//img.uscri.be/pth/0e852806e7a2f24f57a2cdaeba70bfcaa66b8dcf
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Rue Vivienne

De
239 pages

Jean-Baptiste Galéas Ruscellai ne sait pas, lorsqu'il arrive dans le Paris du Second empire avec sa famille, que sa rencontre avec Isidore va bouleverser sa vie. L'amour qu'il porte au jeune poète l'entraîne vers le vice et le crime...

Publié par :
Ajouté le : 15 juin 2011
Lecture(s) : 138
EAN13 : 9782748102963
Signaler un abus

Vous aimerez aussi

Rue VivienneDaniel Bertacchi
Rue Vivienne
ROMAN' manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0297-5 (pourlefichiernumØrique)
ISBN: 2-0296-7 (pour le livreimprimØ)Avertissement de l Øditeur
manuscrit.com -maisond?Øditionfrancophone -a pourvocationde rØunir
lesconditionsidØalespourque tous lesmanuscritstrouventleurpublic.
Pour ce faire, manuscrit.com s est dotØ du plus grand rØseau de lecteurs
professionnels : composØ de libraires et de critiques, il est entiŁrement
vouØ ladØcouverteet lapromotiond?auteursdetalents,afindefavoriser
l Ødition de leurs textes.
DanslemŒmetemps,manuscrit.compropose-pouraccØlØrerlapromotion
des oeuvres - une diffusion immØdiate des manuscrits sous forme de
fichiers Ølectroniques et de livres imprimØs. C est cette Ødition que le
lecteura entre lesmains. Lesimperfectionsqu ily dØcŁlerapeut-Œtre sont
indissociables de la primeur d une telle dØcouverte.
manuscrit.com
5 bis rue de l?asile Popincourt
75011 Paris
TØlØphone:0148075000
TØlØcopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comCHAPITRE PREMIER
« Lajeunesse ne peut commander?soi-mŒme ;
Cet ?ge toujours porte une fureurextrŒme. »
Robert Garnier
Si l humanitØ devait dresser le catalogue des
expØriences desquelles elle ne ressort pas indemne,
l?amour et la passion se disputeraient la premiŁre
place;l amour,parcequ ilrendmeilleur,lapassion,
parce qu elle rend jaloux. Le plus souvent,
distinguercesdeuxsentimentss avŁreunet checomplexe
pour celui qui, jetØ dans la vie sans Ølan, les
rencontre, entremŒlØs l un ? l autre. RomØo et Juliette,
Tristan et Iseult, amours absolues qui sentent
l?ØternitØ, ou passions ØphØmŁres sauvØes par une mort
prØcoce ?
J ignorais encore tout de ce dilemme, lorsque,
jeune Florentin de bonne famille, je fl nais dans les
jardins de Boboli en quŒte de vØritØ, un livre ? la
main, l?espoir dans l autre.
Mon enfance avait ØtØ brusquØe par lesviolences
qui chassŁrent le grand-duc LØopold II de ma ville
en 1859, et qui plØbiscitŁrent le rattachement de la
Toscane ? la future Italie, en 1860. Je n avais alors
que douze ans, mais l engagement de ma famille,
les Ruscellai, dans la cause piØmontaise me for a ?
7Rue Vivienne
perdre l innocence dont font preuve lesenfantsface
laguerre.
Mes ancŒtres s Øtaient distinguØs comme de
grands dignitaires de la Florence des MØdicis, et
ne supportŁrent pas, ? la mort du grand-duc
Gaston, l arrivØe sur le tr ne des Habsbourg-Lorraine.
Aussi, prirent-ils rapidement le parti de la Maison
de Savoie pour l unification de la
pØninsule.
MonpŁre,Laurent-BaptisteRuscellai,amidudØ-
funtministreCavour,futnommØ,en1862,ambassadeur dujeuneroyaume d Italie?Paris,etc est ainsi
que nous nous install mes dans la capitale de
NapolØon III. Bien vite, la culture et la langue du pays
de Voltaire me fascinŁrent tant, que j entrepris des
Øtudes de littØrature et de rhØtorique. Je fus donc
inscritdansuneinstitutionprØparatoirederued
Enfer, dirigØe par l austŁre monsieur Loriol. Une
multitudedejeunesfrØquentaientcetØtablissementpour
se prØparerauxgrandesØcolesou ? l universitØ.
Lorsque en 1864, mon pŁre fut rappelØ ? Turin,
je dØcidai, malgrØ l amour que je vouais ? mes
parents, de ne pas les suivre. Je m installai chez Lord
Radcliff, ambassadeur de l Empire britannique en
France, et ami de mon pŁre. Issu d une famille
cousine des Hanovre-Saxe-Cobourg, il Øtait fortunØ et
possØdait un h?tel moderne, rue du Faubourg
SaintDenis,oøilmenait,avecsafemmeetsesquatrefils,
une existence monotone et peu enviable. MalgrØ le
fastedelademeurearistocratique,jenemeplaisais
guŁreparmicesgensd outre-Manche,auxhabitudes
Øtranges.
Chaque mois, je recevais d Italie une rente
confortable, par l intermØdiaire du banquier de mon
pŁre, monsieur Darasse. Cela me permettait de
vivre?monaiseetdenemeprØoccuperquedemes
Øtudes. AprŁs les cours, j aimais dØambuler ?
traverslesruesanimØesduquartierLatin,etm asseoir
dansl undesnolmbreuxcafØs,oøserØunissaientde
8Daniel Bertacchi
jeunes poŁtes hostiles au rØgime impØrial. La
plupartn?accØderaientjamaisauxmarchesde lagloire,
mais de leurs conversations exaltØes naissaient des
pamphlets satiriques que j?apprØciais beaucoup.
Ces petits Øcrits caustiques ne circulaient que sous
lestables, et me rappelaient que les Fran aisØtaient
ma tres dans l art de l ironie.
Je connus Charles C***, alors ?gØ de vingt-deux
ans, pendant l un de ces dØbats populaires. Sous
desfauxairsdefilsdebonnefamille?lamoustache
bien soignØe, il cachait des idØes rØpublicaines, aux
odeurs de soufre. Ses yeux plaintifs dØgageaient un
indiciblebesoind affection,quesafiertØcherchait?
vaincre, en suscitant l admiration de tous ceux qu il
approchait. La parfaite finesse de ses traits ne
mas-
quaitpaslongtempslesfacettesabruptesdesontempØrament franc.
Jen avaisqueseizeans,etjefusviteprisaupiŁge
de son intelligence sagace ; je ne pouvais plus me
passer de sa prØsence, aussi, chaque jour, visitais-je
les estaminets oø il avait ses entrØes. Lorsque je le
trouvais, j Øcoutais ses vaillants discours, plusieurs
heures durant, au grand dam de Lord Radcliff, qui
ne me voyait plus guŁre.
Sans doute, ce nobliau anglais estima-t-il que
je reprØsentais un mauvais exemple pour ses fils,
puisqu il me pria de trouver un nouveau logement
au plus vite. Je quittai donc l h?tel moderne de
la rue du Faubourg Saint-Denis, convaincu de ne
plus jamais revoir les Radcliff et leurs exaspØrants
caprices britanniques. Je me trompais
J emmØnageai chez les Tornabuoni, une famille
detapissiersflorentins,devenusrichesgr
ceauxlargesses de la Cour de NapolØon III. A leur arrivØe
en France, ils avaient travaillØ pour le cØlŁbre
tapissierJanselme,quitenaitboutique?larueHarlay. Ils
avaientsumettre?profitlarØputationdeleurma tre
et accØder ainsi ? une renommØe inespØrØe. Bien
9Rue Vivienne
qu ilsfussent despetitsbourgeois de la plus
prØtentieuse des espŁces, ils ne me surveillaient point, et
respectaientmavieprivØe,desortequejepouvais,?
mon aise,alleret venir? n importe quelle heure.
Mes rencontres avec Charles C*** se
multipliŁrentetjecontemplaissonaugustefigurepresque
quotidiennement. Il Øtait le seul ? ne pas m?appeler
par mes risibles prØnoms, Jean-Baptiste GalØas,
mais par un sobriquet que j affectionnais
particuliŁrement, sans vraiment en saisir la portØe, « la petite
frappe ». Sans doute, devins-je pour lui le frŁre
cadet qu il n avait jamais eu ; ? mes yeux, il Øtait
bien plusqu un parent de substitution?
Parun concoursde circonstancesnepouvantŒtre
dß au hasard, nous nous retrouv mes seuls, un soir
d aoßt 1865, attablØs ? une terrasse du Boulevard
Montmartre. Ne mesurant pas la portØe de mes
paroles,jel?entretinslibrementdemesØmotions?son
Øgard, de mes frØquentes envies de le voir, de mon
dØsird
Œtreuniquedanssavieet,mŒme,decesfrissons qui me parcouraient, lorsque je m imaginais
serrØ contre lui. Il se faisait tard et il me
proposa
determinernotrediscussiondanssonprocheappartement.
J ignorais tout de ce sentiment qui labourait mon
esprit sans trŒve, et ne lui trouvais rien, en l
occurrence, de honteux. Charles semblait en conna tre
d avantage ? ce sujet.
« Cette attirance que tu ressens pour moi, m
expliqua-t-il, s appelle uranisme.
- Uranisme ? rØpØtai-je, surpris de constater que tout
portait un nom.
- Bien qu une majoritØ d hommes choisisse de
construire sa vie affective avec des femmes, reprit-il,
il arrive que certains prØfŁrent l envisager avec des
hommes. Ce sont des uraniens. Cela n a, en soi, rien de
dØgradant ou de dangereux, mais les doctrines sociales
et religieuses de notre Øpoque ne tolŁrent que mal ces
10Daniel Bertacchi
pratiques. Elles considŁrent ce sentiment comme une
monstruositØ, une tare? »
J apprisquedegrandescivilisationsavaientsaluØ,
jadis, cette inversion comme un art de vivre sain et
banal : Rome et AthŁnes en avaient ØtØ les patries,
alors que la Renaissance italienne avait chantØ un
hymne?lagloiredesamoursmasculines. Toutefois,
les soucis dØmographiques des sociØtØs chrØtiennes
l?avaientbannieetqualifiaientsesadeptesdepervers
ou d inf mes.
L?explication de Charles, bien qu honnŒte et
rassurante, me fit peur, car je comprenais que quelque
chose me diffØrenciait de mes paires, alors que
jamais cette perspective ne m avait effleurØ
auparavant. En quelques minutes, toute l innocence de
mon?getendres Øvaporait,etjedevenaisunemoitiØ
d?homme, tant t perverse, tant t divine, au grØ des
Øpoques et des doctrines
sociales.
Ilmesoulageaenajoutantquedenombreusespersonnes vivaient cette singularitØ au quotidien, sans
que cela ne les affecte outre mesure ; il leur
suffisait, apparemment, d?Œtre discrets et de ne rien
afficher publiquement. Lui-mŒme, d?ailleurs, avait eu
quelques expØriences de ce genre, parce qu il
existait aussi un troisiŁme groupe d hommes, qui ne
savaitpastrŁsbienqui,deshommesoudesfemmes,il
prØfØrait.
« J?aimerais plus que tout partager ta passion,
me
dit-il,etjecroissincŁrementquenouspourrionsŒtreheureux. IlyaquelquesannØes,cependant,j aidØcidØdene
me consacrer qu la poØsie et ? la science ; il ne serait
pas juste, ? prØsent, d abandonner la voie pour laquelle
je me sens prØdisposØ.
- Qu essaies-tu de me dire ? demandai-je avec une
pointe d apprØhension.
-Tusais,petitefrappe,quelapoØsieetlasciencesont
desamantesjalousesetpossessives. Sije lesquitte pour
toi, aucune inspiration ne viendra jamais plus
11Rue Vivienne
- Et, pour que tu puisses vivre une idylle avec ces
dames, ilfautque je renonce ?toutespoirde t aimer?
- Pas forcØment. »
Selon Charles, et au dire de sages philosophes,
l amour pouvait se vivre trivialement, ? l instar de
pratiquement tout le monde, ou platoniquement, en
ne retenant que ce qu il avait de pur et de chaste.
Aussi, me proposa-t-il de tenter cette expØrience,
ce que j acceptai aussit t, tant me dØvoraient les
flammes de la passion. La « petite frappe »
devenait l?amant platonique de Charles C***, ce qui se
traduisait par aimer sans toucher.
Les Tornabuoni ne se souciaient pas de mes
absences frØquentes et n en informŁrent pas ma
famille. L argent,qu
ilsgagnaientfacilemententapissant les appartements privØs de l empereur,
importait bien plus que la vie tumultueuse de
Jean-Baptiste GalØas Ruscellai, petit uranien, privØ de toute
dimension sociale.
InspirØpartoutcequejevenaisd apprendre,ainsi
que par cette Øtrange envie de possØder Charles, je
rØdigeai mon premier alexandrin en vers, intitulØ «
Les Bßchers de Sodome » :
Lorsque dans la brume rØsonnent les matines,
Mon esprit aux abois cherche passions mutines ;
Des plaisirs de la Rome, aux bßchers de Sodome,
Il n a point de rØpit ; son appØtit l assomme.
Ce n est point de le faire qu il est ici question,
Mais plut t de le dire, et sans hØsitation :
Les funestes passions de ces gens inversØs,
D interdit sont frappØs par nos viles sociØtØs.
S il n est rien de plus beau que la face de mon ange,
S iln estriendeplusgrandquel amourdenos?mes,
Heureux qui, comme nous, sent le dØsir Øtrange
De vouloir s enivrer du bonheur des inf mes.
12Daniel Bertacchi
Des Ølans de Platon, aux orgies de NØron,
Et CØsar le Glorieux, outre le Rubicon,
Sophocle et Aristote, auront-ils le pardon ?
Pour Montaigne et Racine, combien de mignons ?
Lorsque dans la nuit noire on rØcite les vŒpres,
Mon esprit assagi se calme et se rassure ;
Des critiques Øparses, ? prØsent il n a cure,
Son Øtat est un fait, et non pas une lŁpre.
En compagnie de Charles, je rencontrai bon
nombre de poŁtes et d artistes d avant-garde, m
introduisant avec tact dans le monde tout parisien de
laculturemarginale. CesespritsrØvoltØsfascinaient
le jeune Latin que j Øtais, par leur incontournable
besoindedØnigrerlalittØraturebourgeoise,queleur
pays avait encensØe depuis la RØvolution de 1789.
A leurs yeux, Voltaire, Rousseau, Beaumarchais et
bonnombredeRomantiquesn Øtaientquelessbires
d?un systŁme social corrompu et hypocrite.
En janvier 1866, j eusunØchangeverbalavec un
grand homme sec, barbu et presque chauve, qui
admira,medit-ildumoins,mavervebrillante. J appris
de Charles qu il s agissait de l incontournable Paul
Verlaine, inverti notoire de la faune parisienne.
BercØdepuismesplustendresannØesparlariche
culture de ma Toscane natale, j Øprouvais quelques
peines ? plaider en faveur de l?anØantissement du
passØ, au profit d?un renouveau intellectuel total.
Que serait devenue Florence sans Michelange,
Cellini ou les MØdicis ? Que serait-il de la France sans
Poussin, Lamartine ou NapolØon premier ? Ce que
13Rue Vivienne
les dØtracteurs de souvenirs proposaient me
paraissait l che et prØtentieux ; ne pouvaient-ils se
rØconcilier avec l Histoire, et en tirer de quelconques le-
ons ?
De semaine en semaine, je prenais mes distances
de tous ces chantres de l anti-bourgeoisie, qui pr -
naient le remplacement d un mal par son opposØ.
Certes, le gouvernement de NapolØon III Øtait
boiteuxetcritiquable,maiscelanejustifiaitpasunparti
pris de ma part, d autant plus que je ne pouvais
oublierl alliØprØcieuxetpuissantquefutcetempereur,
lors de la crØation du royaume d Italie.
Charles ne comprenait pas mes hØsitations
politiques, qu il considØrait comme autant de l
chetØs,
etnosdiscussionss?achevaientrØguliŁrementendispute. Ilvoulaitquej
adhØrassesansrØserve?samaniŁre de juger le monde, exer ant ainsi sur moi une
pressiondeplusenplusfastidieuse. Peut-Œtrel
existence est-elle plus douce pour un Italien que pour
un Fran ais ? Ou, peut-Œtre, l Italien a-t-il compris
mieux que le Fran ais, qu ainsi va le monde, et que
personne n y peut rien changer
En juin de la mŒme annØe, je quittai
momentanØment la capitale et son asphyxie intellectuelle, pour
entamer un voyage en province, ? la recherche du
paradoxe propre ? ce pays. Marseille m accueillit
avec sa chaleur proverbiale, et je pus enfin goßter
les spØcialitØs culinaires qui participaient ? son
renom : bouillabaisse et morue aux Øpinards ;
surprenante fa on de servir ce poisson, accompagnØ d un
lØgume qui, ? Paris, ne se mangeait qu au sucre. La
CanebiŁre m enchanta, car elle permettait, avec ses
nombreuses terrasses, de se promener agrØablement
sur le bord de mer.
Mon dØpart de la citØ phocØenne m?entra na ?
Montpellier, oø mon frŁre a nØ, Maxime Auguste,
Øtudiait la mØdecine depuis deux ans. Revoir un
membre de ma famille fut une vØritable aubaine,
14Daniel Bertacchi
d?autant plus que le midi de la France s apparentait
bien plus ? l Italie, que le Nord et la capitale.
Maxime Auguste me prØsenta ses amis, tous
Øtudiants issus des milieux aisØs de Provence, jeunes
hommes gais et rieurs, bien diffØrents de leurs
homologues Parisiens, vaniteux et hautains. Nous
visit mes N?mes et ses incontournables arŁnes,
Avignon et le Palais des Papes, ainsi que l?inquiØtante
Fontaine de Vaucluse qui abritait, selon la lØgende,
un dragon puissant. Je m amusais, comme cela ne
m?Øtait plus arrivØ depuis mon dØpart de Florence,
retardant sanscessemonretourauprŁsdeCharles.
Je ne rØapparus sur les rives de la Seine qu?au
mois de septembre : ØreintØ par le long voyage,
je
dusencoreaffronterlesreprochesdeCharles,quijugeait mon absence insoutenable. Quelque chose se
rompit, un fil se cassa, et nous ne parv nmes pas ?
ressusciter la complicitØ d antan. Mon amour avait
attenduvainementquenecØd tsonorgueil;jesavais
que le consensus platonique ne durerait pas, parce
qu enmoiexplosaientlesnotionsd
absoluetdepassion. Charles n acceptait pas l?attirance qu il avait
pour moi, prØfØrant se protØger derriŁre le paravent
flou de l incertitude.
Le troisiŁme groupe d hommes, ceux qui ne
savaient pas trŁs bien, n existait vraisemblablement
pas, ou, du moins, Charles n en faisait pas partie. Il
nerŒvait que de mon corpset desmauditescaresses
quej auraispuluiprodiguer;ilnesupportaitpasque
je m en rendisse compte.
Larupturesuivitpresqueaussit t,etjepriscongØ
avec toute la froideur que mon amour-propre me
dicta. Ainsi dØbuta, pour moi, l automne 1866, ?
cheval entre la sØrØnitØ d une libertØ retrouvØe, et la
nostalgie d un sentiment refoulØ.
J appris plus tard, par l intermØdiaire d un
gar?on de cafØ, que Charlesavait rencontrØ une femme
15Rue Vivienne
sulfureuse avec laquelle il vivait. Une femme
vulgaire et vicieuse pour oublier sa « petite frappe » ;
une femme grossiŁre pour oublier qu il aimait les
hommes
16CHAPITRE DEUXI¨ME
« DŁs l aurore, dis-toi d avance : Je rencontrerai
unindiscret,un insolent,unfourbe,un envieux,un
Øgo ste. »
Marc AurŁle
Les Tornabuoni ne remarquŁrent pas mes
prØsences plus frØquentes chez eux ; la Princesse
Mathilde Bonaparte les avait chargØs de repenser
sonintØrieur,envued unsouperhuppØenl honneur
de la Princesse de Metternich. Cette nouvelle
commande absorbait toutes leurs Ønergies, si bien que,
durant les tristes repas, aucun mot ne s?Øchangeait.
Madame Tornabuoni, quinquagØnaire
habituellement pØtulante, n Ømettait que de vagues soupirs de
temps ? autre, alors que son Øpoux paraissait vingt
ans de plus que son ?ge effectif. Leur fils unique,
Guglielmo,secouvraitdefuronclesjaun
tres,accusant, ? vingt-cinq ans, une pubertØ tardive.
Mesh tesm?offraientgratuitementletableautrŁs
balzaciend?unefamilledeparvenus,quel adoration
duVeaud Orassassinait.
Tantbienquemal,ilstentaient de reproduire, dansleur modeste appartement
citadin, boulevard PoissonniŁre, les fastes des
Tuileries, ressemblant bien plus ? des pourceaux
endimanchØs qu des aristocrates.
17Rue Vivienne
Lorsque monsieur Tornabuoni dØcØda, le 12
octobre 1866, de tuberculose, tout ce monde
superficiels?Øcroula.
Forcefutfaite?safamilledeconstaterqu ellen avaitpasatteintleshautessphŁresdela
sociØtØ. L?Empereur n assista pas aux funØrailles et
personne, dans le Tout-Paris, ne prŒta attention ? la
nouvelleveuve, enpleurs,et?sonasperge defils.
IlsretournŁrent,entoutsagesse,vivre?Florence,
oø ilsse vantŁrent d avoir ØtØ des prochesde
NapolØonIII;mamŁrem Øcrivitquemadamesetarguait
d entretenirencoreunecorrespondanceavecl
ImpØratrice EugØnie.
Quant ? moi, je dus forcØment m installer dans
un petit h tel garni de la rue BergŁre, non loin des
GrandsBoulevards. J avaisreprissØrieusementmes
Øtudes de rhØtorique et de littØrature chez monsieur
Loriol, passant le plus clair de mon temps entre la
BibliothŁqueImpØriale,ruedeRichelieu,etl institut
delarued Enfer,pourparfairemesconnaissancesde
la culture fran aise.
Parfois, Charles me manquait, mais je chassais
aussit t toute tentation de le revoir. Il ne pouvait
m Œtre d aucune utilitØ dans la quŒte que je menais,
puisqu ilrefusaitl Øvidencedesanature. J
avaisbesoin de vØritØ plus que de comprØhension, de
sincØritØ plus que de spØculation.
Jeneconcevaispasdenouvellerencontre,carma
naturetimidene me jetterait pasfacilementdansles
brasdupremiervenu. Parcraintedesquolibetsetdes
possiblessanctionspØnales,j
Øvitaisleslieuxnotoirement frØquentØs par les invertis, me rØconfortant
dansl?illusionqu une mesimilairemecherchait,et
qu unjour,ellemecroiseraitsurlesrivesdelaSeine,
ou aux Jardins de Luxembourg.
L?Øconomie industrielle avait drainØ dans la
banlieue de Paris une foule d ouvriers, venus des
campagnesde province, artisansou paysansruinØspour
18Daniel Bertacchi
la plupart. Ils vivaient dans des constructions
locatives mØdiocres, aux murs rongØs par le salpŒtre,
? l insalubritØ dangereuse, et ils ne disposaient que
d?une seule piŁce par famille. Un vieil homme, que
je rencontrais souvent ? la bibliothŁque, m avait
racontØ qu une seule fosse d aisance desservait
souvent un immeuble entier. J avais, moi-mŒme, vu de
pauvres gens se rendre dans les asiles de nuit, au
c?ur de la ville, pour y recevoir un peu de
nourriture ou y trouver repos et chaleur. L?avŁnement de
labourgeoisiesefaisaitauxdØpensdespluspauvres,
dØj victimesdesautressystŁmespolitiquesqu avait
connus cette nation.
L?h?tel garni de la rue BergŁre Øtait d un confort
raisonnable, dont je ne pouvais dØcemment me
plaindre. Je disposais de mes commoditØs
personnelles, ainsi que de deux piŁces habitables et d?un
vestibule spacieux. Aucune comparaison avec le
luxueux h tel particulier des Radcliff ; mais cela
convenait ? mes modestes prØtentions.
J entretenaisavecmafamilleunecorrespondance
rØguliŁre, pour Øviter le mal du pays. Ma mŁre
m?avaitrØcemmentannoncØquemonpŁreavaitre u
lacharged unministŁre,cequioccupaitunegrande
partiedesontemps;elleprofitaitducalmedenotre
propriØtØ de Fiesole, perdue parmi leslauriers-roses
en fleurs et les cyprŁs fastigiØs.
J enviais cette vie familiale toute latine,
reposante,facileetagrØable,quineressemblaitenrien?
l?excitation permanente de Paris. J aurais pu voler
vers eux, dans le seul but de partager cette sØrØnitØ
et cette quiØtude. Leur existence Øtait rØussie, leurs
ambitions rØcompensØes Un indicible besoin de
lesrevoir me tenaillait, maismon orgueil interdisait
ce retour, symbole de dØfaite et de manque de
persØvØrance.
LaparenthŁseavecCharlesC***avaitouvertune
brŁche dans ma conception du bonheur ; je n Øtais
19Rue Vivienne
plus Jean-Baptiste GalØas, je n Øtais plus la « petite
frappe»,maisunŒtreindØfiniendevenir,unhomme
sans contours, qui devait se dessiner, privØ de
modŁle. Etc estpourquoi,jedØcidaidepoursuivremon
ØpopØe dans la folie parisienne, jusqu ce que je
trouvasse une dØfinition valable de moi-mŒme.
LeParisdu Second Empire plaisaitou dØplaisait,
exaltait ou dØrangeait, mais ne laissait personne
indiffØrent. NapolØonIIIavaitvoulufairedecetteville
une rØfØrence europØenne d urbanisme capitaliste,
enreliantlesgaresdecheminsdeferentreelles,puis
en projetant de larges artŁres au c ur mŒme de la
citØ. Pourcela, ilavaitmisen chantier lepercement
de grandstracØsdirects, le Boulevard de Strasbourg
ou le Boulevard de SØbastopol, par exemple,
procØdant?desexpropriationspubliquesetrasanttousles
Ødifices inutiles sur son passage.
La mØthode choquait les nostalgiques de la
ville mØdiØvale, rØjouissait les hygiØnistes et les
spØculateurs immobiliers. Paris s en trouvait
mØtamorphosØ, sans que cela ne fßt vØritablement un
mal, puisque ainsi, de belles avenues amØlioraient
les interventions policiŁres ou militaires dans
certains quartiers en cas d Ømeute.
Les dØcrets du Baron Haussmann, grand
thØori-
ciendecettecolossaleentreprise,avaientrasØvingtquatremillemaisons,disait-on,pourenreconstruire
plus de soixante-quatorze mille. L ingØnieur
Alphand avait, quant ? lui, ØtØ chargØ de dØcorer la
nouvelle ville par des espaces verts ; les Parisiens
lui devaient les parcs de Monceau et de
Montsouris, ainsi que l amØnagement surprenant des Buttes
Chaumont.
Un matin de novembre, je quittai la rue BergŁre
pour me rendre chez monsieur Darasse, le banquier
chargØ des intØrŒts fran ais de mon pŁre. Le
trajet pour se rendre ? la rue de Lille me plaisait tant,
20Daniel Bertacchi
quejelefis,cejour-l?, pied. LePalais-Royal,le
Louvre puis les Tuileries, et enfin la Seine, serpent
ØdØnique, se lovant au c ur de la ville, arrosant les
berges grises de murmures incertains, leur contant
l?histoiredel antiqueLutŁce. Larivegauchepayait
un lourd tribut aux projets de l Empereur ; du
percement en cours de la rue de Rennes se dØgageait
une poussiŁre ?cre, alors que de nombreux
convois
chargØsdepl?trasparcouraientleschaussØesavoisinantes.
Lorsque j arrivai chez monsieur Darasse, je
trouvai la porte de son cabinet entrouverte, sans doute
par mØgarde, si bien que j entendis le banquier
semoncer un inconnu.
« Vous n?aurez donc jamais dØpensØ assez ? criait-il.
LafortunedevotrepŁren estpascelledeCrØsusetvous
devriez le savoir !
- Je vous ai dØj expliquØ, rØpondait l?autre voix, que
j ai besoin de cet argent pour des motifs qui, bien que
personnels, n en sont pas moins impØrieux.
-Etd abord,quefaites-vous?Paris? VotrepŁrevous
croit encore ? Bazet, chez votre oncle »
J interrompisleurdiscussionlitigieuseentoquant
?laporte,pourannoncermavenue. Aussit
t,lebanquiervint?marencontre,l airexcØdØ,abandonnant
momentanØment son interlocuteur prØcØdent.
«Je vousprie dem excuser,Excellence,medit-il. Je
n ai pas oubliØ notre rendez-vous, mais j ai eu un petit
contretemps. »
Il m indiqua du regard l individu qui me tournait
le dos.
«Voulez-vouspatienterquelquesinstantsdanslepetit
salon ?
- Je n?y vois aucun inconvØnient, monsieur. »
L?attente ne dura qu une dizaine de minutes que
j?occupai ? parcourir le « Figaro ». De temps ?
21Rue Vivienne
autre, les bribes d une conversation animØe me
par-
venaient,sansquejepusseencomprendrelasignificationexacte;je nenourrissaispas,habituellement,
de curiositØ malsaine, aussi m effor ai-je de ne pas
prŒter oreille outre mesure. Je fus enfin re u par
monsieur Darasse.
« Encore mille excuses, Excellence. La jeunesse
actuelle n est pastoute aussiexemplaire que vous »
Durant moins d une demi-heure, nous nous
occup mes de rØgler mes dØpenses de novembre et je
re us de quoi solder mon loyer de dØcembre, ainsi
qu unpetitsupplØmentquemonpŁrem offraitpour
les fŒtes de Noºl. Le banquier me remit, de mŒme,
une missive de ma mŁre qui, faute de conna tre ma
nouvelle adresse, l avait adressØe ? la banque.
Je repris la rue de Lille, en direction de la rue
des Saints-PŁres, et marchai quelques mŁtres, avant
de rØaliser qu un jeune homme vŒtu de noir me
suivait,dutrottoiropposØ,enmefixantavecinsistance.
Lorsqu il remarqua que je le regardais, il traversa la
chaussØe pour me rejoindre : je reconnus aussit t
l inconnu de chez monsieur Darasse, ? son
accoutrement provincial et ? sa coiffure dØmodØe.
« Pourquoi le banquier Darasse vous appelle-t-il
Excellence ? » m?interrogea-t-il.
Bien que surpris par le sans-gŒne Øvident de cet
individu,qui,enapparence,avaitmon?ge,jenepus
m empŒcherdesourire,carilavaitundr led?accent.
«ParcequemonpŁreestministre,rØpondis-je,etque
monsieur Darasse a le sens de l entregent.
-VotrepŁreestministre ? Ministre de l?Empereur?
-Pasexactement Ministreduroid Italie?Florence.
- Etpourquoi, dans ce cas, Œtes-vous ? Paris ?
- Ecoutez ! Je n?ai pas pour habitude de rØpondre
sans autre aux questions d un passant dont j?ignore, du
reste, l identitØ et les intentions. Si, toutefois, ma vie
vous passionne, je prØfØrerais que nous en causions en
buvant un thØ ou un cafØ. »
22Daniel Bertacchi
Le jeune homme accepta immØdiatement et nous
nous dirige mes vers le Boulevard Montmartre, oø
j?avaismesentrØes. LetrajetØtaitassezlong,maisil
me suivait sans peine, ne cessant d afficher, au
passagedechaqueomnibus,sonamusantestupØfaction
de provincial.
NousnousarrŒt mesauCafØdesVariØtØs,repaire
oø acteurs et vaudevillistes de tout poil se
retrouvaient, ? cinq heures, pour l absinthe. Je craignais
d?yrencontrerCharles,maisl originalitØdel endroit
eut,unefoisdeplus,raisonde mesapprØhensions.
Il Øtait un peu moins de midi et de nombreux
clients s apprŒtaient ? dØjeuner. Je commandai un
thØ vert ; mon compagnon demanda un cafØ.
«Ainsi,votrepŁreest-ilministre?
meredemanda-t-il.
-MonpŁre,prochedelaMaisondeSavoie,avaitobtenuleposted ambassadeurd
Italie?Paris,etc?estpourquoi j y suis venu. A prØsent, il est ministre en place ?
Florence et moi, j ai prØfØrØ rester.
- Mais, ? quoi occupez-vous vos journØes ?
-J Øtudievotrelangue,salittØratureetsaculture,mais
j avoue me rendre assez souvent dans ce genre de cafØs.
Parisestd
unearrogancedØtestable,maisd?untempØrament irrØsistible »
Le regard de mon interlocuteur illustrait ? la
perfection ce que Voltaire avait nommØ la candeur ;
ses yeux d un noir abyssal, cernØs par la fatigue,
n?Øtaient que deux points d?interrogation en quŒte
de rØponses. Il Øtait d une beautØ classique, somme
toute presque banale, bien que ses vŒtements et sa
coiffure ne fussent pas au goßt du jour ; son gilet
fleuri Øtait plus que fantaisiste. Cela ne me
dØrangeait guŁre, puisque je me coiffais, moi-mŒme, ? la
mode premier Empire, dØtestant les frisures au fer,
en vogue alors.
Son visage dØgageait, paradoxalement, autant de
bontØ que de voracitØ ; sa bouche, droite et fine,
savaitresterclosepourpermettreauxoreillesdemieux
23