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Sandale Brouette

de Chantal Canu (Auteur)

publié par

Manuscrit

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Sandale Brouette aime la Lorraine, les animaux de la ferme - surtout les chats - et la photo de sa mère qu’elle garde comme un trésor. Malgré ces petites joies quotidiennes, elle a vite compris que la vie n’était pas une partie de plaisir. A la mort de sa mère, on l’envoie chez sa Tante Mag, qui dirige une ferme d’une main de fer. Sensible à l'injustice et à la cruauté, Sandale Brouette rêve d’un monde idéal, mais elle est sûre d’une chose : les adultes sont ses pires ennemis. D’une écriture légère et féminine, Chantal Canu suit, à travers ce roman d’initiation, le parcours d’une jeune fille jusqu’à sa vie d’adulte. Très attachée à sa Lorraine natale, elle a longtemps été correspondante de l’Est Républicain à Nancy.
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2 Titre
Sandale Brouette

3Titre
Chantal Canu
Sandale Brouette

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01294-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304012941 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01295-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304012958 (livre numérique)

6 . .
8
I - LA SAUVAGEONNE
Sandale Brouette est une petite bonne femme
à la frimousse piquée de taches de rousseur. De
grands yeux verts mangent son visage clair de
blonde mirabelle. Vous la rencontrerez peut-
être encore, si vous avec de l’imagination, au
hasard de l’unique rue de son village, poussant
une minuscule brouette de bois, où s’entassent
quelques chats tigrés, à l’œil vengeur. Elle pa-
tauge avec délice dans la boue, les pieds enfon-
cés dans ses éternelles sandalettes, d’où l’origine
de son surnom : Sandalette Brouette, devenu
avec le temps Sandale Brouette.
Depuis la mort de sa mère - elle a alors tout
juste deux ans - Sandale Brouette poursuit ce
rêve en clair-obscur où se confondent les
champs de blé, les petits bois où craquent les
noisettes sauvages, et les fermes immenses où
vivent les animaux qu’elle aime, sans distinction
d’espèces. Elle les aime tous.
Son père, désemparé, l’a confiée à Marraine
ou Tante Mag, la sœur de sa mère et a envoyé
son frère, de douze ans son aîné, au lycée situé à
9 Sandale Brouette
une vingtaine de kilomètres de là. Le frère et la
sœur ne se rencontreront pas souvent.
… Elle se sent bien au chaud, protégée par
Tante Mag qui règne sur le domaine, Tonton
René, cousin Guy, les sept chats et Bouboule, le
chien bâtard, compagnon de jeux, confident
quelquefois, qu’elle habille et promène dans son
inévitable brouette. Un peu à l’écart, un chien
attaché à une chaîne surveille le territoire.
Comment pourrait-elle soupçonner ce matin,
pourquoi Minouche, sa chatte préférée, miaule
à fendre l’âme ? Sur son bras rond, elle
l’emporte vers son lit pour la mettre à l’abri,
l’imaginant malade sans doute ; et le soir, quelle
surprise sur sa bouche soudain arrondie, lors-
que Tante Mag lui désigne, du doigt, Minouche,
heureuse et ronronnante, entourée de chatons
aveugles et gluants. Sandale Brouette, le cœur
au bord des lèvres, aura pour punition de les
déposer dans un carton et de changer les draps
souillés. Elle apprendra plus tard qu’ils ont été
noyés dans le ruisseau, selon la loi campagnarde
et elle connaîtra son premier grand chagrin.
Chaque jour, elle trottine vers la minuscule
école du village : l’odeur de la craie mouillée
l’inonde de bonheur. En hiver, le gros poêle
dispense la chaleur d’un feu de bois. La flamme
rouge crépite et vire au bleu, pour s’apaiser en
un chuintement régulier.
10 La sauvageonne
Ce matin, hélas, des oisillons tombés du toit,
gisent sans vie dans le caniveau, petites têtes
déplumées, dérisoires… Elle regarde avec éton-
nement et impuissance ces petites taches jaunes,
et pour ne plus y penser, vite, elle se perche sur
son nuage imaginaire, où, une fois encore, elle
rêve à des êtres colorés et amusants, qui font
naître sur ses lèvres un tendre sourire.
Sandale Brouette songe déjà à un fiancé, plus
petit qu’elle, bien que plus âgé. Ses cheveux
sont blonds comme les blés, son petit nez est
retroussé, et ses yeux bleu lavande se font doux,
lorsqu’il la voit. Elle le trouve très beau et son
cœur bat un peu plus vite, lorsqu’il apparaît. Il
lui sourit doucement et son visage rougit. Ils
marchent main dans la main, heureux, insensi-
bles aux moqueries des grands. Ils vont ramas-
ser des feuilles du vieux chêne, pour confec-
tionner des colliers qu’il lui posera sur sa nuque
blonde. Les aînés se moquent : « Embrasse-la,
mais embrasse-la donc ! »
Mademoiselle joue du piano et les huit élèves
écoutent presque religieusement. Elle est sa
première ennemie, celle qui punit souvent,
donne des gifles magistrales, pas toujours méri-
tées ; elle frappe sur le bout des doigts avec une
règle en fer, tire les cheveux et les oreilles, mais
c’est elle aussi, qui confectionne de délicieux
chocolats chauds et qui raconte des histoires
fantastiques. Elle est tout simplement bizarre,
11 Sandale Brouette
avec son scooter et son épais maquillage. Tante
Mag critique cette habitude de mettre du rouge
à lèvres tous les jours de la semaine. Elle se
moque de son léger strabisme : - un œil qui joue
aux boules et l’autre qui compte les points –
aime-t-elle répéter.
Sandale Brouette est punie souvent, sans rai-
son, et elle ressent un grand sentiment
d’injustice : Elle ne comprend pas cet acharne-
ment et monte, mortifiée, les quelques marches
qui conduisent à l’appartement de la méchante
femme. Et là, c’est un petit miracle à chaque
fois. Mademoiselle lui prépare des tartines suc-
culentes et joue du piano pour elle seule,
s’arrête pour lui demander si elle sera, elle aussi,
maîtresse ; la fillette sourit, brusquement inti-
midée, et regarde avec admiration les ongles
peints. Elle aussi, plus tard…
Mademoiselle lui apprend des chansons,
comme « A la claire fontaine » et Sandale
Brouette comprend de moins en moins cette
attitude surprenante. Marraine, elle, a vite com-
pris. L’institutrice a trouvé un moyen très sim-
ple pour rencontrer cousin Guy, en toute im-
punité ; celui-là même qui arrive, comme tou-
jours, en souriant et en faisant promettre à
l’enfant de ne rien dire, en échange de quelque
trésor ; un sifflet, ou la promesse d’un petit
veau bien à elle et dont elle pourra choisir le
nom. Mais Tante Mag est une femme de carac-
12 La sauvageonne
tère, qui n’hésite pas à rencontrer cette institu-
trice, qui ne ferait certainement pas une bonne
agricultrice, pour lui demander de cesser ce pe-
tit manège et de renoncer à son fils, sinon elle
n’hésiterait pas à s’adresser en haut lieu. Ces
mots surprennent la fillette, qui se demande qui
est ce Monsieur Haulieu. Sandale Brouette n’a
plus à subir les punitions, mais elle songe que
Mademoiselle est bizarre… Pas gentille !
Ce soir là, Sandale Brouette n’est pas punie,
et lorsque l’horloge du fin clocher égrène la
demie de quatre heures, c’est la ruée vers le so-
leil, le grand air qui fleure bon le foin et le crot-
tin. Avec Bouboule, petite boule de poils durs,
elle glisse le long de la meule de foin ventrue et
rentre à la ferme, des brindilles piquées dans sa
tignasse hirsute, les genoux en sang, la blouse
déchirée, mais tellement heureuse, les poumons
remplis, les narines dilatées par cette fantastique
odeur d’herbe séchée.
Le dîner achevé, elle rejoint son lit douillet,
où elle aime se pelotonner. Tante Mag, comme
chaque soir, vient border l’étroite couche et dé-
pose un baiser léger et distrait sur la joue encore
barbouillée : moment privilégié, rituel merveil-
leux, qu’elle savoure avant de s’enliser dans un
brouillard léger et réparateur.
Elle aime son petit lit, légèrement creusé en
son milieu, nid de tant de rêves, refuge souvent,
punition parfois. Il lui suffit de se pencher un
13 Sandale Brouette
peu pour voir son reflet dans le miroir ovale,
dont le tour est argenté.
Elle dort dans la même chambre que Tante
Mag et Tonton René. Quelquefois, elle surveille
son oncle, les paupières plissées pour imiter
l’enfant dormant. Oncle René bougonne tou-
jours, contre elle ne sait qui ou quoi, et il dort
avec sa chemise à long pané ; c’est ainsi qu’un
matin, alors qu’il se casse un peu vers l’avant,
elle découvre, ébahie, la différence !… Il pro-
tège ses reins avec une large ceinture de flanelle
et enveloppe ses pieds de « chaussettes russes »,
qui sont des morceaux de toile, comme quand il
était prisonnier, il y a très longtemps. C’est plus
tard, c’est à dire à sa mort, qu’elle apprendra
avec surprise, que cet homme à l’apparence
humble et effacée avait l’étoffe d’un héros et
qu’il s’était distingué lors de la guerre. Com-
ment ne pas l’aimer d’avantage ?
L’enfant se rappelle souvent le jour de son
arrivée dans cette famille de paysans. Tante
Mag, qui est aussi sa marraine, propose de la
prendre en pension « à l’essai » ; Tonton René
n’est pas enchanté et comme d’habitude, il
marmonne entre ses dents, sans doute pour
masquer un peu d’émotion ; il fait de grands
gestes, se raconte elle ne sait quelle fable, mais
personne ne l’écoute jamais.
14 La sauvageonne
Il semble que les sentiments n’aient guère
leur place en ces lieux. Pourtant, l’avenir prou-
vera le contraire.
L’enfant se retrouve dans un endroit qu’elle
ne connaît pas, où règne une odeur inhabituelle.
Elle regrette, instinctivement, les parfums de
cire et de plats mijotés par sa mère, les jolies
robes tricotées, aussi. Comme une automate,
elle se dirige vers la chambre, où sont déposés
les œufs frais, dans un grand panier d’osier ; elle
en prend un, puis deux, qui explosent sur le car-
relage. Sandale Brouette vient de faire son en-
trée.
Curieusement, Elle ne parvient pas à se sou-
venir des événements des deux années qui ont
suivi son arrivée dans cette famille de rempla-
cement. Elle ne peut qu’imaginer : Elle met peu
de temps pour se repérer. Très vite, sans doute,
elle trouve refuge auprès des chats de la maison,
mais malheureusement, tout reste flou dans sa
tête, comme si elle voulait effacer cette période
de sa mémoire. Ele ne sait pas encore que
l’absence de sa mère chérie est définitive et que
« faire le deuil » n’est pas une bonne expression,
durant toute sa vie, elle essaiera de vivre sans
elle, c’est tout.
Dans sa tête d’enfant, elle se sent souvent
abandonnée ; Tante Mag crie très fort, Oncle
René aussi et le cousin est très taquin. Souvent
dans son lit, elle pleure en silence, en manque.
15 Sandale Brouette
Comment mettre de l’ordre dans ce qui s’est
passé durant deux années ? Aucun souvenir ne
consent à resurgir. Sans doute a-t-elle demandé
sa mère ; mais a-t-elle su dire durant cette pé-
riode de la petite enfance, ce mot magique
« Maman » ? Non vraiment, elle ne se souvient
pas. Elle est triste tout à coup. Alors, elle re-
vient vers ses quatre ans…
Sandale Brouette trouve refuge auprès des
sept chats tigrés, auxquels elle fait la lecture.
Mistigri lèche avec application son doux pelage
roux, indifférent à ce qui l’entoure, Kismi étend
sa patte arrière et lustre son poil gris et noir à
coups de langue réguliers, Minouche, les yeux
dorés plissés, ronronne, posée en boule sur une
chaise paillée.
Ce matin, justement, Sandale Brouette décide
de faire l’école aux sept chats, qu’elle place sur
des chaises alignées ; Bouboule, le chien blanc,
surveille les opérations d’un œil attentif, le train
arrière posé sur le sol, prêt à châtier
l’indiscipliné qui oserait descendre. La fillette
invente un texte, qui parle d’oiseaux et de gre-
nouilles. Les chats remuent un peu, certains
s’échappent. Imperturbable, la gamine poursuit
son cours, sans réaliser qu’elle tient le livre de
cuisine à l’envers, regardant son auditoire poilu,
par dessus des lunettes imaginaires.
Mais bien vite, elle se lasse et préfère courir
au-dehors, pour escalader le tas de bois, réduit
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Publié le : 20/06/2011
Langue : Français
Nombre de pages : 165
Type de la publication : Livres
Thème : Littérature >

Romans et nouvelles

EAN13 : 9782304012941

17/1000 caractères maximum.

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