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RUE DES FLEURS MUETTES
Manou FUENTES
© Éditions Hélène Jacob, 2015. CollectionMystère/Enquête. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-293-4
Chapitre 1
Le petit déjeuner de Madame est avancé. Comme chaque week-end, Roland Vogel tire les rideaux pour faire entrer la lumière dans la chambre et récupère le plateau quil a posé sur la table du salon. Chérie, ma Sonia, cest le matinTu as assez dormi. C Hou ! Hou ! est lheure, maintenant. Ça suffit de roupiller. Oh, la flemmarde ! Sonia ne daigne pas poindre un bout de son doigt hors du drap. Seuls ses cheveux ébouriffés par leurs ébats émergent du haut de la couette. Roland sait bien quelle la entendu. Elle fait toujours comme ça. Cest leur petit rituel du matin. Elle sort de la nuit avant lui, puis continue à rêvasser dans le lit. Quand, enfin, elle le sent bouger, bien quéveillée depuis belle lurette, elle reste immobile et feint de dormir pour ne pas avoir à préparer le café. Roland joue toujours le jeu et fait semblant de la croire quand elle sétire en bâillant. Oh, le gros sommeilLa vie est trop dure pour une petite puce comme toiRoland, plateau en équilibre instable sur une main, sapproche du côté gauche du lit. Cest son côté à elle. Jamais, depuis quils se connaissent, malgré leurs parties de jambes en lair plutôt désordonnées, ils nont dérogé à cette règle de la place. Lui à droite, elle à gauche. Il ne faudrait pas trop exagérer, hein, mon bébéIl est très lourd, le plateau : café, lait, jus dorange, confiture. Cest pas bientôt fini, ce cinéma ? Bon, cette fois-ci, je vais employer les grands moyens. Ah, Madame se permet de me défier dès potron-minet, tu vas voir ce que tu vas prendrevengeance de l La homme bafoué sera terriblen Tu as pas oublié, jespère, quà la bagarre, je suis plus fort que toi, hein ? Il soulève alors la couette dun seul coup, au risque de faire tomber lensemble du petit déjeuner. Non, maisQui cest le maître ici ? La surprise lui coupe le souffle. Roland lâche le plateau qui se brise à grand fracas sur le sol. Le corps de Sonia gît nu, sur le lit, sur le dos, sans vie, violacé. Sonia est morte. Roland nose sapprocher. Lépouvante mêlée à la souffrance le cloue sur place. Hébété, debout, en pyjama, au milieu des débris de porcelaine et de café renversé. Il tremble de tous ses membres devant le corps inanimé de la jeune femme quil aime. Combien de temps reste-
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t-il ainsi ? Il ne sait pas. Il regarde fixement la tache de café imbiber la moquette et les éclaboussures de lorangeade glisser le long du montant du lit. Pétrifié de douleur, ne sachant que faire, il saffale lourdement sur le fauteuil le plus proche. Une fois assis, il tente de reprendre son souffle. Il nose pas regarder ni toucher le cadavre. Il sait quelle est morte. Sans être médecin, il est impossible de se tromper. Linsurmontable émotion paralyse son corps. Sa cervelle est en bouillie. Incapable dun mouvement, prostré, fou de chagrin, il reste assis. Cest la sonnerie de son portable qui le ramène à la vie. Sans regarder linterlocuteur qui lappelle et sans savoir pour quelle raison, il décroche : Allô, dit la voix, cest Catherine, la femme de ménage. Je vous téléphone pour vous dire que je ne pourrai pas venir cet après-midi, mon fils est malade etOui, Catherine, merci, ce nest pas grave. Bon, je viendrai comme dhabitude la semaine prochaine. Oui, oui. À la semaine prochaine. Peu à peu, sans avoir encore touché la femme immobile, Roland reprend ses esprits. En prenant appui sur les accoudoirs du fauteuil, il parvient à se lever. Une fois debout, une envie de vomir le précipite dans les toilettes. Penché, seul, ivre de désespoir, il rend là toute son âme. Au milieu des spasmes et des hoquets, des larmes surviennent dun seul coup, à gros bouillons, comme pour laver son visage. Il pleure, se mouche, re-pleure, sasperge deau fraîche, se lave les dents, se regarde. Au travers des pleurs, il aperçoit ses tempes déjà grisonnantes et son visage défait. Il retombe, exténué, sur un tabouret de la salle de bains. Mais, que sest-il passé, bon Dieu ? Comment une femme de 20 ans peut-elle mourir ainsi, en pleine nuit, dans un lit ? Sagit-il dune crise cardiaque, dune embolie, dune rupture dun vaisseau sanguin ? Roland na pas la connaissance ni lesprit suffisamment clair pour échafauder une quelconque hypothèse. La seule chose dont il est certain, cest que Sonia ne sest pas suicidée. Ce scénario est inenvisageable pour une fille aussi joyeuse, drôle et ambitieuse. Pour vérifier cette piste qui lui paraît pourtant farfelue, il fouille dans les tiroirs de la chambre, sur les étagères de la salle de bains et dans le sac de Sonia. Aucune trace de médicament en vue à part le pilulier. Certain que personne na pus’introduireeffraction dans la pièce, puisque tout était verrouillé, il par sait que personne na pu entrer et la tuer. Il en conclut que lhypothèse dun accident vasculaire ou cardiaque est la seule qui vaille. Quimporte, se dit-il. Le fait est là, brut, violent, impensable. Sonia, une jeune fille de 20 ans, est morte, chez lui, dans son lit.
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* * *Roland réfléchit. Que faire ? Le plus sain et le plus logique est dappeler un médecin qui constatera le décès. La suite est alors simple et prévisible. Tout le pays saura que monsieur Roland Vogel tout juste 50 ans, chef dune grosse entreprise, conseiller dÎle-de-France et père de quatre enfants de plus de 20 ans trompe son épouse, Sandrine, avec une femme si jeune quelle pourrait largement être sa propre fille. Les tabloïds vont semparer de laffaire et le tourner en ridicule, lui qui a passé son temps à clamer haut et fort la solidité du lien qui lunissait à sa femme et à vanter la fidélité dans leur couple. Lui qui sest affiché dans la manif pour tous. Lui qui a écrit des chroniques virulentes dans les journaux chrétiens contre les hommes politiques qui se laissent conduire par leur libido. « On nest pas des lapins ! », a-t-il même osé lancer dans lune delles. Ces articles et ces interviews télévisées sont toujours là pour lattester. Son aventure avec Sonia et ce décès surprenant vont orienter vers lui lattention de la police. Une autopsie va avoir lieu. Une enquête, peut-être ! Son épouse douce, presque naïve, va être dévastée. Il imagine par avance la douleur quil va lire dans ses yeux clairs. Roland va avoir honte, une honte incommensurable. Le regard de la foule, au fond de lui, il sen fout. Si sa femme et ses enfants nexistaient pas, il appellerait le médecin tout de suite. Ce qui le tue, cest davoir à affronter le regard perdu de son épouse et de ses gosses alors quil sest toujours posé en mari et en père exemplaire. Donc, de tout temps, il a exigé deux la plus haute tenue morale. Malgré la douleur qui létreint, Roland sent quil lui faut penser et agir rapidement. Ses affaires au bureau lattendent et il ne pourra pas cacher un événement aussi lourd éternellement. Deux solutions soffrent à lui pour échapper à linsupportable angoisse qui lui tord le ventre. Se supprimer ou sortir le corps de chez lui. Roland na pas le courage du suicide. Ce suicide neffacera pas la tache indélébile qui fera de lui, post-mortem, la honte de sa famille. Le plus simple, sil est possible de parler de simplicité dans des conditions aussi détestables, cest de rapporter le corps de Sonia dans le studio détudiant quelle occupe à l? Il ne sait pas. Il naccoutumée. Comment a même pas encore osé la regarder de près ni la toucher. La première chose à faire est dannuler tous ses rendez-vous de la journée. Cest drôle, mais au beau milieu de cette impensable douleur, le fait de décider quelque chose laide à tenir debout. Il prend son téléphone portable, appelle sa secrétaire et, de sa garçonnière, lui fait passer le message. Cet appartement, en effet, est un T2, quil a spécialement loué et aménagé pour y
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rencontrer Sonia. Sa tactique pour la voir sans que personne nen sache rien est très simple. Chaque fois que cela est possible, il ment délibérément à son épouse. Il prétexte avoir une soirée de travail tardive qui loblige à dormir dans le logement mis à la disposition des élus au Conseil. Sa femme, qui nest jamais venue dans son bureau, gobe dautant plus facilement le mensonge quil prend, à chaque fois, la précaution de désactiver la localisation de son portable. À partir du moment où ce type de téléphone a été propulsé sur le marché, Roland en a vanté les bienfaits. Depuis quil connaît Sonia, il bénit le ciel de pouvoir disposer de toutes les fonctionnalités de cette merveille technologique. Comment, autrefois, eût-il pu dissimuler aussi aisément ses amours illicites ? Un vrai coup de foudre, il a eu pour cette gosse. Il en a pincé tout de suite pour elle. Bien quelle soit la fille dun ami et malgré son jeune âge, il a osé franchir le pas. Et ça, il sait que personne ne le lui pardonnera. En dehors de son épouse et de ses enfants, il imagine par avance le regard ravagé du père et de la mère de Sonia et la réprobation de tous leurs amis communs. Bon Dieu, mais pourquoi sest-il donc embarqué dans cette affaire ? Cette femme la rendu fou. Impossible de résister à une tentation aussi délicieuse. Devant un charme dun autre monde, une beauté à couper le souffle, une vivacité desprit incroyable, lhomme mûr, quil est devenu, sest laissé aller. Oh, bien sûr, il a pensé longuement à son épouse, ses enfants, ses amis ainsi quaux conséquences désastreuses de cette liaison si elle venait à être découverte. Mais tous les arguments ont été balayés, un à un, par la passion brûlante qui lui dévorait le cœur et les tripes.Bien que très jeune, Sonia avait toujours eu un charme irrésistible. Aussi capricieuse que délurée, elle avait, dès 16 ans, au grand dam de ses parents, abandonné ses études pour faire une carrière dans le cinéma. Le clinquant du show-biz l’avait attirée comme le papillon, la lumière. Elle s’était inscrite dans un cours d’art dramatique dans lequel son jeu théâtral et ses exercices d’improvisation n’avaient persuadé personne. Elle avait cherché alors à brûler les étapes pour parvenir à ses fins sans être obligée de travailler d’arrache-pied. Quand elle avait appris la nomination d’un ami de son père au Conseilrégional, elle avait pressenti qu’une opportunité serait à saisir. Malgré la différence d’âge colossale qui les séparait, elle n’avait pas hésité une seconde à se servir de ses charmes. Elle n’en était pas à son coup d’essai! Elle en avait vécu bien d’autres, des dragues inutiles, des nuits blanches alcoolisées et des coucheries pour rien, avec des producteurs qui n’avaient pour seule idée que d’abuser de son corps. Cette fois-ci, elle tenait le bon filon. Jusqu’alors, Roland Vogel ne lui avait pas semblé présenter d’intérêt particulier. Elle avait simplement senti que son charme opérait vivement sur lui. Depuis sa prestigieuse élection, il
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en allait bien autrement ! Ne pourrait-il pas être en mesure de lui donner de sérieux coups de pouce pour lancer une carrière qu’elle désirait de toutes les fibres de son être? La partie avait été très facile à jouer. À l’occasion d’un repas entre amis de famille auquel Roland avait été convié, Sonia avait entrepris son opération de séduction. Alors qu’ils étaient assis tous les deux sur une balancelle au fond du jardin au moment du café, elle s’était contentée de poser et de laisser sa main sur le dos de celle de Roland. Celui-ci avait ressenti cet attouchement affectueux comme une décharge électrique. Embarrassé que quelqu’un puisse les surprendre dans cette position équivoque, il avait eu le courage de retirer doucement ses doigts. Que t’arrive-t-il, petite fille ? avait-il demandé. Je suis amoureuse, avait-elle répondu calmement. Ah bon, et de qui ?De vous, de vous…, avait-elle répété en tournant d’un seul doigt le visage de Roland vers le sien afin de plonger ses prunelles claires au plus profond des siennes. :Tenez, je vous donne mon numéro de portable, il est hyper facile à retenir 06 09 09 69 09. Sur ces paroles renversantes, la jeune fille était partie retrouver les autres. Roland, fasciné par la démarche ondulante de la petite moulée dans un jean slim, était demeuré si longtemps assis sur la balancelle que c’estsa femme, Sandrine, qui était venue l’y chercher: Qu’est-ce que tu fais, tu ne viens pas ? Que vont penser nos amis si tu continues à t’isoler? Quand il s’était levé pour rejoindre le reste des convives, Sonia avait disparu. La suite était prévisible. Étant allumé de toutes ses fibres par son regard enflammé, Roland avait balayé d’un revers de main ses scrupules. Le samedi suivant, il avait composé son numéro. Leur histoire commençait. En cachant sa liaison dans un appartement de location, il avait espéré pouvoir garder secrètes ses amours interdites. Qui pourrait s’en rendre compte? Sachant tous les deux, à l’avance, la réprobation générale qu’ils encourraient, ils avaient pris l’habitude, à chaque rencontre, de respecter d’infinies précautions. Personne dans ce quartier isolé et populaire ne connaissait leur présence dans cet endroit, à part la femme de ménage, Catherine, dont il avait repéré l’annonce dans une épicerie du coin. Et encore, celle-ci, dépêchée par une agence de nettoyage, n’avait-elle jamais vu leur visage. * * *
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Cette mort imprévue fait basculer sa vie dans lhorreur. À limmensité du chagrin qui laccable sajoute, à présent, la nécessité dagir au plus vite. Le voilà maintenant au pied du mur. De toute façon, Roland ne peut plus supporter le spectacle de la jeune femme inerte. Comment la regarder ? Comment la toucher ? Lentement, il sapproche du lit et se contraint à contempler le désastre. Sonia est allongée, le bras gauche le long du corps et lautre replié sur la poitrine, le poing en partie fermé comme si elle avait cherché à saisir quelque chose. Les articulations et le bout de ses doigts sont violacés. Son beau visage est lisse, sauf la commissure des lèvres qui est étrangement crispée sur le côté gauche. Ses yeux sont presque entièrement clos. Seul un interstice dun ou deux millimètres entre les paupières supérieures et inférieures est visible. La partie basse du corps, contre le drap de lit, est parsemée de grosses taches allongées et bleuâtres. Roland se dit quil devrait lui fermer les yeux.Cest ce qui se fait,dit-il. Sa main se tremblante sapproche du visage, effleure les paupières, maintient une légère pression avec le plat de ses doigts. Rien ne se passe. Les paupières résistent. Le choc de la peau glacée lui donne le frisson. Tant pis pour les yeux. Roland sen retourne dans son fauteuil, accablé. Il na plus le courage de rien. Ni de ranger lappartement, ni de se laver, ni de boire, ni de manger. Il se tient là, durant des heures, prostré, lesprit vide, avec une tristesse infinie qui lui comprime le cœur.Vers 17 heures, alors que le jour commence à décliner, Roland décide de shabiller. Après une douche rapide, il enfile ses vêtements, son manteau et se rassoit dans le fauteuil. Ses idées se sont enfin éclaircies. Il lui faut sortir de cette situation coûte que coûte. Il ne peut, en aucun cas, en rester là. Appeler le médecin il nest pas encore trop tard ou tenter de ramener Sonia chez elle pour sauver sa réputation. Après de nombreuses tergiversations, cest cette dernière option quil choisit. Cette solution a pour intérêt darranger ses affaires sans ternir la mémoire de sa petite amie. Bien au contraire, puisque, par ce geste ultime, il fera aussi en sorte de garder intacte la respectabilité de Sonia, qui, dans le cas contraire, en aurait pris un sacré coup. Conforté par cette idée, voici quun brin de courage lui revient. La ramener dans son appartement préservera la dignité des deux familles et leur épargnera laffront dune histoire scabreuse. Si Roland maintient cette décision, il lui faudra trouver, en lui, lénergie de lemballer dans quelque chose, de la transporter dans le coffre de sa voiture et de la déposer chez elle sans se faire trahir par son ADN. La fille et sa maison en sont remplies. Roland réfléchit à ce problème intensément. Malgré
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son esprit embrumé par le chagrin, il parvient à se persuader que son raisonnement sur la question génétique tient la route : puisquil sagit dune mort naturelle, lautopsie qui ne manquera pas dêtre pratiquée en raison de lâge de la défuntequel mot horrible pour parler de Soniaforcément l démontrera origine du décès. Une mort aussi subite ne peut se produire sans motif. Donc, selon lui, une fois la cause organique confirmée, il ny aura pas denquête policière. Tout au plus, lappartement sera mis sous scellés, le temps que les médecins aient identifié le pourquoi de cette mort inattendue. De son point de vue, même si les experts constatent la présence de sperme dans ou sur le corps de Sonia, ils nauront aucune motivation logique pour pousser les investigations plus avant, puisque le décès sera imputé à un accident survenudansson anatomie et ne pourra pas être relié à une agression extérieure. Roland a beau se triturer la cervelle, il ne sort pas de là. Personne ne viendra chercher à qui appartient cet ADN. Quand bien même le feraient-ils, son casier judiciaire étant vierge, personne ne pourra relier cet ADN à lui, Roland Vogel. Du côté chromosomique, le terrain lui semble donc libre. Ne lui reste plus qu’à mettre sa décision en œuvre, c’est-à-dire, ramener Sonia dans son propre lit. Cette solution, pour facile quelle soit sur le papier, nest pas des plus aisées. En effet, il ne peut envisager de trimbaler le corps de Sonia quen pleine nuit. Sans doute même cette nuit, pour éviter de laisser traîner les chosessoir, il est encore Ce temps daller quérir dans quelque commerce ce dont il a besoin. Il lui faut absolument trouver un linceul en plastique opaque. Acheter un rouleau de nappe plastifiée au supermarché du coin ne devrait pas être difficile. Y emballer le cadavre de Sonia va être une épreuve épouvantable. Quasi insurmontable. Et la transporter, un vrai calvaire. Rien que d’y penser, Roland en a la chair de poule…Lascenseur étant étroit, il sera contraint de maintenir le corps droit à ses côtés, position qui devrait ne pas poser de problème en raison de la rigidité cadavérique qui ne va pas manquer de survenir, si ce nest déjà fait. Fort heureusementsi lon peut utiliser cette expression dans des conditions si particulières, la jeune fille est légère et la garçonnière quil a louée est munie dun garage en sous-sol. Mais ne va-t-il pas tomber, par une malchance supplémentaire, sur quelque voisin insomniaque ? Dans ce cas de figure, comment rendre plausible aux yeux de cet importun la présence de lhorrible colis ? Roland tente de se rassurer. Qui donc en pleine nuit va lapercevoir avec ce paquet ? Sans doute personne. Les gens dorment, la nuit, le quartier est paisible et limmeuble, particulièrement calme en raison de lâge plus que respectable de ses occupants. Pas un seul nest au-dessous de la soixantaine. Et quand bien même rencontrerait-il quelquun, il lui sera toujours possible d: il sinventer un prétexte de nature à justifier ce transport nocturne agit
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dun chargement de plusieurs cannes à pêche ou, mieux, de quelques paires de skis. À cet effet, des spatules dépassant de la partie supérieure rendraient crédible son explication. Et pourquoi ne pas grossir artificiellement le bas du sac pour faire passer lensemble pour une contrebasse ? Les arguments plausibles sont faciles à trouver. Lessentiel est de ne pas perdre son aplomb. Dessayer, malgré la situation, dafficher au moment de la fâcheuse rencontre un grand sourire doublé dun aimable bonsoir. Roland décide donc de sortir pour acheter le matériel banal et tragique qui lui est nécessaire. Une fois dans la rue, lair frais lui fait du bien. Quelque peu revigoré, il se hâte vers le supermarché où il se procure de solides sacs-poubelle, une nappe en bulgomme et un rouleau de scotch plat et large… Après en avoir demandé l’adresse, il se précipite ensuite vers le magasin de sport situé une avenue plus loin pour faire lacquisition dune paire de planches de ski. Vous avez déjà les fixations ? l’interrogele vendeur. Oui, oui, mais jai oublié de les apporter avec moi. Eh bien, le plus simple est peut-être de laisser vos planches ici et de ramener les fixations demain ? Cest-à-dire, je ne pense pas revenir chez vous pour les fixer. Nous partons en vacances demain. Jaurai loccasion de les faire monter dans un magasin de sport de la station. Pas de souci…il vous plaira. Il n Comme y a aucun problème. Voilà, vous me devez 200 euros. Vous payez en chèque ou en carte de crédit ? Merde. Jaurais dû prévoir davoir de largent sur moi, se dit Roland. Pouvez-vous attendre dix minutes ? Jai oublié mon portefeuille dans la voiture. Je reviens. Bien sûr, répond le vendeur, nous ne fermons quh 30. à 19 Je vous mets les skis de côté. Roland souhaite régler en liquide. Un obscur pressentiment lui indique quil est préférable dagir de cette manière pour préserver son anonymat. Il repère sans peine un distributeur automatique de billets dans la rue adjacente et lui réclame sans problème 300 euros. Sur le chemin du retour, il réalisea posterioriquil a peut-être involontairement bien fait de payer au supermarché de la même façon. * * *Rentré chez lui avec tout le matériel nécessaire, Roland, lessivé, saffale sur le lourd fauteuil. Il est 18 heures. Naturellement, dans lappartement, rien na bougé. Sonia est toujours nue sur le lit et les taches de café et de jus dorange sont encore présentes, absorbées
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