S'enfonçant, spéculer

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« Il y avait du sang partout sur les arbres, vraiment impressionnant ; et au milieu d’un chaos de ronces, de sang, de boue et de fougères, le corps défiguré d’un homme... »

Emmené par la fantasque Valéria, chanteuse et galeriste mythomane, Freddo, écrivain, s’enfonce dans la forêt, un univers peuplé de putes anarcho-autonomes, d’enfants sauvages et d’artistes barrés. Cerné par cette réalité dégueulasse, Freddo spécule tant et plus : il imagine le thriller gore qui le rendra riche, l’histoire d’un homme devenu « loup-garou-ouragan » au contact de la ville. Aux confins de notre monde civilisé, S’enfonçant, spéculer est un concentré d’action destroy et de sexe borderline, une « saloperie de polar dégénéré » qui ne fait d’ailleurs pas l’économie d’une bonne dose de philosophie expérimentale !

Antoine Boute est écrivain, performer et organisateur d’événements.


Publié le : lundi 9 février 2015
Lecture(s) : 21
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782875600585
Nombre de pages : 200
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S’ENFONÇANT, SPÉCULER
Antoine Boute
ONLIT EDITIONS
BOUE, MONDE, POLAR
Freddo est un drôle. Il élève des serpents dans sa cave, il marche courbé, il mange des orties. Ce type, quand on le voit, on se dit : « Celui-là, il doit sûrement lui arriver des aventures. » Et c’est vrai. Il suffit de planer au-dessus de la forêt à côté de laquelle il habite pour l’observer marcher, par tous les temps, avec son chien, sur les chemins de ladite forêt. Et Freddo marche. Et Freddo réfléchit. Et Freddo se demande comment il va faire pour gagner sa croûte dans les mois qui suivent. Toutes sortes de solutions se télescopent dans son cerveau. C’est la fête dans le cerveau de Freddo, chaque jour, chaque nuit, chaque nouveau jour puis nouvelle nuit : ça ne manque pas, c’est la fête. Freddo vit à côté de la forêt, juste au bord, en bordure, à la lisière, dans une maison au bout d’un chemin qui mène à cette forêt en question. Dans sa vie il se dit qu’il est libre – radicalement libre, comme un vrai artiste qui sait ce qu’il veut. Il fait exactement ce qu’il veut. Il suit exactement les inclinations de son organisme et de son mental. Ça se passe bien, en général, pas besoin d’en faire un fromage. Ça se passe bien : en général quand Freddo a besoin d’argent il se promène en forêt avec son chien et réfléchit, puis les idées arrivent, qu’il exécute ensuite chez lui, puis encore après la conséquence à plus ou moins long terme est que l’argent arrive. Là, en ce moment, Freddo se dit que pour gagner sa croûte ce qui pourrait marcher et est tout à fait dans l’air du temps, c’est la question de la fin du monde. « Je vais écrire une saloperie de polar complètement dégénéré, ça va plaire au monde, qui croit qu’il en est à son crépuscule », se dit-il. Et il y va, il va dans la forêt avec son chien, son ami chien, en plein hiver quoiqu’à la fin de celui-ci, on le voit marcher lentement, méditatif, contemplant la boue du chemin sous ses pieds, tandis qu’une fine pluie lui balaie doucement le visage. Il est chauffé de l’intérieur par les affects qui se bousculent, son chien sautille au-dessus des flaques d’eau, les arbres passent et leurs racines caressent le sol sous ses pieds, tout va bien. Tout va bien et il pense : Il nous faut du lourd, il nous faut du costaud, de la saloperie de texte qui va jusqu’au bout du trash destroy glauque. Je veux pondre un livre qui soit à la hauteur de ce chemin, de la matière boueuse et belle, gluante sombre et complexe de ce chemin. Ce que je veux, c’est faire péter la noirceur de la terre dans un récit, je veux tout simplement une connexion entre la terre dans tout ceque je lui trouve de sombre, cruelle et marrante d’une part, et de l’autre la vie des gens, la vie des gens en ville. Je veux une incursion de la farce noire forestière et boueuse en ville. Je veux un raz-de-marée comme ça, mental, efficace, destructeur mais aussi rigolo. Du coup je verrais bien dans les premières pages du livre un mec marcher en ville complètement raide, raide dingue et méchant, salaud, con. La première fille bureaucrate qu’il verrait, paf ! Ça louperait pas, il lui sauterait dessus avec toute une saloperie de charge de méchanceté psychopathique maximale, comme un loup mais
en pire, une mixture entre un homme et un loup. Freddo se dit ça, dans sa forêt là, occupé à marcher avec devant lui comme écran de projection à ses idées la boue, la boue et les flaques, les flaques au-dessus desquelles son ami le chien trotte et sautille, s’amuse gentiment. Il trouve son chien très gentil, très poli, très apprivoisé. C’est vrai c’est dingue, comment des loups ont-ils pu jouer le jeu de l’homme jusqu’à devenir chien, en seulement quelques milliers d’années, c’est dingue. C’est dingue et intriguant, c’est la question de la docilité, la question de la soumission comme la question de l’écoute, également. Être docile, c’est écouter attentivement, complaisamment, avec entrain. Dans mon histoire psychopathique, le mec saute sur la fille bureaucrate comme un loup et lui bouffe l’oreille, ça c’est sûr, c’est évident et logique, c’est mathématique par rapport à la société dans laquelle on vit. Je ne vois pas comment on pourrait écrire un polar, un thriller un tant soit peu pertinent sans qu’il y ait une scène dans laquelle quelqu’un de parfaitement apprivoisé, parfaitement bureaucrate par exemple, se voie appliquer ce supplice qui consiste à lui bouffer l’oreille, l’oreille de l’obéissance. Et le type y va, il imagine cette scène à fond, il spécule dessus pendant plusieurs dizaines de mètres de boue, on imagine tout à fait bien toute cette surface de terrain défiler sous ses pieds et emporter avec elle son imagerie mentale torturée mais néanmoins intéressante. Néanmoins intéressante en effet car ce que ce brave homme tente de mettre en relief, ce n’est rien moins que toute la boue mentale du monde contemporain, contemporain et urbain, urbain et enlisé dans une croûte de boue mentale, il faut bien le dire, assez solide, assez tenace. Je marche dans la boue et c’est exemplaire de la situation dans laquelle le monde des villes se trouve : il y a une connexion poétique à établir entre les deux, il y a quelque chose de psychopathique là-dedans, dirais-je. Il faut que je travaille le charnel horrifique du monde contemporain : il faut que je mette à la lumière le potentiel psychopathique de la ville contemporaine, voilà ce que je m’assigne comme job à partir de maintenant.
TORNADE, CIBOULOT
Il est dans sa forêt, en Belgique, c’est la journée, pleine journée, il fait pas mal mauvais puisqu’il pleut, il spécule à propos de son livre, des farces mentales en tous genres et toutes espèces se télescopent du côté de son nerf optique quand soudain : apparition. Apparition en effet puisqu’il s’aperçoit qu’une femme court vers lui. Elle n’a rien d’une joggeuse puisqu’elle lui fait des signes de loin, elle court déjantée à travers les flaques et la boue, s’encrasse à la va-comme-je-te-pousse sans s’inquiéter de rien question taches sur ses vêtements – sur ses vêtements taillés, notons-le, selon une ligne tout ce qu’il y a de plus class, contemporain, class : on la croirait sortie d’un vernissage d’art contemporain, class. Elle est très belle avec ses cheveux noirs plaqués humides sur son visage, qui forment des stries comme des blessures noires à travers le front, les joues et le nez. « Image à récupérer pour dans mon livre » se dit Freddo, mais il écoute la femme, qui tente de lui parler. Elle est hors d’haleine donc a du mal, elle halète d’abord pliée en deux et mains à ses genoux, remerciant le type de s’être arrêté, puis pose sa main sur un arbre, tente de se redresser. — Ça va ? dit Freddo comme un con, voix grave de cow-boy belge. — Non ça va pas, j’en peux plus c’est la folie faut venir m’aider, pitié merde venez m’aider c’est la folie, j’en peux plus, ils sont complètement cinglés. — Ah bon ? Freddo a la répartie facile, efficace, qui claque. Il observe la femme reprendre lentement haleine tout en incorporant son visage, ses gestes et sa robe dans son prochain roman. Mon dieu mon dieu il faut absolument que cette femme croise la route de mon personnage-salaud-de-roman dans mon livre trash dégueu. J’ai une idée : dès qu’il aura fini de bouffer l’oreille de la première fille, hop avant de la quitter il lui découpe le ventre comme si de rien était, jovialement, comme un vrai beau salaud pure souche, lui découpe le ventre, sort les intestins et tout, puis se prend l’estomac et le met comme bonnet sur sa tête. Le genre de scènes qui pète dansun roman gore. Mais après, après il faudra le faire gambader dans la ville, jovial, bonhomme, avec son chapeau organique sur le ciboulot. Je le verrais bien philosopher comme ça sur la question de la cruauté ! Sur la question de la cruauté et de la viande, aussi, du rapport entre le corps et la viande, sur la question de la viande en tant qu’abstraction très concrète du corps. Ce sera gambadant comme ça et philosophant qu’il rencontrera une autre femme, dont cette femme ici qui me parle servira de modèle. Une femme belle, class, habillée
avec beaucoup de goût, qui se dirige vers le métro pour se rendre paisiblement au boulot. Il faut absolument que dans ce bouquin glauque ils s’engouffrent ensemble dans le métro. Il faut absolument que ce type complètement barré et mauvais arrive à philosopher suffisamment ardemment et intelligemment que pour tenir en haleine cette femme, garder sa curiosité en éveil, et pourquoi pas éveiller en elle comme un vent de folie destructrice. Pourquoi pas, n’est-ce pas ? N’est-ce pas l’occasion, dans mon thriller, de faire souffler sur la ville un vent destructeur, amené par le simple fait de mener un discours philosophique sur le chemin du boulot ? Ce type, mon personnage de roman, est un type qui n’existe pas, qui ne peut pas exister : c’est un vent, ce type, une tornade, rien d’autre. Et mon thriller sera une blague, une grande et grosse blague à propos de cette grande et grosse blague qu’est la ville. Je veux absolument qu’ils pénètrent ensemble dans ce putain de métro de la ville en philosophant intelligemment sur des questions concernant le corps, la viande, la mort, la destruction, l’entassement démesuré des corps dans la ville. Ce qu’il faut qu’on sente, dans ce polar, c’est le vent de folie qui exsude de la ville à cause de l’entassement, de la proximité entassée de tous ces corps citadins. Et cette femme, cette belle femme à l’allure intelligente, a le profil parfait pour être comme le vecteur de cette folie. N’y a-t-il pas dans son œil, dans son regard comme une complicité implicite avec la folie dévorante ? N’a-t-elle pas dans le fond de son être comme une tendance, une envie d’être dévorée par une folie dévorante ? Moi je crois que oui. Je vais la mettre dans mon livre.
ANTOINE BOUTE
Antoine Boute travaille à faire se chevaucher poésie (écrite, sonore, graphique), philosophie, performance et musique expérimentale, notamment en écrivant des livres, en réalisant des lectures/performances ou en organisant des événements. Il fait des performances un peu partout en Belgique, France et Pays-Bas, en solo ou collaborant avec divers artistes, dont Madely Schott, Mauro Pawlowski, JP De Gheest, Jean Delacoste, Alexandra Crouwers, Charles Pennequin, Martine Doyen, Sébastien Biset, Lucille Calmel, Ivo Provoost & Simona Denicolaï, Bertrand Laverdure et Andy Fierens. Il programme les cycles d’événements Brul et Salon du Sang Neuf aux Ateliers Claus à Bruxelles et organise sporadiquement Boslawaai, un festival biohardcore dans la forêt de Soignes. Il enseigne à l’École de Recherche Graphique et à l’ESA Saint-Luc à Bruxelles. Terrasses, Mix, Paris, 2004 Blanche,Mix, Paris, 2004 Cavales,Mix, Paris, 2005 Retirez la sonde,L’âne qui butine, Lille-Mouscron, 2007 Technique de pointe (tirez à vue),Le Quartanier, Montréal, 2007 Du toucher. Essai sur Pierre Guyotat, publie.net, 2008 Brrr ! Neuf polars de saison,publie.net, 2008 Blanche rouge, L’arbre à Paroles, Amay, 2009 Brrr…, Polars expérimentaux, Voix, Elne, 2010 Post crevette,L’âne qui butine, Mouscron, 2010 Tout Public,Les Petits Matins, Paris, 2011 100 % Ergonomique, avec Bertrand Laverdure, Maelström, Bruxelles, 2012 Fin du monde : la Sextape, La Belle Époque, Lille, 2012 Les Morts Rigolos,Les Petits Matins, Paris, 2014
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ONLIT Editions est une maison d’édition belge qui se consacre à explorer et diffuser la création littéraire contemporaine, en phase avec l’évolution des nouvelles technologies. Catalogue Papier + Numérique Patrick Delperdange est un sale typede Patrick Delperdange Son parfumde Jacques Mercier Les fées penchéesde Véronique Janzyk Faux témoignagesde Lorenzo Cecchi Sur la grued’Olivier Bailly Le Pape a disparude Nicolas Ancion À vivre couchéde Pauline Hillier Eaux perduesde Daniel Adam Dérapagesde Véronique Deprêtre On est encore aujourd’huide Véronique Janzyk Comment le chat de mon ex est devenu mon ex-chatd’Edgar Kosma Impasse du 30 févrierde Luc Delfosse Petite fleur de Javasuivi deDeux migrationsde Lorenzo Cecchi S’enfonçant, spéculerd’Antoine Boute Catalogue Numérique Miradorde Patrick Delperdange L’oragede Jacques Mercier Corentin Candi ne s’est pas fait en un jourde Corentin Candi Bruxelles Midi(Collectif) Éternels instantsd’Edgar Kosma C’est plutôt triste, un homme perdud’Emmanuelle Urien Brise Lame Cityde Corentin Jacobs Cité-Monarquede Simon Auclair 20 ans | De l’autre côtéd’Edgar Kosma Machinde Pierre-Brice Lebrun Les grottes de Gettysburgde Simon Auclair Bruxelles ou la grosse commissionde Manu Causse Et ta mère !de Luc Delfosse La Tour Folkstromde Jeff Balek La légende d’Ulenspiegelde Charles De Coster Les villes tentaculairesd’Émile Verhaeren Bruges-la-Mortede Georges Rodenbach Un mâlede Camille Lemonnier Zonzon Pépette, fille de Londresd’André Baillon Sortie de routede Serge Coosemans Toison d’orde Patrick Delperdange
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À PROPOS
« Il y avait du sang partout sur les arbres, vraiment impressionnant ; et au milieu d’un chaos de ronces, de sang, de boue et de fougères, le corps défiguré d’un homme… » Emmené par la fantasque Valéria, chanteuse et galeriste mythomane, Freddo, écrivain, s’enfonce dans la forêt, un univers peuplé de putes anarcho-autonomes, d’enfants sauvages et d’artistes barrés. Cerné par cette réalité dégueulasse, Freddo spécule tant et plus : il imagine le thriller gore qui le rendra riche, l’histoire d’un homme devenu « loup-garou-ouragan » au contact de la ville. Aux confins de notre monde civilisé, S’enfonçant, spéculer est un concentré d’action destroy et de sexe borderline, une « saloperie de polar dégénéré » qui ne fait d’ailleurs pas l’économie d’une bonne dose de philosophie expérimentale ! ONLIT BOOKS #48 ISBN : 978-2-87560-058-5 Coordination éditoriale : Pierre de Mûelenaere Version epub/mobi :LEC Digital Books Date de la première mise en ligne : Février 2015 © 2015 Antoine Boute & ONLIT EDITIONS www.onlit.net Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles
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