Salut Gadjo

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Emmanuel Rheinhardt, dit Manu, vient de sortir de prison. Aidé par Dominique, une éducatrice, il va intégrer une classe de terminale littéraire en cette rentrée scolaire 1980, au lycée Jean Jaurès d'Albi, grâce à son assiduité aux études, pendant son incarcération, qui lui a permis d'avoir un niveau suffisant.
Manu a été recueilli orphelin à l'hôpital de Montpellier, dès sa naissance. Il y fut abandonné par sa mère qui, en laissant une lettre, expliquait que le papa était gitan et que la famille de celui-ci ne voulait pas d'une "gadji", une femme étrangère à leur peuple. Ce sang mêlé qui coule dans les veines de Manu et son teint hâlé lui valent des surnoms tels que le "manouche" ou le "gitan". Son enfance bouleversée l'a conduit de foyers en familles d'accueil et en prison pour des faits de délinquances commis durant une jeunesse chaotique. Aujourd'hui, son seul objectif est de réussir son bac. Manu va également découvrir les émois de l'amour dans les yeux de Claire qu'il pense inaccessible en raison de son passé houleux. Il va tout faire pour surmonter les embûches de sa nouvelle vie, aidé par ses nouveaux camarades.
Mais cette insertion ne sera pas aussi facile ; la violence le poursuit toujours et son allure d'apache en blouson noir ne lui attire pas que des amitiés.
Publié le : mardi 14 juin 2016
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EAN13 : 9791026205852
Nombre de pages : non-communiqué
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Alain JAUHAN

Salut Gadjo

 


 

© Alain JAUHAN, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0585-2

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

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Préambule

 

J'avais vingt-deux ans lorsque ce roman est né une première fois. L’idée de cette histoire est venue au fil d'un stylo à bille et d'un cahier format écolier à grands carreaux. Je ne me souviens plus très bien, mais je pense que je l’ai rédigé au moins trois fois à la main et tapé deux fois sur une petite machine à écrire. Au début des années 80, nous étions encore bien loin des ordinateurs… Surtout moi, d'ailleurs !

Aujourd’hui, je crois toujours en cette histoire, celle du jeune Emmanuel Rheinhardt dit Manu, le gitan aux yeux clairs. Le temps a passé et ma jeunesse avec, mais ce roman est présent en moi comme une obsession ou une frustration. Je dois le sortir de mon esprit et le livrer à d’autres regards que le mien. Après deux romans publiés, et bien que celui-ci soit le premier que j’ai écrit, voici enfin l’histoire de Manu.

Ami lecteur, je te demande l'indulgence due à un apprenti romancier de 22 ans et de son époque. Je n’ai changé ni le texte ni le fond de l'histoire. Tout au plus, ai-je modifié une ou deux phrases et corrigé çà et là quelques maladresses de forme.

Bonne lecture en compagnie de Manu le manouche.

 

 

1

 

Albi, lycée Jean Jaurès, fin septembre 1980…

 

Manu suivait le petit homme rondouillard qui marchait à petits pas rapides en tirant sur sa bouffarde. L’odeur du tabac embaumait tous les couloirs du lycée Jean Jaurès. Monsieur Guillou était le proviseur de l’établissement. Une barbe poivre et sel et un air faussement bourru masquaient une gentillesse et une bonhomie évidentes. Jeune homme, lui avait-il dit en lui tendant la main, soyez le bienvenu chez nous.

Manu ne s’attendait pas à un accueil aussi chaleureux. À plus de dix-neuf ans, il faisait une rentrée scolaire afin de passer le baccalauréat. Trois mois auparavant seulement, il n’était qu’un détenu au centre pénitencier de Fleury-Mérogis. Il avait voulu s’en sortir en étudiant en prison et était parvenu avec beaucoup de volonté à atteindre le niveau d’un élève de terminale. Libéré avec mise à l’épreuve, il s’était juré de passer et de réussir son bac. Il y tenait surtout en mémoire du petit Marcel, son « petit frère fragile » comme il aimait ainsi nommer celui qui était le souffre-douleur des autres, au foyer des « sans famille ». Pour le défendre et le protéger, Manu avait dû souvent se battre et endosser les sanctions qui découlaient de ces bagarres. Qu’importe ! Il subissait, mais il se faisait respecter.

Ses origines tziganes lui avaient valu le surnom de gitan. À peine nourrisson, il avait été trouvé dans un couloir de l’hôpital de Montpellier avec un mot posé sur le couffin : « cet enfant s’appelle Emmanuel. Je ne peux pas le garder, je suis trop jeune. Son père est gitan et sa famille ne veut pas d’une gadji. Vous pouvez lui donner le nom de Rheinhardt, c’est celui de son père. Merci de prendre soin de lui. Je n’ai plus la force de vivre dans la honte… »

Ainsi, la vie de Rheinhardt Emmanuel avait été plutôt chaotique de familles d’accueil en foyers de la DDASS où la vie du petit Marcel et la sienne s’étaient croisées un jour. Les bagarres, les fugues à répétition et autres larcins avaient fini par le conduire en prison à l’âge de seize ans. Et c’est là, entre quatre murs qu’il avait appris la terrible nouvelle : Marcel, séparé de son unique ami et protecteur n’avait pu supporter les brimades et les violences des autres. Son « petit frère fragile » s’était pendu dans les douches du foyer avec une écharpe en laissant un mot dans lequel il expliquait à Manu les raisons de son geste et lui demandait pardon.

Le manouche avait pleuré en silence dans sa cage, comme un fauve blessé…

Une première libération, un autre foyer, une autre fugue après avoir cassé la gueule d’un éducateur et un cambriolage minable l’avaient à nouveau conduit en prison. Délinquance juvénile écrivait-on dans les journaux. Voyou et jeune délinquant lui avait dit le juge. À dix-sept ans ton avenir est vraiment mal barré mon garçon !

Il lui fallait sortir de ce cercle infernal. Réussir sa scolarité était devenu sa principale motivation, soutenu en cela par Owona, un codétenu qui lui avait offert un harmonica et appris à en jouer pour chasser les moments de doute et de cafard.

Dominique, une éducatrice qui suivait le dossier de Manu, l’avait encouragé également dans ses efforts. À trente ans, elle venait d’accepter une affectation dans le sud-ouest d’où elle était originaire. Aidée par l’avocat du jeune homme, elle avait pu obtenir sa libération conditionnelle et l’avait convaincu de l’accompagner dans sa nouvelle vie. Elle fuyait un mariage raté et se sentait prête à relever le challenge de la réinsertion du manouche. Tu dois quitter Paris, Manu. Ici, tu retomberas dans la délinquance. Viens avec moi gagner ta liberté d’homme. Tu habiteras avec moi dans un premier temps et tu t’inscriras dans un lycée comme n’importe quel autre élève.

Il avait esquissé un sourire et avait répondu d’accord. J’ai confiance en toi Domi, je tente le coup…

 

**

 

En ce début de journée de fin septembre 1980, il repensait à tout ça en traînant sa dégaine de blouson noir, un Perfecto en cuir sur le dos, un blue-jean élimé et des santiags aux pieds, dans le couloir de ce lycée. Cette fois, il ne suivait pas un maton, mais ce monde n’était pas encore le sien. L’envie de tout plaquer et de s’enfuir en courant l’effleura un instant, mais il secoua la tête pour dissiper cette idée. Il devait rester. Après tout, rien ne pouvait être pire que la taule.

Monsieur Guillou s’arrêta devant la porte de la salle 107, au premier étage. Le manouche aurait le temps de s’habituer à ces nouveaux repères. Il rentrait une semaine après tout le monde. Le proviseur se retourna et lui adressa un sourire qui se voulait rassurant, même derrière sa barbe touffue. Enfin, il frappa à la porte. Le cœur du jeune homme s’emballa un peu. C’est ça le trac ? Le palpitant qui accélère, l’estomac qui se noue et la gorge qui se serre en une difficile déglutition ? Du calme Manu, du calme, ce n’est pas au mitard qu’on te conduit.

Une voix de femme de l'autre côté de la porte, unique séparation entre lui et le monde inconnu, l’arracha à ses réflexions.

« Entrez ! »

Le proviseur ôta la pipe de sa bouche, ouvrit et entra. Aussitôt, un bruit de chaises que l’on pousse pour se lever se fit entendre. Monsieur Guillou leva la main et sourit à l'assemblée.

« Restez assis, je vous en prie ! Excusez-moi de vous déranger, madame Lefèvre !

– Ce n’est rien, monsieur Guillou, nous n’avions pas encore vraiment débuté le cours. Nous bavardions, figurez-vous.

– Très bien très bien. Ce sera sans doute une excellente façon pour faire connaissance avec le nouvel élève qui va intégrer votre classe et que je vous amène ce matin. »

Resté en retrait de la porte, Manu écoutait ce qui se disait. Fermé et inquiet, son visage était en partie dissimulé par ses longs cheveux noirs. Une frange en bataille lui tombait sur les yeux et masquait son regard d’acier bleu gris.

« Entrez, Rheinhardt ! »

Cette fois, le moment était venu de se lancer dans le monde des gens sans histoires. Ceux qui n’ont pas connu la prison. Il avança et entra à son tour dans la salle. Il sentit tous les regards sur lui. Il savait qu’on le dévisageait, car il était le nouveau et un nouveau qui arrive dans une classe, c’est toujours un petit événement pour les élèves. Manu n’échappait pas à cette règle, d’autant que son allure de loubard tranchait avec celle des jeunes gens du lycée, certainement guère habitués à fréquenter des blousons noirs. Il se sentit un instant abandonné, quand le proviseur le laissa en retournant à ses occupations après lui avoir dit bonne chance jeune homme.

Les yeux clairs du gitan plongèrent dans ceux de la prof qui lui souriait avec chaleur, ridant son visage davantage.

« Bonjour. Installe-toi où tu veux. »

La salle était disposée comme une assemblée autour du bureau du professeur qui pouvait ainsi circuler librement parmi ses élèves. Il choisit une place dans le fond, près de la fenêtre et s’assit entre un gars blond et une fille.

La prof s’approcha de lui.

« Je suis Madame Lefèvre, professeur de philosophie. Nous allons faire connaissance si tu veux bien. Comment t’appelles-tu et d’où viens-tu ?

– Je m’appelle Manu. Je… J’arrive de la région parisienne.

– Bien. Manu, nous sommes heureux de t’accueillir parmi nous. Nous avons débuté voilà maintenant une semaine et avant de poursuivre ce cours, j’aimerais te demander d’écrire sur une feuille des renseignements administratifs habituels tels que ton adresse, tes nom et prénom, ta date de naissance et ton lieu de naissance, mais aussi de me parler de tout ce que tu aurais envie que je sache de plus personnel sur toi. Tout ce que tu veux exprimer. Je demande toujours cela à mes élèves en début d’année, afin d’apprendre à mieux les connaître. Évidemment, cela n’a rien d'obligatoire ni d’officiel et tu es entièrement libre de ne rien dire… »

Libre de ne rien dire. Libre tout simplement. Il avait perdu l’habitude qu’on lui parle de la sorte. Il prit une feuille et son stylo. Il commença à écrire. Cette femme lui faisait bonne impression ; son visage ridé et souriant inspirait confiance et plaisait au manouche. Après les renseignements d’usage, il poursuivit la rédaction en ces termes : « Je viens de sortir de prison, il y a trois mois et j’ai travaillé comme aide déménageur avant d’intégrer ce lycée. J’ai effectué plusieurs séjours au centre pénitencier de Fleury-Mérogis. Je ne pense pas être très fréquentable avec mon étiquette d’ancien taulard. Actuellement, j’ai pour ambition de passer mon bac et de le réussir. Je ne suis pas quelqu’un de très bavard, peut-être même un peu sauvage. Il ne faudra pas trop m’en vouloir. J’aimerais que tout cela ne soit pas divulgué aux élèves de ce lycée. Je ferai le maximum pour m’intégrer et avoir un bon niveau. Je vous remercie de votre bon accueil et de votre compréhension. »

Il ressentit un certain soulagement d’avoir écrit ça à la prof. Désormais, deux personnes seraient informées de son tumultueux passé. Monsieur Guillou et Madame Lefèvre.

À la pause de dix heures, Manu descendit dans la cour et s’assit à l'écart sur un banc. Il sortit un paquet de clopes de son blouson de cuir noir et alluma une gauloise sans filtre. Il aspira une large bouffée. Le goût âcre du tabac au fond de la gorge lui fit du bien. Il pensait au travail qu’il allait devoir fournir pour rattraper une semaine de cours en retard dans quasiment toutes les matières. Il pensait aussi à ce premier cours de philo sur l’aliénation dans le travail. Il avait bossé dur, dès sa sortie de prison. Dominique lui avait trouvé un boulot de déménageur durant les trois mois précédant la rentrée scolaire. Pour honorer le contrat jusqu’au bout, il avait fait sa rentrée scolaire une semaine après tout le monde. Il comprenait quand on parlait de travail aliénant, même s’il n’avait pas travaillé à la chaîne dans une usine. Il n’avait pas chômé et en plus de lui avoir changé les idées, le travail lui avait permis de gagner pas mal d’argent. Il était fier de l’avoir fait honnêtement avec ses bras et à la sueur de son front. Le soir venu, après une bonne douche, il n’avait guère envie de sortir tant la fatigue le submergeait. Oui, c’était ça le début de l’aliénation dans le travail.

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