Sans toi

De
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1984, dans le Suffolk. Lorsqu'Eva, 17 ans, disparaît en mer, tout le monde suppose qu'elle s'est noyée. Le couple de ses parents, minés par la culpabilité et le chagrin, explose. Mais sa soeur cadette, Faith, refuse d'envisager la vie sans Eva. Elle est déterminée à retrouver sa soeur et la ramener, vivante. Au large des côtes se profile la silhouette d'une île - hors d'atteinte, mystérieuse et parsemée de constructions en béton sans fenêtre. C'est dans l'un de ces « blockhaus » qu'Eva est retenue prisonnière et qu'elle se bat pour survivre. Le second roman de Saskia Sarginson, l'auteur de Jumelles, est un mélange captivant de mystère, de suspense et de drame familial qui trouble et touche tout à la fois.
Publié le : mercredi 25 juin 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782501092388
Nombre de pages : 384
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Pour Hannah, Olivia, Sam et Gabriel

Prologue

Je me suis noyée en avril, un mois après mon dix-septième anniversaire. Nous étions sortis en mer quand le ciel s’est assombri jusqu’à devenir absolument noir et qu’une tempête s’est levée, surgissant de nulle part. Nous nous sommes hâtés de descendre les voiles et de démarrer le moteur. À la barre, papa s’efforçait de maintenir l’équilibre du bateau. Le moteur luttait au milieu des énormes vagues qui nous ballottaient et faisaient rouler le voilier. On entendait la fibre de verre grincer et l’eau balayer le pont. Nous n’étions jamais sortis par si gros temps. J’aurais dû avoir peur. Seulement voilà, je ne croyais pas que j’allais mourir. Ce n’était pas seulement que j’avais confiance dans le pilotage de papa ; j’étais aussi en colère contre lui, et dans ma rage, je me croyais surhumaine.

Quand la vague nous a pris de côté, je l’ai vue arriver du coin de l’œil : un mur d’eau qui se dressait sur notre flanc. Lorsqu’elle s’est abattue, la bôme a dû heurter l’arrière de mon crâne, car j’ai senti un coup sur la tête avant de tomber, de glisser sur le pont qui tanguait et de basculer par-dessus bord. J’ai vu papa tendre le bras, sa main s’ouvrir au ralenti. L’eau s’est refermée sur moi et il n’y a plus rien eu que le noir et le froid.

C’est bizarre, mais je n’ai aucun souvenir de m’être réveillée, seulement celui d’exister à distance, de planer bien au-dessus du sol. Les rayons de lune tournaient autour de moi. L’univers, comme une grande traînée de planètes, était tapissé d’étoiles et je flottais parmi elles. Au-dessous de moi, je distinguais l’écume blanche des brisants sur un rivage, un hélicoptère décrivant des cercles au-dessus de l’eau et les lumières du village à travers la nuit. J’ai remarqué une forme étendue sur la plage de galets : un objet rejeté par les vagues. Mais je n’ai pas réussi à déterminer de quoi il s’agissait : une couverture entortillée et pleine d’eau, peut-être, ou un gros poisson. En m’y arrêtant, j’ai discerné la courbe d’une hanche, un bras rejeté en arrière, des cheveux déployés comme des algues. Une fille, allongée sur le flanc, immobile.

Une silhouette debout, avançant à grand-peine, a émergé de l’obscurité : une ombre solide qui se dirigeait vers la morte, faisant rouler les galets inégaux sous ses pas. L’homme s’est arrêté net en découvrant l’adolescente, puis s’est élancé en courant et s’est laissé tomber à côté d’elle. J’observais toute la scène sans réel intérêt. Je me sentais détachée et tranquille, avec une délicieuse sensation de flottement dans l’estomac, comme la caresse d’ailes de papillon.

Le type a tourné la tête de la fille dont le cou est retombé mollement, si bien que j’ai pu voir son visage et découvrir mes propres traits, brouillés par la nuit, mais incontestablement miens. Une voix lointaine dans ma tête s’étonnait de la bizarrerie qu’il y avait à me trouver là-haut et cependant capable d’observer dans ses moindres détails ma bouche béante, aux lèvres flasques, qui laissait apparaître les dents, et mes cils mouillés et collés par le sel. J’avais un hématome à la joue. Je me trouvais un air paisible. Vide.

L’homme s’est accroupi au-dessus de mon corps. Il a rejeté la nuque en arrière et hurlé quelque chose vers le ciel. Il avait un air ridicule, désespéré. Puis il a posé la main sous mon menton, m’a relevé la tête, et ses doigts ont glissé à l’intérieur de ma bouche, l’ouvrant plus largement. J’avais envie de laisser là ces deux humains, l’un vivant et l’autre morte, mais c’était comme si je m’étais alourdie. Je suis retombée, traversant plusieurs couches de ciel nocturne, à proximité de l’inconnu. J’ai remarqué les boucles épaisses de ses cheveux gras, son pull effiloché au coude. Sous ses épaules voûtées, j’ai vu la poitrine de la noyée frémir, sa cage thoracique se soulever et retomber. Ma cage thoracique. Il me ramenait par son souffle. Ça faisait mal. J’ai ressenti un choc en éprouvant le bizarre alignement d’os et de cartilages sous ma peau, la densité de ma chair. J’ai quitté l’apesanteur, comme réaspirée en moi-même, écrasée sous le poids de mon propre corps.

À mon réveil, je l’ai trouvé au-dessus de moi, sa bouche recouvrant la mienne. Des lèvres rêches, chaudes. Mes poumons brûlaient dans ma poitrine. De sa chaleur en moi. Je me suis débattue pour inspirer de l’air frais, me dressant sur un coude ; puis j’ai craché, soulevée de haut-le-cœur. Il s’est rassis à côté de moi pour me laisser vomir sur les galets. J’avais le goût du sel dans la bouche, tandis qu’un véritable océan débordait de moi. J’avais tellement froid. Ses mains posées sur mes épaules serraient fort mon pull mouillé. Il s’est rapproché et j’ai senti une odeur de vêtements moisis, de peau sale. Il a murmuré à mon oreille :

— Dieu merci, je t’ai trouvée.

Je peinais à comprendre. Je grelottais tant que le claquement de mes dents m’empêchait presque de l’entendre, mais j’ai cru deviner :

— Elle t’a envoyée. Tu es à moi.

PREMIÈRE PARTIE

Perdue

1

Suffolk, juillet 1984

Il y a des garçons sur le quai, qui pêchent des crabes. Je m’arrête en pleine lumière et je me mets à battre des paupières, hésitante. Puis je me dis que c’est bon parce que je n’en connais aucun. Ce ne sont que des gamins de passage pour les vacances d’été. Ils se tiennent accroupis à côté de leurs seaux et agacent les crabes qu’ils ont pêchés grâce à leurs lignes amorcées de couenne de bacon. Des étrangers, blancs comme on peut l’être à la ville, et à l’accent bizarre.

Comme c’est marée basse, je m’assois à un bout du quai et balance mes jambes par-dessus le rebord. Il n’y a que quelques dizaines de centimètres d’eau au-dessous du ponton de bois gluant. On peut voir des touffes de varech s’emmêler sous la surface. Quand bien même je serais assez bête pour tomber à l’eau, je pourrais m’y tenir debout, en pataugeant dans la vase. Il fait déjà chaud. Le ciel est dégagé et une brise souffle suffisamment fort pour faire cliqueter les mâts. Les mouettes tournoient au-dessus de ma tête, guettant un morceau de gras de bacon, ailes déployées face au soleil.

Ted, le gardien du port, passe devant moi, une corde enroulée autour de l’épaule, et m’ébouriffe les cheveux de sa main calleuse.

— Alors, pas de pêche aux crabes, aujourd’hui, Faith ? me lance-t-il d’une voix normale, amicale.

Mais le regard qu’il m’adresse est le même que celui de tous les autres adultes : plein de pitié pour la petite fille dont la sœur s’est noyée. Je me concentre sur un gamin rondouillard qui tire sur sa ligne, une main par-dessus l’autre, avec précaution, en se penchant pour voir s’il a attrapé quelque chose. À l’extrémité du fil, un crabe couvert de bernacles pend, tenant le bacon dans ses pinces. Juste au moment où le garçon est sur le point de s’en saisir, le crustacé retombe avec un grand plouf. Les crabes qui se sont déjà fait attraper savent exactement quand lâcher prise et s’échappent en emportant des lambeaux entre leurs mandibules rusées. Je regarde le visage du gamin, sa bouche s’affaisse et ses joues s’empourprent. Il me lance un regard mauvais.

Je ferme les yeux d’un coup sec et me détourne de lui : ses mots ne m’atteindront pas. Je me mets à fredonner doucement : « Hello Dolly, you’re still glowin’, you’re still crowin’, you’re still goin’ strong… »

Les bateaux sur la rivière filent à vive allure, poussés par les rafales de vent, avec leurs voiles rouges, blanches ou brunes qui claquent. Autrefois, c’étaient papa et Eva, à leur place. On pouvait entendre papa crier depuis le rivage. Ça faisait honte à maman. Papa a toujours été colérique. Sur un voilier, il était encore pire. Eva l’ignorait ou criait elle aussi, debout dans la rivière avec de l’eau jusqu’aux genoux, pendant que papa se débattait avec les cordages : « Bon sang, vociférait-il, tiens-le en équilibre ! » Mais ensuite ils partaient et à leur retour, les joues rouges d’avoir été battues par le vent, tout sourire et fiers d’eux-mêmes, ils racontaient leur périple au-delà de l’île et jusqu’à la mer.

Papa n’est plus le même depuis l’accident. Il ne parvient pas à se rappeler ce qui s’est passé le jour où Eva et lui se sont retrouvés en mer sous la tempête. Le bateau a chaviré et il a perdu connaissance. Il a été repêché, mais les gardes-côtes n’ont jamais retrouvé ma sœur. Le médecin dit que papa a érigé des barrières dans son esprit et je sais que maman lui en veut de ne pas s’en débarrasser alors que tant de questions restent sans réponse. On a retrouvé le gilet de sauvetage d’Eva flottant au milieu des vagues. Maman n’arrête pas de demander pourquoi il a laissé Eva naviguer sans le mettre et lui jure qu’elle devait le porter. Il a vendu les bateaux, il dit qu’il ne remettra jamais un pied sur un ponton. Moi, je m’en fiche. Je n’ai jamais aimé naviguer. Et chavirer, c’était le pire. Mais ces bateaux étaient aussi ceux d’Eva.

Fredonnant encore, je me fais une visière au-dessus des yeux pour observer l’île. Elle se situe au-delà de l’embouchure de la rivière, à environ huit cents mètres du rivage. Il y a longtemps, elle était reliée à la langue de terre qui court de l’autre côté du cours d’eau. Mais les marées et les vagues l’ont érodée. Sans canot, sans ma sœur, je n’ai aucun moyen d’y retourner. Elle est privée, interdite. Quand nous y accostions Eva et moi, nous devions le faire en cachette. L’île se dresse à l’horizon, avec ses casemates que nous avons baptisées « pagodes », pointées vers le ciel comme d’étranges cheminées. Je plisse les yeux dans la lumière éblouissante et repense à la dernière fois que j’y suis allée avec elle.

 

Le dériveur vole au-dessus de la surface, l’écume bat sous la proue. Des étoiles s’élèvent de la rivière scintillante et nous éblouissent. La voile tendue est grosse de vent. Eva, assise à la barre derrière moi, baisse déjà la tête, prête pour l’empannage.

— Eh Crevette, virement de bord ! me crie-t-elle pour que je choque le foc.

Le bateau tourne et ralentit au milieu du clapot. Puis, d’un coup sec, le vent s’engouffre à nouveau dans les voiles. Je borde de toutes mes forces, les doigts serrés sur le bout mouillé, et nous filons sur l’eau en direction de l’île. Avec Eva, je n’ai pas peur. C’est une bonne navigatrice.

Nous maintenons notre cap jusqu’à la plage de gravier. Il y a un crissement sous la coque, les gravillons raclent la peinture. Eva grimace. Papa sera furieux. Nous remontons notre embarcation sur la grève, en la cachant à demi dans les galets, une grosse pierre posée sur l’ancre.

— La première arrivée de l’autre côté ! lance Eva.

La course est inégale. Elle a sept ans de plus que moi et ses jambes sont deux fois plus longues que les miennes. Je la suis, glissant sur la vase, pataugeant dans les petits ruisseaux et dans les flaques. Je suis contente d’être à nouveau à terre, soulagée de sentir le sol sous mes pieds. Au-delà du rivage, les pentes de l’île deviennent rocailleuses et sèches. Les ajoncs, brûlés et rabougris, s’accrochent aux crêtes caillouteuses et battues par le vent. Puis le relief s’efface et il ne reste plus rien que la mer du Nord, avec les mouettes qui tournoient et crient comme si elles touchaient au bout du monde.

Quittant son chemisier et son jean, Eva se jette dans les vagues en culotte et soutien-gorge. Je la regarde, depuis le rivage escarpé, assise sur les galets. Je ne sais pas bien nager. Je peux, s’il le faut, barboter la tête hors de l’eau comme un petit chien, bouche grande ouverte pour inspirer de l’air. Mais les vagues me font peur. Chaque fois que je marche dans l’eau, elles me poussent, m’entraînent vers les rochers, me projettent du sel dans les yeux et me coupent la respiration. J’en ressors couverte de bleus. Je déteste être mouillée autant que j’ai horreur d’avoir froid.

— Arrête de faire ta poule mouillée ! me crie Eva. Il n’y a rien à craindre. Laisse-toi simplement flotter. Fais travailler les vagues à ta place.

Elle n’arrive pas à comprendre que l’on puisse redouter les courants, un poisson invisible qui frôle les jambes ou une vague qui emporte vers le large. Quand j’étais bébé, mes parents ont essayé de me passer un gilet de sauvetage et une corde autour de la taille pour que je puisse flotter librement au bout de cette longe, croyant que j’allais apprendre à nager comme Eva. Mais ça n’a jamais été le cas. Je hurlais, m’époumonais, jusqu’à ce que maman, ou papa, me ramène sur la terre ferme et me sèche le visage en posant sur moi un regard sévère et préoccupé.

Je frissonne en regardant Eva faire des allers-retours et lutter contre les imposantes vagues sombres. Ses bras luisent en se projetant par-dessus sa tête pour la tracter. Elle ne nage qu’un petit moment. Il fait trop froid, même pour elle. Dans l’eau, ses mouvements sont précis et fluides, mais il est impossible de rester digne en marchant pieds nus sur des galets et je ris en la voyant trébucher, boitillant et grimaçant, et faire de grands gestes maladroits comme une poupée de chiffon. Elle se venge en secouant sa chevelure noire au-dessus de moi avant de se mettre à genoux, essoufflée, ses vêtements à la main. Je ressens son énergie, aussi brillante que les gouttes d’eau sur sa peau. Elle paraît plus vivante que les autres gens.

Elle s’allonge sur les avant-bras. Nous sommes seules sur cette longue plage déserte, comme s’il ne restait plus que nous sur une planète faite de galets, de mer et de ciel.

— Quel dépotoir ! grogne-t-elle en balayant du regard les ordures que des gens ont jetées par-dessus bord : bouteilles en plastique, pots de yaourt, bouchons, morceaux de ficelle et chaussures dépareillées parmi des algues et du bois flotté au milieu de la laisse de mer. Sincèrement, je me demande parfois ce qui nous attire ici.

Je suis son regard. Parfois, des choses vraiment dégoûtantes comme des tampons hygiéniques ou des couches-culottes sont ramenées sur la plage, mais je ne vois aujourd’hui rien de tel. Elle sort une cigarette de la poche de sa veste et l’allume avec difficulté, protégeant la flamme de son allumette au creux de ses mains et tournant le dos au vent. L’eau de mer lui a rosi et fripé les doigts. Après une profonde inspiration, elle soupire :

— Peut-être le fait qu’elle soit à nous.

L’île ne nous appartient pas. Elle est la propriété du ministère de la Défense. Nous n’avons pas le droit de nous y trouver. La moitié de sa surface est clôturée et défigurée par des baraquements abandonnés, des routes en ruine, des chevaux de frise et ces pagodes de béton. On raconte qu’elles ont servi de laboratoires de recherche pour des armes atomiques, puis que le projet a été abandonné ; les bâtiments sont demeurés vides et leur accès interdit. Tout cela ne me plaît pas, surtout les pagodes. Elles vous donnent l’impression d’être observé depuis l’intérieur, même si elles sont dépourvues de fenêtres. Leurs façades aveugles guettent. La fumée d’Eva me picote les narines. Je tourne la tête. Elle aurait des problèmes si papa et maman l’apprenaient.

— En fait, cet endroit ne devrait appartenir à personne, continue-t-elle. Pas même à nous. C’est trop sauvage pour être la propriété de qui que ce soit, tu ne crois pas ?

Allongée sur le ventre, je tourne la tête dans sa direction. Elle ne cherche pas à se sécher ni à se rhabiller bien qu’elle ait la chair de poule et les lèvres violettes. Sa culotte porte l’inscription « Monday ». Elle en a une pour chaque jour de la semaine, mais elle les met indifféremment. Son attention semble concentrée sur le lent mouvement de la cigarette à ses lèvres et de la fumée qui s’échappe paresseusement de sa bouche entrouverte. Elle peaufine sa technique.

— Attention au mazout, dit-elle en désignant du menton une nappe collante qui suinte sur les cailloux tandis qu’elle écrase sa cigarette sur un morceau de bois flotté.

Je déplace ma main. Mes verrues sont encore plus laides au soleil. J’ai eu la première à cinq ans ; une excroissance qui m’a poussé sur le genou après une égratignure. Puis d’autres sont apparues, surgissant du jour au lendemain comme des champignons sur mes mains et mes genoux. Je les hais.

Elle se rhabille et nous nous mettons en route pour la pointe la plus éloignée de l’île, où les phoques viennent se prélasser. Un renard mort gît près des ajoncs ; je m’accroupis pour observer la façon dont les morceaux de fourrure arrachés par endroits laissent apparaître sa chair putréfiée. On voit poindre le blanc de ses os, comme la coque d’un bateau naufragé remontant à la surface. Des créatures vivantes grouillent à l’intérieur. Elles lui ont déjà dévoré les yeux. Bientôt, elles l’auront complètement récuré. Je me demande si, dans l’éventualité où je reviendrais dans une semaine ou deux, j’arriverais à la persuader de me laisser rapporter son crâne à la maison.

— Bon Dieu ! s’écrie Eva en détournant la tête, les mains sur le visage. Ce que ça pue !

« Je préfère encore cette odeur de renard crevé, pensé-je, que ta fumée pleine de nicotine. » Eva a changé. Son récent goût pour les garçons, les cigarettes et la fête a gommé d’autres aspects de sa personnalité, la poussant à se conduire comme une idiote. À faire semblant de craindre les araignées et les renards morts.

— Tu sais quoi ? demande-t-elle en avançant au milieu des touffes de salicorne. J’ai rencontré quelqu’un.

Je reste silencieuse. Les mouettes plongent dans la rivière et la marée se retire, échouant les bateaux amarrés.

— Il est… différent, poursuit-elle. Il est vraiment cool. Plus cool que n’importe lequel des garçons d’ici.

Elle s’examine les ongles et me regarde du coin de l’œil. Je me sens flattée qu’elle veuille se confier à moi.

Je me creuse la tête pour trouver la bonne question.

— Où est-ce que tu l’as rencontré ?

Elle sourit.

— Dans une boîte. À Ipswich. Papa et maman me croyaient chez Lucy. Il vient de Londres. Il a même habité aux États-Unis. C’est un musicien. Il est branché gothique.

Elle rougit et hoche la tête, comme pour marquer qu’il s’agit d’une information importante.

— Il s’appelle Marco. Je ne vais pas parler de lui à papa et maman. Ils ne l’aimeront pas, simplement parce qu’il est plus âgé que moi, qu’il est tatoué et qu’il se teint les cheveux en noir. Ses parents ont déménagé à Ipswich mais il déteste cette ville ; il compte retourner à Londres.

Le simple fait de penser à lui semble la mettre en transe. Elle penche la tête en arrière, plissant les yeux sous les rayons du soleil.

— Il me fait un effet… Je ne sais pas comment l’expliquer. C’est comme être soûle sans avoir bu, ajoute-t-elle à voix basse. Ça me donne l’impression qu’il peut arriver n’importe quoi. Absolument n’importe quoi.

Elle me saisit les mains, se met à danser la polka (« Un, deux, trois, et tourne ») sur les cailloux et m’entraîne dans son tourbillon. Nous trébuchons et tournoyons, nos cheveux volant derrière nous. Ses doigts me serrent fort. Le ciel et la plage se fondent dans une spirale de feu d’artifice de bleus et de verts dont nous occupons le cœur en mouvement. Mon estomac se noue à mesure que nous accélérons et j’ai le vertige. Essoufflées, nous nous séparons, tombant à la renverse sur les galets.

— Je crois que je suis amoureuse, dit-elle.

Étendues les bras écartés, pantelantes, nous contemplons les lambeaux de nuages qui passent et le vol des oiseaux qui forme des dessins dans le ciel. Je me demande à quoi nous pouvons bien ressembler Eva et moi, vues de là-haut à travers les yeux d’une mouette, deux points fixes sous l’éclat dur de son regard. Eva se remet sur ses pieds une fois que la plage a cessé de tourner et me tire pour me relever.

Un peu plus tard, nous atteignons la pointe de l’île et j’aperçois des corps gras affalés dans la boue.

— Les phoques, articulé-je en silence en les désignant.

Eva me répond par un clin d’œil et s’arrête. Le vent, qui a séché ses cheveux bouclés, les lui souffle maintenant sur le visage. Elle a un air sérieux.

— Jure sur ta vie que tu ne parleras pas de Marco à papa et maman.

Elle crache dans sa main une giclée de bulles gluantes, et me la tend. En la lui serrant, je sens la moiteur de sa salive.

Nous nous laissons tomber à quatre pattes et rampons discrètement à travers les herbes broussailleuses ; les arêtes des galets nous cisaillent les paumes et les genoux. Comme nous avons le vent de face, nous pouvons nous approcher suffisamment des animaux pour voir leurs museaux bordés de moustaches comme ceux d’énormes chats. Leurs yeux semblent pleins de larmes.

— Des selkies1, murmure Eva.

— Tu crois qu’ils en sont tous, ou juste certains d’entre eux ?

— Ah ça, on ne peut pas savoir, chuchote-t-elle. Ce n’est que la nuit qu’ils retirent leur peau de phoque et prennent forme humaine.

J’avais déjà entendu cette histoire des centaines de fois. Mais je ne m’en lassais jamais.

— Et alors ils deviennent des femmes, poursuit-elle, rêveuse. Elles se glissent hors de leur peau de phoque et dansent toute la nuit sur la plage avec leurs pieds palmés. Si l’une d’entre elles tombe amoureuse d’un mortel, un beau pêcheur par exemple, alors elle abandonne son apparence marine pour vivre en femme, raconte Eva en me souriant. Mais son mari devra cacher sa peau de phoque, sinon la mer la rappellera à elle.

— On devrait venir de nuit, proposé-je, tout excitée à cette idée. À la voile pour les voir.

— Tu as assez de cran pour ça ? me défie-t-elle en relevant le menton. Il faudrait qu’on fasse attention à ne pas se faire repérer par les selkies ou par ceux-là…

Elle hoche la tête en direction des pagodes de béton aveugles.

— Dieu seul sait ce qui rôde dans ces trucs.

Je frissonne sous le soleil. Les yeux d’Eva sont noirs comme de la réglisse, tels que j’imagine ceux d’une selkie. Ses doigts frôlent les miens, elle prend ma main et la serre. Mes verrues ne la dérangent pas. Sa tête touche la mienne et je sens sur ses cheveux la nicotine et l’odeur de la mer.

 

Elle me manque.

Elle me manque même si elle jouait à la grande sœur, me claquait les portes au nez et me disait de la fermer. Un jour, elle m’a enfermée pendant une heure dans un placard sur le palier. Mais sa chambre est vide sans elle, sans ses parfums trop forts, ses caprices et son habitude de danser, sans Police ou Culture Club à plein régime à la radio.

Elle est partie depuis trois mois.

Quelques jours avant l’accident, en entrant dans sa chambre, je l’ai trouvée agenouillée devant sa coiffeuse, les mains jointes, en train de prier. Elle avait les yeux fermés. « N’importe quoi, l’ai-je entendue supplier. Je ferai n’importe quoi si tu m’épargnes les boutons ce week-end. »

Je me suis étranglée de rire, la main devant la bouche. Eva m’a jeté une brosse à la tête. À côté. Elle a toujours été nulle au lancer.

— Je ne pense pas que Dieu se soucie de tes boutons, ai-je dit en ramassant la brosse à cheveux. Tu ne crois pas qu’il a déjà de quoi s’occuper avec les guerres, les morts de froid l’hiver… euh…

— Les verrues ? s’est-elle exclamée, les yeux écarquillés.

— Non, ai-je commencé à expliquer, mais elle m’avait déjà oubliée.

Maman dit qu’un jour je vais me réveiller et que toutes mes verrues auront disparu. En attendant, je garde mes manches baissées. Pensant qu’Eva finirait peut-être par se désintéresser de son miroir et m’adresserait la parole, je suis restée dans l’encadrement de sa porte, les doigts refermés sur le bord élimé de mes manches, dont les franges me caressaient la peau. Mais je n’ai eu droit qu’à un regard impatient.

Je ne sais pas pourquoi Eva ne cesse de contempler son reflet dans la glace. Il ne change pas. Elle a la bouche large et la mâchoire carrée, des pommettes saillantes, obliques comme celles d’une chatte. Sa peau lisse comme de l’ambre brille d’un éclat d’or foncé. La mienne est fine et blanche comme le papier.

Au début, maman s’est refusée à ramasser le tas de vêtements sales qui jonchaient le sol de la chambre d’Eva, même si elle a fini par les laver, les repasser et les ranger dans ses tiroirs. J’y entre et je caresse ses bibelots, ses lapins de porcelaine et sa rose des sables ; parfois, j’essaie son collier de perles. Elles brillent dans mes mains et semblent avoir gardé la chaleur de sa peau. En fourrant mon nez dans ses affaires roulées en boule, j’arrive encore à la sentir. Un jour, j’ai tiré sa chemise de nuit de sous son oreiller et j’ai trouvé un de ses cheveux noirs accrochés au tissu.

Je déteste quand les gens parlent d’elle parce qu’ils prennent une voix spéciale, étouffée, comme s’ils étaient à l’église. Ils murmurent : « Elle était comme ci, elle faisait comme ça. » Mais quand je leur dis qu’elle ne s’est pas noyée, ils secouent la tête, m’adressent un sourire consterné et détournent le regard, gênés.

Elle n’est pas morte. Contrairement à mamie Gale, qui est toute froide dans sa caisse au fond du cimetière. Elle me manque elle aussi. Elle vivait dans une caravane dans notre jardin. Depuis qu’elle n’est plus là, une douleur sourde m’habite. La différence, c’est qu’elle était très vieille et qu’elle n’avait pas peur de mourir. Elle m’a même dit qu’elle avait eu énormément de chance de trouver l’amour à son âge : « Après quarante ans de vie solitaire, tu t’imagines ? Mais rien n’est éternel, ma chérie. Le rideau finit toujours par tomber quand le spectacle est terminé. » Mais Eva est trop jeune pour mourir. Elle n’a que dix-sept ans et elle est perdue en eau profonde, loin de la surface, loin des voix humaines. Quand je pense à elle, une fulgurance me traverse qui fait battre mon cœur trop vite.

La mer est peuplée d’êtres vivants : des créatures ancestrales, au-delà de notre imagination comme de notre connaissance, invisibles aux hommes. En voyant à travers les vagues les boucles noires d’Eva et sa peau dorée sans le moindre bouton, elles doivent en être tombées amoureuses comme une selkie posant les yeux sur un pêcheur. Tout le monde aime ma sœur. Les garçons qui traînaient autour de l’arrêt de bus du village l’interpellaient lorsqu’elle passait, la sifflaient, gravaient son nom dans le bois de l’Abribus à l’aide de leur couteau. Robert Smith la suivait quand elle rentrait de l’école. Il se cachait derrière le chêne centenaire pour l’espionner par la fenêtre. Après son départ, je trouvais un tas de mégots et une boule rose de chewing-gum durci au pied de l’arbre.

« Quel pervers ! » s’était-elle exclamée lorsque je lui avais annoncé qu’il se trouvait là.

Mais elle en avait ri.

« Il ne faut pas que cela te monte à la tête », avait averti mamie Gale lorsque Eva avait reçu cinq cartes pour la Saint-Valentin.

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