Ruptures

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Ruptures, c'est l'histoire de trois ouvriers entre 1836 et 1979. À travers leurs luttes syndicales et politiques, leurs combats fraternels et leurs amours épiques, ils écrivent l'Histoire. Lulu, principal narrateur, rend hommage à son père, Dédé la Manche Longue, héros des premières grèves de 1906, et à son grand-père, P'tit Sous, un farouche Communard.
Épris de liberté, Lulu veut changer de destin et se rapproche des artistes de la Belle Époque. En léguant un carnet-testament à son fils secret, André, il en fait le dépositaire d'un siècle de bouleversements. Le jeune homme saura-t-il transmettre à son tour la mémoire des ouvriers de Saint-Ouen, cette ville de la Banlieue Rouge qui s'ouvre à la modernité en repoussant les limites de la "Zone" ?
Publié le : jeudi 10 mars 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026204367
Nombre de pages : non-communiqué
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LAURENCE WINTZINGER Ruptures L'ouvrier des grèves
© LAURENCE WINTZINGER, 2016
ISBN numérique : 979-10-262-0436-7
Courriel : contact@librinova.com
Internet : www.librinova.com
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DU MÊME AUTEUR
Azad et Marian, Édilivre, 2011
Laurence WINTZINGER
APaul Ka et son fils
Montesquieu Le Français a l’art de parler gravement des choses légères et légèrement des choses graves
Chapitre 1
Je m’appelle Lulu. J’habite Saint-Ouen près de Paris. Quand j’ai eu 10 ans, il faisait froid, on était en 1915. La grande Inondation de la Seine, je m’en souviens par ses odeurs. Le reste, c’est du flou. J’étais mioche. Elle puait, l’eau de la Seine. Elle avait déballé toute sa force sur nos pauvres baraques, leur laissant comme des striures vengeresses. Elle puait les relents de la terre, celle qu’on oublie. Elle puait les animaux crevés qui n’avaient pas eu le temps de se cacher. Elle puait les barriques de vin de la maison Nicolas qui s’étaient fait charrier de ci, de là, déversant dans la Seine ses litres de rouge.
L’odeur était restée un mois. Le médecin de la ville avait craint les maladies. Puis un jour, notre mère nous avait annoncé que la Seine avait retrouvé son niveau normal. Les eaux avaient baissé, mais, à toutes les familles, on avait remis des kilos de désinfectants pour éradiquer les miasmes. Surtout pour nous désinfecter, nous les pauvres. Ah ! Les riches, ils ne nous aimaient guère. Si on avait pu crever comme les rats, ils auraient bien aimé.
1915, c’est l’année de la mort de mon père, Dédé la Manche Longue (on l’appelait comme ça car c’était un homme de relations). Quand il a compris qu’il lui restait peu de jours à vivre, il m’a appelé à venir dans sa chambre, d’où il ne sortait plus : « Lulu, approche-toi (je devais tendre l’oreille et me pencher sur lui, alors qu’il sentait déjà cette salope odeur de mort). Tu n’as que 10 ans, mais bientôt j’y serais plus, alors faut me promettre de bien respecter ma volonté. Je voudrais que tu regardes sous mon lit. J'y ai caché un livre rouge.
Tout ce que je veux, c’est que tu continues ce que j’ai commencé. En mieux. Déjà, quand tu l'auras lu, tu en sauras plus sur moi, mais aussi sur ton grand-père. Ah! Celui-là... Un sacré vieux, celui-là, tu verras…» Mon père s’était détourné de moi. Une larme avait roulé le long de son visage émacié et s’était perdue dans sa moustache broussailleuse. J’étais sorti de la chambre, de la maison et j’avais couru, couru, comme un fou. J’avais peur. Le chagrin broyait mon cœur. Les arbres, en général, savent me consoler. Je mets mes bras autour de leur tronc et je les serre très fort. Ce jour-là, j’ai pleuré longtemps en serrant mon arbre préféré. Cet arbre se situait dans le grand parc attenant au Château de la Comtesse, près de notre rue du Landy. Alors forcément, quand Dédé la Manche Longue a passé l’arme à gauche, je suis souvent allé voir mon arbre. Ma mère, la Bertha, comme tout le monde la nommait dans le quartier, était hébétée. Elle passait ses jours sans un regard pour nous. Dédé l’avait laissée toute seule. Sans lui demander de le rejoindre. Mais moi, comme j’étais son dernier, sur les cinq qu’il lui avait fait, j’étais content qu’elle reste avec nous. J’avais besoin de son odeur, de sa large poitrine où j’enfouissais ma tête. Je n’aurais pas supporté d’être orphelin de mes deux parents.
Je ne sais pas. Je me serais peut-être jeté dans la Seine, ou plutôt non, j’aurais rejoint l’Armée, je me serais fait canarder la poitrine du feu de l’ennemi. Mon Pater aurait été fier de moi, comme ça, de son Enfer, ou de son Paradis.
A ce propos, je ne savais pas trop faire la différence entre ces deux bras d’un même tout. [Petite anecdote révélatrice:
«Ne peut-on pas naviguer de l’un à l’autre?» avais-je un jour eu le tort de demander au curé qui nous donnait des cours de catéchisme, à nous, les gosses du quartier.
Pour répondre à ma drôle de question, il avait cru bon de nous amener à Paris voir le jardin de la maison du sculpteur Rodin, dont il est inutile de préciser que nous n’en avions jamais entendu parler.
Dans ce jardin, il nous avait traînés jusqu’à la Porte de l’Enfer. D’une voix tremblante, il nous avait expliqués, que tous, un jour, nous passerions par cette porte pour rejoindre le Paradis. Je l’avais bien regardée, cette porte, pour ne pas en oublier les détails. Pour être prêt, le grand Jour.
Des têtes d’ange se faisaient manger par des dragons, des têtes de mort semblaient me fixer de leurs orbites sculptées dans la pierre.
Je m’étais sauvé en courant.
Le curé, relevant ses soutanes, avait dû courir pour me rattraper dans la rue, où je pleurais, tout tremblant. Sans un mot, il avait séché mes larmes et ramené auprès des autres.
A partir de ce moment, je devins réfractaire à l’enseignement religieux. Le curé avait échoué dans sa mission : éveiller ma conscience à la foi. Il en garda une rancœur sourde à mon égard, malgré son souci de n’en rien laisser paraître. Je m’en rendais bien compte, mais je ne tentais nullement de me racheter : la Porte de l’Enfer ne correspondait en rien à ma sensibilité et, surtout, à ma nature.]
Malgré la mort qui avait emporté Dédé, il fallait continuer à vivre. Un matin, la Bertha, s’était comme réveillée de son état comateux et nous avait regardés un à un. Elle avait écarté ses grands bras pour nous serrer si fort que j’avais eu l’impression que ma tête allait exploser. Elle nous avait fait des galettes au beurre alors que la guerre commençait à nous priver des aliments de base. Deux jours durant, la pièce avait senti bon la pâte qui lève au coin de la cheminée. J'ai mis trois bonnes semaines avant d’aller fouiner dans les affaires de mon père. Dans sa chambre, il y avait encore tout de lui, qui flottait et tanguait. Son tabac, ses vieilleries, ses manies. Le cahier rouge était bien sous le lit. Je me suis assis sur le bord, avec précaution, pour ne pas heurter le silence, pour ne pas déranger le fantôme de mon père.
J'ai ouvert le cahier d’une main tremblante. L’écriture de feu mon père était ronde et appliquée. Ça sentait bon l’encre.
Chapitre2
Ce cahier rouge retraçait les grands pans de sa vie, mais aussi celle de P'tit Sous, ce fameux grand-père que je n'avais jamais connu. Mon père n'avait pas voulu laisser le temps emporter la mémoire de Ptit Sous. Écrire sa vie, c'était comme la perpétuer.
Il m'a laissé ce legs. J'avoue qu'il était bien lourd à porter pour un enfant de 10 ans.
Qu'allais-je en faire ? Pourquoi me l'avait-il confié ? En plus, il me fallait grandir avec cette sourde douleur de n'avoir pas su lui dire, de son vivant, combien j'étais fier de lui.
Je lui en voulais presque, d'avoir caché ce cahier rouge.
« Si seulement il me l'avait montré avant », pensais-je sans cesse.
Puis, assez vite, j'eus le sentiment de devoir lui être un jour redevable. Je ne parvenais pas à m'expliquer autrement le sens de son geste. Tout cela était encore bien confus, dans ma tête d'enfant. P'tit Sous était un sobriquet. Son vrai prénom, c'était Louis. Plus cigale que fourmi, il ne rechignait jamais à payer la tournée générale. Quitte à y perdre le quart de sa pitance. C’était un solide gaillard qui ne cherchait querelle à personne. En retour, il attendait de ses collègues une générosité bien arrosée.
Il était né la même année que Jean-Baptiste Clément, alias le révolutionnaire, en 1836.
Jean-Baptiste, ou JB, avait été élevé par sa grand-mère, née Campoint. Avec son mari, elle tenait toutes les propriétés allant de Saint-Denis aux coteaux de Montmartre. Ils étaient bougrement riches, car, en plus d’être vignerons, ils possédaient des moulins. Mais ça ne les empêchait pas d'être tendres envers JB. Comme quoi, la richesse et l'amour, ça peut aller parfois de pair. JB et P’tit Sous aimaient se mesurer. C'était à qui pêcherait le plus gros goujon, à qui courrait le plus longtemps possible près des eaux changeantes de la Seine. C’était des moments d’innocence qu'ils adoraient. De manière confuse, les enfants sentaient que cela ne durerait pas toujours. Puis ils se jetaient dans les hautes herbes et bâtissaient des plans d’avenir, avec leurs mots de gosse. P’tit Sous était le plus mûr des deux. Il y avait de quoi.
Au village de Saint-Ouen, il faisait partie de ces gamins qui mendiaient des quignons de pain pour toute la famille. Deux de ses grandes sœurs, qui avaient eu le défaut de n’être point trop laides, étaient tombées dans les pattes des brochetons, ces hommes de bien vilaine vertu, qui les obligeaient à aller battre le pavé chez les bourgeois (les rupins, disaient-ils) pour quelques méchants francs. A 25 ans, elles avaient la tête des vieilles du curé.
Elles furent emportées par la syphilis. Avant de partir, elles remercièrent Dieu, « le Vieux Dabe », comme elles l’appelaient, et fermèrent les yeux, enfin apaisées.
Leur mort survint quand Ptit Sous atteignit ses 15 ans.
Il osa dire la vérité à JB :
« Elles sont mortes à cause de la misère. »
Cette prise de conscience, si jeune, de l'injustice, fut déterminante pour les deux amis. Elle scella leur contrat. En dépit de son héritage, JB prit fait et cause pour P'tit Sous. Il déclara à son ami ' la richesse des Campoint servirait à bâtir une société plus juste'.
La rébellion prenait racine. De son labeur, germeraient les graines de la victoire.
Lorsqu’ils devinrent de jeunes hommes, JB et P’tit Sous ne passèrent plus inaperçus. Le premier parce que c’était devenu un remueur de casseroles, un fauteur de troubles, le second parce que sa beauté en jetait. Il fallait bien le reconnaître, la laideur de l’un était compensée par la beauté de l’autre. JB avait toutefois une arme bien plus redoutable que toutes les beautés du monde : il était doté d’une intelligence aiguë. Cette faculté lui offrait un prestige auprès des conquêtes de P'tit Sous dont il aurait pu jouir. Mais il n’avait guère le temps de s’amuser. Son destin était ailleurs. Après la chute de l’Empire, JB entra en contact avec les anarchistes. Ces derniers ne supportaient plus de voir la cupidité des riches s’afficher si ouvertement. JB s’abreuvait de leurs mots, de leurs réunions, sans savoir que l’Histoire les amènerait bientôt à devenir compagnons d’armes. P’tit Sous compensait les absences répétées de son ami par un langage très simple: celui des corps. Avec son menton bien carré, ses yeux verts et francs, sa taille fine, il savait chauffer les cœurs. Mais, au grand dam de tout cet essaim d’abeilles, il tomba en amour et s’assagit d’un coup. L’élue était blanchisseuse, s’appelait Louison. Elle avait 24 ans lorsqu’il la vit la première fois en train de travailler près des quais de Seine. Elle avait les bras blancs comme des duvets d’oie, un buste de madone et des seins de damnée.
Lorsque JB revint auprès de son ami, il le trouva tellement enflammé envers sa belle qu’il le crut perdu pour le combat à venir. Il se trompait. P’tit Sous était plus que jamais à l’écoute. Pour les enfants que Louison porterait, il voulait bâtir un avenir meilleur, quitte à passer par le fracas des armes. JB prit le temps de lui décortiquer toutes les tares des bourgeois. P'tit Sous écoutait, les yeux brillants. L'heure des combats approchait. Désormais Louison participait à toutes leurs conversations. JB avait confiance en elle. C’était la compagne de P’tit Sous. Cela suffisait. Le couple ne se maria pas. Louison partageait l’aversion de P’tit Sous pour la religion. Lorsque leur premier enfant vint au monde, P’tit Sous et Louison durent malgré tout affronter le courroux des bien-pensants. Cela ne les arrêta pas. Ils en firent d’autres.
Mon père fut le dernier fruit de ce bel amour. Il naquit en 1860. Après quatre rejetons, P’tit Sous et Louison étaient à court d’inspiration pour un prénom de mâle. Ils le nommèrent Dédé, pour faire court.
Pendant ce temps, l’Histoire était en marche. La Commune avait été proclamée en mars 1870. P’tit Sous et JB s’élancèrent dans la bataille. Avec une même rage, ils allèrent se battre aux côtés des Communards. Contre les Versaillais, ces sales bourgeois à la solde des Prussiens. Mon père n'avait que 10 ans quand tous ces événements entrèrent dans sa vie. Les idéaux des uns et l’arrogance intemporelle des autres étaient une réalité bien difficile à comprendre pour un enfant de son âge. Pour lui, tout ce qui comptait, c'était que P'tit Sous (et JB) restent en vie.
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