebrinsdecordeblanche,les
utilisapourattacherlafemme,brasetjambesencroix.
Amen! dit-il,unefoissontravailterminé.
L’assassin, ayant repris ses esprits et son sang
froid,enfilaleschaussettesqu’ilavaitdéposéesàdroite
du lit avant de s’adonner à ses macabres occupations.
Pas question de laisser les empreintes de ses pieds. Il
traversa l’immense chambre pour s’engouffrer dans la
salle de bains. Une longue douche le lava de toutes
tracesapparentes. Lesdifférentesteintesquepritl’eau,
lors de ses ablutions, le firent ricaner, un rouge épais
au début, puis rosie par le sang avant de retrouver sa
limpidité habituelle.
Sic transit gloria mundi, déclama-t-il. Ainsi passe la
gloire du monde, à l’égout.
Une fois séché, il rangea méticuleusement tout
sonmatériel. Unedemi-heureplustard,habillé,ayant
repris un aspect plus humain, petite valise Vuitton à la
main, il traversait le hall de l’hôtel en direction de la
sortie. Personneneprêtaattentionàcethommeblond
vêtu d’un costume gris plus que correct… Un client
comme les autres.
102
Paris, 8 mars 1999
Très proche de la Place des Vosges, l’hôtel des
Ducs de Normandie étalait sa façade blanche et ornée
debalconsenferforgéquitranchaitsurlegrisanonyme
desimmeublesvoisins.
Unequarantainedebacsdébordant de géraniums rouges apportait une touche gaie et
insolite dans ce quartier à l’aspect sévère. Malgré
l’ex-
cellencedetoutessesprestationsle«DucsdeNormandie»nepourraitjamaisprétendreauniveaud’unhôtel
commeleRitzoulePierredeNewYork. L’explication
était des plus simples : une ligne de métro passait sous
ses fondations et générait un bruit sourd toutes les dix
minutes. Dans les tous débuts de leur séjour, les
richissimesclientsdressaientuneoreilleinquiète:
lesprémices d’un tremblement de terre ? Les échos d’une bombe terroriste
?
Letempspassaitapportantquiétuderassurée,toutrentrait dans l’ordre normal des choses,
lestouristess’habituaient à ce flux bruyant qui, à intervalles réguliers,
émergeaitdesprofondeurs.
Cetteacclimatationforcée
àunenuisancesonorecoûtaitchersurleGuideMichelin.
Legrandhalldel’hôtel,plusdeseptcentsmètres
carrés, moquetté couleur caramel, était décoré de
façon somptueuse. Lustres de cristal et miroirs dorés se
renvoyaientlalumière. Desfauteuilsetdestablesbasses
11Rouge, impair et manque
Louis XVI comblaient les endroits qui auraient pu
paraître vides. L’immense comptoir en palissandre de la
réceptionoccupaitentièrementlecôté
gauchedel’entrée. A droite, les murs soutenaient des tableaux et les
vitrinescontenantdesobjetsdeluxe,montresBreitling,
Oméga, Rolex, Cartier, des carrés de soie, des sacs à
main et des copies de bijoux fabuleux. La façade
don-
nantsurlaruesecomposaitdequatregrandesbaiesvitrées toutes tendues d’un épais voilage qui interdisait
les regards indiscrets, ceux venant de l’extérieur.
Une
barrièredesoiegrègepourséparerleluxeducommun.
Contrelesrideaux,assissurdestablesbasses,septbouquetsdeglaïeulsfaisaientéclaterleurcouleurpourpre.
Enfin, sur le quatrième mur on pouvait apercevoir les
portesdestroisascenseurs,desaccèsauxbars,auxtrois
restaurantsetauxsalonsparticuliers.
MauriceAppelmand’originesuisse,l’hommeaux
clefs d’or, venait de consulter sa montre, -10 h 33-,
aprèss’êtreenfindébarrassédupaquetdetélécopiesqui
encombraitledessousducomptoirdemarbrenoir. La
plusgrandepartiedesclientsavaitquittél’hôtel,lesuns
pour une journée de travail, les autres pour un musée
oupouruneactivitéplusenrapportaveccequepromet
la ville. Paris n’est-il pasla capitale mondiale des petites
femmes? Lesclignotantsvertsdelabatteriedetéléphones
et de fax venaient juste de diminuer leur infernale
sarabande. Le calme presque plat d’un début de fin de
matinée.
Le visage de Maurice, tout en rides, agrémenté
d’un petit air malicieux renforcé par l’éclat de ses yeux
noirs, se paraît d’un naïf contentement. Il venait de
démontrer à l’un de ses trois assistants qu’il pratiquait
lalanguejaponaisecommes’ilavaitvécuvingtansdans
le pays du Soleil Levant.
Aux étages, quatorze employés, surtout des
femmes de ménage, s’employaient à réparer les dégâts
nocturnes créés par les soixante et un clients aussi
12Georges Sailland
insouciants que fortunés. Les aspirateurs crachaient
leurs clameurs feutrées.
Après avoir poussé son chariot chargé de
draps,
taiesd’oreillersetproduitsd’entretien,lelongducou-
loirdupremierétage,PiaAlmunecars’immobilisadevant la porte numéro huit barrée d’une interdiction :
Nepas déranger. Donotdisturb. Fâcheux contretemps. Pour
elle, il était impératif de nettoyer et mettre en ordre,
tout de suite, cette chambre si elle voulait quitter son
service à midi trente, comme son tableau de services le
prévoyait. Elle frappa discrètement trois coups. Rien.
Elle toqua de nouveau. Seul le silence répondit. Dans
ce métier, nuln’ignorequesouventles clientsquittent
leurchambreenoubliantd’ôterlepanonceau
Nepasdéranger. C’est pour cette raison que Pia sortit le passe de
la poche de sa blouse avant d’ouvrir la porte. Dans le
petit salon régnait un ordre étrange et surtout
inhabituel.
Lesemployésdesgrandshôtelsconnaissentledédainsouveraindecertainsclients? Aumatin,qu’elleait
étéoccupéeparunclientquiyadormiouchamboulée
sciemmentparunhabituédesnocescarabinées,chaque
chambreestlesuprêmeexempledudésordre. Traînent
alors au sol des serviettes imbibées, des cartons venant
des grands couturiers, des journaux froissés, des
vêtements jetés à la va-vite sur les fauteuils. Il était même
arrivé que Pia découvre des mégots écrasés sur les tapis
ou des tronçons de cigare baignant dans l’eau des
toilettes. Chez certain, la richesse n’engendre ni l’ordre
ni le respect. Telle était la philosophie de Pia. Les
ri-
deauxdusalon,toujourstirésenpositionouverte,laissaient passer la lumière de cette belle matinée. Même
pasuneodeurdecigarette. Piafitexprèsdecognerson
chariotsurlechambranlehistoired’alerterundormeur
attardé. Elle parcourut huit mètres avant d’atteindre
la porte de la chambre à coucher entrouverte. Là,
elle
stoppanet,commesiunordresupérieurluieninterdisaitl’accès. Elleportalesmainsàsatêtepoursemasser
les tempes. Yeux exorbités, bouche arrondie par une
13Rouge, impair et manque
surprise intense, elle se mit à hurler. Un long cri
sauvage,unmélangedepeur,defureuretdeférocité.
Un
deceshurlementsquifontprendreconsciencedesangoisses féminines, celles provoquées par des siècles de
guerre, de pillages et de viols. Bouleversée, Pia
s’évanouit,mettantainsiuntermeàsoneffroi.
Unouvrierd’entretienréparaitunrobinetdansla
suite voisine, la sept. Alerté par le cri, il se releva
brusquement, se cogna la tête et fila vers la huit. Un rapide
coupd’œilluifitentrevoirPiaAlmunecarallongéesur
la moquette, bras en avant comme si elle avait voulu se
protéger d’une chute ou d’une agression. Négligeant
l’ascenseur, le plombier dévala l’escalier pour foncer
verslaréception.
Malgréladistance,leconciergeMauriceAppelman,luiaussi,avaitperçulecriféminintrès
étouffé. Il hésitait à quitter son poste en le confiant à
sonassistantleplusproche,unjeune américain. C’est
alors qu’il vit surgir le plombier piétinant de ses gros
souliers de travail la moquette miel brûlé. Barrant sa
bouchede son index, l’hommeaux clefs d’or fit taireà
distancel’ouvrieraffolé.
Sonsang-froidévitaunscandale toujours possible.
Poitrine appuyée au comptoir, le plombier
chuchotait.
Quelqu’unaassassinéPia. Elleestcouchéesurle
ventre, à la huit.
Queme racontez-vous là?
Vousnel’avezpasentendu crier?
Si, je l’ai bien entendue. Mais rien ne prouve
qu’elle a été assassinée.
On ne va pas discuter pendant trois heures.
On
sebougeoujegueule.
Outréparcettemiseendemeure,MauriceAppelmanfitunsignediscretàsonassistant.
« remplacez-moi un instant. Je monte à l’étage.
Si Madame Huygens se présente, n’oubliez pas de lui
rendrelapochetteoubliéeau bar.»
14Georges Sailland
Conciergeconscientdessesobligations,jusqu’au
bout des
ongles.
Digne,unriencompassé,leconciergeeutunsourirenarquoisàlavuedePiaassise,ledosappuyéaumur.
Unefemmeassassinéenetientpaslongtempscette position. Unemorte
nerespirepasetsonvisageneportepaslestracesde quelqu’unquiavu
l’enferettouscesdémons. Pianepouvaitêtre morte: assise,
bras droit à l’horizontale, elle tendait inlassablement
son index droit vers l’intérieur de la chambre. Telles
furent, pour une bonne heure, les dernières pensées
cohérentesduconcierge.
Ledoigtdelafemmedeménage indiquait au regard une direction à suivre.
Maurice Appelman fit quelques pas. Debout, à l’entrée de
lachambre,leconciergesesentitsombrer. Bienquela
scèneluiapparaisseavecnettetésonespritrefusaitd’en
admettre l’évidence :
Une boucherie, un véritable abattoir. Du sang
partout. Même le plafond s’en trouvait moucheté.
Le
sangavaitgicléenforce,imbibantlematelasetledosseretdesatinblanc,dessinantdesarabesquesbrunrouge
sur le mur et les moulures de stuc. L’une des
deux
lampesdechevet,quiflanquaientlelit,étaitencoreallumée. Son abat-jour jaune paille parsemé de
caillots
sanguinolentsprojetaitunsinistreetpâledisquedelumièreocellédenoir.
Appelez la police, ordonna Maurice
Appelman
avantquesonespritnesedéliteenunprofondétatd’incohérence.
Lorsque la pensée refuse d’accepter une réalité
atroce,lecerveausedéconnectedetouteraison.
153
Paris, 8 mars 1999
Dans son bureau du 38 Quai des Orfèvres,
l’inspecteurOdoul,visagebronzéetbalafréderides,se
sentait accablé. Son regard errait d’un visage à
l’autre.
Septclichéspunaisésaumurreprésentaientlesphysionomiesdeseptjeunesfemmesblondes. Unnometune
dateétaientécritssouschaquephotographie. L’odieuse
litaniedeseptassassinats: DominiqueCanetti(corse),
Sylvia Delannoy (parisienne), Josette Nollet
(toulousaine), Sophie Guimard (lilloise), Mary Dudley (de
Southampton), Amélie Quesnel (de Pontoise), Lydie
Coubre (nantaise).
J’ai beau tourner et retourner les mêmes
questions, songeait Odoul, je ne trouve aucune réponse.
Toutesdesaffairespourries,mêmepasl’embryond’un
indiceoud’unepiste. Letypetue…,puisdisparaît. J’en
ai plus que ras la coiffe.
Depuisdix-huitmois,unhomme
s’amusaitàassassinerdesfemmes. Toutesavaientétébellesetblondes.
Entre elles, n’existait apparemment aucune attache
fa-
miliale,aucunliend’amitié,pasdemétiernidepassetemps commun. Elles n’avaient pas pu se
connaître,
étaientoriginairesd’unpeupartout,maisavaientétéas-
sassinéesselonunemiseenscèneàlaquelleleurmeurtrieravaitobéidefaçonrigoureuse.
Unvéritablecassetête. Parquelétrangeprocédéleurmeurtrieravait-ilpu
17Rouge, impair et manque
lesapprocher? Coudessurlebureau,mainssoutenant
sestempes,Odoullaissaiterrersonregardd’unclichéà
l’autre, croyant ainsi pouvoir approcher plus vite de la
vérité. Il attendait une sorte de miracle, un signe. La
sonneriedu téléphonelefitsursauter:
Berthieràl’appareil! Onvientd’avoirunmessage
du répartiteur. Il semble qu’il y ait eu un meurtre au
Ducs de Normandie.
O. K !Je terejoinsen bas. Fais des prières
pour
qu’ilnes’agissepasd’unehuitièmefemme.
Onzeminutesplustard,l’hôteldesDucsdeNormandie se trouvait envahi par six gardiens de la paix et
deuxinspecteursdépendantdirectementdelaDRPJ.A
peinedanslehall, l’undesdeuxpoliciersde
laCriminelle,AndréOdoul,donnasesordres:
Personne ne doit entrer ou sortir de l’hôtel
jusqu’à nouvel ordre. Attention ! Certains clients
pourris de pognon vont vous menacer, avocats,
poursuite judiciaire et moi, j’ai le bras long… Laissez donc
courir, je vous couvre. Retenez-les, même contre leur
gré.
Arrivé au premier étage, Odoul se mit
franchement en colère. Au moins six personnes piétinaient
dans le salon de la suite numéro huit, risquant ainsi
d’effacertracesetindices. Odoulgrommela,desavoix
ordinairement rauque :
Ici,ilyaeucrime. Qu’est-cequevousfoutezlà?
C’est quoi ce cirque ? Vous vous croyez à Bouglione ?
Allez, dégagez-moi tous ces pingouins. Ne restent sur
lepalierqueceuxquiontvuousaventquelquechosede
précis…Personnen’arienvu?…Parfait! Vouspouvez
sortir,vousrestezdanslecouloirjusqu’ànouvelordre.
Les deux inspecteurs firent un seul pas à
l’intérieur de la chambre à coucher afin de mieux
enregistrer la scène macabre. Berthier, l’équipier habituel de
Odoul, ravala le flot de bile qui encombrait sa gorge.
Plus jeune et surtout plus sensible que son collègue,
18Georges Sailland
Berthier voulait masquer son écœurement. Il se mit à
jouer au flic blasé :
C’est marrant. Il me semble avoir déjà aperçu
cette bonne femme. Je trouve que ça fait un peu trop
remake,du déjà vu. Pas toi ?
Tunepeuxpasunpeufermertagrandegueule?
Regarde, au lieu debalancerdesvannesstupides.
Examineetretienslesdétails. Merde!
Faittonboulotcorrectement.
La femme nue, une blonde aux longs cheveux
trempés de sang, gisait sur le lit. Poignets et chevilles
étaient reliés par de fines cordelettes autrefois d’un
blanc virginal. Elles avaient été attachées aux quatre
pieds du lit. De sa poitrine, un innommable magma
sanguinolent, émergeait un manche de couteau ou de
poignard de couleur noire. Les jambes de la victime
étaient si écartées que tous les détails de son sexe
apparaissaient au jour, véritable planche d’anatomie
gluante. Cette vision si crue et si obscène poussa
Berthieràfairelesseptmètresquileséparaientdulit. Là,
il rabattit un coin de drap sur le ventre de la victime.
La voix d’Odoul gronda :
Encoretasensiblerie! C’estvraimentmalindeta
part. Dégueule un bon coup ou va bosser à l’armée du
Salut. Tu aurais pu attendre les photos. Tu fais chier
parmoments. Lestypesdulabovontarriver. Inutilede
resterici. Viens,onvainterrogerlesgensducouloir.
Jenepensepasqueçaserveàquoiquecesoit.
T’es d’accord ou pas ? Faut le faire, alors
faisons-le.
Personnenesesouvenaitavoirvulajeunefemme
desonvivant,quecesoitdanssonappartementoudans
lehalllorsdesonarrivéedansl’hôtel. L’explicationen
étérelativementsimple. Lesemployésétaientdivisésen
trois catégories. Ceux de la nuit, de vingt-deux à six
heures. Ceuxdujourtravaillaientdesixàtreizeheures.
L’emploi du temps des autres comblait le trou horaire
19Rouge, impair et manque
restant. La victime avait dû venir la veille pour
occupersasuite,certainementdansl’après-midi. Lesagents
de l’hôtel interrogés par Odoul ne pouvaient avoir
re-
marquécettefemme…Leurcréneauhorairenecorrespondait pas avec l’arrivée supposée de la jeune femme.
Avant que l’enquête ait véritablement débuté, Odoul
butaitdéjà sur une difficulté.
Le légiste de la Criminelle ainsi qu’une véritable
armée de techniciens de l’Identité débarqua enfin.
Tous commencèrent le travail pour lequel ils étaient
payés. Toutes les surfaces furent saupoudrées de
poudreàempreinte. Ons’affairaitautourdesmeubles
et des poignées de porte. Un homme, armé d’une
loupe, scrutait les draps, puis s’emparait de poils ou
de cheveux à l’aide d’une pince à épiler. Un autre
passait un aspirateur dans chaque pièce, puis portait
des annotations sur les sacs remplis de poussière. Le
photographepritunecentainedeclichésducorpsetde
ladispositiondeslieux. Untravailméticuleux. Lorsque
les techniciens affirmèrent que les pièces étaient claires,
le légiste commença l’examen du corps. Petit, le corps
trapuengoncédansuneblouseblanchetropgrandede
deux tailles, le médecin bougonnait. Il agissait ainsi
depuis vingt ans. La seule façon qu’il avait de ravaler
sesenviesdehurlerdedésespoiràchaqueexamend’un
corpsdémoli. Tropd’échaudés,d’étripés,d’émasculés,
de bonnes femmes tailladées, éviscérées, ébouillantées
etparfoisguillotinées…Lalonguelitaniedescrimesde
sangluiôtaitunpeulegoûtdevivre…etl’enviederire.
Odoul s’approcha du médecin. Il marmonnait à
voixbassedansunminusculemagnétophone
Même modus operandi que pour les autres :
certainementassomméeavecunobjetpeucontondant,
puis massacrée à l’arme blanche… Le sein gauche
est absent… Le viol intervient certainement après la
mort. Pour le final, l’assassin attache la victime, les
lienspourtanttrèsserrésn’ontpaslaissédetracesbien
nettes, le sang ne circulait déjà plus… ou peu… La
20Georges Sailland
lividitécadavériqueestàsonmaximum,ledécèsadonc
eu lieu il y a une quinzaine d’heures. Je confirmerai
tout ça après l’autopsie.
Malgrésesvingtansdemétierl’inspecteurOdoul
restait confondu par la rapidité des remarques du
légiste. Undétail le perturbait.
Un petit mot, toubib. Qu’est-ce qui vous fait
croire que le type a baisé la femme lorsqu’elle était
morte, et pas avant ?
Bonnequestion. D’abordjenecroispas,j’ensuis
sûr.
Ilallumasalampeélectrique,endirigealefaisceau
dans l’entrejambe de la fille.
Regardez, les lèvres de son sexe sont encore
entrouvertes. Or, chez une femme vivante, après un
coït
normalouforcé,toutsereferme,c’estuneloidelanature.
Odoul avait, malgré lui, suivi le pinceau
lumineux. A la vue du sexe baveux et sanguinolent, il eut
uneviolentenausée,retenueavecpeine.
Toubib,vousavezfaillimefairegerber. C’estpas
humain. Comment je vais faire maintenant avec ma
femme,aprèstousvostrucsdégueulasses?
Eteignezlalumière. Pensezàautrechose.
Parcequevous,docteur,vouspensezàautrechose
quand vous grimpezbobonne ?
A l’autre bout de la pièce, le cri d’un technicien
alerta Berthier :
Regarde ce que j’ai trouvé dans le tiroir de cette
commode.
Un crayon passé dans l’anse, il tendait un sac à
main gluant de sang.
Dans un tiroir ? A cinq mètres du lit ? Plein
de sang. Ce putain de sac n’a pas pu sauter tout seul
là-dedans. Le tiroir était fermé, cela prouve que c’est
l’assassinquil’yadéposé. Remarquequejetedisçaen
passant, pour ce que ça nous apporte… Tu as pris les
empreintes ?
21Rouge, impair et manque
Non, pasencore! C’est pas mon genrede
fabriquer un tel lézard.
Aprèsdixminutesd’examenattentifetdetravail,
letechnicienportalesacàl’inspecteur:
Des empreintes, y’en a au moins trente. J’ai fait
les premiers clichés, ceux du labo seront plus sûrs.
Tiens, je t’ai ouvert le sac. Tu peux toucher les deux
anses, y’a rien de net dessus.
Avec mille précautions, Berthier utilisa les
deuxansessemi-rigides,renversalesacetendéversale
contenusurledessusd’unecommode. Tiens,pensa-t-il,
pourunefois,unsacquin’estpasunfoutoir. De lamain, il étala
les cinq objets, un paquet de Gauloises, un briquet
jetable, untampon périodique, une liasse de six billets
de cent francs et une carte d’identité. Christine Lamballe.
Née le 24. 09. 75 à Narbonne. Domicile : 247, rue
de la Boétie, Paris. La photographie montrait une
jeune femme au visage superbe, longs cheveux blonds,
yeux en amande soutenus par des pommettes un peu
asiatiques. Belle bouche.
Berthier appela Odoul et lui donna la carte
d’identité.
Pauvre fille ! Quel gâchis ! Un véritable canon.
Lesalaudneluiapasfaitdecadeau. C’estdégueulasse.
Tu te rends compte ? Elle ne boira plus de vin. Finis,
pourelle,lessteaksfritesetlespetitsmatinsensoleillés.
Odoulsifflotaavantdemarmonner.
Aïe ! On est mal. Tu as vu l’adresse ? Rue de la
Boétie. Y’a pas de HLM dans le coin. On va avoir des
rupins sur le
dos.
Cinqheuresplustard,lapolicejudiciairedémontaitsonopération.
Lasuitenuméro8futmisesousscellés.
Sousl’œileffaréd’unevingtainedetouristesjaponais, lecorpsde Christine Lamballe, vingt-quatreans,
soigneusement emballé dans un sac de plastique vert,
quittaitl’hôtelsurunecivièreàroulettespourundeses
derniersvoyages en ce monde.
224
Paris, 16 mars 1999.
Huit jours plus tard.
Le bureau de l’adjoint du directeur de la DCPJ
(DirectionCentraledelaPoliceJudiciaire),malgréses
beaux meubles en teck, ne donnait pas une image très
reluisantedelapolicejudiciaire. Desdossierstraînaient
àterre,empilésdansundésordreconfus. Lescendriers
débordaient. Un des deux rideaux en Tergal qui
masquaient une fenêtre était déchiré sur toute salongueur
et avait été rapetassé avec du ruban adhésif. Personne
n’avaitbalayéoudépoussiérécettepiècedepuisunbon
mois, de plus ça puait un mélange de cigare refroidi et
de pieds mal lavés. La seule présence de l’adjoint du
directeur,lecommissairedivisionnairePajou,semblait
annulertousleseffetsperversprovoquésparcebureau
à l’état de taudis. Grand, sec, l’œil malveillant,
toujours vêtu comme un prince, Pajou venait d’étirer ses
bras afin de mieux faire admirer ses poignets de
chemiseornésdebouchonsdemanchettes. Toutelapolice
judiciaire craignait cet homme qui, d’une seule
signa-
ture,pouvaitreléguerdansuncoinperduceluiquiaurait le malheur de lui déplaire. Le commissaire
Perrot
etlesinspecteursOdouletBerthieragitaientleursfesses
surlamoleskinedechaisespivotanteschichementrembourrées. Insensibles au décor de teck et au désordre,
23Rouge, impair et
manque
ilsattendaientlesattaquesverbalesd’undesgrandspatrons de la Crime. Tous trois avaient travaillé au-delà
des limites normales sur ces huit affaires. Malgré
leurs
consciencestranquilles,laconvocationàlaDCPJ,surtoutchezPajou,lesmettaientmalàl’aise.
Eneffet,Pa-
joupourraitmettreendouteleurscapacitésoudémonter les enquêtes qu’ils avaient menées. Sur un coup de
colère, toutdevenait possible.
De son côté, Pajou était conscient des affres par
lesquels passaient ses hommes. Il essaya de détendre
l’atmosphère enleuroffrantdu café dansdesverresen
plastique blanc :
Excusez du peu, mais je n’ai pas de sucre… Vous
comprenez… Mon diabète.
Puis,aprèslesavoirscrutéslonguement,l’adjoint
au directeur finit par parler :
Dites-moi, Perrot ! Nous en sommes bien à la
huitième femme ?
Exact !
Vous ne trouvez pas que ça commence à faire
beaucoup? Huitmeurtres…,etrienàvotreactif!
Silence embarrassé.
Je vois. C’est étrange, je constate que tous les
hommes du service deviennent muets dans ce bureau.
Peut-êtresonatmosphère? Qu’enpensez-vous?
L’inspecteurOdouls’agitaunmomentavantdese
décider :
Nousnesommespasdesgaminsmuets.
Nousattendonsdesquestionspertinentes. Nousyrépondrons
alors.
Toujours forte tête, Odoul, à ce que je vois. Je
pose donc une question pertinente : qui a prévenu
MonsieurLamballedudécèsdesonépouseChristine?
Unpeudéboussoléparcettequestioninattendue,
lecommissairePerrotsegrattalecrâneàl’endroitexact
où lescheveux manquaient :
J’aienvoyédeuxinspecteursainsiquelepsychiatre
maison.
24Georges Sailland
Bien! Trèsbienvu,lecoupdupsychiatre.
AvezvousuneidéedecequereprésenteLamballe?
Lanouvellequestiondesonpatronétonnaitplus
Perrot que s’il avait aperçu son épouse nue, en train
de faire du stop dans les couloirs du métro. Il se racla
la gorge pour se donner le temps de réfléchir. Une
phrase rocailleuse finit par presque exploser au sortir
de sa bouche :
On le connaît forcément ce Michel Lamballe.
L’homme qui peut taper sur le ventre du président,
qui manie les millions comme moi les billets de cent
francs. Qui,enFrance,n’enapasentenduparler?
Etoui! Vousl’avezassezbiendécrit.
Malheureusementpournous,lemarideChristine,ladernièreen
date des victimes, est Michel Lamballe, quarante et un
ans,riche,trèsricheetsurtouttrèspuissant.
Odoulsoufflaentresesdents:
Onestméchammentdanslameeeerde!
Odoul,vousavezraison…,pourunefois. Quelles
ont été les réactions de Lamballe lorsqu’on lui a
annoncéquesonépouseavaitétéassassinée?
Toutd’abordunecrisededésespoiraccompagnée
depleurs. Crisequiaétésuiviedeviolencesetd’injures.
On m’a parlé de meubles renversés, de tableaux
crevés, des colères épouvantables. Ensuite, mi-sanglots et
mi-hurlements,Lamballeapromisdetuerdesesmains
l’hommequiavaitosétouchéàsafemme.
Devantl’impossibilité de calmer Lamballe par des paroles, le
psychiatre lui a fait une injection de Valium et a dû
demanderl’interventiond’uninfirmierspécialisépourla
nuit.
C’esttoutàfaitdanslamesuredeLamballe. Vous
voyez que nous n’avons pas affaire à un citoyen
ordinaire.
Pournouspoliciers…Etsurtoutpourvouschargésdel’enquête,çacommenceàchauffer. Jepeuxvous
direqu’ons’agitebeaucoupenhautlieu.
25Rouge, impair et manque
Les quatre hommes se regardaient. Le "on s’agite
enhautlieu"venait de les plonger dans des abîmes de
réflexions pas toujours agréables. Le long silence
caractéristique des hommes préoccupés n’était rompu que
par le couinement d’une chaise pivotante mal graissée.
Quelpolicieraumondeaimeraitunetelleenquête?
Le
meurtredansunefamillepuissanten’apportequecomplications et soucis. La police subit des pressions, on
lui donne des ordres… jusqu’à parfois fausser les
recherches.
L’adjoint du directeur de la police judiciaire
reprit la parole :
Inutile de vousdire que le sieur Lamballe faitun
foin de tous les diables. Evidemment vous n’avez rien
de nouveau ?
LavoixjeuneetclairedeBerthierfitsursauterles
trois autres :
Sionadunouveau?
Aumoinscinqkilosdepapier pourceshuit
bonnesfemmes.
Lestroisautresluilancèrentdesregardscourroucés. Malgrécettetimidetentatived’humournoir,Pajou
repritlaparolecommesiderienn’était.
Jemerépète,vousn’avezrien? Pasmêmeunpetit
indice, pasl’ombre d’unepiste?
Des indices, on en a quelques-uns. Des pistes,
aucune. Quant aux hypothèses, ce n’est pas la
gloire.
J’aigrattémesfondsdetiroirpourdégotterdesinspecteurs, j’ai ajourné quatre autres enquêtes, j’ai réussi à
mettre onze inspecteurs sur le coup. Ils ont interrogé
deux cent treize personnes parmi lesquelles figuraient
presquecentdétraquéssexuelsactuellementenlibertéà
Parisetdanssabanlieue. Touscesinterrogatoiresn’ont
riendonné. Levideetlebide. Qued’effortspourrien!
Tousontunalibietplusdesdeuxtiersdenoséventuels
suspectssontchâtains,brunsouchauves.
Stop ! Je ne comprends pas. Qu’est-ce que c’est
quecettehistoirededeuxtiersdebruns?
26Georges Sailland
Simple ! Le meurtrier a laissé suffisamment de
cheveuxetdepoilspubienspourquel’onsachequ’ilest
blond. Il est donc inutile de se brancher sur des roux,
des châtains ou des bruns.
Jevois. C’estclair. Vousêtescertainsquelespoils
etlescheveuxblondsproviennentdumêmeindividu?
Aucun doute là-dessus. Le labo est formel. Les
techniciensontretrouvélesmêmescaractéristiquessur
les cheveux et poils récoltés dans huit chambres
différentes.
De ce côté là nous sommes parés, nous avons
affaireàunseulindividu. Untrucmechagrine: oùdonc
avez-vous péché lescents suspects autresque
vosdétraqués sexuels ?
Travail de routine, Monsieur le Directeur ! Six
des huit femmes assassinées possédaient un carnet
d’adresses. On a vérifié les emplois du temps de tous
ceux qui figuraient dans les agendas. Encore une
chance - si l’on peut dire pour nous, que les victimes
aient été violées. Cela nous a évité d’interroger les
femmes, les amies des victimes, leur sexe leur interdit
le
viol.
J’auraisagicommevousl’avezfait,moncherPerrot. Avez-vous examiné les listes des clients présents
dansleshuithôtels?
Oui, nous y avons pensé. Les veilles et jours de
meurtres, étalés sur dix-huit mois, nous avons eu cinq
centsoixanteetonzeclients,donttrente-neufenfants.
Notre travail sur les identités n’a pas été trop dingue
puisque les meurtres sont étalés dans le temps. Nous
avons vérifié absolument toutes les identités, aucune
ne nous a échappé. Ce travail a été loin d’être triste
lorsqu’il s’est agi des Japonais, leur ambassade
rechignait. Nous avons un peu tapé sur la table, les
diplomates ont fini par cracher ce que nous demandions…
Nous nous sommes également attaqués aux
communicationstéléphoniques. Aucune de cespauvresfillesn’a
lancé d’appel depuis les différentes chambres qu’elles
27Rouge, impair et manque
ontoccupées…Nousavonstoutfaitdanslesrègles,nous
n’avonsrienoublié. C’esttristemaiscesenquêtessont
marquéesd’undoublesceau: levideetlebide.
Le divisionnaire Pajou fit plus que s’agiter, il
tortilla son postérieur, fit craquer les jointures de ses
mains. Son attitude était le reflet d’une profonde
angoissedoubléedeperplexité. C’estd’unevoixtendue
qu’il articula :
Mais dites-moi donc Perrot ce que vous avez de
sûr. On essayera d’y voir un peu plus clair, après.
Et
puis…vosréponsesmeservirontd’alibiauprèsdespersonnalitésquim’agressenttouteslescinqminutes.
LecommissairePerrotconsultauncarnetavantde
parler :
Jenevaispasvousciterlesnomsdeshuitvictimes,
ceseraitinutile. Cequejepeuxaffirmerc’estquetoutes
ont été certainement assassinées par le même homme,
et ce toujours de la même façon. Curieusement,
chacune de ces huit femmes a loué une chambre dans un
hôtelautrequeceluidelaprécédentevictime,chambre
payée enliquide maisretenue sousleurvéritable
identité. Aucunetracedumeurtrier,avantetaprès. Chaque
fois, il est entré dans l’hôtel, puis l’a quitté sans avoir
demandélemoindrerenseignement, sansavoirété
remarquéouinquiété. Unvéritablefantôme. Onignore
s’il les a accompagnées en leur tenant le bras ou s’il est
arrivéavantou aprèselles. Detoutefaçon,cesfemmes
connaissaientdetype,nousensommessûrsetcertains.
Aucune d’elles n’aurait laissé entrer un inconnu dans
sa chambre. Ces huit femmes étaient des canons,
très
belles,toutesblondes,sixmariéessurhuit,ettoutesassezrichespournepasavoiràfaireletapin,àdealerdela
drogueous’inscrireàl’ANPE…Nousavonssuivitoutes
les pistes possibles et imaginables. Nous avons cherché
danslesfamillesl’existenced’unblond quisoitunami
commun : néant. Sur les huit victimes, deux
seulement travaillaient, l’une dans l’imprimerie et l’autre
28Georges Sailland
dans l’agro-alimentaire : pas de blond. On a fouillé
les clubs, tennis, fitness : rien. Berthier s’est occupé
des loisirs des huit femmes, cinéma, lecture, théâtre :
ilafaitchoublanc. Deuxlisaient,l’unenageait,l’autre
jouaitaubridge…ettoujourspaslatraced’unblondqui
ait pu connaître ces huit femmes. Je vous jure qu’on a
remué un paquet de gens. Et tout ça pour rien. Nous
sommes désespérés.
Curieuxetintrigué,Pajoudemanda:
Un élément me trouble. Depuis un an et demi,
date à laquelle ces histoires ont commencé, la presse a
bassiné les foules et a tenté de mettre les femmes en
gardedece tueur des hôtels. Je me souviens d’un article
de France Soir : Pour qu’enfin cessentces massacres quela police
ne peut endiguer, les femmes, victimes potentielles, devraient observer
une plus grande méfiance…Que les deux ou trois
premières
victimessesoientfaitpiégerpeutsemblercompréhensible, mais après, comment se fait-il que cinq belles
femmes prévenues par les médias, blondes de surcroît,
aient consenti à suivre un homme dans une chambre
d’hôtel ?
LecommissairePerrots’agitaunpeu,malàl’aise,
avant de répondre :
C’estlàquelebâtblesse. Voussavez,touslesjours
depuis que le monde est monde, des femmes suivent
deshommesdansdeschambresd’hôtel,c’esttellement
normal. D’aprèsvous,àquoisertunechambre?
Passons sur ces détails, répondit Pajou.
Continuonsplutôtsurl’historique. Qu’avez-vousfait?
Perrotcontinuasesexplications:
-- Lors des enquêtes sur les deux premiers
meurtres,tousnousavonspenséqu’ilétaitpossibleque
le coupable soit un familier ou un proche inspirant
suffisamment de confiance. Il a quand même réussi
à entraîner ses victimes dans un hôtel.
Malheureusement,lesautresmeurtresontdétruitcettehypothèse: il
n’existeaucunlienfamilial,d’amitiéoudetravailentre
ces huit femmes. L’homme qui a tué connaissait ses
29Rouge, impair et manque
victimes. Sinoustrouvionspourquoiillesconnaissait,
comment et pourquoi il a pu les emmener dans une
chambre, nous ferions alors un bond extraordinaire.
Nouscherchons,maisnousnetrouvonspas.
C’estévident. Lorsquevousaurezlepetittrucqui
relie ces huit femmes et ce type l’enquête sera presque
bouclée. On continue. Les âges des victimes, s’il vous
plaît ?
Entrevingt-deuxetvingt-huitans.
Bien ! C’est dans cette tranche d’âge que les
femmescherchentunamant. Vousyavezpensé?
Evidemment ! Comment ne pas chercher dans
cette voie lorsqu’on est flic ?
Etaient-ellesbienmariées? Enfin! Jeveuxdire,
pasd’histoiresaveclesmaris? Descoups? L’alcool?
Apparemment pas d’histoire de ce genre. Il
semble que les six aient fait un mariage d’amour.
D’ailleurs,undesmariss’estsuicidépeudetempsaprès
la mort de sa femme.
Les deux autres ? Celles qui n’étaient pas
mariées ?
Alacolle,l’uneavecunhommeriche,l’autreavec
un acteur de cinéma
trèsconnu.
Delapaumedelamain,Pajousecaressaitlementon. Le silence était si intense que tous perçurent le
crissement des poils de barbe sur la peau. Il finit par
demander de façon abrupte :
Toutes ces bonnes femmes ont été zigouillées de
lamêmefaçon. Donnez-m’enlesgrandeslignes.
C’est vrai, les meurtres sont tous calqués sur le
même modèle. Détail étrange : sur les lieux de tous
lesmeurtres,onatrouvélesempreintesdecesfillesun
peupartout,mêmedansl’anglededeuxmursetjusque
suruneplinthe. Unpeucommesielless’étaientassises
danscetangleetqu’ellesaientutiliséleursmainsàplat
pourserelever. C’estquandmêmebizarre.
Vous m’ôtez le mot de la bouche. Continuez, je
vous prie.
30Georges Sailland
Nous ignorons donc ce qui se passe avant que
l’homme ne les assomme avec un objet mou, genre,
chaussette remplie de sable. Il les attache sur le lit
alors qu’elles sont encore inconscientes. Il déchire les
vêtements. Il les veut nues. Il se déshabille. Il les tue.
Ensuite, il les viole.
Les violssont-ilscertains?
Malheureusementoui!
Lelégisteaparléd’abrasion,dedéchirures…enfindedétailsanatomiquesassez
scabreuxquiprouventqu’ellesontétéforcées.
Lesanalysesontdonnéquoi ?
Chez sept femmes, les toubibs ont trouvé du
sperme qui, une fois analysé, a fourni le groupe
sanguin du type : AB négatif. Christine Lamballe,
elle, portait deux types de sperme, un O positif vieux
d’environvingt-quatreheuresetquicorrespondàcelui
du mari et un autre plus récent, AB négatif. Lamballe
a été interrogé à ce sujet. La veille, sa femme et lui
auraient eu des rapports sexuels vers onze heures du
matin,soitenvironvingt-quatreheuresavantquellene
soit assassinée. Lamballe est donc hors du coup. Nous
avons la même carte génétique pour les huit spermes
AB négatif. Les poils, les cheveux, le sperme ont la
même origine
Au moins nous aurons quelque chose lorsque ce
salaud auraété serré. Continuez.
Avant le viol, c’est l’abattoir. Il utilise toujours
le mêmetype d’arme blanche,une baïonnettequi était
en service dans l’armée française, celle qui s’adaptait
au bout des MAS 36, un vieux machin qu’il a aiguisé
comme un rasoir. Il y en a eu des centaines de mille
misesencirculation.
Rienàretirerd’untelrenseignement. VouspouvezenacheteraumoinsmilleauxPuces.
On a vérifié les manches des armes, aucune empreinte
digitale.
Soyezplusprécis. Ilpoignardeouégorge?
31Rouge, impair et manque
Il leur défonce le plastron
thoraco-pulmonaire.
Engénéralunedizainedecoupsportésavectantdeviolence que la lame traverse le corps, déchiquette le
matelas ou bousille la colonne vertébrale. Ce type est un
athlètemalade: ildécoupeleseingauchedesavictime
avant d’avoir porté le dernier coup. Ensuite, il laisse
l’arme en place. Lorsqu’il en a terminé avec ses
activités macabres, il se rend dans la salle de bains pour s’y
nettoyer à fond. Il se douche. Les techniciens du labo
ontdémontélessiphonsdesbaignoiresoudesdouches.
Ilsyonttoujoursrécoltélescheveuxblondsetdespoils
pubiensidentiquesàceuxtrouvéssurle litou entreles
cuissesdesesvictimes,ainsiqued’infimestracesdesang
dont les groupes correspondaient à ceux des
victimes.
L’analyseaprouvéquecespoilsappartenaientaumeurtrier. L’assassin se lave consciencieusement après les
meurtres. Ce n’est donc pas un débile. Il sait ce qu’il
faitetcequ’ilrisque.
J’ajoutepourfinirqu’aucundé-
brisdepeaun’aétéretrouvésouslesonglesdeshuitvictimes. Elles ne se sont donc pas débattu. C’est tout.
Non,j’oubliais.
L’hommenedoitpasdépasserlesquarante ans, d’après le légiste qui se base sur les examens
decheveuxetsurlatrèsforteémissiondesperme.
Leseindécoupé,qu’enfait-il?
Nous l’ignorons. Nous n’en avons retrouvé
aucun. Il les bouffe peut-être, sautés à la poêle. Un fait
qui peut expliquer la psychologie du meurtrier : dans
tous ses rapports, le légiste souligne que tous les coups
portésparl’assassinontévitélesseinsgauches. Ilsemble
quecetypeveuillelesconserverenparfaitétat.
Blêmederage,Pajous’indigna :
Putain de saloperie ! C’est pas possible des tarés
de cet acabit ! Ces psychos me font peur. Il baise des
mortesetleur découpeunsein!!!
LedirecteuradjointdelaPJ,mainsencoupesous
son menton, ferma les yeux pour réfléchir. Perrot,
Odoul et Berthier se regardaient avec des mines
interloquées. Ilnousfaituncinoche?
32Georges Sailland
Vous savez ceque je crois?
Canon à trois voix :
Non ?
Votreassassinestunrécidiviste.
Ilaconnulaprison. Ilsefoutdelaissertraînerdeséchantillonsdeson
sperme, de ses cheveux ou de ses poils. Par contre, il
cache soigneusement ses empreintes digitales. Il doit
donc être fiché.
Berthiercoupaleflotdeconclusions:
Nous avons peut-être affaire à un crétin, un
pauvre type qui connaît les empreintes digitales mais
quiignoretoutdelasciencegénétique.
Onpeutvoirleschosessouscetangle,maisjen’y
crois guère. Alors ? Récidiviste ou ignare ? Difficile
de choisir. Nous sommes en plein brouillard. Que
va-t-on faire ?
Où chercher ? Quoi chercher ? Le mieux est
d’attendre.
Le sous-directeur de la PJ, le visage empourpré,
se dressa d’un bond.
Vous voulez dire que vous allez attendre qu’une
neuvièmefemmepasseàlacasserole? Etsipourcelle-là
onnetrouverien,onvaattendreladixièmeenespérant
que le meurtrier fasse une erreur. Arrivés à la
quinzièmevousarrêterezpeut-êtreenfinnotresalaud!
--Quefaired’autre,àvotreavis?
Lesous-directeurrepritsaplace,croisalesbrasà
platsurlebureau. Ilpritunairpincépourrépondre;
Je déteste cette situation. Je déteste une police
inutile. Maisjenevoispascequevouspourriezfairede
plus,àmoinsdelaisserentendreauxjournauxquenous
tenons une piste sérieuse. Le type pourrait s’affoler,
commettredeserreurs. Qu’enpensez-vous?
Bof !
D’accord! Jevaisquand mêmeessayeretdonner
mes ordres à la presse. On ne sait jamais. Y’a-t-il des
détailsdontvousn’auriezpasparlé?
33Rouge, impair et manque
Gêné,l’inspecteurOdoulsetortillasursonsiège
avant de parler
:
AprèslemeurtredeChristineLamballe,lestechniciens ont trouvé, sous le lit, une boite vide
d’Ektachrome 400 ISO. Son couvercle portait une
magni-
fiqueempreintedepoucegaucheapparemmentmasculin. Jemesuisprécipitédanslefichier dactyloscope,rien.
L’empreinte ne correspond à personne. Si cette
empreinteestvraimentcelledumeurtrier,alorsiln’estpas
fiché. Puis, on a pensé que cet étui aurait pu
appartenir à un client précédent, un touriste innocent. Une
femmedeménagel’auraitoublié. Vusouscetangle,cet
indicenenousapporterien,difficiledevisitertousles
magasinsquivendentcegenred’articleendemandant:
vousrappelez-vousàquivousavezvenducetteboîtedepellicule?
Inspecteur Odoul, je ne suis pas trop d’accord
avec vos conclusions. Elles me semblent trop hâtives.
Il faut creuser. Il est possible que cette boîte vide nous
apporteunrenseignement,nelaissonsriendecôté. Je
vous demande donc, mon cher Perrot, vous Odoul et
vousBerthierdevouscollersurceboulot.
Perrot,mettez cinq hommes de plus sur cette affaire de pellicule.
Je vous donne une semaine pour m’apporter enfin un
nomou,aumoins,unsuspect.
Vouspouvezdisposer.
Lestroispoliciersselevèrentàcontrecœur,maugréèrentquelquespolitessesinaudibles. Dansl’escalier,
Perrot se mit à rager :
Que peut-on faire de sa putain de pellicule ? Il
n’y a pas loin de mille photographes à Paris. Et cinq
hommesdeplus,oùvais-jelespêcher?
En sautillant, Berthier lui donna le coup de
grâce :
Iln’apastroptortledivisionnairePajou,onneva
passebranlerenattendantquel’autretordusefarcisse
uneneuvièmebonnefemme. J’aipasraison?
Odoul conclut :
34Georges Sailland
Au début, j’avais chaud aux fesses, face à Pajou.
Enfindecompte,çanes’estpastropmalpassé…Bien
qu’il nousprennepour destartes.
35

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