Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,45 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Saisons

De
147 pages
Il passa le reste de l’après-midi dans le jardin. Deux chats s’étiraient comme des élastiques sous un large et noueux cerisier. Quelques pastilles de lumière parcouraient leur pelage. Ils suivaient du regard le balancement nonchalant des grelots rouges qui se trouvaient au-dessus d’eux. Il décrocha de l’abricotier, un Bergeron rougeoyant et moucheté, l’arrachant à l’appétit démesuré d’une guêpe jaune. Le sucre perlait au sommet du fruit. Un filet de jus glissa sur son menton. Il y avait encore un saule, deux pommiers, un poirier et sous chaque arbre une ombre ronde constellée de pastilles de lumière qui se frayaient un chemin entre des grappes vertes. Des insectes vindicatifs zigzaguaient en l’air en vrombissant comme des moteurs miniatures. La pelouse s’étendait au-delà des arbres.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

SaisonsVincent Denimal
Saisons
ROMAN© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1159-1 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-1158-3 (pour le livre imprimé)Avertissement de l’éditeur
manuscrit.com — maison d’édition francophone — a pour vocation de
réunir les conditions idéales pour que tous les manuscrits trouvent leur
public.
Pour ce faire, manuscrit.com s’est doté du plus grand réseau de lecteurs
professionnels : composé de libraires et de critiques, il est entièrement
voué à la découverte et à la promotion d’auteurs de talent, afin de favoriser
l’édition de leurs textes.
Dans le même temps, manuscrit.com propose — pour accélérer la
promotion des œuvres — une diffusion immédiate des manuscrits sous
forme de fichiers électroniques et de livres imprimés. C’est cette édition
que lelecteur a entre les mains. Les imperfections qu’il y décèlera peut-être
sont indissociables de la primeur d’une telle découverte.
manuscrit.com
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone:0148075000
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com1. DÎNER ENTRE AMIS
Dîner entre amis : appellation fallacieuse qui dé-
signe une portion de temps, vécue dans un espace
closparplusieurspersonnesquitrompentleurennui
en bouffant des sushi.
Iln’étaitamiavecaucunedespersonnesprésentes
ce soir là. Du reste, il ne se connaissait pas d’amis.
Pourtant,ilétaitvenu,rued’Angleterre,devantcette
maisonbourgeoise,proprecommeunsouneuf,fière.
Il n’avait rien d’autre à faire et Paul avait tellement
insisté. Après tout… brr ! Qu’il faisait froid dans
cette rue ! Un vent cinglant engourdissait tout son
corps, piquait ses narines, ses joues et ses doigts de
pied. Il faisait les cent pas recroquevillé dans sa
parka jaune. Ah ! Comme il détestait cette parka
quiluiavaitvalutantdequolibetsàconnotationvo-
latile !
Il pouvait remercier Catherine Laborde. Cette
chère Catherine Laborde qui avait prévu le retour
du froid. Elle avait même évoqué la neige dans son
bulletin de 13 heures et cette nouvelle avait fait le
tour des services. La fièvre était montée d’heure en
heureetchacunavaitprissesdispositions,lesquelles
consistaientessentiellement ànepas venir travailler
7Saisons
le lendemain. C’était toujours comme ça, il suffi-
sait de quelques flocons pour que les bureaux res-
semblent au désert de Gobi. Un peu plus tôt dans la
journée,Paull’avaitinvitéàunesoirée. Plusexacte-
ment, ilavaitparléd’undînerentreamis. Acequ’il
lui semblât c’était un peu exagéré. Paul, c’était son
chef de service. Un bon bougre. Comme toujours,
il avait décliné l’invitation en y mettant les formes
pleines d’excuses confondues. Mais, Paul insista.
Beaucoup. Comme guidé paruneforcemystérieuse
(prémonitoire?), Ildevintfauveet telle fauve, ilne
laissaderépitàsaproiequedanssonderniersouffle.
Illuilaissanotammententrevoirunecharmantepers-
pectivedunomd’Amélie,jeunebourgeoisemulti-si-
liconnée à l’entrecuisse réputé peu farouche. Pour
Paullecombledel’élégancechezlafemmetenaiten
unseulmot: silicone. Cetargument l’alléchatoute-
foismoinsquelemenu : Iln’avaitjamaismangéde
sushi.
Paul était cadre. Un petit cadre replet au visage
ordinaire, auBrushing daté (type managerdes eigh-
ties). Muet, il était aussi séduisant qu‘une sardine
enconserve. Il lesavait. Aussi,s’habitua-t-ilàfaire
valoir d’autres atouts. Car cet homme, en phase de
mûrissement,avaitdesbesoins,desbesoinsénormes
qui dépassaient le cadre strict et morne de la mono-
gamie. Son appétit sexuel féroce, démesuré, s’épar-
pillaitauxquatre vents. Si bien que lalégitime n’en
profitait plus. Son meilleur atout, c’était le bagout.
Quel bagout ! Il savait se faire tour à tour mielleux,
tendre, drôle, emphatique. Toujours le bon mot au
bon moment adressé aux bonnes personnes. Sa fa-
conde, qui aurait été méridionale s’il avait eu l’ac-
centchantant,faisaitmerveilleauprèsdespin-upsi-
liconées. C’était son cœur de cible. Personne ne
pouvait l’ignorer, sauf peut-être sa femme.
8Vincent Denimal
Qu’ilfaisaitfroiddanscetterueettoujourspasde
Paul,toujourslescentpas,toujourspasd’amis. Tout
demême,ilvint,fiercommeuncoq,auvolantdesa
406. le modèle coupé. Une femme fort agréable de
sa personne l’accompagnait et manifestement, elle
n’étaitniAmélienisafemme. Elleavaitdetroppe-
titsseinspourêtreAmélieetuntropjolivisagepour
être sa femme. Il contempla quelques secondes ce
saumonfuméquirêvaitdedevenircaviaretLapitié
l’effleura. Puis, Ilsalua la jeune femme dont le pré-
nom étrange et exotique lui sembla imprononçable.
Elle avait un visage d’une grande pureté, des traits
parfaits percés par deux yeux étonnés, presque an-
géliques. Rien d’exotique, toutefois. Les cheveux
peut-être ? Ses longs cheveux d’un noir profond,
d’une parfaite souplesse l’émerveillèrent. Oui, as-
surément,leshampooingl’Oréal,ellelevalait bien.
Paul sonna et la lucarne de la porte d’entrée
s’éclaira presque instantanément. Trois personnes
vinrent à leur rencontre, le corps enveloppé dans de
merveilleux tissus. Aucune autre parka à l’horizon.
Il identifia Amélie sans trop de difficultés. Paul
n’avait pas menti. Quel poitrail ! Le moindre
mouvement vers l’avant semblait devoir l’entraî-
ner au sol. Merveilleuse illustration de la loi de
Newton. Il resta près d’elle, au cas où. On fit les
présentations. Le maître et la maîtresse de maison
étaientd’unecourtoisietrès19e,encorequ’iln’était
pas très sûr de l’époque, ni des termes. Enfin, on
se donnait du « bonsooooir », du « ma chère », du
« tu es très en beauté ». Il ne s’aventura pas sur
ce terrain et resta mesuré dans ses effusions. Un
moment d’une exquise distinction. Le froid devint
un peu plus dense encore, presque brûlant. Il fallait
rentrer. Un corridor surchauffé happa les invités
un à un tandis que Les dames continuaient à se
complimenter. C’est alors que l’inconcevable se
produisit: unsacenplastiqueLidlfituneapparition
9Saisons
aussi inopportune qu’incongrue. Le vent glacial qui
s’était engouffré dans le vestibule l’avait délogé de
sa cachette. La maîtresse de maison, dans une ma-
nœuvre désespérée, tenta de le subtiliser au regard
desconvives. Hélas! Songestefutsimaladroitque
chacun en vint à porter ses yeux sur l’objet du délit.
C’estlevisagerouged’uneconfusionparoxystique,
son sac en plastique sous le bras, qu’elle invita les
convives à monter au premier. Il comprit que pour
pérenniser leur standing, ils étaient contraints aux
pires extrémités.
La salle de réception avait fait l’objet d’un soin
tout particulier. Chaque détail semblait pensé,
repensé, voire plus encore : du vernis délicat des
poutres apparentes aux formes épurées du mobilier
moderne, du jeu subtil des transparences à l’harmo-
nie des couleurs. Il remarqua que l’agressivité de
chaque arrête vive était atténuée par la proximité
d’une courbe. La pièce était immense et segmentée
en plusieurs espaces. A Chaque espace une fonc-
tion propre, délimitée par une teinte, une nuance :
beige pour le salon, brun pour la bibliothèque,
transparence pour la salle à manger. L’Espace salon
était légèrement surélevé. Deux larges canapés en
nubuck beige, installés en vis à vis, y trônaient.
On s’enfonça dans les coussins dodus et veloutés.
Il parvint à prendre place à côté de la maîtresse
supposée de Paul en usant d’un stratagème grossier
dont il serait inutile ici de détailler le mécanisme
tant celui ci fut, précisément, grossier. L’apéritif
pouvait débuter. Ce fut d’abord un silence glacial,
puis quelques balivernes, essentiellement centrées
sur la personne de Catherine Laborde, fusèrent.
Enfin après deux verres de vin cuit et quelques
poignées de cacahuètes grillées à sec, l’atmosphère
se détendit complètement et Paul s’attacha alors à
approfondirlaprésentationdeXianga…Xiangwa…
10Vincent Denimal
Xiangaga. Décidément. Il s’interpella : « quel pré-
nom étrange ! Suis-je donc le seul à l’ignorer ?
Tout cela est très bizarre. Quelle beauté ! Comme
j’aimerai lui parler ! Mais comment l’interpeller ?
Jeconnaislapremièresyllabedecemauditprénom:
Xian. Ah! Cepourraitêtrequelquechosedugenre:
« alors Xian, qu’est ce que vous faites de beau dans
la vie ?» Non, ça ne va pas. Trop familier. »
PaulindiquaaumêmemomentqueXianquelque
chose était étudiante en histoire de l’art.
« Bon. Il faut que je trouve autre chose. Made-
moiselle? Tropprécieux. Vous? Tropdistant. Tu?
Je n’oserai jamais. Ah ! Mais oui, voilà ce que je
vais lui dire. Parfait ! Génial ! Je vais lui demander
l’origine de son prénom »
Alors qu’il s’apprêtait à extirper de sa gorge la
première syllabe de sa phrase (sa bouche était déjà
entrouverte, ses cordes vocales commençaient à vi-
brer), la maîtresse de maison lança, avec cet accent
aristocratiquequiluiavaitcertainementdemandéde
longuesheuresdepratique,: «Maisquelleestl’ori-
ginedevotreprénom?» Xianmachinexposaalors,
assezlonguement,lesraisonsquiavaientpousséses
parents à l’affubler de cet invraisemblable patro-
nyme. Ce fut tout à fait ennuyeux. Une rage inté-
rieure le dévasta. Il tança son esprit, lui reprochant
salenteur,puisseravisant: «jedoispatienter. J’éla-
boreunestratégie,j’attendslemomentopportun. Et
hop ! Ni une, ni deux, j’entame une conversation
avec Xian bidule. De toute façon, à un moment ou
à un autre, ils vont faiblir. Vous ne perdez rien pour
attendre. »
Unsourirerevanchardgagna sonvisage. Unsou-
rire fort mal à propos qui ne manqua pas de sur-
prendrePaul. MademoiselleXiannevenait-ellepas,
en effet, de raconter comment son chat Kilik était
mort la veille au soir dans d’atroces souffrances ?
11Saisons
Prenant soudain Conscience de cet impair, il dé-
tourna son regard… qui tomba sur Amélie, allègre
trentenaire d’une vulgarité aussi imposante que ses
seins. Desmamelleshypertrophiées,deslèvresgon-
flées, Elle semblait être le produit d’un improbable
croisement entre une vache et un canard. Une jupe
que la position assise avait rendue plus courte en-
core masquait à peine le haut de ses cuisses gainées
de noir. Le tailleur pantalon de mademoiselle Xian
l’excitaitbeaucoupplus. Onenavaitfiniavecl’apé-
ritif. Cette annonce qui le rapprochait un peu plus
encore des sushi le fit saliver.
Le maître et la maîtresse de maison s’installèrent
auxdeuxextrémitésde
l’imposante table en verre qui reposait sur un es-
pècedeparallélépipèdeenferforgé. Lamaîtressede
maisonluiindiquasaplaced’unpetitcoupd’index:
à côté d’Amélie, bien sûr. Mais en face de lui, il re-
trouva mademoiselle Xian.
Jusque là, il était resté d’un mutisme admirable
que personne n’avait remarqué. Tout le contraire de
Paulquiétaitpartidansunnuméroquiauraitfaithé-
siter les bretteurs verbaux les plus redoutables. Il
égrenait les blagues salaces avec ardeur, passion et
enthousiasme. Chaque histoire cochonne était cise-
lée au mot près. Paul était un conteur hors pair. Au
bout du compte, chacun se sentait un peu plus intel-
ligent. Entre deux éclats de rire, il envoyait un sou-
rireàmademoiselleXian. Unsouriredeconvenance
dans lequel il glissait un soupçon de tendresse. Elle
lui renvoyait la convenance, pas la tendresse.
Pendant un sourire, la maîtresse de maison
s’éclipsa tel le soleil devant la lune. Quand elle
revint, ses bras étaient encombrés d’un immense
plateau. Il songea : « Diantre ! Que d’immensités
12Vincent Denimal
dans cette maison, au premier rang desquelles
figurent les seins d’Amélie. »
Alors, le silence se fit. Un silence si profond que
l’on aurait pu entendre la neige qui commençait à
tomber. Tout le monde resta coi devant ce très bel
assortiment de petits cylindres bariolés. Les sushi
étaient là, sous ses yeux, prêts à être dévoré. Cha-
cun se servit. Il ne demanda pas son reste et ap-
procha de sa bouche une des bouchées au poisson
cru. Paul repartit de plus belle. Les assiettes étaient
pleines. Personne ne semblait disposé à manger. La
mort dans l’âme, il reposa son sushi. Il fallait at-
tendre l’ordre de la maîtresse de maison. Il ne ve-
nait pas. Il reporta alors son attention sur le maître
demaisondontlaprofonderéserve l’intriguait. Une
réserve plus profonde encore que la sienne, presque
palpable. Encoreque…commentpouvait-onétablir
une comparaison objective entre sa réserve et celle
dumaîtredemaison? Dustrictpointdevuephoné-
tique, ils étaient à égalité : 0 mot prononcé de part
et d’autre. La différence se situait plutôt dans les
gestes. Le maître de maison n’en faisait aucun. Ses
deux mains se rejoignaient au niveau de son men-
ton et rien d’autre. Peut-être un petit grattouillis, de
temps en temps, au sommet des sourcils. Lui, avait
souri plusieurs fois, soulevé et reposé un sushi. La
conclusion s’imposait, la réserve du maître de mai-
son était plus profonde que la sienne. Restait à en
connaître l’origine. Après beaucoup de circonvolu-
tionsneuronalesquelalenteurdesonespritluiimpo-
sait, ilosaunehypothèse: « lemaîtredemaisonest
entrain desefairechier,maischierdechezchier. »
Combien de sushi avait-il pu manger au cours
de sa brève existence ? Combien de soirées ponc-
tuéesdeproposgrivoisouassommantsavait-ilendu-
rées et quelle menace le poussait à faire ses courses
13Saisons
chez Lidl tous les samedis matins ? Il ne connais-
saitpaslesréponsesàtoutescesquestionset ils’in-
terrogea même sur leur fondement, mais il était sûr
en revanched’unechose,toussessoupçons conver-
geaient vers une seule et même personne : la maî-
tresse de maison. Ce despote en tailleur gris (mo-
dèle prêt à porter d’une grande griffe) avait asservi
aumoindredessescapricescepauvrepetitêtremai-
grichonetbarbichu. Unpauvrepetitêtrequisemor-
fondaitauboutd’unetabledécidémentbiengrande.
Maistoutfutpardonnéquandlamaîtressedemaison
lançaauxconvivesun«bonappétit»quirésonnaen
lui comme la plus belle des symphonies de Mozart.
Laissant le maître de maison à son triste sort, il en-
fila dans son gosier impatient un sushi entier. Ce ne
futpasunravissement. Cefutmêmesiloind’unra-
vissementqu’ilenvîntàregretterlemenumaxibest
ofdontcettesoirée l’avaitprivé. Danssabouche,le
riz vinaigrés’étaittransformé enunepâteépaisseet
collante. Plusilmastiquait,pluslapâtes’épaississait
et iléprouvatouteslespeinesdu mondeàtransférer
cette bouillie ignoble dans son œsophage. Heureux
soit les initiés ! Ils ont tant à nous apprendre. Tout
s’éclaira. Le mutisme du maître de maison n’était
rien d’autre qu’une bouée de sauvetage lancée aux
invités. Une bouée qui aurait porté l’inscription :
« ne mangez pas les sushi, c’est ma femme qui les
apréparés.»Malheureuxsoitlesprofanes! Illaissa
tomber les sushi.
C’est avec beaucoup plus de délices, qu’il se mit
à guetterles instantsoù mademoiselle Xiantournait
légèrement la tête vers les autres convives. Il pou-
vait alors, sans trop de risques, s’abreuver de l’har-
monie surnaturelle de son profil que l’ombre légère
quiglissaitsursapeaurendaitplusémouvantencore.
Il aurait tant voulu lui parler. Elle était à un moins
d’un mètre et pourtant il lui semblait qu’une armée
14