Saga égyptienne (Tome 1) - L'Égyptienne

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Août 1790...
Schéhérazade, c'est l'Égyptienne. Autour d'elle tente de survivre une Égypte exsangue, province ottomane que se déchirent depuis des siècles les pachas turcs et les beys mamelouks.
Juillet 1798...
Un certain général Bonaparte, aveuglé par son "rêve oriental", débarque à Alexandrie à la tête de quarante mille hommes. Dès lors, Schéhérazade et les siens sont pris dans un tourbillon meurtrier tandis qu'agonise l'Expédition française dans des bains de sang qui souilleront le sable du désert et les flots majestueux du Nil. C'est une prodigieuse fresque qui défile sous nos yeux, avec les espoirs, les passions, les tourments d'une femme, d'une famille, et, à travers eux, le destin de l'un des plus vieux peuples du monde.
Publié le : mardi 18 août 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072635694
Nombre de pages : 688
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Gilbert Sinoué
L'Égyptienne
Denoël
Gilbert Sinoué est né le 18 février 1947 au Caire. Après des études chez les jésuites, il entre à l'École normale de musique à Paris et étudie la guitare classique, instrument qu'il enseignera par la suite. Parallèlement à sa carrière de romancier, Gilbert Sinoué est aussi scénariste et dialoguiste.
Ce livre est dédié à M.B. .
Je n'oublie pas
L'Egyptien naît avec un papyrus dans le cœur, où il est écrit en lettres d'or que la dérision sauve du désespoir...
Ce Bonaparte nous a laissé ici ses culottes pleines de m...! Nous allons retourner en Europe et les lui foutre sur la gueule!
S.C.
J.-BAPTISTE KLÉBER.
L'ÉGYPTEEN1790
e Au VII siècle, l'invasion arabe avait submergé la vieille terre des Pharaons et mis en servitude le pays. e Au XIII siècle, le général kurde Saladin, champion de la lutte contre les croisés, et surtout le sultan el-Ayoud commirent l'imprudence d'introduire en Egypte douze mille esclaves géorgiens ou circassiens. Ces hommes avaient pour nom les Mamelouks – celui qui appartient. Ils devinrent les seigneurs de la vallée du Nil et fondèrent leur propre dynastie. Puis vint l'inévitable décadence. e Au début du XVII siècle, la Sublime Porte, autrement dit la Turquie, conquiert l'Egypte, mais en laissant toutefois aux Mamelouks une partie de leur autorité. Aussi leurs chefs, au nombre de vingt-quatre, continuèrent-ils à gérer les provinces avec le titre de beys à la seule condition de payer un tribut annuel à Istanbul. Au moment où s'ouvre ce récit, l'autorité de la Porte est tombée en quenouille depuis un demi-siècle. Et les Mamelouks – dix à douze mille hommes – demeurent les véritables maîtres du pays.
Premièrepartie
CHAPITREPREMIER
Août 1790 Couchée sur le dos, la fillette ferma les yeux, se laissa aller contre l'air bleu du crépuscule. Dans ces moments le temps n'avait plus de prise sur elle. Elle aurait voulu s'enfoncer dans la tiédeur du sable. Rentrer en elle, se fondre comme la nuit se fond dans le ventre alangui des puits. Des lèvres effleurèrent son front moite. La tentation d'entrouvrir les paupières était grande, mais elle s'imposa de demeurer immobile. – Karim...? L'adolescent penché sur elle ne répondit pas. Il était assez grand pour ses dix-sept ans. La silhouette musclée. Le cheveu noir, l'œil brun. Dans un mouvement vif il s'allongea sur elle. – Karim ! Arrête ! Il répliqua, guerrier : – Tu ne peux rien contre la puissance du lion... Irritée, elle chercha à se libérer de ce corps qui pesait sur le sien, mais en vain. Alors, hargneuse, elle rua, se débattit, réussit à basculer sur le côté, entraînant avec elle l'adolescent dans un roulé-boulé où leurs deux corps enchevêtrés s'imprégnèrent de poussière et de sable. Au cours de la lutte, sans qu'elle sût comment, la main de Karim se retrouva à hauteur de sa bouche ; ses dents se refermèrent d'un seul coup sur la peau mate. Le garçon poussa un cri de douleur, auquel fit écho le rire triomphant de Schéhérazade. Elle lança, altière : – Même la mouche peut piquer l'œil du lion ! Furieux, il replongea sur elle, emprisonna ses bras, les écarta en croix. – Et maintenant... princesse, dis-moi. Qui est le vainqueur ? Elle serra les lèvres. La provocation qui naturellement habitait son regard s'était accrue. Il ajouta doucement, se penchant au plus près de son visage. – Rassure-toi. Saladin est magnanime. Ni vainqueur ni vaincu. Etait-ce la manière ? Ou simplement le timbre grave de sa voix qui soudainement la troubla ? Elle chercha une réplique tranchante, mais sa gorge s'était nouée. Son cœur volait vers le ciel bleu métal de Guizeh. Elle sentait le souffle de Karim contre sa joue et, sous la toile de sa galabieh, sa peau, chaude et âpre, mouillée de sueur. Partagée entre la révolte et la soumission, c'est presque à son insu qu'elle bougea sous lui. Dans une semi-inconscience, son bas-ventre chercha celui du garçon. Elle s'y accola, se laissant envahir par le délicieux bien-être qui montait des fibres les plus secrètes de son corps. Elle désirait dans cet instant, comme tout à l'heure au contact de la terre se fondre dans Karim, se perdre en lui. Il parla à nouveau, mais cette fois le ton n'était plus le même : – On a perdu la langue, princesse ? 1 – Tu n'es qu'un vulgaire fellah ... On ne t'a pas appris qu'un homme ne doit jamais frapper une femme. Encore moins une princesse... – Une princesse... Tu n'es princesse que parce que j'en ai décidé ainsi. Si tel était mon bon plaisir, tu 2 redeviendrais une simple fille du peuple. Une mes kina . – Une meskina, moi ? C'est sûr, le soleil t'a rendu fou ! Si tel était mon bon plaisir, mon père te renverrait dès ce soir à tes bouses de chameau.
– Qu'il essaye. Moi parti, ce domaine de Sabah ne serait plus qu'un cimetière. Vos fleurs crèveront et vos arbres sentiront la peste. Qu'il essaye donc ! – Parce que tu te crois jardinier maintenant ? – Alors, que suis-je ? – Rien. Je te l'ai dit : de la bouse de chameau. C'est Soleïman ton père qui a fait de ce jardin ce qu'il est. Toi tu n'es même pas capable de faire la différence entre un jasmin et un dattier. Elle eut un mouvement d'humeur. – Lève-toi. Tu es plus lourd qu'un hippopotame. Il s'exécuta avec mauvaise grâce, et se mit à l'observer alors qu'elle tentait de remettre de l'ordre dans ses longs cheveux noirs. – Sais-tu combien tu es belle, Schéhérazade ? Du haut de ses treize ans, une lueur ravie illumina les yeux de la fillette. – Oui. Je sais. Je suis belle. Belle comme une pleine lune, comme la plus belle fleur de Sabah. Elle marqua un temps avant de poursuivre en prenant soin de détacher les mots : – Quant à toi Karim, fils de Soleïman le jardinier, sais-tu que tu m'épouseras un jour ? Elle crut découvrir sur ses lèvres l'esquisse d'un sourire. – C'est tout l'effet que ça te fait ? Le sourire se précisa. Elle en fut exaspérée. – Je rentre, on m'attend pour le dîner. – Tu es fâchée ? J'en étais sûr. Pour toute réponse, elle épousseta d'un petit coup sec sa robe de mousseline et partit vers la maison. – Tu pourrais répondre au moins ! Il lui emboîta le pas. Elle courait presque. – Une meskina, voilà ce que tu es, Schéhérazade ! – Et toi..., répliqua-t-elle sans prendre la peine de se retourner, toi Karim fils de Soleïman, roi des bouseux, un jour tu m'épouseras quand même !
*
En découvrant le spectacle de sa fille noire de poussière qui déboulait dans la salle à manger, Nadia Chédid commença par prendre Dieu à témoin. – Qu'ai-je fait pour mériter une progéniture pareille ? Allah, tu m'as donné trois enfants, mais, pardonne-moi, l'un d'entre eux est une erreur. Elle poursuivit, mais cette fois à l'intention de Youssef, son époux. – As-tu vu dans quel état rentre ta fille ? L'homme gagna lentement sa place à la table dressée et se laissa tomber sur un siège avec un sourire indifférent. De taille moyenne, une soixantaine d'années, un front dégarni qui dominait une moustache noire majestueusement roulée en pointe aux deux extrémités, Youssef Chédid était un personnage qui en imposait. Il était originaire de Damiette, modeste ville du Delta, là où le Nil se perd dans la mer. Chrétien, il se faisait néanmoins un point d'honneur de rappeler son appartenance à la communauté grecque catholique. Cette communauté s'était constituée environ un siècle plus tôt, née de chrétiens de rite orthodoxe désireux d'affirmer leur autonomie par opposition à une Eglise grecque qu'ils jugeaient 3 trop liée à Istanbul . En ce temps-là, et aujourd'hui encore, la Turquie était le symbole de l'ennemi, de l'occupant. Les premiers émigrants s'étaient installés à Damiette et Rosette avant de gagner Le Caire où ils devinrent l'une des forces montantes de la société égyptienne.
Youssef avait commencé par suivre les traces de son père, Magdi, l'un des tout premiers Egyptiens à se livrer au commerce d'un produit alors très en vogue : le café du Yémen. Quelques années plus tard, Magdi décéda et le vent tourna. En effet, un nouveau café venu des Antilles (produit moins cher et en plus grande quantité) avait déferlé sur l'Empire ottoman, forçant Youssef à rechercher de nouvelles activités. Après une période d'hésitation, il se lança dans le négoce des épices et à force de ténacité sauva l'héritage de son père, devenant l'un des hommes les plus en vue du Caire. Ce domaine de Sabah, riche de 4 sept feddans , était le symbole de cette réussite. Il découpa avec les mains une galette de pain chaud et laissa tomber avec fatalisme : – Qui ne se satisfait pas des amandes devra se contenter de l'écorce. Schéhérazade ne sera jamais qu'une petite peste indisciplinée. Nous n'avons hélas pas le choix. Ou alors si... peut-être la vendre au premier marchand de tapis de passage. Schéhérazade s'esclaffa : – Me vendre moi ? La mère de celui qui pourra y mettre le prix n'est pas encore de ce monde ! Nabil, son frère aîné, suggéra : – Si tu te décidais, père, il faudrait alors la vendre à un ennemi. Ce serait la plus belle vengeance. Un Turc ou un Mamelouk ferait parfaitement l'affaire. La fillette lui lança un œil meurtrier. Onze ans les séparaient. Ce n'était pas le respect qu'elle devait à cet écart d'âge qui l'empêchait de répliquer, mais plutôt le souvenir de quelques fessées mémorables. Elle parut réfléchir, puis s'approcha lentement de son père avec une expression angélique. – Bâbâ... Tu ne veux pas vraiment me vendre, dis ? Elle s'était exprimée d'une petite voix éperdue, avec une science toute féminine. Youssef fondit littéralement et la souleva jusqu'à la hauteur de sa bouche. – Non, mon âme, je ne vais pas te vendre. Tu l'as dit toi-même : tu n'as pas de prix. Nadia leva les bras au ciel : – Tu es en train de la pourrir ! Sans quitter les bras de son père, Schéhérazade chercha à atteindre une galette de pain. Elle n'eut pas le temps d'aller au bout de son geste. – Folle ! s'écria Nadia en la saisissant par une oreille. Si tu crois que c'est ainsi que l'on souille la nourriture de Dieu... Elle désigna la porte : – Tu vas d'abord te débarrasser de ta crasse ! Allez ! Ouste ! Et soupira : – Dire que nous ne l'attendions plus. Lorsque mon ventre a commencé à s'arrondir pour la troisième fois, Nabil avait déjà onze ans et Samira neuf. Parfois je me demande si... – Il suffit, femme ! gronda Youssef. Tu blas phèmes. Quels que soient ses défauts un enfant est toujours un bonheur de Dieu. – De plus, observa Nabil, vous n'avez rien trouvé de mieux que de lui donner ce prénom. Un prénom qui n'est même pas égyptien. Youssef s'étonna. – Je croyais que tu en connaissais l'origine. N'as-tu jamais lu les contes des Mille et Une Nuits ? – Bien sûr. Schéhérazade était une princesse, non ? – Pas vraiment. Elle était la favorite d'un sultan. Condamnée à mort par son maître elle imagina comme stratagème de lui conter des histoires afin de faire reculer l'instant fatidique. Ces histoires étaient tellement passionnantes que le prince n'eut de cesse d'en réclamer, oubliant du même coup d'appliquer le châtiment prévu. – Je ne vois pas le rapport avec ma sœur.
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