Seize

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- Vous savez, si le nom de César ne vous plaît pas, vous pouvez m’appeler Seize, S.E.I.Z.E, épela-t-il en martelant les lettres.

- Pourquoi pas C.E.Z ? demanda Julia en éclatant de rire tellement la conversation tournait en dérision.

Le garçon qui s’était trompé de commande ou de client déposa un Coca sur la table. César lui dit d’apporter encore un jus d’orange et tira le verre de Coca devant lui. Le temps passé en compagnie de Julia était trop précieux pour le perdre dans des explications avec un garçon et entrer dans un éventuel conflit.

- SEIZE, reprit César, c’est le petit nom que mon père m’a donné le jour où il m’a emmené pour voir un match de tennis. Au début du match, alors que le score était de quinze à zéro, j’ai crié « Seize à zéro !?» lorsque je vis la balle passer entre les jambes du perdant. Cela fit sourire nos voisins dans la tribune et cela me valut d’être définitivement numéroté par mon père.

Julia leva son verre et déclara bien haut :

- OK pour « Seize » ?! Cela me plaît beaucoup.


Publié le : lundi 1 janvier 2007
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9999998606
Nombre de pages : non-communiqué
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CHAPITRE I Une musique de jazz, New Orleans, très près. Cela réson-nait doucement dans mes oreilles. Je fus attiré sur la place, juste à côté de la cathédrale toute noircie par la pollution atmosphérique. Il y avait là un petit attroupement, essentiellement formé de jeunes gens, de jeunes couples. Un peu plus loin, trois musiciens jouaient. Tout près deux, deux alcooliques déjà bien avancés dans leur tournée de flacons, flacons déjà vides quils tenaient encore dans leurs mains. Je restai un moment pour écouter. Il faisait bon, le jazz était bien joué et bien rythmé.  Vous avez là, devant vous, les plus grands joueurs de jazz du monde, messieurs-dames ! criait le plus grand, le plus courageux des deux alcooliques. Lautre restait à lécart. Cest vrai, ils ne jouaient pas si mal.  Vous verrez, vous verrez ! continuait lhomme saoul en se répétant. Un jour, cet artiste sera lun des plus grands musiciens de jazz du monde ! Il montrait le trompettiste en tendant son bras, son index courbé à la manière « Chapelle Sixtine ».
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Dès le morceau de « dixieland » terminé, le plus témé-raire des deux clodos annonçait déjà le prochain titre dans un anglais très cow-boy. Il connaissait bien le domaine et leffet y était. La musique reprenait de plus belle. Cet apprenti clochard, cet impresario doccasion con-naissait bien les musiciens : il les suivait de ville en ville dans leur tour damuseurs publics. Il vivait avec eux comme un poisson-pilote et partageait leur manne récoltée au moyen dun vieux béret passé à intervalles réguliers dans le public. Cet homme virtuellement malheureux, presque heureux dêtre malheureux, buvait pour oublier sa paresse, son angoisse, ses échecs, ses chèques sans provision qui le ren-voyaient à son angoisse et sa paresse à prendre des décisions. Jattendais et jécoutais en compagnie dune foule com-posée de garçons et de filles vêtus de bleu de Gênes, veste de cuir et châle tricoté maison, lorsque je remarquai un petit enfant, dà peine trois ans, qui sétait avancé au milieu du cercle formé par les spectateurs. Il dansait, en rythme, là, tout seul. Le public, intéressé et amusé par le spectacle, riait de bon cur. La mère du petit, un peu timide, hésitait à aller le chercher.  Allons, mon gars ! cria lalcoolique en regardant lenfant. Allons, mon gars, danse, tu as raison, la vie est belle ! Il sapprocha du petit et dansa à son tour en limitant, les bras agités en lair. Lui, il ressemblait plutôt à un ours de cirque en fin de carrière.
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Lenfant, pas trop impressionné, mais intéressé, sassit sur les pavés au milieu du cercle formé par la foule. Il regardait le débraillé qui était tout fou de se montrer en spectacle. Un gros chien-loup sapprocha. Le petit se leva pour courir vers lanimal. La mère, de plus en plus inquiète, finit par aller chercher son petit. Lenfant, qui caressait déjà le chien, ne voulait pas le quitter. Il lui tira même une oreille. Inquiet à son tour, le danseur éthylique sapprocha. Il naimait plus les chiens, il en avait même peur. Il lui fallut beaucoup de courage pour aller chercher lenfant.  Ne reste pas avec cet animal, dit-il en prenant le petit garçon dans ses bras. Et il se remit à danser. Quel spectacle étrange que de voir cet homme crasseux et pas très sûr sur ses jambes portant dans ses bras lenfant élégamment habillé de blanc. La mère comprit quil était temps dagir : elle alla chercher son fils blotti contre le clodo qui se voulait sympathique. Le petit se cramponnait et ne voulait pas quitter son nouvel ami qui sentait fort le tigre faisandé. Lalcoolique lembrassa alors dans le cou et le posa dans les bras de sa mère.  Ta mère est belle, ne la quitte pas, moi, je ne suis pas un gars bien intéressant. Il disait cela pour lui-même, à haute voix, pour clamer son problème. Il était tard et lorchestre sarrêta de jouer. Les instru-ments furent minutieusement remis dans leurs étuis. La foule se dispersa, peut-être pour aller boire un dernier pot
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ou aller se coucher en traînant les pieds. La cloche de la cathédrale sonna onze fois, puis le silence devint presque total, un petit air froid se faisait sentir dans latmosphère. De nombreuses lumières éclairaient la place pavée et crasseuse.  Viens César, dit le deuxième alcoolique. On va finir une dernière bouteille et on ira se coucher. Il était très optimiste, car il ny avait ni lit ni bouteille pleine. Cest ainsi que je les vis traverser la place en titubant sous le poids de lalcool de mauvaise qualité. Ils étaient rouges de visage, même violets dans la pénombre, et bientôt complè-tement noirs. Ils allaient où ? Sous un pont ? Certainement sous un pont, sans passion, sans bonheur, sans personne. Comme toutes les nuits ! Ils ne se rendaient presque plus compte de leur situation. Saloperie de vie. Mais pour rien au monde, ils ne pensaient la quitter. Il y avait aussi de bons moments. Très courts, mais très intenses. Cela suffisait pour les faire bouger tous les matins, malgré leur gueule de bois de sapin plein de poisse.
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