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Scenarii

De
183 pages
Ca y est, c’est arrivé, on ne peut jouer indéfiniment avec ça. Après les années industrielles, la pollution et le climat de serre, le globe se désertifie ! Et même le plus verdoyant des pays, la Suisse, est en poussière et cendres. Au 25ème siècle, pourtant, la route des étoiles est ouverte à l’humanité avec la télétransportation et l’hyper-espace. L’homme fuit ou se terre. Parqués dans des citadelles technologiques, les terriens restants essayent de justifier leur vie et leur culture face à la présence des civilisations extraterrestres : Aesthéraziens, Vénusiens, Delphiens et Falkons, entre autres, sans parler des mystérieux maîtres de l’anti-matière. C’est dans ce décor qu’une jeune ethnologue Suisse va vivre de Paris à Montréal en passant par Fribourg et Genève.
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Charlotte Brabetz Lesturgie
Scenarii





Science-fiction













Le Manuscrit
www.manuscrit.com












PRÉ-SCÉNARIO


En la découvrant, il eut tout d’abord un sentiment de
non-conformité. Peur et convoitise mêlées passèrent dans
ses yeux alors que son esprit tentait d'analyser l'apparition.

- Ton erreur fut de ne voir en moi que la projection
physique, dit-elle lentement en guise de préambule.

Instinctivement il recula d'un pas.

La voix, étrangement inductive, avait un timbre
amplifié et semblait émaner de plusieurs sources à la fois.

- Cette chair portant le poids de tant d'existences
n'avait cure de se rallier à la mode d'une infime fraction de
l'éternité, tu aurais dû le comprendre, ajouta-t-elle sans
émotion visible. Ceux qui choisissent un partenaire pour
sa valeur temporelle n'ont que ce que la personnalité peut
donner. La stature psychique, ça c'est une autre pointure...

L'apparition, à laquelle il manquait une balance et un
glaive, n'avait pas les yeux bandés. De son regard coulait
même un miel de tendresse. Pourtant l'homme frissonna,
inexplicablement il sentit un contact froid le long de sa
colonne vertébrale et son larynx qui se comprimait.

- A... Athanéa, réussit-il à articuler.

- At last ! La forme féminine exhala un rire insolite.

Dans le silence revenu sa face irradiait comme une
lampe, ses cheveux longs soulevés par une brise légère, or,
aucun courant n'était perceptible.
7Scenarii

- Tu t'es fourvoyé Orgide, toi un frère de la science !

A l'ouïe du verdict l'homme se reprit.

- C'était un essai un peu raté, en effet, prononça-t-il
en restant dans l'expectative.

- Pas un essai.

- Mais je suis prêt à reconnaître...

- Le feu violent du désir de trouver LA PORTE
constituait l'unique trame de mon existence.

La condition en est, bien sûr, l'absence de toute
compromission, l'absolue transparence !

Ils restèrent silencieux, rivés par le regard.
L'apparition reprit de sa voix à la fois omniprésente et
lointaine : « Mais toi, tu n'eus de cesse de trouver une
compagne plus malléable, afin d'opacifier l'image reflet. Je
pense que tu l'as saisi à présent : tu es en phase finale et
nous avions un vieux compte à solder, tous les deux. Je
portais en moi l'instrument prévu pour le faire. »

- Que dis-tu, bredouilla-t-il, tu avais la... la Somma?

- Mais oui ! C'est un partenaire plus charitable qui a
trouvé la clé. Il a su la distinguer, malgré le remugle des
sentiments et pensées qui voilent l'être véritable.

Lorsque la réaction a été engagée, il nous a suffit de
faire les réajustements nécessaires.

8Charlotte Brabetz Lesturgie

L'homme baissa la tête et se tassa sur lui-même en
écartant les bras de son corps dans un geste fataliste.

- Athanéa, Athanéa, tu es si différente. Comment
aurais-je pu me douter ?

L'apparition rit à nouveau et une fine pointe dure
perça la coulée d'or de son regard.

- Vraiment ? Moi, ta compagne fidèle et aimante
durant tellement de parties communes... Tu as commis
l'erreur classique ! Tu as oublié la prédilection perverse du
Meneur de jeu, le facteur temporel ! L'obligation de
trouver une issue est incrustée en négatif dans toute
pensée, mais elle semble toujours si lointaine, tellement
hypothétique. Alors qu'à chaque instant elle peut échoir.

L'homme s'élança en avant.

- Ne me touche pas, cria-t-elle, nos vibrations sont
trop dissemblables.

Mais elle avait déjà reculé sans qu'il sache comment.
Juste une bouffée parfumée restait en suspension dans
l'air.

Il détailla tristement le corps complètement nu de la
jeune femme. La courbe de ses reins galbant ses hanches
et le torse frêle posé sur une taille à la ligne très pure. Rien
dans son comportement n'ébauchait le geste de se dérober
à son regard. Ce qui émanait de cette chair était bien
incapable de refléter quelque pensée concupiscente. Il la
regardait et voyait un doux vallonnement, une clairière au
soleil, une source vive au milieu des ajoncs, un enfant nu
dans la lumière.
9Scenarii

- Comment s'est déroulée l'introduction du crédit ?

- Hm... c'est assez complexe, le centre ne peut pas
réactiver en bloc toutes les mémoires. Il faut initialiser le
faisceau soi-même et le diriger. Mais c'est également un
processus logique qui part du présent et défait des boucles
énergétiques de plus en plus anciennes.

Le début est lent mais rapide la fin, car les causes
multiples se regroupent sans cesse pour ne former plus
qu'un seul pôle : la distorsion originelle... mais en théorie
tu sais tout cela.

Après un court silence, l'apparition reprit : « Voici
ce que je suis venue te dire : ta clé n'existe plus. Il te faut
trouver quelqu'un qui soit capable de t'en forger une autre.
En souvenir de notre vécu commun, je te conseille
amicalement de ne plus te laisser détourner par des
questions de profit immédiat, par un quelconque bâton de
vieillesse... celui qui gâche tous se crédits n'a pas une
position très enviable, surtout en phase finale. »
Sur ces mots, la voix au timbre cuivré sembla
décroître. Un cercle lumineux se dessina autour de
l'apparition. La sphère ainsi délimitée se remplit d'une
vapeur éblouissante, puis le tout s'effaça.
L'homme se surprit à regarder intensément la section
du couloir devant lui. Derrière lui se trouvait toujours le
chariot avec lequel il était venu. Il lui sembla brusquement
d'un comique irrésistible.

Phase finale, phase finale, répétait son cerveau. Bien
sûr, suis-je bête ! A remboursement intégral le ralentisseur
moléculaire disparaît, le corps reprend sa vibration
normale, sa haute vibration.
10Charlotte Brabetz Lesturgie


Il redevient léger, céleste. La sphère magnétique qui
l'enceint peut à nouveau le mouvoir sur simple induction
volontaire...

J'ai joué et perdu, voilà ce qu'il y a! Celle qui détient
la clé ne viendra plus. L'évidence de la chose l'aspirait
comme un trou noir.

11SCÉNARIO 1




Avril 2403, Paris

Il me semble que c'était au mois d'avril. En évoquant
cette réminiscence, je retrouve un peu de ce frémissement
très particulier que distille la pollution urbaine au sortir de
la saison froide. La mode du moment était à l'économie
d'énergie, ce palimpseste temporel !

Comme dans toutes les communautés humaines, un
sujet ignoré magnifiquement le jour d'avant se retrouvait
subitement sur toutes les bouches et les médias n'en
finissaient pas de noircir papier et écrans. Cette année-là,
donc, on ne parlait que des dômes énergétiques de Paris.
Activation, désactivation, coût annuel, esthétique,
protection, filtrage et, notamment, que les roses du
Luxembourg coûteraient moitié moins cher au
contribuable si l'on désactivait une fraction du dôme
durant trois heures en début d'après-midi, quinze jours en
avril et en mai.

Avril, donc. Une époque à laquelle mes heures de
travail supplémentaire s'allongeaient parfois
interminablement. Il avait un je-ne-sais-quoi d'officier du
corps interstellaire en permission. Jeune, le visage
agréable et un gros sac informe posé près de lui. Bien sûr,
il avait la peau bleue et les yeux scintillants de sa race,
comme tous les aesthéraziens. Je l'ai croisé au bas de
l'immeuble, il cherchait son ambassade.

- Oui, c'est au 28ème, mais pour l'instant les bureaux
13Scenarii
sont fermés. Revenez demain.

Il sourit sans bouger d'un pouce.

- Pourriez-vous m'indiquer un hôtel ou une « Night
& Breakfast », je viens d'arriver.

J'avais les yeux perdus dans le halo émis par ses
prunelles lorsqu'un étrange déphasage se produisit, vrillant
ma conscience. J'eus la vision fugitive d'une trappe
claquant dans mon cerveau. Le monde rationnel de mes
certitudes vacilla : je connais cet homme, intimement !

- Ross?

L'extraterrestre tressaillit, la surprise figea ses traits.

- Je connais ton... votre nom, comment cela se peut-
il, ne venons-nous pas de nous rencontrer ?

Doucement l'homme m'attira dans ses bras. D'autres
souvenirs me revenaient à présent comme des lambeaux
de rêves accompagnés d'un sombre pressentiment me
nouant l'estomac. Soudain, je suffoquai.

- Ross, nous avons déjà vécu cela une fois!
J'éprouvais des picotements au niveau du cuir chevelu,
comme si mes cheveux étaient littéralement en train de se
dresser sur ma tête. Plusieurs fois? Je hurlai brusquement
sans retenue: « Nous vivons cela sans arrêt, la première
rencontre, le premier baiser, le... le... »

Un vieil homme qui marchait sur l'un des sentiers de
l'espace arborisé se retourna pour voir qui criait.
L'extraterrestre transpirait et le scintillement de son regard
14Charlotte Brabetz Lesturgie

prenait des nuances violettes.

- Anne, laisse-moi t'expliquer, ce n'est pas vrai, ce
n'est pas ainsi, pour l'amour des dieux, calme-toi!

Il me rattrapa alors que je fuyais. Pantelants et
hagards nous nous fîmes face, ses yeux en océan de
désespoir, subtil miroir de mon sentiment d'épouvante. Le
voyant si malheureux mon émotion retomba, désarticulée
et vide comme une manche à vent après la tempête. Je
m'entendis dire d'une voix que je ne reconnu pas:
« partons! »

Le jeune homme épaula son sac sans mot dire et se
mit en route.

Un brouillard plus tard, je me retrouvais assise dans
mon living, un mal de tête atroce me labourant le crâne.

- Ross?

J'entendis le soupir feutré de la porte et un doute
affreux me saisit. Je rattrapai de justesse l'extraterrestre
alors qu'il filait à l'anglaise.

- Où vas-tu? demandais-je inutilement en
comprimant mes tempes entre mes paumes.

- Tu le vois, dit-il à regret après un long silence, je
m'en vais.

- Novacrash! hoquetai-je oubliant presque mon mal,
mais c'est vrai, il manque le bouquet final! Disparais une
ultime fois de ma vie, je risquerais de découvrir qui tu es
vraiment et la raison de tes apparitions successives. Je rêve
15Scenarii
ou quoi, c'est une plaisanterie aesthérazienne?

Une expression qu'en tout autre temps j'eus jugée
comique passa sur le visage bleuté. La porte se refermait
en glissant, une onde douloureuse cognait sauvagement
dans ma tête et je refoulais avec peine une nausée
montante. Le scintillement oculaire de l'aesthérazien
clignota, fulgura plusieurs fois et s'éteignit. Sans
avertissement il s'écroula devant moi. Electrisée par la
surprise, je courus en quête d'un élément réfrigérant et
d'une médication de circonstance.

Quelques instants plus tard, alors que Ross revenait
à lui sur la moquette de l'entrée, il entrouvrit les yeux et
une drôle de lueur rouge s'alluma juste au-dessus de son
visage. En une fraction de seconde la luminosité vira au
vert, jaune, puis redevint blanche et scintilla. Son regard
avait suivi un éveil parallèle et il me regardait à présent,
pleinement conscient. Je l'étendit sur le côté pour lui
administrer une dose de stimulant.

Pour vaincre votre morosité météo, essayez la
recette suivante: Premièrement, prenez un extraterrestre
bien bâti, de préférence avec le teint bleu ciel.
Deuxièmement, une flopée de souvenirs qui vous ravagent
le foie et les bulbes capillaires. Troisièmement, un
ravissant appartement avec vue sur la Seine (si vous
possédez des vitres à option infrarouge). Quatrièmement,
quelques cachets d'aspirine et un grain de beauté sur la
fesse droite.

Distillez soigneusement le tout à travers une nuit
blanche, buvez à petits coups sans laisser refroidir.

La nuit est à présent bien avancée, nous sommes
16Charlotte Brabetz Lesturgie

assis en tête à tête et je me perds en conjectures, lorsque
l'outil qui me sert à penser veut bien faire son office.
Sincèrement, qu'aurais-je pu bien imaginer? : jeune
chimiste originaire d'Aesthérazie, prenant une année
sabbatique pour s'aérer un peu... Jeune psychopathe
originaire d'Aesthérazie recherche sensations nouvelles
avec victime exotique? Jeune loup interstellaire recherche
naine rouge pour revisiter ses contes d'enfance? Démon de
l'espace, obsédé des coups de foudre à répétition,
recherche jeune tête blonde à bouclettes? Pouah! Si je ne
me retenais pas, je le prendrais dans les bras pour le
bercer, il a l'air si malheureux.

- Ecoute, Ross, dis-moi simplement pourquoi.

L'extraterrestre changea nerveusement de position, il
eut un début de quelque chose qui s'étrangla dans sa gorge
puis, s'éclaircissant la voix, il fit un geste d'impuissance.

- Normalement, tu n'aurais pas dû te souvenir...

- C'est complètement immoral !

- Je t'aime Anne, je n'ai pas voulu t'entraîner dans un
tour de passe-passe, crois-moi, c'est la vérité.

- Mais recommencer toujours notre première
rencontre... car c'est bien ce qui s'est produit, n'est-ce pas ?

Il me regarda tristement et haussa les épaules.
« Vraiment, tu ne le comprends pas ? »

- Toi gardant de tout un souvenir complet et moi
celui de quelques lavages de cerveau successifs, comment
peux-tu moralement envisager ça, non c'est du viol, voilà
17Scenarii
le mot !

- Ce n'était pas un jeu, on oublie plus facilement
l'aventure d'un jour.

- Mais chaque acte comporte aussi une empreinte
inconsciente, et qui finit par créer un traumatisme, d'autant
plus sournois que l'on ne peut pas remonter jusqu'à son
origine !

- C'est vrai, je me suis servi du don que j'ai, mais pas
pour me jouer de toi, uniquement par désespoir.

J'observai mon interlocuteur sans plus trouver de
signification ni à la présence de cet homme étrange dans
mon appartement, ni aux sons qui sortaient de sa bouche.
Mon cerveau semblait vouloir se déconnecter
définitivement sans me demander mon avis.

- Mais enfin de quoi parles-tu ? Il y a plus d'un quart
de siècle que nous connaissons les ressortissants de ta
planète. Si tous les aesthéraziens pouvaient... comment
dire, supprimer les souvenirs ? Cela se saurait, je suppose.

Ross me regarda d'un drôle d'air puis il baissa les
yeux et articula à voix basse mais intelligible : « pas les
souvenirs, abolir le temps ».

Sur Aesthérazie, il faisait de la recherche.
Officiellement, la maison fabriquait des produits
cosmétiques pour animaux de compagnie. Il s'y rendait
chaque jour avec son laissez-passer de chimiste.
Seulement, une fois la guérite de contrôle passée, au lieu
de se rendre dans l'un des étages indiqués sur le tableau de
commande de l'ascenseur, sa carte magnétique lui
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