Sale temps pour les lys

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Dans les années 90, une mère découvre que son fils est homosexuel. La magie lui permet de le ramener dans le droit chemin et de le marier avec une jeune femme de son choix.
Plusieurs années plus tard, Ilona, la fille issue de cette union, tombe amoureuse de son professeur de finnois...


Publié le : vendredi 23 janvier 2015
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EAN13 : 9782332691804
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ISBN numérique : 978-2-332-69178-1

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

A ma fille Virginie sans l’aide précieuse de laquelle cet ouvrage n’aurait jamais existé.

Partie I

La grammaire lunaire
(Une mère et son fils)

Mais ce que j’ai contre toi, c’est que tu as abandonné ton premier amour.

Apocalypse de Jean, II, 3.

Il est très imprudent d’acheter des surgelés à l’improviste, même si vous pouvez économiser ainsi une centaine de francs, parce que ces denrées-là ne peuvent pas attendre, il faut les mettre rapidement dans un congélateur, soit chez soi, soit chez quelqu’un d’autre. Si l’on rentre chez soi sans prévenir, on risque de trouver la porte fermée de l’intérieur, la clé oubliée dans la serrure, d’attendre un petit moment dehors, sur le perron, pour apercevoir, au bout de quelques minutes, son époux boutonnant sa chemise de travers ouvir la porte et entendre la secrétaire de celui-ci vous dire que votre mari avait oublié des documents importants chez lui et qu’elle était obligée, vraiment contrainte, de l’accompagner pour l’aider à les trouver et puis elle avait bu un petit café. Elle tient d’ailleurs dans sa main une de vos tasses. Cela ne vous gêne pas, n’est-ce pas ? Et vous gobez toutes ces incongruités parce que vous ne voulez pas foutre votre vie en l’air. Si, par contre, vous achetez des surgelés pour quelqu’un d’autre et les lui apportez, vous pouvez vous attendre à d’autres surprises de taille.

Le téléphone sonna pour la cinquième fois, mais Odile Viemont ne décrocha pas. A quoi bon ? Son existence réglée, confortable et respectable était bel et bien finie. Pour toujours. Le téléphone retentit encore une fois. Il a de la patience, cet impertinent qui appelle. Odile avait toujours pensé que sa vie était réussie. Elle n’était pas jalouse des femmes modernes, préoccupées par leur carrière. Elle travaillait à mi-temps sans trop s’investir dans son métier, puisque le principal était sa famille, son mari, ses fils, sa maison et son jardin.

Dorénavant il faudrait vivre autrement ou ne pas vivre du tout. A partir de ce jour-là, elle n’avait rien de plus que toutes ces femmes qui jetaient des œillades à son mari et qui ne tarderaient pas à prendre sa place, sa maison et son jardin. L’idée qu’une autre femme s’occuperait de ses roses, sa fierté et l’objet de ses soins quotidiens, la fit pleurer.

Elle se considérait toujours comme une très bonne ménagère et une jardinière convenable, mais surtout une excellente mère qui avait su transmettre à ses garçons les valeurs traditionnelles, estompées à l’époque moderne. Certes, la réussite n’était pas complète avec Vincent, l’aîné, qui vivait à Paris avec une femme beaucoup plus âgée que lui. Très jeune, il avait épousé une belle professeur d’anglais, contre la volonté de son père et malgré les protestations de sa mère. Elle ne lui avait pas donné d’enfants mais il élevait le fils de sa femme comme le sien. Heureusement, il y avait son petit Justin. Tous ses espoirs étaient placés en lui, qui allait sans rechigner au catéchisme, toujours obéissant et si respectueux. Pour lui, elle rêvait déjà d’un mariage à l’église, quand, coiffée d’un grand chapeau, elle amènerait son fils à l’autel, elle savourait d’avance les baptêmes, pendant lesquels elle et son mari seraient réunis encore une fois et pour toujours par des bouts de chou issus de leur chair et de leur sang.

Gérard, si elle lui disait ce qu’elle avait découvert, l’accuserait bien sûr de tous les maux de la terre, entre autres, d’une éducation trop stricte et trop religieuse ou du manque d’entente avec sa mère, la belle-mère d’Odile, qui aurait pu avoir une bonne influence sur ses petits-fils et surtout sur Justin, son préféré, ou encore, il lui reprocherait de ne pas avoir laissé Justin partir en vacances avec ses grands-parents quand celui-ci avait six ans et de trop l’accaparer, bien que ce ne fût pas du tout vrai : avant cette interminable romance avec cette garce de secrétaire Justin passait beaucoup de temps avec son père, en tout cas beaucoup plus que Vincent. Gérard cesserait de jouer le jeu, divorcerait, vendrait la maison et partirait avec sa secrétaire ou, au contraire, mettrait dehors sa femme et s’installerait avec sa nouvelle épouse dans la demeure conjugale. Et elle, que ferait-elle toute seule, à son âge ? Odile était presque sûre que Gérard restait avec elle uniquement pour préserver son fils chéri, qui lui ressemblait tellement. Gérard, le regardant, avait l’impression de se contempler dans la glace, tel qu’il avait été à ses vingt ans. Ainsi vouait-il à Justin une affection égale à celle qu’il avait pour sa propre personne, c’est-à-dire illimitée.

Le téléphone n’arrêtait pas de sonner. Odile décrocha enfin. Une voix, suave et mielleuse, très polie, murmura dans le combiné :

– Je crois, Madame, que vous avez quelques petits soucis avec votre cadet. Pouvez-vous passer me voir pour que l’on en discute, je crois que je suis en mesure de vous aider.

– De quoi parlez-vous ?

– Vous le savez très bien, prenez un stylo et un bout de papier, et notez mon adresse. La voix charmeuse pénétrait directement dans le cœur, paralysait la volonté, entravait toutes les velléités d’opposition. Odile obéit, surprise elle-même de sa docilité envers cet inconnu.

– Je note, mais je suis certaine que c’est une arnaque, essaya-t-elle de protester.

– Je vous assure que je ne souhaite que vous aider, ne restez surtout pas toute seule à vous morfondre à propos de ce que vous avez vu et à vous mesurer à cette garce, la secrétaire de votre mari, qui veut le faire divorcer et prendre votre place.

– Comment savez-vous tout cela ?

– La télépathie est une des bases de notre métier. La première chose que l’on nous apprend est de détecter les gens qui ont besoin de nos services. D’ailleurs, même les offres d’emploi dans notre profession sont rédigées de façon à vérifier cette capacité. Voilà un exemple, pour vous distraire un peu : « Un poste de parapsychologue télépathe à pourvoir rapidement. Aux intéressés de ressentir où et quand ils doivent se présenter. » Venez me voir, je veux vraiment vous aider.

D’après la plaque sur la porte du cabinet, l’interlocuteur d’Odile se définissait comme un médecin non conventionnel, noophile et psychopâtre. Dès qu’elle sonna, la porte s’ouvrit sur un homme chauve, souriant et avenant, la quarantaine, qui l’invita à entrer et la fit s’asseoir devant son bureau encombré de livres et de statuettes étranges : décoration, outil de travail ? Il était rassurant comme une épaule amicale et son aura était chaleureuse et confortable comme un bain moussant.

Odile s’écroula sur la chaise et pleura.

– Ma situation est insoluble, prononça-t-elle entre deux sanglots.

– On vous a menti, très chère, proféra une voix rauque provenant d’un coin de la pièce, toute situation peut être résolue, mais les solutions sont parfois très désagréables.

Odile tourna la tête et vit une chouette, installée confortablement sur une étagère, qui la contemplait de ses yeux jaunes et ce regard était, il faut l’avouer, assez méprisant.

– C’est mon assistante, expliqua le mage à Odile, pétrifiée de stupeur, elle est de mauvaise humeur aujourd’hui, tant pis, je connais quelqu’un qui n’aura qu’une souris pour le dîner.

– Et moi, je connais quelqu’un qui se débrouillera tout seul avec ses potions, rétorqua la chouette, nullement confondue.

Odile se persuada qu’il s’agissait de ventriloquie et se calma un peu.

– Je n’ai pas compris en quoi consiste votre métier, avoua-t-elle.

– C’est pourtant facile, ma petite dame, pour quelqu’un avec un minimum d’instruction continua la chouette. « Noophile » signifie en grec « l’ami des esprits » et « psychopâtre » « le guide des âmes », c’est la profession qu’exerce mon ami.

– Arrête Athy, intervint le mage, et ne pense jamais à entrer à HEC.

– Pourquoi donc ?

– Voyons, tu seras recalée à la première épreuve.

– Je n’ai jamais envisagé de me présenter, de toute façon, avec mes plumes, je ne pourrais pas mettre un tailleur comme n’importe quelle commerciale qui se respecte, répondit la chouette et, soit pour se dégourdir, soit pour appuyer ses paroles, déploya ses ailes doublées d’un duvet blanc d’une douceur extrême. Mais puis-je savoir la raison d’une telle ségrégation à mon égard ?

– Tu rudoies les clients et le client est roi.

– Les rois sont souvent sots.

– Mais ils restent quand même roi. Tu peux insulter les clients, si cela te fait plaisir, tu peux leur vendre tes compétences et tes services, mais tu ne peux pas faire les deux à la fois, c’est la base du commerce.

Il se tourna vers Odile et continua :

– Elle s’appelle Athéna, Athy pour les intimes, et malgré le nom qu’elle porte, elle manque cruellement de sagesse. Ne faites pas attention à cet oiseau impoli. Je peux vous aider, bien sûr, mais il faut que vous me procuriez les cheveux ou les ongles de votre fils et du sang menstruel de votre future belle-fille.

– Du sang menstruel, mais c’est dégoûtant.

– On ne peut pas recourir à la magie et garder les mains propres, s’immisça Athy. Il faut considérer ça comme une analyse d’urine.

– Arrête de nous couper sinon je t’enferme dans ta cage.

– Qu’allez-vous en faire ? s’enquit Odile.

– Permettez-moi de vous épargner les détails, c’est le résultat qui vous importe.

– Mais je n’ai pas de future belle-fille.

– Choisissez-en une. Il y a bien une demoiselle qui soit amoureuse des longs cils recourbés de votre Justin. Vous m’apporterez tout ce que je vous demande et je vous dirai ce qu’il faut faire ensuite.

– Mais le sang… Comment faire ?

– Tampon ou serviette, comme vous voulez. Vous les congèlerez tout de suite après les avoir obtenus.

– Et vous êtes sûr de pouvoir arranger les choses ?

– Mille fois oui, madame. Le domaine du sexe est notre apanage. Si l’on ne peut pas arranger ces choses-là, on n’est capable de rien.

– Mais je ne peux pas choisir une fille pour lui.

– Oh, que si ! De plus, vous êtes bien obligée de le faire.

– Et quelle garantie me donnez-vous ?

– Aucune, aucune, hulula la chouette. Votre fils n’est pas un four à micro-ondes qui dysfonctionne et mon ami n’est pas un technicien de service après-vente. Si c’était le cas, je vous conseillerais d’investir dans un appareil neuf, ce serait moins cher que de le réparer. Dans votre cas, c’est impossible, consentez-y.

– Évidemment, Odile se surprit à répondre à la chouette comme si elle était humaine. Mais n’importe quelle fille ferait l’affaire, poursuivit-elle d’un ton hautain.

– Quelle naïveté, ma chère dame, être si ingénue à votre âge ! Et si votre belle-fille éventuelle ne veut pas d’enfants, si elle est stérile ou si elle vous fait attendre des années avant de vous donner le titre de grand-mère. Tout cela ne vous convient pas, n’est-ce pas ? proféra l’oiseau d’un ton assuré.

– Non, fit Mme Viemont, outragée, mais convaincue par le discours aviaire.

– Que pensez-vous de Laurence que votre fils avait fréquentée au catéchisme ? proposa le mage. C’est une fille traditionnelle, il n’y en pas beaucoup aujourd’hui, mais cela dit plus qu’il y a déjà quelque temps. En outre, sa mère est morte, vous n’aurez pas à partager et vous pourrez profiter à souhait de vos petits-enfants.

– Peut-être seriez-vous une grand-mère meilleure que vous n’êtes mère, prononça Athy qui n’avait pas pris au sérieux les menaces de son maître.

– Comment oses-tu dire cela ? s’indigna Odile dont la tête commença à tourner.

– Être une bonne mère ne veut pas dire être une bonne puéricultrice et si vous aviez été plus compréhensive, votre fils vous aurait tout raconté depuis longtemps.

– Comprendre cette abomination ! Mais tu me demandes l’impossible.

– Non, très chère, je vous demande de faire votre travail, quoi de plus naturel ? Vous avez reçu les allocations familiales, votre mari vous a entretenue et vous entretient toujours pour que vous accompagniez vos enfants à l’aube de leur vie. La société et lui ont le droit d’exiger des efforts en échange. N’empêche que c’est tant mieux pour nous. Les problèmes des uns font l’argent des autres.

– A propos, intervint le mage, il faut que je vous indique mes tarifs. Vous me règlerez cinq mille francs lorsque vous aurez apporté la serviette, cinq mille après le mariage et, ensuite, vous allez me payer mille francs par an pour que votre Justin reste tranquillement dans le cercle familial. Les tarifs comme ça, vous n’en trouverez nulle part.

– Mais c’est une vraie fortune, s’indigna Odile.

– Ceux qui proposent moins cher sont des charlatans, répliqua la chouette, vous n’avez qu’à prendre l’argent que votre père vous a donné pour l’ordinateur de Justin, d’une manière ou d’une autre c’est pour lui que vous le dépensez et un peu pour vous bien évidemment, afin que vous puissiez vous prélasser dans votre existence habituelle.

– Madame, confirma le mage, des prestations de qualité sont toujours onéreuses, c’est incontestable, je suis sûr que vous serez satisfaite, sinon, bien évidemment, je vous rembourserai l’acompte.

Odile sortit du bureau énervée par la désinvolture de la chouette, mais rassurée, elle avait le téléphone de l’homme dans son sac et de l’espoir dans son cœur. Puis, elle se précipita à la réunion de la paroisse où, comme d’habitude, elle rencontra Laurence qui, depuis quelques années (après la mort de sa mère), lui était devenue très proche. Pendant l’assemblée, Mme Viemont avait une tête d’enterrement et les larmes aux yeux. Sur le chemin du retour, tout en prétendant ne pas vouloir accabler les autres de ses problèmes, elle accepta enfin la compassion de Laurence et lui confia que Justin fréquentait des gens peu convenables et qu’elle était terriblement inquiète pour lui. Elle serait tellement heureuse de le voir épouser une jeune demoiselle comme Laurence qu’elle considérait comme sa propre fille. Laurence écoutait avec attention, elle trouvait Justin fort à son goût et sa famille suffisamment aisée.

– Mon Justin te plaît un peu, n’est-ce pas ? continua Odile.

– Oui, confessa Laurence, mais il ne me regarde jamais.

– Je suis sûre que tu corresponds parfaitement à son idéal de femme et qu’il t’aime sans s’en rendre compte, il faut tout simplement l’aider à comprendre ses sentiments et j’ai eu récemment des conseils à ce propos.

Elle aborda le sujet du sang menstruel avec gêne en balbutiant et en butant sur les mots, rassura mille fois Laurence que c’était pour la bonne cause qu’elle devait donner sa serviette, ne lésinait pas sur le baratin, expliquant que le but justifiait les moyens et qu’il fallait parfois être cruelle pour ramener un homme dans le droit chemin et que Dieu était certainement avec elles. Odile fut on ne peut plus agacée quand la jeune fille refusa. Toute la soirée elle était d’humeur exécrable et se préparait à accepter les choses comme elles se présentaient.

Laurence, en arrivant chez elle, dans un petit appartement qu’elle partageait avec son père, un homme taciturne et porté sur la boisson, passa une soirée tranquille et monotone devant la télé. Elle s’apprêtait à se coucher dans son lit solitaire quand le téléphone sonna.

– Bonjour, Mademoiselle, dit une voix charmeuse et envoûtante dans le combiné. Je ne me permettrais jamais de donner un conseil à une jeune fille aussi raisonnable que vous, mais, hélas, trop timide pour faire valoir ses droits, les droits incontestables que la Nature lui a donnés, si je n’étais pas certain de la nécessité de mon intervention. Pourquoi est-ce vous qui passez des soirées si mornes et ennuyeuses et non des personnes malveillantes et dépravées qui ont corrompu le garçon que vous aimez, car vous l’aimez, n’est-ce pas ? Quoi de plus beau que l’amour, un amour entre un homme et une femme, approuvé par l’Église ? Vous êtes triste, vous êtes seule, et encore, maintenant, il fait jour, mais imaginez des soirées interminables d’automne ou d’hiver, toutes vos amies sont déjà mariées et ont des enfants, dites « oui » à Odile et vous pourrez prononcer comme elles : « mon mari », « ma maison », « mes bébés ».

– Qui êtes-vous ?

– Un ami qui veut vous aider. Odile vous a parlé de mes suggestions, n’est-ce pas ?

– La chose que vous proposez est exécrable.

– Un chirurgien est-il toujours propre pendant une opération ? Non, sa blouse blanche est éclaboussée de sang et de sécrétions du corps humain. Est-ce pour cela qu’il est à blâmer quand il sauve des vies ? Votre mission est plus haute encore, sauver une âme de l’enfer.

– Et si Justin ne veut pas être sauvé ?

– Un malade parfois crie de douleur et insulte son médecin, une fois guéri, il le remercie. Je vous donne mon avis, c’est à vous de prendre la décision.

Laurence réfléchit pendant deux jours : elle avait déjà vingt-sept ans et aucun prétendant à l’horizon, dans la maison de retraite où elle travaillait, elle ne rencontrait que des vieillards ; elle ne portait pas de minijupe, ne fréquentait pas les boîtes de nuit, ne se maquillait pas et n’attirait pas les regards des hommes dans la rue, de plus, elle en avait assez de s’occuper du ménage de son père. Alors, elle appela Odile en lui expliquant qu’elle était tellement amoureuse de son fils qu’elle consentait à essayer la méthode épouvantable suggérée par celle-ci et lui promit d’apporter tout ce qu’il fallait.

La chance s’obstinait à sourire à Odile. Quand elle vint voir Justin, quelques jours plus tard, après l’avoir prévenu par téléphone de sa visite, cette fois-là, le jeune homme était seul et lisait un livre en finnois. Elle l’approcha, lui ébouriffa les cheveux et en récupéra quelques-uns au passage. Vite, vite, elle les emballa dans du papier aluminium et les mit dans son sac. La serviette arriva la semaine suivante et Odile apporta le tout, accompagné de la somme demandée, à son salvateur. En échange elle eut des instructions nettes et précises :

– Vous attendrez une nuit d’orage – surveillez la météo – vous vous assurerez que Justin dort seul – il vaut mieux qu’il passe cette nuit chez vous, sinon on n’est sûr de rien – et vous m’appellerez, dit-il en rangeant les cheveux et la serviette. Nous avons quand même beaucoup de facilités ici en France, ajouta-t-il, quand je pense aux collègues qui travaillent sans télévision, sans congélateur et sans téléphone… Il leur faut du courage. Mais êtes-vous vraiment décidée ?

– Oui, dit Odile, elle n’avait pas le choix.

Elle se rappela le matin fatidique qui avait changé à jamais le destin de bien des personnes. Ce jour-là, elle était allée au centre de la grande ville pas très loin de leur commune, pour faire une prise de sang un peu spéciale et, après avoir quitté le laboratoire, s’était arrêtée devant un supermarché dont la vitrine était ornée d’offres promotionnelles. En sortant du magasin avec un sac plein de plats surgelés et d’autres denrées, elle avait décidé de ne pas rentrer chez elle directement, mais de remplir le congélateur et le réfrigérateur de Justin, dont l’appartement n’était pas bien loin. Le pauvre garçon lui paraissait toujours trop maigre depuis qu’il s’était installé en ville avec son colocataire, un certain Daniel Blanc. Bien que ce Daniel avec son regard impertinent et espiègle lui fût plutôt antipathique, elle comprenait que Justin avait de la chance d’habiter avec ce jeune homme, dont la mère était finnoise, qui l’aidait beaucoup dans l’apprentissage de cette langue difficile.

Il était déjà neuf heures et demie du matin. Sûre que son fils et son colocataire étaient à la fac – Justin lui avait dit qu’ils commençaient tous les jours à huit heures – elle ouvrit la porte avec la clé que son fils lui réclamait sans cesse et qu’elle prétendait avoir perdue. Elle entra dans l’appartement sur la pointe des pieds pour ne pas alarmer la voisine de palier, une vieille fouine qui, sans doute, la dénoncerait auprès de Justin pour le plaisir d’assister à une scène entre la mère et le fils.

Sans faire de bruit, Odile rangea les courses dans le réfrigérateur et eut la malencontreuse idée de s’introduire dans la chambre de son fils pour lui changer ses draps et mettre un peu d’ordre dans ses affaires. Cette décision charitable n’eut pas de suite car le lit n’était pas vide. Un faible flux de lumière, se faufilant entre les lames des volets, arracha à la nuit artificielle de la chambre un bout d’oreiller noir, couleur à la mode pour le linge de lit cette année-là. Cette taie était recouverte de cheveux blonds couleur de feuilles automnales pourries, dont le propriétaire était bien connu d’elle. Daniel était collé à Justin de sorte que les deux corps formaient un guillemet ouvrant, le garçon aux boucles noires, son cher fils, soupira dans son sommeil, d’un geste qui se voulait déjà habituel, attira son amant encore plus près de lui, en rendant inexistant le petit espace entre les deux composants du guillemet, et se rendormit aussitôt.

Odile sortit et au bout de dix minutes comprit qu’elle voulait faire démarrer sa voiture avec la clé de sa porte d’entrée.

Elle se sentait mieux depuis qu’elle avait pris la décision de ne pas accepter ce que cette matinée sinistre lui avait dévoilé. Cette mère déçue devint une spectatrice assidue de la météo que son mari nomma son émission préférée et dès qu’il y avait un orage dans l’air, elle courait appeler Justin pour l’inviter à manger à la maison et, bien sûr, la réponse était « non ». Certes, il voulait voir ses parents, mais il devait travailler et se lever tôt le lendemain. Le mois d’avril était déjà bien entamé, le ciel était électrique à souhait et rien ne s’arrangeait dans la vie de la famille Viemont. Désespérée, Odile décida d’employer de gros moyens. Tout s’organisa à merveille, Gérard était en déplacement et la météo prévoyait des orages violents sur tout le pays. Alors elle appela Justin et lui proposa de participer à l’achat d’un ordinateur qui était fort bienvenu parce qu’il fallait terminer les mémoires de fin d’études et travailler, à tour de rôle, sur le micro de Daniel, lent et sujet aux pannes, était très inconfortable.

– Tu reviens ce soir ? demanda le jeune homme, quand Justin mettait sa veste et s’apprêtait à partir.

– Non, j’ai promis à ma mère de passer cette nuit chez elle, elle a peur des orages et mon père est en déplacement, elle dit que je peux au moins faire ça en échange d’un ordinateur, elle n’aime pas dormir dans une maison vide.

– Moi, je n’aime pas dormir dans un lit vide, maugréa le blondinet, contrarié, mais il fut obligé de reculer devant les attraits d’un ordinateur qui, en effet, était indispensable pour le travail.

Bien que parti à contrecœur, en entrant dans le jardin, Justin fut content d’être là et le serait davantage, s’il pouvait venir chez ses parents avec son amoureux. Le printemps avait tout embelli. Dans les cieux, un ange apprenti aurait lancé une cartouche d’encre à son camarade de classe qui l’aurait manquée et, en tombant sur terre, elle aurait éclaboussé de violettes toute la pelouse devant la maison. Le jeune homme sentait la joie de vivre bouillonner en lui, les études étaient presque terminées et bientôt lui et son amant quitteraient leur ville provinciale pour conquérir Paris et y être heureux. Ils s’aimaient et le monde leur appartenait, alors il pouvait très bien passer une nuit chez sa mère.

Dès que Justin s’endormit, Odile se précipita vers le téléphone et entendit, avec soulagement, la voix de la chouette lui dire :

– Heureusement, vous vous êtes décidée, les conditions sont parfaites, comme dirait votre fils, aujourd’hui Ukko promène son char dans le ciel avec beaucoup d’application.

– Qui est cet Ukko ?

– Le dieu de l’orage, voyons, en tant que mère d’un finnologue, vous auriez dû le savoir. Maintenant je vous laisse pour aider mon associé à s’occuper de votre affaire, vous l’appellerez demain.

Avant d’aller se coucher, elle regarda son fils dormir de façon agitée et se rappela les paroles de la chouette insinuant qu’elle était une mauvaise mère et qu’elle aurait dû deviner et comprendre. Effectivement, une fois, c’était presque flagrant. La réunion paroissiale avait été annulée et Odile avait invité Laurence à prendre une tasse de café à la maison. Mais quand les deux femmes arrivèrent chez Odile – Justin habitait encore chez elle – la porte était fermée à clé et la clé, coincée dans la serrure, décidément, Odile n’avait pas de chance avec les serrures, elle essaya de monter par le garage, mais ce passage était inaccessible, lui aussi. On sonna, frappa, cria, en vain. La porte s’ouvrit enfin et Justin, tout ébouriffé, se confondit en excuses, expliquant que lui et son ami étaient tellement absorbés dans leur traduction qu’ils n’avaient pas entendu les cris des femmes.

– Pourquoi avez-vous fermé la porte de l’escalier qui mène au garage ?

– A cause du chat.

– Mais pourquoi à clé ?

– Certains chats sautent et s’accrochent à la poignée pour la faire tourner et ouvrir la porte.

– Je n’ai jamais entendu parler de ces chats acrobates, en tout cas, le nôtre n’en est pas capable.

– Hier, ils ont montré à la télé des chats qui ouvraient des portes de cette façon-là et Pompon a regardé l’émission, il a peut-être compris comment il fallait faire, on ne sait jamais, il vaut mieux prévenir que guérir.

Dans le salon, Daniel aux lèvres légèrement enflées était sagement assis parmi les dictionnaires jonchant la table et le sol. Il leva ses yeux espiègles vers Laurence et dit à Justin tout bas :

– Encore vierge, encore amoureuse de toi, notre pièce dit vrai : la laideur et la vertu sont indissociables.

– Tu es cruel, kultaïnen1, les dieux vont te punir…

– Qu’ils essaient !

A l’époque, Odile n’avait rien vu de particulier, Laurence non plus. Certes, elles avaient deviné que les garçons faisaient quelque chose de répréhensible avant leur arrivée, mais elles avaient pensé à une cassette porno ou quelque chose de ce genre.

Au petit matin, quand son fils dormait déjà calmement et, heureusement, très profondément, Odile décida de lui ôter la bague d’argent qui, depuis quelques années, décorait son annulaire et, comme elle supposait, avait son homologue sur la main de son ami. L’amour, surtout le premier, a toujours besoin de signes et de symboles. La bague refusait de s’enlever alors elle prit des pinces de son mari, coupa ce fragile cercle d’argent et le jeta à la poubelle.

Le matin qui suivit la nuit orageuse était calme et ensoleillé. Justin se leva tard, dit qu’il avait très mal à la tête et qu’il n’allait pas à la fac.

– D’ailleurs, je n’ai aucune envie de continuer ces études débiles, ajouta-t-il en se jetant sur le beurre et la confiture, à quoi ça sert, le finnois avec sa grammaire lunatique, à rien, j’ai déjà une licence, je vais passer mon concours et devenir instituteur. Qu’en penses-tu, maman ?

– C’est toi qui décides, mon chéri.

– Tu sais de qui j’ai rêvé cette nuit ?

– Tu me le diras.

– De cette fille, Laurence, qui t’aide à l’église. On peut l’inviter à dîner ?

– C’est avec plaisir.

Laurence vint dîner, Justin était charmant avec elle, lui proposa d’aller le lendemain au cinéma et au restaurant, mais son regard était vitreux.

Le soir suivant, Odile appela le mage, très fier de lui. Il lui dit que l’opération avait réussi à merveille et lui conseilla, une fois la rupture consommée, pour préserver cette réussite, d’éviter tout ce qui pouvait rappeler à Justin son amant et son passé avec lui.

– Je vous déconseille vivement de le laisser aller en Finlande, contempler les photos de son amoureux ou celles sur lesquelles ils sont ensemble. Il ne faut pas que cela devienne une obsession, ajouta-t-il, rassurant, mais, à votre place, je ne le laisserais ni regarder des reportages sur des pays nordiques, ni feuilleter ses vieux classeurs. Tout cela doit être caché et ensuite détruit. C’est pour son bien, évidemment.

A la maison, Justin attendait sa mère avec impatience.

– Maman, je crois que tu n’as plus besoin de payer mon studio, qu’est-ce que j’étais bête, ma chambre est tellement agréable. Si tu es libre cet après-midi j’aimerais que tu m’emmènes en ville et restes avec moi quand je dirai à mon colocataire que je retourne vivre chez mes parents, je crains qu’il ne me fasse des histoires, de toute façon, il nous faut une voiture pour rapporter mes affaires chez nous.

– Bien sûr, mon chéri.

Daniel, les manches de sa chemise blanche mouchetée de noir retroussées jusqu’aux coudes, était occupé à faire des galettes de pommes de terre. De but en blanc, Justin lui annonça qu’il avait décidé de retourner vivre à la maison et que le finnois ne l’intéressait plus, donc il abandonnait ses études, essaierait de passer le concours d’instituteurs l’année suivante et, en attendant, se trouverait un petit boulot pour payer son mariage avec une fille pleine de qualités, Laurence. Au début, Daniel souriait, il pensait certainement qu’il s’agissait d’un jeu quelconque et attendait, avec curiosité, le dénouement de ce divertissement sans vraiment comprendre pourquoi il fallait s’amuser ainsi, en plus avec la participation de la mère de son amant, quand il y avait d’autres choses à faire, surtout après deux nuits d’abstinence. Mais au fur et à mesure que les affaires de Justin disparaissaient dans la valise, les yeux espiègles perdaient de leur éclat et le blondinet commença à s’inquiéter. Alors, il posa à Justin une question en finnois, profitant de la...

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