Rumeurs, sexe et affaires d'Etat

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"Il n'y a pas d'affaires d'Etat, il n'y a que des affaires privées."

S.D.

Publié le : mercredi 18 janvier 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246785279
Nombre de pages : 240
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J’étais chez des amis quand Nicolas Sarkozy fut élu président de la République. Le résultat connu, les invités qui avaient voté pour lui manifestèrent leur joie. Même ceux qui s’étaient prononcés pour un autre candidat étaient passionnés. Cependant le déroulement de la soirée causa un malaise. Le Fouquet’s, surtout. C’était une faute. Faute de goût pour les uns, faute politique pour les autres.
Dans l’escalier, j’entendis quelqu’un dire : cela va faire un scandale. C’était dit sur le ton de la confidence, comme s’il ne fallait pas l’ébruiter.
Quatre ans plus tard, j’étais à la moitié d’une réflexion sur le régime lorsque éclata l’affaire Strauss-Kahn. Loin d’être chuchotée, elle saisit les Français au réveil et la réaction fut considérable. Le scandale était patent ; pour les uns il venait des conditions de l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn, pour les autres, des actes qu’il avait commis. Je résolus de reprendre mon propos en m’intéressant plus précisément aux rapports contemporains de la morale, de la politique, de la rumeur et du scandale.
1
Morale et réputation
Nicolas Sarkozy venait d’entrer dans la cinquantaine. Cela faisait plusieurs années qu’il voulait succéder à Jacques Chirac. Il le voulait sans s’en cacher et faisait tout ce qu’il fallait pour cela. Il avait la réputation d’un opportuniste qui avait lâché Chirac, à qui il devait tout, pour Edouard Balladur. Il impressionnait par son énergie, alors que de petite taille et sautillant il n’avait pas ce charisme qu’on dit indispensable aux hommes politiques. Pour tout dire il avait été un deuxième couteau depuis son entrée dans la carrière. Le voir supplanter ses rivaux, émerger par la seule force de sa volonté du morne marais du chiraquisme était remarquable. Au plan des convictions il passait pour libéral ; mais son fonds de commerce était l’ordre et la sécurité dont il avait beaucoup parlé quand il était ministre de l’Intérieur.
Au plan des mœurs, on le disait porté sur les femmes, mais il était connu pour son goût du mariage qu’il exposait volontiers. Sa femme Cécilia jouait un rôle politique auprès de lui et c’était une banalité de dire que sans elle il ne serait jamais devenu ce qu’il allait devenir. Il semblait aussi qu’elle canalisât certains aspects de sa personnalité que des journaux, il est vrai d’opposition, jugeaient incompatibles avec la fonction de président. Un journal comme
Marianne le disait tout simplement fou, mais ces propos, jugés excessifs, n’emportèrent pas l’adhésion des médias qui s’entichèrent de son élection.
Au plan financier, on savait qu’il était avocat en plus de ses mandats de député ou son traitement de ministre. Cette activité lui avait surtout permis de bénéficier de la contribution d’amis riches et influents qui l’aidaient dans sa carrière parce qu’ils avaient foi en lui. Au fond, Nicolas Sarkozy était le meilleur représentant de leurs intérêts pour nombre de chefs d’entreprise et de députés de l’UMP, et c’est pour cela qu’ils l’avaient choisi.
Sa victoire intervenait au terme du long passage de Chirac au pouvoir. L’idée d’un président jeune et actif s’était imposée dans les têtes. La droite fut ravie de ne s’être pas trompée et la gauche, quoi qu’elle en ait, séduite. Aussi lui passa-t-on ses premiers écarts de comportement. Le Fouquet’s et la croisière sur le
Paloma de Vincent Bolloré, un milliardaire entreprenant, tranchaient bien sûr avec la rumeur qui avait couru d’une retraite dans un monastère sitôt la bataille gagnée. Il faut dire que le candidat n’avait pas lésiné sur les symboles, allant jusqu’au Mont-Saint-Michel poser gravement dans les nuées spirituelles. Mais la suite fut explosive. Il apparut que c’était une mise en scène et que son épouse était revenue au foyer le temps d’assurer son élection. On ne savait pas si elle était là ou non, jusqu’au jour où l’on apprit qu’elle avait un autre homme dans sa vie et que, finalement, elle préférait partir avec lui.
Cela n’avait été que Cécilia par-ci et Cécilia par-là. Le président ne perdait pas une occasion de parler de sa femme, en sa présence ou non, l’appelant par son prénom, esquissant un geste tendre. D’autre part il avait nommé des ministres de gauche, et même s’ils n’étaient plus de la première fraîcheur, on ne l’avait pas élu pour ça. Ses électeurs, la bourgeoisie et les milieux populaires venus du Front national, pensaient qu’il se comportait mal. Et je me demande si l’histoire de Nicolas Sarkozy et de la droite ne ressemble pas à un de ces mariages qu’on arrangeait autrefois et qui se révèlent malheureux : on hésite à rompre. Il y a les convenances et il y a les intérêts. Avec Sarkozy la bourgeoisie en sera très vite aux intérêts. L’amour est mort, s’il a jamais existé, mais les intérêts survivent aisément à l’amour.
Retraçons rapidement sa carrière. Nicolas Sarkozy n’a pas suivi le parcours classique : ENA, cabinets ministériels, choix d’un protecteur, circonscription. C’est à Neuilly que se déclara le futur président, apparatchik du RPR sans légitimité. Il faisait partie de ces petits jeunes utiles à l’organisation chiraquienne. Jacques Chirac en disait du bien comme il en dit de tout le monde. Il devint conseiller municipal par la grâce du RPR et des barons locaux. Il ne représentait ni la grande bourgeoisie dont il n’est pas issu ni les milieux d’affaires qu’il ne connaissait pas encore. S’il existait, c’était sur un strapontin. La ville était tenue par un clan où s’équilibraient des gaullistes corses comme Achille Peretti, des gaullistes banquiers comme Jean-Marc Vernes, des gaullistes de main comme Charles Pasqua. Neuilly a une devise : immobilier, sécurité, homogénéité. De cet équilibre rustique mais résolu, Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing avaient fait l’expérience quand Robert Hersant, propriétaire du
Figaro, fut battu par Florence d’Harcourt qui représentait la sociologie particulière de ce fleuron de l’Ouest parisien. Aussi le putsch de Nicolas Sarkozy pour éliminer Pasqua à la mort de Peretti fut-il mal vu des bourgeois de Neuilly. Ils n’ont pas aimé le coup de théâtre. La grande réussite du nouveau maire fut de faire oublier les conditions de sa prise du pouvoir. Il lui fallut de la patience. Petit à petit il se mua en nouveau Peretti, plus jeune et plus souriant. Dix ans plus tard Neuilly prospère, la bourgeoisie considérait le maire comme son employé ; elle en était satisfaite. Pour qu’elle voie dans Sarkozy autre chose qu’un fidèle serviteur, il faudra une circonstance particulière : le balladurisme.
Les premières amitiés du futur candidat à l’Elysée s’étaient faites dans le milieu des hommes d’affaires qui habitent la rue Delabordère et le quartier de Madrid. Affable, empressé, disponible, Sarkozy rencontra des gens qui lui seraient utiles plus tard mais lui vaudront la réputation d’un président des riches, comme Giscard a été celui des châteaux et Mitterrand l’avocat des pauvres. Ces stéréotypes, en France, ont la vie dure. En attendant, le balladurisme, mélange de politique et de finance, lui permit d’être remarqué par la bourgeoisie française. Les qualités qu’on lui attribuait furent celles du futur rival de Chirac : actif, pragmatique, inventif. Les privatisations, occasions de nouvelles amitiés dans le secteur financier, le libéralisme ambiant lui permirent de jouer un rôle modeste dans l’engouement de la droite pour une idéologie qui remplaçait, après une tentative avortée en 1986, la grande peur suscitée par la gauche en 1981.
Le jeune ministre de 1993 n’était pas encore l’héritier de cette espérance déçue de libéralisme. On lui trouvait plus de dynamisme que de convictions. N’était-il pas l’homme d’Edouard Balladur, le tout-puissant Premier ministre de la cohabitation ? Cependant le schisme le ramène en arrière. Tant que Balladur devance Jacques Chirac dans les sondages, la bourgeoisie biche ; elle suit. Lorsque Chirac le rattrape, elle s’inquiète. Chirac élu, elle respire. Dans l’intervalle elle a oublié Sarkozy.
Il fallut tout recommencer, repartir de zéro. Se refaire un nom. Grâce aux bévues de Jacques Chirac, ce fut plus rapide que prévu. En moins de deux ans Chirac autodétruisit sa propre majorité et son héritier Juppé. La dissolution et le retour des socialistes furent des traumatismes dont la bourgeoisie chiraquienne ne se relevait pas. Elle n’en pouvait plus de Chirac. Dès sa pitoyable réélection elle lui chercha un successeur. Elle voyait le temps passer interminablement. Sarkozy devint un recours. Il disait ce qu’on avait envie d’entendre. Ce furent des fiançailles de raison, non un coup de cœur.
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