Sangs mêlés

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L'Irlande est dévastée par la famine. Pour fuir celle-ci, une famille embarque en 1847 sur le Rodena en partance pour le Canada, avec l'espoir d'une vie meilleure. Le but est de rejoindre la Louisiane pour travailler dans une plantation de cannes à sucre.
Traite des noirs, ségrégation et viols, sont la triste réalité de ce milieu du 18e siècle avec en toile de fond la guerre de Sécession.
D'une histoire d'amour entre un homme blanc et une esclave noire naissent des jumeaux de sexe masculin totalement identiques.
Séparés à l'âge de six mois, l'un réside aux Etats-Unis et l'autre part pour Londres.
Le destin leur permettra-t-il de connaître leurs origines et de se retrouver ?
Publié le : lundi 6 juin 2016
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EAN13 : 9791026205722
Nombre de pages : non-communiqué
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Sylvia WINTER Sangs mêlés
© Sylvia WINTER, 2016
ISBN numérique : 979-10-262-0572-2
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INTRODUCTION
Un ciel de fin d’après-midi s’abat comme un orage sur l’immensité du domaine. A perte de vue une symphonie de couleur explose tel un feu d’artifice mêlant ses rouges orangés, ses ocres et ses violets aux hautes tiges des champs de cannes à sucre. Le crépuscule étend ses tentacules gigantesques. Il prend possession de tout ce qui l’entoure. La douceur de cette belle soirée d’été ferait presque oublier les cris retentissants ponctués de coups de fouet.
Les contremaîtres et le régisseur hurlent des ordres. Ils aboient oubliant qu’ils sont, comme eux, des êtres de chair et de sang. Le mot humanité est banni de leurs consciences. Le cliquetis des chaines que l’on referme sur les pieds nus joue une musique métallique entêtante.
Ils sont dix, cinquante, cent. Un serpentin humain de têtes négroïdes est en marche. Ces hommes avancent à un rythme saccadé se balançant d’un pied sur l’autre. Ils souffrent de faim et de fatigue. Ils souffrent d’exister sur cette terre qui ne les épargne guère. Leur vie ne tient qu’à un fil. Fil tenu qui les lie au Seigneur. L’un d’eux tombe. Il stoppe la farandole. Il doit se remettre debout coute que coute. Pour éviter les coups qui pleuvent avec une aisance insoupçonnée.
L’heure du repos sonne. Quelques heures réparatrices. Ils regagnent leurs paillasses sur lesquelles ils s’effondrent. Paillasses souillées par la transpiration de ces corps. Ils luisent comme ces lucioles qui illuminent le ciel. Ils sont terrassés par cette impuissance qui ne les quitte plus.
Ils ont creusé des latrines, simples trous puants, rarement nettoyés. Ils sont dirigés vers celles-ci par groupe de dix. Aucune intimité. Cela fait si longtemps qu’ils ont perdu leur dignité. Ils sont devenus aveugles, sourds, muets. Ils ont bâti une carapace pour se cacher, pour oublier, pour se terrer.
Ils possèdent un trésor qui ne pourra jamais leur être retiré. C’est la foi. Foi dans ce Dieu qui ne leur fait pas de cadeau. Auquel il faut se raccrocher pour survivre.
Déracinés de leur terre d’origine les premiers captifs chantent sur les navires négriers. Ils chantent la vie, les naissances, les deuils, l’amour. Ils chantent leur terre qui s’éloigne chaque jour davantage. Ils chantent le déchirement de la famille restée en Afrique ou partie sur un autre continent. Ils chantent la peur qui les tenaille devant l’inconnu. Ils chantent les mauvais traitements et les coups. Ils chantent surtout l’espoir d’une vie meilleure. Après avoir sué toute la douleur du monde.
Ils chantent avec leurs voix graves et rauques des cantiques qui rappellent leur histoire. Ils reprennent en chœur la première phrase, chant langoureux, rythmé, balançant, vraie incantation. La bible est présente dans tous les couplets. Chants de l’espoir baptisés negro-ème spirituals nés au 18 siècle.
Les femmes et les enfants sont dans une autre enceinte. Les hommes ne sont pas mélangés avec elles. Les maîtres veulent éviter tout contact physique. La surveillance est ininterrompue. De belles histoires d’amour naissent. Malgré les interdits. Rares, elles se traduisent par des regards langoureux. Les mains s’emboitent. Les corps se frôlent. Ils sont saisis par la peur. Ils préfèrent la mort plutôt que de se priver de caresses et de baisers furtifs.
Les enfants nés de ces rapports sont acceptés. Ils deviendront esclaves à leur tour dès leur plus jeune âge. Un cercle vicieux, un serpent qui se mord la queue.
Ils sont maintenant tous allongés espérant trouver un hypothétique sommeil. Ils sont alignés les uns contre les autres, sans possibilité de se retourner. Il fait une chaleur moite qui fait transpirer les corps. Corps tordus par la douleur, corps pétris d’arthrose, corps exhalant leurs phéromones pour les plus jeunes.
Cette sueur prend à la gorge. Aucun souffle d’air ne balaye cette odeur suave. L’hygiène
est absente malgré une douche hebdomadaire. Trop peu pour ces travailleurs qui restent aux champs douze heures d’affilée.
L’eau est pourtant présente. Le Mississipi serpente entre les champs de cannes pour les irriguer. C’est une des raisons qui fait de la Louisiane une terre d’abondance. Aussi loin que le regard se porte des champs à perte de vue. Des champs aux diverses nuances partant du jaune paille pour terminer en vert profond.
Ce qui ressemble à une longue plainte s’élève lentement, pratiquement inaudible. Puis de plus en plus chantante. C’est la prière commune, leur prière qui doit exhorter les démons. Sans la foi que deviendraient-ils ? Ils ont été trahis par leur pays d’origine, vendus comme esclaves, ballotés, maltraités, triés, séparés des êtres aimés.
Pour se défendre, ils n’avaient que leur sagaie et leur bouclier. Parfois un arc avec des flèches. En face les hommes blancs étaient armés de fusils et de canons. Lutte inégale, perdue d’avance. Puis la séparation des clans pour éviter l’idée de révolte. Des heures, parfois des mois avant d’embarquer sur des navires en bois. Entassés dans des cellules de 2m60 par 2m60. Entre quinze et vingt corps attendent leur sort. Aucune plainte ne sort de leur bouche. Ils sont enchainés au cou et aux bras.
Pour mieux les casser, les briser, on leur a donné des numéros de matricule. Ils ont perdu leur identité africaine. Ils finissent par oublier leurs racines.
Ils arrivent par milliers en Louisiane, pays des champs de coton et cannes à sucre. Ils sont triés par âge. Ils sont examinés par leur futur maître qui jauge les corps, les muscles, la dentition. Bon pour le travail file de gauche. File de droite, la mort les attend au bout du long chemin parcouru. Irrécupérables.
Certaines plantations ont une meilleure réputation que d’autres. Il se dit que le maître est exigeant mais droit. Plus le travail est bien exécuté plus la nourriture sera abondante. Trop rare cependant.
Un être humain pousse son dernier soupir précédé d’un long râle. Il quitte ce monde cruel et injuste. Il rejoint son Dieu. Les autres entament une prière pour le repos de son âme. Il s’agit d’une longue plainte murmurée. Il faut éviter la fureur des gardes.
La nuit prend lentement possession du domaine. Une myriade d’étoiles apparait dans le ciel. Un quartier de lune éclaire l’étoile du berger. Les constellations brillent de mille feux. Tout semble calme et reposant. Tout semble respirer le bonheur. Ce n’est qu’illusion. Le domaine s’endort pour quelques heures.
CHAPITRE I
ÉMIGRÉS IRLANDAIS
Neil admire Lincolnwood, vaste plantation de champs de cannes à sucre. Nous sommes aujourd’hui en 1860. Neil replonge dans son passé.
Il vient de fêter ses quinze ans. Il se souvient de leur embarquement avec son père Bryan, er sa mère Emmy, son oncle Patrick à bord du Rodena. Le 1 Juin 1847. Ce bateau part du Comté de Cork rempli d’immigrants irlandais qui fuient la misère.
Ils arrivent à la station de quarantaine de Grosse Ile, sur un bras du Saint Laurent au Canada le 12 juillet de la même année. Ils font partie de ces 254 immigrants qui fuient. L’Irlande est dévastée, en pleine famine. Les récoltes de pommes de terre ont été décimées par le mildiou. Les Irlandais meurent de faim. Déjà 250.000 êtres humains les ont précédés. Tous avec le même espoir au cœur. De vivre un nouveau départ. Malgré les conditions déplorables du voyage, ils ont des pépites plein les yeux.
Ils subissent l’entassement, la saleté, le manque de nourriture et d’eau potable. Le typhus et le choléra se propagent parmi les passagers. Bateaux de la mort, bateaux cercueils comme noms appropriés. Rien n’arrête l’élan qui emporte ces êtres humains vers leur devenir.
Ils ont atteint les limites de l’endurance et de la souffrance. Heureusement le mental est plus fort. Ils gagnent un pays neuf qui est au bout de cette longue file d’attente.
UNE FAMILLE IRLANDAISE
Bryan est parti avec une idée bien précise. La fuite. Pour protéger sa famille de la mort qui terrasse un million d’irlandais. Il cherche la solution. Il entend parler, comme beaucoup de ses compatriotes, des plantations de café, de cannes à sucre et de coton situées en Louisiane. C’est là que doit s’arrêter leur périple. A moins qu’en chemin ils découvrent un autre paradis.
— Patrick, plus rien de nous retient dans notre petit village de Leixlip. Tu n’es pas marié, tu n’as pas d’enfant à charge. Tu peux nous suivre dans la recherche d’un bonheur neuf.
Nous fuyons notre terre d’origine. Un pays inconnu nous tend ses bras. Nous traverserons l’Atlantique. Nous accosterons au Canada. Nous rejoindrons New York. De là, nous laisserons Dieu guider nos pas pour rejoindre la Louisiane. Qu’en penses-tu ? Nous avons de toutes petites économies et un courage à battre des montagnes. Recommencer une nouvelle vie ne doit pas te rebuter. Nous pouvons trouver un milieu moins hostile. Nous n’avons guère le choix.
— De toute façon, si nous ne quittons pas Dublin nous pouvons creuser nos tombes. La mort nous attend. Elle nous sourit chaque nuit.
— Nous devons nous renseigner sur les bateaux en partance. Prépare-toi à cette démarche. Plus tôt nous partirons plus vite nous rejoindrons la terre promise. Nos amis Jeanus et Mark seront du voyage.
— Il n’y a plus de travail ici et de moins en moins de nourriture. Je ne regrette pas l’idée de découvrir de nouveaux horizons. Seul l’abandon de mes amis me rend triste.
— Ne t’inquiète pas. Ton caractère jovial sera une porte ouverte pour te faire de nouvelles relations. Nous avons l’avantage de la langue. Tape là mon frère.
— Je suis des vôtres. Au revoir Emmy, salut Neil.
Bryan rejoint sa femme dans la cuisine de leur petit cottage. Malgré le manque de ressource, il est très coquet. Une bonne odeur de soupe se répand dans la pièce. Dans la marmite quelques os et feuilles de salade bouillonnent. Ils dégagent un fumet appétissant. Les bols sont prêts sur la modeste table de bois brut. Elle trône au milieu de ce qui tient lieu de pièce à vivre. Tantôt cuisine, tantôt pièce d’eau, tantôt chambre pour leur fils. Un banc, quelque peu bancal, d’un côté et un tabouret complètent le côté rudimentaire de cette pièce. La touche de couleur est apportée par une paire de jolis rideaux fleuris qui ornent la fenêtre.
Emmy ajoute deux œufs dans la casserole pour épaissir le bouillon. Ils ont encore quelques poules pondeuses. Un vrai trésor de guerre dans cette période de disette. Un minuscule jardinet les aide à ne pas mourir de faim. Il les approvisionne avec quelques carottes bien maigres et ratatinées. Quelques choux commencent à pourrir. A cause de la pluie. C’est tout ce qui reste de potable. Les mauvaises herbes envahissent le potager. Emmy a décidé d’abandonner son lopin de terre. Elle est partante, comme son mari, pour la découverte du nouveau monde.
Neil se délecte de sa première cuillerée. Son nez au-dessus du bol fumant aspire les volutes qui s’en dégagent. Papa parle à maman à voix basse. Il perçoit des bribes de
conversations. Sa tête est ailleurs. Il reste un jeune adolescent de quinze ans. Il suit les volontés parentales. Il est excité à l’idée de découvrir les jeunes américaines. Sa libido commence à le titiller. Il poursuit ses jeunes camarades d’école à la sortie des classes. Il rêve de ces jeunes adolescentes rousses entrevues à Dublin. Elles sont souvent boutonneuses. Dures à approcher. Qu’importe. Son obsession est trop forte. Il y a ces poitrines généreuses qu’il cherche à deviner sous les chemisiers ou les pulls fins. Il mate, il rêve, il imagine, il délire, il dessine. Il déroule un film où sa jeune amie Katlyn est présente. Il fait une fixation sur ses fesses galbées. Elles le fascine. Il ose imaginer que ses mains palpent ces rondeurs.
La réalité le rattrape lorsque sa maman l’interpelle.
— Mange ta soupe. Elle refroidit. Tu as besoin de te revigorer. Que t’arrive-t-il ? Tu es bien calme ce soir. Habituellement tu ne tiens pas en place ? As-tu un souci dont tu aimerais nous parler ?
Il pense tout bas aux dernières visions de Katlyn. Elle le provoque. Rejette ses cheveux longs en arrière, fait saillir sa poitrine généreuse. C’est décidé. Il en profitera pour la toucher. Pour sentir le frémissement de son téton. Rien qu’une fois. Pourvu qu’elle ne le gifle pas ! Cette idée lui remet les idées en place. Il ne peut pas parler de ses fantasmes à cette famille puritaine et protestante.
— Maman, rassure-toi, tout va bien. Je n’ai qu’une hâte. Partir avec vous. Quitter cette vie qui vous écrase. Je veux vous voir sourire. Depuis trop longtemps vous avez oublié de vous détendre. Vous voir si triste me rend nostalgique.
Le diner prend fin avec un quignon de pain noir accompagné d’un morceau de fromage.
Bryan se rendra demain, accompagné de Patrick et de ses deux amis, au port. Ils prendront les billets pour voyager sur le bateau qui leur semblera le plus résistant.
Leur destin est en route.
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