Senteurs fatales

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1943. La France est occupée et l'usine de parfums Rochette mise sous séquestre. L’ambitieuse Amélie, femme de pouvoir aussi fascinante que détestable, abandonne l’entreprise et embarque pour les Etats-Unis avec sa fille Aude. Installées dans une villa de Beverley Hills, les relations des deux femmes s’enveniment. L’adolescente découvre le désir et se révolte contre la froideur et l’indifférence d’une mère qui sombre dans l’alcool. Second volet de Senteurs fatales, ce roman retrace l’itinéraire de femmes de caractère dans la société des année cinquante. Derrière la soif de pouvoir d’une mère se profile la quête d’authenticité d’une jeune femme guidée par l’amour.
Publié le : jeudi 16 juin 2011
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EAN13 : 9782748163001
Nombre de pages : 527
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SENTEURS FATALES


Daniel PANNIER
SENTEURS FATALES
Amélie




ROMAN

























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6301-X (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748163018 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6300-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748163001 (livre imprimé)


DANIEL PANNIER







« On ne naît pas femme : on le
devient. »


« C’est par le travail que la
femme a en grande partie franchi
la distance qui la séparait du
mâle ; c’est le travail qui peut
seul lui garantir une liberté
concrète. »

Simone De Beauvoir, Le
deuxième sexe.

9 SENTEURS FATALES

Je te touche et je vois ton corps et
tu respires
Ce ne sont plus les jours du vivre
séparés
C’est toi tu vas tu viens et je suis
ton empire
Pour le meilleur et pour le pire
Et jamais tu ne fus si lointaine
à mon gré

Louis Aragon, Cantique à
Elsa

10 DANIEL PANNIER











PREMIÈRE PARTIE

L’Ascension
11 SENTEURS FATALES
12 DANIEL PANNIER








1

Mai 1924...


Amélie rentra la tête dans les épaules. L’eau tiède ruisselait
sur son visage, aveuglait ses yeux et enveloppait le haut de
son corps d’un chatouillement agréable. Assise, nue, au fond
de la grande baignoire, elle se retenait de respirer et de rire,
tandis que la douche continuait à l’asperger. Même après
bientôt quatre ans de ce confort inégalé, elle éprouvait
toujours une grande émotion ainsi qu’un plaisir
indescriptible au moment de faire sa toilette. De penser qu’il
suffisait de tourner deux robinets pour avoir autant d’eau
tiède qu’elle voulait, l’étonnait encore.
C’est que chez Mamie Adélaïde à Grasse, où la seule salle
de bain existante, celle de sa mère, lui était interdite, elle
n’avait pas été habitué à de telles facilités. Là-bas on se lavait
encore à l’ancienne, dans la grande lessiveuse, et c’était
Marinette la bonne qui était chargée de faire chauffer l’eau et
de la lui verser sur le corps. Ce n’était pas à proprement
parler désagréable, mais ça manquait vraiment trop de
tranquillité. Elle aurait aimé pouvoir se laver seule car, sans
bien savoir pourquoi, elle avait toujours appréhendé la
présence de Marinette. Elle sentait mauvais et se permettait
tout un tas de réflexions du genre : « T’es bien trop maigre, ma
pauvre petiote ! » ou encore : « Si j’étais qu’ta grand-mère, comment
que j’te les f’rai couper ces cheveux ! »
13 SENTEURS FATALES
Depuis qu’elle était à Paris elle faisait sa toilette toute seule,
plus personne ne la critiquait et ce n’était sûrement pas sa mère
qui serait venu la surveiller dans cet exercice intime. Ce n’était
pas dans le style de Justine.

******

Comme ce n’était pas non plus dans ses façons
d’intervenir dans les autres aspects de la vie. Elle estimait
qu’Amélie était une grande fille et qu’à ce titre, elle avait
besoin d’avoir une certaine liberté. Tout au plus se
permettait-elle quelques conseils, de ci de là, qu’elle distillait
posément sans jamais les imposer. D’ailleurs, dès leur arrivée
à Paris, sa mère avait tenu à mettre les choses au point.
« – Nous voilà donc toutes les deux. J’admets que jusqu’à
présent, nous n’avons pas eu les rapports habituels qui
existent entre une mère et sa fille mais, malgré cela, je pense
que nous pouvons arriver à parfaitement nous entendre. A
partir du moment où chacun s’y retrouve. Rassure toi, je ne
serai pas souvent là et tu auras la paix ! Entre mon travail et
les obligations extérieures qui en découlent, il ne me restera
pas beaucoup de temps à te consacrer. Tu vas donc devoir
apprendre à être autonome car je ne serai pas tout le temps
derrière toi pour te dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Je
pense qu’à ton âge, et intelligente comme tu l’es, tu dois
savoir comment pratiquer… et si tu ne sais pas, eh bien tu
apprendras. »
Et elle avait appris !
Se lever, faire sa toilette, choisir ses vêtements,
seule… déjeuner, aller en classe, revenir à la maison,
seule… faire ses devoirs, apprendre ses leçons, seule…
s’enhardir, se balader dans Paris, visiter les musées,
seule… sa mère ne paraissant être là que dans les
moments importants. Ainsi, lorsque son corps s’était
transformé et qu’elle était devenue « une vraie jeune
fille » elle avait été là pour la rassurer et lui expliquer que
14 DANIEL PANNIER

tout cela était très naturel, qu’elle n’avait pas à s’en
alarmer et encore moins en éprouver de la gêne.
Aujourd’hui, elle avait parfaitement intégré son nouveau
style de vie où, même sans qu’elle soit omniprésente, seule sa
mère comptait. D’ailleurs, sans qu’elle en prenne vraiment
conscience, il lui arrivait assez souvent de la copier, ou du
moins de s’en inspirer. Pourtant, cette identification ne
s’était pas dessinée très tôt. Elle était même le fruit d’un long
et très patient cheminement car, de tout temps, l’existence
d’Amélie avait été marquée par une réalité essentielle : son
père d’un côté, sa mère de l’autre, mais jamais son père et sa
mère ensemble !
Ce n’était d’ailleurs pas son arrivée à Paris qui aurait pu
changer l’ordre des choses, car il paraissait impensable de
croire que son père, dans l’état lamentable où la guerre l’avait
rendu, puisse dorénavant jouer un rôle quelconque dans sa
vie. Atteint physiquement et mentalement, il avait d’ailleurs
été jugé plus raisonnable de le laisser sous la bienveillante
surveillance de mamie Adélaïde à Grasse. Ses contacts avec
lui se résumaient donc à deux ou trois visites dans l’année, au
moment des fêtes importantes.
En avait-elle souffert et en souffrait-elle aujourd’hui ? Elle
aurait été bien incapable de le dire car, n’ayant jamais connu
autre chose, il lui avait fallu se construire dans cet
environnement sans trop se poser de questions.
C’est après avoir obtenu son certificat d’études, alors
qu’elle n’avait encore que dix ans et que l’entrée au cours
complémentaire se profilait déjà, qu’il avait été vaguement
question d’aller vivre à Paris. Sans chercher à l’influencer,
Justine lui avait simplement dit :
« – La pension à Nice risque de te paraître dure, mais la
vie loin d’ici également. Paris est une ville magnifique où il
fait bon vivre, mais ce sera très différent du midi.
Personnellement je pense que tu devrais t’y habituer
facilement, mais c’est à toi de faire ton choix. Si tu optes
pour Paris, je t’inscrirai pour la rentrée au cours
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complémentaire de la rue du Bac, à deux pas de
l’appartement, et tu pourras ainsi continuer tes études. »
Quitter Grasse et sa grand-mère pouvait paraître quelque
peu pénible, mais, dans son imagination, l’attrait magique
que représentait Paris semblait devoir l’emporter. Comme
rien ne pressait, on lui avait donc laissé le temps d’y réfléchir,
mais dans le secret de son cœur son choix était déjà fait :
entre vivre pensionnaire à Nice ou à Paris avec sa mère, elle
savait que la seconde solution aurait ses faveurs.
De toutes façon, dans un cas comme dans l’autre, la
perspective était à peu près la même, puisqu’elle ne pourrait
remettre les pieds à Grasse que pour les vacances scolaires.
Elle allait donc devoir quitter Aurélien pour longtemps.

Aurélien Vasseur venait d’avoir quinze ans. C’était un
grand et bel adolescent, aux épaules larges et aux yeux clairs.
Amélie, si elle avait tout juste dix ans, l’aimait pourtant de
toutes ses forces, et elle aurait donné sa vie pour lui.
Il avait commencé à travailler à la chaufferie un mois avant
Pâque et elle l’avait remarqué dès son premier jour d’embauche.
Dans les jours qui avaient suivis, elle s’était arrangée pour
croiser son chemin à plusieurs reprises. Ils ne s’étaient pas
parlés mais les sourires échangés avaient suffi à Amélie.
Progressivement, ils étaient passés du sourire au bonjour puis,
de fil en aiguille, ils avaient commencé à échanger quelques
banalités.
Comme la tradition voulait que le jour de Pâque, même
les non pratiquants fassent une exception en assistant à
l’office, Amélie y avait vu une occasion unique de le voir
plus longtemps.
C’est donc avec une certaine fébrilité qu’elle s’était levée
très tôt ce jour-là. Elle avait coiffé ses longs cheveux avec
application, y avait noué un ruban, puis avait revêtu sa plus
jolie robe blanche. Très agitée pendant toute la messe, elle
avait tout fait pour qu’Aurélien, qui était placé de l’autre côté
de l’allée avec les hommes, la remarque. Prenant le risque de
16 DANIEL PANNIER

s’attirer les réprimandes de sa grand-mère, elle s’était même
retournée plusieurs fois jusqu’à ce qu’elle capte enfin son
attention. Le clin d’œil imperceptible qui avait répondu à son
sourire, avait enchanté la fillette. Un peu plus tard, dans la
bousculade de la sortie de l’office, ils avaient pu échanger
quelques mots et rendez-vous avait été pris pour l’après-
midi.
Sitôt les vêpres finies, prétextant une visite à une amie,
c’est le cœur battant qu’elle avait couru le rejoindre à la sortie
de la ville, sur le chemin pierreux qui montait aux
lavanderaies. Assurés d’une certaine tranquillité, – il y avait
belle lurette que la vieille patache n’empruntait plus cette
voie – ils avaient marché longtemps jusqu’aux premiers
contreforts qui dominaient la ville. Là, ils s’étaient arrêtés pour
souffler un peu et ils avaient contemplé la ville en contrebas.
Ils étaient seuls et, le plus naturellement du monde, il lui avait
pris la main qu’il avait gardée bien serrée dans la sienne.
Au moment de se quitter, après avoir regagné les
faubourgs de la ville main dans la main, il avait posé un long
regard sur elle. Ce regard l’avait tellement troublée qu’elle
s’était rapproché de lui et avait posé sa tête contre sa
poitrine. Ils étaient restés ainsi un grand moment sans
bouger et sans rien dire. Puis, s’étant dégagée, elle lui avait
promptement posé un baiser sur ses lèvres avant de
disparaître.
Le dimanche suivant, et tous les autres après, trompant la
surveillance de sa grand-mère, elle était allée le rejoindre pour de
longues promenades dans la campagne environnante. Elle
l’écoutait parler de son travail et elle essayait de l’intéresser à ce
qu’elle faisait en classe, mais pas une seule fois ils n’avaient
évoqué l’avenir.
Ce n’est qu’au tout dernier moment, le dimanche juste
avant son départ, qu’elle s’était enfin décidée à lui annoncer
qu’ils allaient devoir se quitter.
« – A la rentrée, nous ne nous verrons plus ! Avait-elle
soupiré. Je vais aller vivre chez ma mère à Paris. C’est loin
17 SENTEURS FATALES
Paris ! Je reviendrai peut-être à la fin de chaque trimestre... et
encore, ce n’est pas sûr. J’aurai bien aimé entrer au cours
complémentaire à Nice, mais il aurait fallu que je sois
pensionnaire et ça n’aurait pas changé grand chose.
Le visage d’Aurélien s’était assombri. Il s’était arrêté pour
se tourner vers elle, les sourcils froncés. Cette simple
évidence le dépassait apparemment.
– Tu n’es pas obligée de partir ! Pourquoi tiens-tu tant à
faire ces stupides études ?
Sa question avait peiné Amélie. Patiemment, elle avait
alors tenté de lui expliquer que voulant devenir institutrice
plus tard, il lui fallait travailler dur. Après le cours
complémentaire, il faudrait qu’elle passe le concours d’entrée
à l’École Normale et, si tout allait bien, trois ans après elle
serait institutrice. Elle s’était vite rendu compte que plus elle
parlait, plus le visage d’Aurélien se fermait. Alors, assez
malheureuse, elle s’était tu. Aurélien avait haussé les épaules
et grogné avec humeur :
– C’est bien des idées de filles de bourgeois, ça ! Moi, je
croyais que plus tard on se marierait et que tu t’occuperais de
moi et de mes enfants. Quelle idée j’ai eue de penser à ça...
toi et moi, on n’est pas du même monde... j’aurais mieux fait
de me souvenir que tu es la fille du patron. C’est bien ma
chance. De toutes les filles que je connais, il a fallu que j’aille
m’enticher de la seule qui n’était pas pour moi.
Il l’avait quand même serré contre lui et, pour ne pas
envenimer la situation, elle n’avait plus rien dit. Cela ne
l’avait pas empêché de penser avec regret, qu’à défaut
d’encouragements, elle aurait aimé un peu plus de
compréhension de sa part.
Quelques jours après, elle était arrivée à Paris sans même
avoir pu revoir Aurélien.
Sitôt dans la capitale, le cours de son existence avait
radicalement changé. Dès le lendemain, sa mère l’avait
emmenée dans un magasin de confection et lui avait acheté des
vêtements à la fois pratiques et de bon goût : une robe, deux
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jupes, deux chemisiers, un pull, une veste, un manteau... elle y
avait ajouté deux paires de chaussures. Bien qu’à Grasse elle
n’ait jamais manqué de rien, elle n’avait quand même jamais
possédé autant de vêtements d’un seul coup. De retour à
l’appartement du boulevard St Germain, une fois les cartons
ouverts, la tête lui avait tourné en palpant les tissus épais et
moelleux.
– C’est trop, avait-elle dit. Jamais je ne mettrai tout ça !
– Mais bien sûr que si, avait affirmé sa mère. Tu verras
même au bout de quelque temps que ce n’est pas grand
chose. Avec ça, tu vas pouvoir démarrer l’année scolaire,
ensuite nous verrons à t’en acheter d’autres.
Sans vraiment vouloir l’avouer, elle en avait quand même
été secrètement ravie. Depuis toujours, en effet, elle aimait
les beaux vêtements et ne se sentait bien à l’aise que
lorsqu’elle était bien habillée. Dans ce domaine, elle n’avait
pas eu beaucoup de mal à prendre exemple sur sa mère car,
ainsi qu’elle put s’en rendre compte quelque temps plus tard,
Justine Rochette était l’une des femmes les plus élégantes et
les mieux habillées de Paris.

********

S’enveloppant dans un confortable peignoir de bain de
couleur blanche, Amélie inspecta longuement l’image que
lui renvoyait le miroir qu’elle venait de débarrasser de sa
buée. Elle y vit le visage presque trop sérieux d’une
ravissante adolescente qui allait avoir quatorze ans dans
quelques jours. Sa beauté n’était ni éblouissante, ni
ostentatoire, mais il y avait dans son charme velouté
quelques chose de si délicat, de si touchant, qu’il paraissait
vraiment difficile de ne pas s’y attarder.
Ses yeux immenses, très écartés, étaient d’un bleu-gris très
clair, couronnés par de hauts sourcils arqués. Partant d’une
fine pointe située au milieu du front, une ample chevelure
blonde descendait en s’incurvant avec douceur jusqu’à son
19 SENTEURS FATALES
dos. Son vaste front, son petit menton volontaire et ses
lèvres pulpeuses, harmonisaient un visage en forme de cœur
qui n’était pas sans rappeler celui de sa mère.
Plus le temps passait, plus Amélie lui ressemblait d’ailleurs.
Hormis la couleur de ses cheveux, elle était le portrait craché
de Justine, avec peut-être en plus une certaine fierté dans le
port de tête que les personnes non averties pouvaient
comparer à de la froideur ou du mépris. Pendant toutes les
années de son enfance, sa grand-mère s’était tellement
attachée à lui inculquer la distinction dans le maintien,
qu’aujourd’hui, et alors que grondait en elle un vrai volcan,
elle offrait à tous un aspect raffiné et un abord plutôt froid.
Attrapant une brosse, elle entreprit de coiffer ses longs
cheveux. Dans le geste qu’elle fit, le peignoir s’entrouvrit
laissant apparaître toute la gracilité de son corps
d’adolescente. Suspendant son brossage, elle ouvrit un peu
plus le peignoir, puis finit par le retirer complètement.
Toute nue devant la grande glace de la salle de bains, elle
entreprit alors d’inspecter minutieusement la moindre
parcelle de son corps et, comme elle le faisait tous les matins,
vérifia une nouvelle fois ses mesures : cinquante-cinq
centimètres de tour de taille ! Ouf ! Elle n’avait pas grossi !
Maintenant qu’elle allait avoir quatorze ans, elle était bien
décidée à ne jamais se laisser grossir. Tout au plus admettait-
elle la possibilité d’avoir plus de poitrine avec l’âge. La sienne
était ronde, haute et déjà bien formée, mais elle était loin
d’avoir atteint le volume qu’elle estimait idéal.
Pourtant, sa silhouette élancée, mince et souple comme
une liane, était si délicatement proportionnée qu’on aurait pu
penser à un assemblage méticuleux. Déjà plus grande que sa
mère – elle semblait avoir hérité de son père cette haute
stature – elle en avait cependant les mêmes formes.
Elle avait eu maintes fois l’occasion de le vérifier car,
délaissant toute pudeur, Justine ne se gênait pas pour
apparaître entièrement nue devant sa fille. La première
fois que c’était arrivé, Amélie en avait été très surprise – sa
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grand-mère lui avait tellement répété qu’une jeune fille
bien élevée devait toujours se couvrir au sortir de sa
toilette, même devant ses parents – puis elle s’y était
progressivement habituée. Aujourd’hui, c’était devenu
tellement courant qu’elle n’y prêtait plus guère attention.
De ses mains exquises elle répéta un des gestes que faisait
sa mère et souleva légèrement ses seins en leur donnant plus
de volume.
« Oui, elle pouvait encore s’améliorer si elle voulait
devenir aussi belle qu’elle ! »
Car aux yeux admiratifs d’Amélie, sa mère était
assurément la femme la plus belle qui puisse exister. Il faut
dire, qu’à bientôt quarante sept ans, possédant toujours cette
plastique irréprochable qui avait fait sa gloire quand elle en
avait vingt, Justine aurait pu encore facilement rivaliser avec
les mannequins des magazines comme Minerva ou Fémina.
Maintenant qu’elle était en âge d’apprécier certaines
choses, Amélie mesurait véritablement le succès fou que sa
mère avait auprès des hommes, sans prendre totalement
conscience qu’elle aussi commençait à plaire. Il avait fallu
qu’un soir en revenant du théâtre où elles étaient allées
applaudir Louis Jouvet dans Knock, ce soit sa mère qui lui
en fasse la remarque.
– Eh bien, voilà que ma jolie Tanagra me fait de la
concurrence maintenant ! Je vais devoir me faire une raison,
avait-elle ajouté d’un air amusé et tendre tout en caressant
délicatement le velouté de la joue d’Amélie. Ce soir, j’ai eu la
confirmation éclatante que ma fille était extrêmement jolie. Ne
prends pas cet air étonné, je t’en prie, car tu as très bien vu que
parmi tous ces garçons venus me saluer, certains n’avaient en fait
d’yeux que pour toi.
Malgré ses protestations, Justine avait insisté :
– Tu sais, ma chérie, ce n’est pas grave en soi que les
garçons te regardent. Je dirai même que c’est plutôt naturel.
Bon d’accord, tu es peut-être encore un peu jeune et
j’imagine aisément la tête de ta grand-mère si elle
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m’entendait te parler ainsi, mais sincèrement je m’en fiche.
Nous étouffons tellement sous une carapace d’hypocrisie
que j’estime qu’il est grand temps de bousculer un peu tout
ça !
Ce soir-là, troublée par les propos de sa mère, Amélie
avait eu du mal à trouver le sommeil. Bien qu’elle s’en soit
un peu doutée, elle avait vérifié la signification du mot
« Tanagra » dans un dictionnaire. Que sa mère trouve qu’elle
ressemble à la définition l’avait rassurée tout en lui faisant
plaisir.

Délaissant l’espace clos de la salle de bains, Amélie
regagna sa chambre et commença à s’habiller. Elle n’était pas
pressée car, en ce dimanche d’élections, sa mère était allée
rejoindre Monsieur Bompart dans le midi, afin de suivre
avec lui le dépouillement du scrutin.
– Je t’aurais bien emmenée avec moi, lui avait-elle dit,
mais comme j’ai quelques problèmes en suspens à régler, je
vais profiter d’être à Grasse pour m’en occuper. Ça me
prendra bien deux ou trois jours, alors, comme ton concours
approche, il me semble que ce ne serait pas très raisonnable
de manquer les cours en ce moment, c’est pourquoi il vaut
mieux que tu restes à Paris. Sois tranquille, je rentrerai jeudi
soir, juste à temps pour ton anniversaire. Par contre,
dimanche, profites-en, détends-toi un peu, vois tes amies...
après tout, une petite coupure ne peut te faire de mal.
Amélie avait rassuré sa mère :
– Pars tranquille, les parents de Sonia m’ont invitée à
déjeuner. L’après-midi on ira avec son frère faire du canot au
bois. Tu transmettras mon bon souvenir à monsieur
Auguste.
Amélie l’aimait bien « Monsieur Auguste », comme elle
l’appelait. Lui, il était différent de tous ces oiseaux de basse-
cour qui venaient faire la roue devant sa mère. Il faut dire
qu’il n’était plus tout jeune « Monsieur Auguste » et il lui faisait
plutôt penser à un grand-père qu’à un jeune prétendant.
22 DANIEL PANNIER

D’ailleurs, avec lui, sa mère donnait l’impression de se
comporter différemment. Amélie l’avait même vue se
permettre des petits gestes de tendresse qu’elle ne lui avait
jamais vu faire à d’autres hommes. Sa mère était-elle
amoureuse de lui ? Il lui aurait été difficile de vraiment
répondre à cette interrogation car, malgré l’extraordinaire
liberté qu’elle avait avec elle, Justine ne lui avait jamais fait de
confidence à ce sujet.
Quoi qu’il en soit, elle comprenait mieux maintenant
certains aspects de la vie de ses parents. Il était clair que sa
mère, vivant par force toujours éloignée de son père, les
sollicitations avaient dû être nombreuse. Avec ce qu’elle
pouvait en voir actuellement, elle imaginait facilement qu’elle
avait dû avoir une vie passionnante, faite de travail bien sûr,
mais aussi de beaucoup de sorties, de rencontres et surtout,
d’aventures amoureuses. Dans ce tourbillon, il était clair qu’il
n’aurait pu y avoir de place pour une enfant, et c’est pour
cela qu’on l’avait confiée à sa grand-mère.
Ce qu’elle comprenait moins, c’est pourquoi son père
n’avait jamais essayé de remédier à cette situation. N’aimait-il
pas suffisamment sa femme pour cela ? Ou bien cela
l’arrangeait-il finalement ? Il y avait là un petit mystère pour
Amélie. En tout cas, vu l’état dans lequel la guerre l’avait
rendu, ce n’était plus maintenant qu’il pouvait changer quoi
que ce soit.
Remettant à plus tard ses interrogations, elle se plongea
dans l’inventaire de sa garde-robe afin de trouver la tenue
idéale. N’ayant que l’embarras du choix, – puisque sa mère
n’arrêtait pas de lui offrir sans cesse des nouveautés –, elle
hésita longuement devant toutes ces merveilles plus belles les
unes que les autres et signées des meilleurs couturiers.
Devait-elle mettre une robe ? Ou bien une jupe et un
chemisier ? Ou encore à la place de la jupe, ces merveilleux
knickers qui lui allaient si bien et permettaient de montrer
ses jambes sans qu’on y trouve à redire. Quel dilemme ! De
toute façon, le soleil printanier qui brillait ce jour-là sur la
23 SENTEURS FATALES
capitale incitait à une tenue légère qui la mette à son
avantage. Aujourd’hui, plus que tout autre, elle se voulait
particulièrement en beauté.
Maxime, le frère de Sonia, qui était âgé de dix sept ans et
faisait des études pour devenir ingénieur, serait là. Elle ne le
connaissait pas beaucoup mais les deux fois où elle l’avait
rencontré, elle avait ressenti un très grand trouble et une
certaine attirance pour lui. Il devait plus ou moins en être de
même pour lui, car Sonia lui avait dit :
« – Je ne sais pas ce que tu lui as fait à mon frère, c’est la
troisième fois qu’il me demande si tu viens bien déjeuner
dimanche. »
Finalement, c’est dans une robe au plissé audacieux, toute
en mousseline de soie assez transparente, signée Elsa
Schiaparelli, qu’Amélie prit la direction du Boulevard Raspail
où les Bellevue habitaient. Elle se sentait légère et un grand
bonheur l’habitait.

**************
24 DANIEL PANNIER








2



« – Tirez fort, Mademoiselle Amélie ! Oui, comme ça ! Vous
voyez que ce n’est pas si difficile.
Après avoir ramené les bras vers elle, Amélie les tendit à
nouveau vers l’avant dans un mouvement qui produisit un
claquement sec quand les rames entrèrent au contact de
l’eau. La barque se mit à glisser plus rapidement sur
l’étendue calme de l’eau du lac.
– Oui, finalement il suffit de bien coordonner les
mouvements, répondit-elle.
Depuis bientôt une heure, ils canotaient, Maxime et elle.
Au dernier moment, Sonia avait préféré accompagner ses
parents au cinéma. Amélie, que ce changement arrangeait,
avait craint un instant que le frère de son amie ne change
d’avis et se décide lui aussi pour le cinéma, mais il s’était
tourné vers elle et lui avait demandé :
– Vous avez toujours envie d’aller faire du canot ?
Le cœur battant, elle lui avait répondu :
– Oh oui ! Par ce beau temps je n’ai pas trop envie de
m’enfermer.
Pendant tout le trajet, sans doute un peu intimidés de se
retrouver en tête à tête, ils s’étaient réfugiés dans une
conversation où chacun se sentait plus à l’aise et avaient donc
parlé de leurs études respectives. Elle lui avait ainsi expliqué
que, bien qu’elle soit prête, elle se sentait devenir un peu plus
fébrile à mesure que le jour du concours approchait. Il avait
25 SENTEURS FATALES
essayé de la rassurer en lui disant qu’il avait connu exactement
la même chose, mais le son de sa voix lui avait paru soudain
moins audible. Elle était sur un petit nuage et ne l’écoutait
qu’à moitié. Se pouvait-il, qu’elle soit réellement seule avec un
garçon pour passer l’après-midi avec lui ?
Elle était revenue sur terre au moment d’embarquer.
Galamment, il lui avait tenu la main en lui demandant :
– N’avez-vous pas peur de salir votre jolie robe ?
– Ne vous en faites pas.
Elle aurait eu du mal à lui expliquer qu’elle était vraiment
loin de ce genre de préoccupation. Elle s’inquiétait bien plus,
en effet, de savoir comment il la trouvait. N’estimait-il pas
qu’elle était encore bien jeune pour lui ? Il paraissait si mûr
avec sa moustache naissante, que les trois ans qui les
séparaient lui avaient soudain semblé disproportionnés.
Alors, prête à tout pour qu’il s’intéresse à elle, elle lui avait
demandé de ramer à son tour.
Laissant filer la barque sur son erre, Amélie s’arrêta de
ramer en soufflant.
– Ça ne vous ennuie pas qu’on se repose un peu ?
Demanda-t-elle.
– Non, non... pas du tout ! Voulez-vous que nous
accostions sur l’île que voilà ? J’aperçois un ponton auquel
nous pourrions attacher la barque.
Dans le mouvement qu’il fit pour lui reprendre les rames,
sa main effleura légèrement le bras d’Amélie qui se sentit
comme électrisée par ce contact. Il eut l’air de s’en rendre
compte et, presque en rougissant, il se précipita pour
amarrer la barque à un piquet. Sautant prestement sur les
planches du ponton, il lui tendit la main qu’elle attrapa
fermement. Elle essaya de se raisonner, mais ce nouveau
contact lui procurait un émoi tellement fort qu’elle ne fit rien
d’autre que de laisser sa main dans celle du garçon qui,
maintenant, la dévorait des yeux. Gênée par l’insistance de ce
regard, elle dit la première chose qui lui passa par la tête :
– Après tout, ce n’est peut-être pas une très bonne idée
26 DANIEL PANNIER

de s’arrêter, il se fait tard et il vaut mieux rentrer.
Elle avait prononcé les derniers mots sans aucune
conviction, espérant secrètement qu’il n’en ferait rien.
– Pourtant, il est à peine cinq heures ! Oh ! Je vous en
prie, restons encore un peu Amélie.
Dans sa supplique elle remarqua qu’il avait laissé tomber
l’expression mademoiselle devenue bien trop cérémonieuse et,
sentant une intimité prendre forme, elle se borna à répéter.
– C’est impossible, Maxime !... Impossible !...
Elle répétait ce mot tandis que ses prunelles
s’agrandissaient et qu’une palpitation montait dans sa
poitrine. Tout son champ visuel était barré par le visage de
Maxime. Un appel d’une douceur terrible venait à elle de ce
garçon immobile, au regard profond et soudain silencieux.
Alors, sans plus réfléchir, elle se jeta dans ses bras et poussa
un gémissement de délivrance :
« Oh Maxime ! Je vous aime ! »
Leurs lèvres s’unirent et Amélie ferma les paupières sous
la chaleur profonde du baiser. Tandis qu’elle trouvait sa
langue étonnamment douce, – c’était la première fois qu’un
garçon l’embrassait ainsi – les mains de Maxime lui
caressaient les épaules, les hanches, puis se hasardaient sur
les reins pour s’appliquer finalement, telle une conque
frémissante, sur la masse de ses seins. Elle se sentait
maintenant parcourue par des ondes noires qui roulaient de
son ventre à sa tête en lui faisant voir mille étoiles. Elle se
détacha de lui, affolée, essoufflée et la bouche humide.
« Cette fois, il faut vraiment rentrer Maxime ! »
Il l’embrassa encore du bout des lèvres, juste sur le front,
et chuchota :
« – Quand pouvons-nous nous revoir ?
– Jeudi ! Oui, jeudi après-midi !... si vous êtes libre.
– Je le serai, Amélie ! Je le serai !

*************

27 SENTEURS FATALES
Amélie dévala l’escalier à toute allure, manquant renverser
la concierge qui arrivait en sens inverse, s’excusa, puis se
précipita dans le hall d’entrée et franchit la porte cochère en
trombe. Ce n’est qu’une fois arrivée sur le boulevard St
Germain qu’elle consentit à discipliner son allure. Marchant
cependant d’un pas alerte, il lui fallut à peine dix minutes
pour rejoindre l’hôtel particulier des Bellevue, boulevard
Raspail. Son cœur battait à tout rompre et elle ressentait une
chaleur intérieure qui lui faisait du bien. Dans tout son être
brûlait une flamme qui la poussait à accepter ce qu’elle aurait
encore refusé quelque temps plus tôt. Elle savait, parce
qu’elle l’avait décidé, qu’elle était prête à se donner à lui.
Toute à sa joie de le revoir, et à ses fantasmes amoureux, elle
en avait un peu oublié que ce jour était celui de son
anniversaire. Aujourd’hui, 15 mai 1924, elle avait quatorze
ans et se sentait paradoxalement très femme.
Elle n’avait pas revu Maxime depuis le dimanche
précédent et elle espérait qu’il n’avait pas changé d’avis ou
bien oublié leur rendez-vous. Elle, de son côté, n’avait cessé
d’y penser. N’était-ce pas un peu fou que d’avoir accepté si
vite de le revoir ? Comment sa mère, qui trouvait naturel que
les garçons la regardent, apprécierait-elle ? Après tout, elle
n’était pas obligée de lui en parler ! Bien sûr, dans ce cas, elle
trahirait la confiance qu’elle avait en elle. Oh ! Que c’était
soudain compliqué !
Elle fut tirée de ses pensées par le maître d’hôtel qui
l’introduisit au salon.
« – Bonjour mademoiselle Amélie... je vais voir si
monsieur Maxime est là.
Mais bien sûr qu’il devait être là. Quel âne ce maître
d’hôtel. Il ne se rendait même pas compte qu’elle piaffait
d’impatience. Elle n’eut cependant pas longtemps à
attendre car, une minute plus tard, le jeune homme entrait
dans la pièce. Sans même l’embrasser, il la pria de s’asseoir
sur un sofa, puis se campa devant la cheminée, raide
comme la justice. Déçue de la froideur de cet accueil, elle
28 DANIEL PANNIER

lui trouva un air bizarre et prétentieux qui la mit tout de
suite en alerte.
– Amélie, il faut absolument que nous parlions. Dit-il
d’une voix sourde.
Le ton solennel acheva de lui mettre tous ses sens en éveil
et, tout en se demandant encore pourquoi il ne l’emmenait
pas plutôt dans sa chambre, elle se prépara au pire.
– Je vous écoute. Parvint-elle à articuler.
– Amélie, j’ai beaucoup réfléchi depuis dimanche et je
tiens à vous dire tout de suite que nous ne pouvons plus
nous revoir. Je crois deviner que vous attendiez quelque
chose d’important de notre rencontre et c’est justement ce
quelque chose que nous ne pouvons nous permettre.
– Pourquoi, je ne vous plais plus d’un seul coup ?
Demanda-t-elle d’un ton légèrement ironique qui essayait de
cacher la peine qu’elle éprouvait soudain.
– Là n’est pas le problème, Amélie. Vous êtes
extrêmement jolie... j’ajouterai même que vous
particulièrement désirable, mais je ne peux oublier que vous
n’avez que quatorze ans.
Elle bondit du sofa telle une furie et se dirigea droit sur
lui, les yeux brillants de colère.
– Lorsque nous sommes partis tous les deux dimanche,
vous ne vous êtes guère préoccupé de mon âge, il me
semble. Et ça ne vous a pas empêcher de m’embrasser et de
me caresser, non ?
– C’est vrai Amélie, reconnut-il penaud, et j’ai eu tort de
ne pas avoir suffisamment résisté à mon impulsion. Je suis
désolé de vous avoir laissé penser que nous pourrions aller
plus loin ensemble.
– Vous êtes désolé... vous êtes désolé !... Mais je m’en fous
que vous soyez désolé, je vous aime moi et j’étais prête à... un
brusque regain de bonne éducation la retint de lui dire : « faire
l’amour avec vous ». Ce n’était pas des propos qu’une jeune fille
convenable pouvait se permettre d’avoir et, qui plus est, que
savait-elle de l’amour ?
29 SENTEURS FATALES
– N’attendant pas qu’elle finisse sa phrase, il lui asséna
sentencieux.
– C’est justement parce que je vous ai tout de suite sentie
prête à tout, Amélie, que je ne peux pas le faire. Cette
détermination, à votre âge, n’est pas très courante et pour
tout dire, elle est même inconvenante et... immorale !
– Voilà que vous faites le pudibond maintenant ! C’était
inconvenant et immoral de me caresser les seins et de me
peloter les fesses ?
– Amélie ! Je vous en prie, vous vous égarez. Quel
langage ! Si on vous entendait, qu’irait-on penser ?
– Si vous saviez ce que je m’en fiche de ce qu’on pourrait
penser. Je n’étais pas venue vous voir pour m’entendre faire
la morale. Je vous trouve bien mal placé pour cela.
– Admettons. Mais alors, répondez-moi. Où cela nous
aurait-il mené si nous avions été... euh... jusqu’où vous
pensiez ?
– Je n’en sais fichtrement rien. En venant à vous, je ne
me suis pas posé toutes ces questions... c’était spontané et
sincère.
– Eh bien Amélie, vous auriez dû. Franchement,
aujourd’hui je ne me vois pas déflorant une jeune fille de
quatorze ans.
– Les grands mots maintenant ! Je vous avouerai que
je ne comprends absolument pas votre revirement... oui,
votre revirement ! Car, si dimanche je n’avais pas insisté
pour rentrer, je suis bien persuadée que vous ne vous
seriez pas posé toutes ces questions et que vous n’auriez
pas hésité à me déflorer, comme vous dites. Vous me
prenez sans doute pour une jeune gourde ignorante de
tout, mais il y a des signes qui ne trompent pas, monsieur
le moralisateur. Lorsque j’étais tout contre vous,
enfermée dans vos bras, que vous m’embrassiez et me
caressiez, je me suis bien rendu compte à certains détails
que je vous faisais de l’effet. Oserez-vous me prétendre
le contraire ?
30 DANIEL PANNIER

– Cette fois Amélie vous devenez presque vulgaire. Il y a
des mots et des situations qu’une jeune fille convenable ne
devrait ni prononcer et encore moins évoquer.
– Ah ! Je deviens vulgaire ! Eh bien, moi si je deviens
vulgaire vous... vous restez complètement coincé. Non mais
regardez-vous ! Vous tremblez tellement dans votre pantalon
qu’on dirait un petit garçon qui vient de se faire réprimander
par maman. Je ne suis pas loin de penser que vous êtes le
plus grand trouillard que j’ai jamais rencontré et que les
femmes vous terrorisent. D’ailleurs, de nous deux, je me
demande qui vous avez le plus peur de déflorer finalement.
En définitif, votre attitude ne me fait pas regretter qu’il ne se
soit rien passé entre nous. Sur ce je m’en vais. Nous n’avons
plus rien à nous dire, si ce n’est adieu monsieur le puceau !
Dans ces derniers mots, elle avait essayé de faire passer
toute la hargne et le dépit qu’elle ressentait. Elle aurait voulu
lui faire mal... très mal, avec des mots choisis, mais elle
n’arrivait pas à les exprimer. Elle essaya de sortir le plus
dignement possible en ravalant de toutes ses forces les
larmes qui commençaient à lui piquer le bord des paupières.
Il ne fit pas un geste pour la retenir. De façon un peu
incongrue, elle se rendit compte qu’il ne lui avait même pas
souhaité son anniversaire.
« Ah ! Je m’en souviendrais de mes quatorze ans ! » Se
dit-elle en reprenant mélancolique le chemin du boulevard St
Germain.

**********
31 SENTEURS FATALES







3


24 avril 1925...


– Amélie, tu es prête ma chérie ?
– Oui maman, j’enfile mes souliers et j’arrive.
« Mais qu’avait donc sa mère à être si pressée aujourd’hui ? »
Depuis qu’Amélie était rentrée de ses cours ce soir-là, sa
mère ne tenait plus en place. Pourtant, ce n’était pas la
première fois qu’elles allaient toutes les deux à une soirée,
mais il y avait bien longtemps qu’Amélie n’avait pas vu sa
mère manifester un tel empressement. En règle générale, elle
considérait ce rituel du vendredi soir avec beaucoup plus de
calme et de sérénité, mais là, bizarrement, elle la sentait
fébrile comme une jeune fille se rendant à son premier
rendez-vous.
« Le monde renversé ! » Se dit Amélie.
On aurait pu penser, en effet, que c’était à elle de ressentir
de l’excitation, mais, n’ayant aucun galant à voir, elle était
étrangement calme et sereine. De toute façon, qu’attendre de
cette sacro-sainte sortie du vendredi soir ? Quelques rencontres
masculines qu’on saluerait de loin, mais rien de plus. Depuis
lurette, sa mère n’avait jamais laissé aucun homme s’y immiscer
vraiment.
« Et si ce soir, elle faisait exception à la règle ! Se dit-elle
encore. S’il pouvait enfin y avoir homme là-dessous ? » Pensa-t-elle
cette fois avec délectation.
32 DANIEL PANNIER

Après tout, cela aurait paru logique et aurait expliqué
son excitation, car il était bien naturel que sa mère s’offre
un peu de bon temps. Ce n’était certainement pas le
conseiller Bompart, du fond de sa retraite grassoise, qui
pourrait lui reprocher quoi que ce soit.

Après qu’il eut été battu aux élections, Auguste Bompart
s’était progressivement retiré de la vie publique. On l’avait
vu grenouiller encore quelque temps puis, n’ayant plus
aucune fonction officielle, il avait décidé, un peu avant la
Noël, de se retirer à Grasse. Cette retraite forcée avait plus
ou moins estompé une liaison vieille de douze ans entre
Justine et lui. Bien sûr, elle le revoyait bien de temps à autres
lorsqu’elle avait à faire à l’usine, mais leurs rencontres
n’avaient plus rien à voir avec ce qu’elles avaient été. La
défaite semblait avoir eu un effet lénifiant sur le vieil animal
politique, et leurs rares étreintes n’avaient plus du tout la
même saveur qu’autrefois. Justine avait accueilli cet état de
fait avec une certaine philosophie, voire un certain
soulagement. En vieillissant, Bompart s’était
considérablement aigri et c’était presque devenu une corvée
que de le rencontrer.
Mais ce soir, Justine semblait avoir retrouvé une vitalité et
un entrain qu’elle n’avait plus montrés ces derniers temps.
Pourtant l’invitation à l’inauguration des trois péniches, que
Paul Poiret avait aménagées en vue de l’Exposition
internationale des arts déco, ne présentait pas en soi un
caractère exceptionnel, mais Amélie avait le sentiment que
cette soirée revêtait une importance particulière.
Décidée à ne pas faire attendre sa mère d’avantage, la jeune
fille se mira une dernière fois dans le grand miroir de sa
chambre puis, satisfaite du résultat, tira résolument la langue à
l’image de son double et l’apostropha comme elle l’aurait fait
envers une soeur jumelle.
« Mais oui, t’es belle ! T’es même très belle. Qu’est-ce
qu’il disait ce monsieur Cocteau à ta mère l’autre jour ? Ah
33 SENTEURS FATALES
oui !... « Votre fille madame, est une chrysalide qui ferait damner un
saint. Mais le jour est proche où, le papillon qu’elle sera devenue, fera
alors se damner les hommes ! » C’était bien dit non ?... Mais ne te
fais pas d’illusion ma jolie, celle qui t’attend dans le salon est
encore bien plus belle que toi. Je l’ai encore vue tout à
l’heure quand elle sortait de son bain... quel corps !
Boudiou !... J’en ai des frissons partout. Je comprends que
les hommes soient à ses pieds. Mais patience ma cocotte...
ton heure arrive à grands pas... encore un an ou deux et tu
seras à son niveau. C’est bien ce qu’il voulait dire ce
monsieur Cocteau non ? Bien que d’après ce que j’en ai
entendu, on peut se demander ce qu’il y connaît en matière
de femmes celui-là !... enfin. »
Quelques minutes plus tard, elle rejoignait sa mère au
salon. Elles s’observèrent un instant, comme pour vérifier
que chacune était bien à son avantage, puis éclatèrent de rire
ensemble.
– Poiret va en faire une maladie, dit Justine la première,
toutes les deux en Chanel, son ennemie de toujours...
– C’est-à-dire que j’ai un peu hésité, expliqua Amélie, et
puis je me suis dit que c’était peut-être une manière de me
distinguer de toutes les autres femmes qui ne vont pas
manquer de porter du Poiret. Mais toi, maman, je croyais
que tu étais fâchée avec mademoiselle Chanel ? Demanda-t-
elle.
– On s’est rabiboché récemment... je ne pouvais tout de
même pas continuer à lui en vouloir éternellement. Après
tout, elle a toujours été persuadée que c’était avec les
Parfums Rochette qu’elle traitait.
– Mais tu aurais pu t’habiller quand même avec du Poiret.
– Certainement pas ! Avec le coup qu’il m’a fait avec ses
parfums Rosine, je ne suis pas prête de lui pardonner.
Pendant des mois il m’a fait croire qu’on traiterait ensemble,
puis au dernier moment... Pfuit !... Plus de Poiret. Note, c’est
peut-être aussi bien comme ça... il paraît que ses affaires ne
sont guère florissantes.
34 DANIEL PANNIER

– Mais alors, pourquoi tout ce tralala ? Il en pince pour
« l’Art Déco » ?
– Penses-tu ! Il n’a jamais nourri de grande passion pour
ce mode d’expression... non, je suis sûre qu’il n’a pas voulu
rater l’occasion de briller... peut-être une dernière fois, qui
sait ?... Bon ! On y va ?
– Eh !... Mais ce n’est pas possible, on dirait une
débutante à son premier bal... je ne t’ai encore jamais vu
aussi excitée. Dis-moi, pourrais-tu me dire ce qui te pousse à
assister à cette inauguration ?
– Mais rien de spécial, ma chérie, que vas-tu chercher ? Il
me paraissait difficile de faire autrement, c’est tout. C’est ce
qu’en jargon de métier, on appelle de la promotion. Songe
que j’ai fait des pieds et des mains pour que nous ayons
notre pavillon à l’exposition qui va ouvrir mardi prochain. Je
n’allais tout de même pas laisser le champ libre à Guerlain. Il
lance son « Shalimar », je réplique en lançant « Extrême ».
Tiens, voici un des tous premiers flacons sortis de
fabrication.
– Un nouveau parfum ! Chic ! Dit Amélie en dévissant le
cabochon qu’elle appliqua derrière sa nuque. Hum !... J’aime
bien.
– C’est peut-être un peu dur pour une jeune fille, mais
pour ce soir je suis contente que tu l’inaugures. Bon ! On y
va cette fois ?
– On y va ! Répondit Amélie en constatant que sa mère,
au lieu de lui répondre franchement, avait habilement
détourné la conversation en lui parlant de ce nouveau
parfum.

**************

Le tout-Paris se pressait aux abords du pont Alexandre
III où Poiret inaugurait ses trois péniches. L’homme qui
avait inventé la jupe-culotte, celui qui avait habillé les
femmes de la bonne société pendant des années, s’était juré
35 SENTEURS FATALES
d’être effectivement présent à l’Exposition qui ouvrirait ses
portes dans quelques jours. Comme l’avait suggéré Justine,
malgré ses déboires financiers et son peu de goût pour l’Art
Déco, il n’avait pas voulu rater cette occasion de briller une
dernière fois.
Baptisées Amours, Délices et Orgues, les trois péniches
aménagées pour l’exposition étaient chacune consacrées à un
thème différent. Amours, présentait les robes, les tissus, les
papiers peints des ateliers Martine, la société de confection
du couturier. Délices, dédiée à l’odorat et au goût, était un
restaurant où les plus grands chefs étaient invités à venir
exercer leurs talents. On y trouvait également tous les
parfums de l’autre société, que Paul Poiret avait créée sans
Justine, les parfums Rosine. Quant à Orgues, la dernière
péniche, longue de trente-neuf mètres, elle accueillait
quatorze toiles de Raoul Dufy, représentant les mannequins
de Poiret aux courses ou aux régates.
Une coupe de champagne à la main, Justine se frayait un
chemin parmi la foule des invités. Elle était suivie comme son
ombre par une Amélie toujours étonnée de croiser autant de
gens célèbres au mètre carré. Avec ses cheveux courts
dégageant la nuque, – elle n’avait eu aucun mal à convaincre sa
mère de se les faire couper elle aussi – on aurait dit le double
blond de sa mère, avec juste quelques centimètres en plus.
Dans un peu plus de trois semaines, elle aurait quinze ans mais,
pour ceux qui ignoraient ce détail, elle en paraissait facilement
deux ou trois de plus, et ce n’était pas la robe qu’elle portait ce
soir qui pouvait dissiper cette apparence. Faite de longues
franges de soie noire qui s’arrêtaient aux genoux, elle était d’une
merveilleuse impudicité. En une année, son corps s’était
définitivement transformé et, mis à part quelques intimes, ceux
qui la voyaient pensaient avoir à faire à une jeune femme plutôt
qu’à une adolescente.

Sa tentative de l’année précédente avec le jeune Maxime
Bellevue s’étant soldée par un cuisant échec, elle s’était bien
36 DANIEL PANNIER

gardée de renouveler l’expérience. D’ailleurs, en écoutant ses
camarades de classe parler de leurs petites amourettes sans
conséquence, elle s’était bien rendue compte qu’elle avait
peut-être voulu brûler les étapes un peu vite et qu’elle devait
arrêter d’en vouloir à Maxime. C’est pourquoi, pendant les
dernières grandes vacances, elle avait bien pris garde à ne pas
s’enflammer inutilement et s’était contentée de quelques
petits marivaudages sans importance. Puis la rentrée était
arrivée, la confrontant à un autre genre de préoccupations.
Grâce à une première place au concours d’entrée,
obtenue brillamment, elle avait pu intégrer l’École Normale
de Paris avec un an d’avance. Elle, qui avait craint un instant
de ne pas y être à la hauteur, avait pourtant très vite pris la
mesure de l’ensemble de son travail et depuis, caracolait en
tête de sa classe. Car Amélie, avec cette précocité et cette
maturité qu’elle avait toujours montrées, possédait cette
particularité, qui rendait jaloux toutes ses condisciples,
d’apprendre non seulement très vite mais aussi avec une
facilité déconcertante. Dotée d’une mémoire assez
gigantesque, il lui suffisait de lire un cours une seule fois
pour le retenir et le comprendre.
Alors que d’autres peinaient sur leur travail et ne rendaient
que des copies mal ficelées, tout ce qu’elle abordait se
transformait en une réussite assez insolente. A tel point, que
l’ensemble de ses professeurs ne jurait que par elle, certains
voyant même en elle une future agrégée. Justine, si elle était
fière de la réussite de sa fille, n’était quand même pas sans se
poser de questions quant aux idylles éventuelles qu’elle ne
devait pas manquer d’avoir. Cependant, fidèle à son principe de
ne pas s’immiscer dans ce qu’elle considérait comme son jardin
privé, elle ne lui avait jamais posé de questions à ce sujet.

Tout en déambulant parmi les stands aménagés avec
beaucoup de goût, Justine et Amélie tombèrent subitement
nez à nez avec la famille Bellevue. Salutations,
congratulations, échanges de mots aimables et madame
37 SENTEURS FATALES
Bellevue entraînait Justine dans une de ces conversations où
l’on passe en revue en moins de cinq minutes tous les
personnages importants du gratin. Monsieur Bellevue,
comme s’il n’attendait que cela, en profita pour s’esquiver
vers un stand de dégustation, si bien qu’Amélie, à son grand
désappointement, se retrouva seule avec Maxime. Un silence
particulièrement gênant s’installa entre eux, sans que ni l’un
ni l’autre ne cherche à le rompre. Elle l’observa à la dérobée
et ne put s’empêcher de le trouver toujours aussi bien de sa
personne, mais l’air supérieur qu’il affichait en la toisant, la
dissuada immédiatement de se montrer aimable. Elle avait
beau se dire qu’elle ne devait plus lui en vouloir, c’était plus
fort qu’elle, elle ne le pouvait pas. Sentant l’énervement la
gagner, elle essaya de faire diversion et finit par lui
demander :
« – Sonia n’est pas avec vous ? Cela m’aurait fait plaisir de
pouvoir discuter un peu avec elle. Nous ne nous voyons plus
guère depuis que je suis à l’École Normale.
– Sonia ne prise pas tellement ce genre de mondanité, de
plus elle était invitée à l’anniversaire d’une camarade de
classe.
Amélie passa pudiquement sur le sujet. Si Maxime brillait
dans ses études, il n’en était pas de même pour sa soeur qui
avait été obligée de redoubler sa troisième.
– Voulez-vous une autre coupe de champagne, ou bien
une autre boisson ? Proposa Maxime d’un air détaché.
– Je reprendrai volontiers une autre coupe. Il fait si chaud
et ce champagne est si délicieux.
Elle lui avait répondu cela machinalement, sans réfléchir,
alors qu’elle aurait préféré le voir aux cents diables. Sans le
vouloir vraiment, elle avait même mis une telle suavité dans
sa voix, qu’il en fut troublé pendant un instant. Décidément,
même s’il estimait que sa tenue n’aurait pas du être celle
d’une jeune fille, il la trouvait encore plus belle que l’année
précédente !... Belle, mais totalement amorale et en tout cas
bien trop jeune. D’ailleurs, sa place n’était certainement pas
38 DANIEL PANNIER

au milieu de tous ces adultes. Se ressaisissant, il se précipita
alors vers un des nombreux buffets. Amélie, qui s’était bien
rendu compte de son trouble, décida de s’amuser quelque
peu à ses dépens en lui posant des questions gênantes. Ce
serait sa manière à elle de se venger.
– Alors dites-moi, êtes-vous toujours aussi effarouché par
les jeunes filles ?
Elle lui avait demandé cela en le fixant droit dans les yeux
pour qu’il ne se dérobe pas.
– Je ne pense pas qu’il soit séant d’évoquer ce genre de
chose. Décidément, vous êtes incorrigible et je constate que vos
manières ne se sont pas arrangées et sont toujours aussi
dévergondées. Est-ce madame votre mère qui vous apprend à
vous comporter de la sorte ou bien est-ce dans votre nature ?
– Laissez donc ma mère en dehors de cela, voulez-vous. Je
ne sais pas si je suis aussi dévergondée que vous le prétendez,
mais je constate que vous maniez toujours aussi bien l’art de
l’esquive. N’ayez surtout aucune crainte, ma question n’était
qu’une simple curiosité. Bien que l’année dernière vous ayez
gâché mon anniversaire, j’ai réussi à me faire une raison et à
vous oublier. Ce n’est pas moi qui me conduirai comme
Monique Lerbier, l’héroïne du roman La Garçonne... Je suppose
que vous avez lu ce chef-d’oeuvre de Victor Marguerite ?...
demanda-t-elle fielleusement... moi, je n’ai pas trop aimé ce qui
lui arrive à cette pauvre fille... en être réduite à se livrer à toutes
sortes de débauches, drogues et orgies... enfin ! Le livre est
quand même intéressant dans son ensemble.
– Vous voulez parler de ce tissu d’ordures qui prône un
certain type de femme dépravée et qui entretient la confusion des
sexes. Je le range dans la même catégorie que le Corydon de Gide
ou le Livre Blanc de Cocteau, c’est-à-dire dans les livres à bannir.
J’ai pour ce genre de littérature de bas étage un mépris et une
aversion sans égal. Si c’est là ce que vous lisez, je ne m’étonne
plus de votre moralité.
– Jouer les vertueux et les pères la pudeur est décidément
une seconde nature chez vous. Il me semble que vous vous
39 SENTEURS FATALES
êtes trompé de vocation, ce n’est pas ingénieur que vous
auriez du choisir mais curé ! L’habit ecclésiastique vous
aurait certainement mieux convenu que la redingote. Je vous
vois très bien priant et méditant sur ma vertu envolée. Ah !
Je vois que la simple évocation de ce sujet délicat, réveille en
vous quelques souvenirs. Enfin, laissons tomber ! Vous
faites désormais partie de mon passé.
– Cela vous plaît-il de vous moquer ainsi de moi ?
– Pour me moquer de vous, encore faudrait-il que vous
m’intéressiez. Disons que vous m’amusez c’est tout... surtout
quand je vois l’air choqué et dubitatif que vous prenez lorsque
je vous parle de ma virginité. Je continue à vous choquer n’est-
ce-pas ? Ah ! Vous ne répondez plus ? Tant pis !... Pourtant, je
suis persuadée que vous mourrez d’envie de savoir si je suis
encore ou non vertueuse. Évidemment, coincé comme vous
l’êtes, vous ne l’avouerez jamais, mais je suis certaine que cette
question vous trotte actuellement dans la tête. Eh bien, vous
n’en saurez rien !... Ce sera votre punition.
– Vous avez décidément beaucoup d’imagination. Que vous
soyez ou non encore vierge est bien le cadet de mes soucis. De
toute façon, au cas où vous ne le seriez plus, j’aurai au moins la
satisfaction de me dire que je n’y suis pour rien.
– Eh bien, nous y voilà ! Ajouta-t-elle ironique. Ce grand
jeune homme, si respectueux de la moralité des jeunes filles,
est rassuré. « Si cette dévergondée d’Amélie Rochette s’est faite
dépuceler, c’est par un autre ! L’honneur est sauf ! » Non seulement
vous êtes toujours aussi infatué de vous-même, mais en plus
maintenant vous devenez ennuyeux. C’est pourquoi je pense
que nous n’avons plus rien à nous dire et qu’il est préférable,
non seulement que nous en restions là, mais qu’à l’avenir
nous nous évitions. Tout le monde y sera gagnant.
Maintenant, laissez-moi et allez donc retrouver vos parents
qui vous attendent.
Sans attendre d’autre réponse de sa part, elle lui planta sa
coupe de champagne dans la main et l’abandonna au beau
milieu des autres invités.
40 DANIEL PANNIER








4



« – Tu n’étais pas obligée de revenir si vite, tu sais ma
chérie ! Tu ne préférais pas rester encore un peu avec
maxime Bellevue ? Demanda Justine.
Après avoir réussi à se débarrasser de madame Bellevue,
le retour inopiné de sa fille venait d’empêcher Justine de
poursuivre une conversation des plus intéressantes et des
plus prometteuses avec ce jeune architecte, Le Corbusier,
dont l’étrange pavillon de l’Esprit nouveau, dans lequel il se
proposait d’exposer ses conceptions sur l’urbanisme, était
d’une audace folle.
Elle l’avait rencontré deux jours plus tôt, alors qu’elle
surveillait les derniers préparatifs de l’exposition, et il lui
avait tout de suite beaucoup plu. Ils avaient soupé ensemble
le soir même et elle avait pu constater qu’elle ne lui était pas
indifférente. La brève étreinte qu’ils avaient partagée, alors
qu’il la raccompagnait, l’avait tellement troublée qu’elle lui
avait donné rendez-vous à l’inauguration.
Depuis ce baiser, Justine s’était montrée d’une fébrilité
qui ne lui était guère coutumière. Le retour anticipé d’Amélie
venait d’interrompre une conversation qui prenait un tour de
plus en plus tendre. Que n’avait-elle pu rester encore un
instant avec ce jeune gandin de Maxime Bellevue. Avec
résignation, Justine tendit une oreille attentive à sa fille.
– Certainement pas ! Répondit Amélie un peu trop
brusquement.
41 SENTEURS FATALES
– Oh là ! Quelle véhémence ! S’exclama Justine soudain
très intéressée par la colère rentrée de sa fille. Voilà que ça
devenait passionnant. Ce jeune homme ne te plairait-il pas ?
Pourtant, il me paraît charmant. Charmant et bien comme il
faut.
– Oui si on veut, à condition d’aimer ce genre de garçon
prétentieux. Répondit Amélie avec un certain mépris dans la
voix.
– Oh la, la ! Comme te voici dure d’un seul coup. Excuse-
moi, je n’ai guère l’habitude de me mêler de tes affaires, mais
puis-je te demander quand même ce qu’il t’a fait ?
– Ce serait plutôt ce qu’il n’a pas fait ! Répondit-elle
impulsivement.
Pourquoi avait-elle dit cela ? Décidément, malgré tous ses
efforts pour ne plus y penser, ce Maxime lui trottait encore
dans la tête. Elle regretta immédiatement sa dernière phrase.
Sa mère, qui était loin d’être gourde ou innocente, avait tout
compris au quart de tour. D’ailleurs, l’obligeant à s’arrêter,
elle lui dit :
– Ma chérie, l’endroit ne s’y prête peut-être pas tellement,
mais peu importe... asseyons-nous là, un peu à l’écart... il me
semble que tu as quelque chose sur le cœur qui a du mal à
passer... le mieux dans ce cas-là, serait de t’en libérer. As-tu
envie de m’en parler ?
Amélie ne savait plus que dire. Devait-elle tout raconter à
sa mère ou bien s’enfermer dans le mutisme. Elle savait
pertinemment que, si elle décidait de se taire, sa mère
respecterait son choix, mais elle savait aussi que ce n’était
peut-être pas la meilleure façon de se rapprocher d’elle.
Alors, sans plus se poser de questions, elle décida de se
confier. Ce n’était pas aussi facile que ça, mais elle le fit
sobrement, sans chercher forcément à se donner le meilleur
rôle, mais en insistant bien quand même, sur le fait que
Maxime l’avait en quelque sorte leurré sur ses intentions.
Puis se taisant, elle regarda longuement sa mère qui ne l’avait
pas interrompue un seul instant. Allait-elle être fâchée ?
42 DANIEL PANNIER

– Je suis contente que tu m’ais fait confiance en me
racontant ton petit secret. Sois tranquille, je ne porterai
aucun jugement sur ce que tu envisageais de faire, non... car
j’estime que c’est ta vie et que tu dois savoir ce qui est bien
pour toi. Disons que je me bornerai à penser que ce garçon
n’a peut-être pas si mal réagi que cela. D’ailleurs, en dehors
de la petite blessure d’amour-propre que tu ressens encore,
je suis persuadée qu’au fond de toi, tu penses comme moi.
En un an, tu as beaucoup changé Amélie, je ne parle pas
seulement de la transformation physique mais également
morale, et surtout de la façon dont tu appréhendes les
choses. Tu as mûri, tu es devenue une vraie jeune fille et,
même si nous n’en parlons pas souvent, je suis sûre que tu
penses différemment que l’année dernière. Tout comme il
est fort probable que tu évolueras encore !... Dans quelque
temps, tu seras la première à rire de cette aventure manquée
avec ce garçon. Qui sait d’ailleurs si d’ici là, ton cœur ne
battra pas pour quelqu’un d’autre.
– Mais tu n’es pas fâchée ? Tu ne trouves pas que je suis
un peu jeune pour me préoccuper de tout cela et que je ferai
mieux de penser à mes études par exemple ?
– Pourquoi serais-je fâchée ? D’abord pour tes études,
avec la réussite que tu connais, que veux-tu que je te dise ?
Quant au reste, il faudrait que tu te mettes dans la tête que tu
n’es pas une exception Amélie. La plupart des jeunes filles
connaissent, plus ou moins tôt je te l’accorde, ce genre de
tourments, et puis... Justine s’arrêta un instant. Devait-elle
aller plus loin dans ses propos et dévoiler à sa fille tout ce
qu’elle avait soigneusement cacher jusqu’à présent ?
– Et puis ?... Demanda Amélie, soudain curieuse. Elle
devinait, plus qu’elle n’en était sûre, que sa mère était sur le
point de lui faire des confidences.
Alors Justine n’hésita plus. Une espèce de force invisible
la poussait à révéler à sa fille certains aspects de sa jeunesse.
– Je voulais dire que je ne suis peut-être pas la mieux
placée pour porter un jugement. Il y a un très grand pan de
43 SENTEURS FATALES
mon existence que tu ignores encore parce que je n’en ai
jamais parlé, mais aujourd’hui, il me semble que tu peux
mieux le comprendre. Pour résumer, disons que j’étais juste
à peine plus âgée que toi, j’allais avoir seize ans pour être
précise, lorsque je me suis enfuie de chez ma mère avec un
garçon qui en avait lui quatre de plus que moi. Inutile de te
préciser qu’à ce moment-là, ma vertu n’était plus qu’un
vague souvenir. J’ai vécu avec lui le temps qu’il a fallu pour
m’apercevoir qu’il avait des visées sur moi qui ne
correspondaient pas tout à fait à mes ambitions. Tu vois
donc qu’il m’est difficile aujourd’hui de trouver que tu es
trop jeune pour éprouver des penchants envers les garçons.
– Oui, je comprends. Répondit Amélie, toute étonnée par
cette confidence. Puis, mue par une curiosité bien naturelle,
elle demanda : mais ensuite, qu’es-tu devenue ? Car tu n’as
pas connu papa à cet âge là, il me semble.
– Non, je l’ai rencontré beaucoup plus tard... j’avais vingt-
cinq ans quand j’ai connu ton père... Ce que je suis devenue
pendant toute cette période ?... Eh bien, ce n’est pas aussi
facile que ça à expliquer et pour tout dire, c’est une période
de ma vie que j’ai toujours soigneusement cachée et que j’ai
tenu à oublier. A part ton père, qui n’en a jamais rien ignoré,
tu es la première personne avec qui j’aurai peut-être envie
d’en parler.
– Tu sais maman, si vraiment tu ne préfères pas, je
comprendrai tu sais.
Elle disait cela, mais elle était dévorée de curiosité. Après
ce qu’elle venait déjà de lui dire, il était indéniable que sa
mère avait un secret. Que pouvait-elle donc avoir fait
d’inavouable pour qu’elle n’en parle jamais ? Décidément, ça
devenait passionnant.
– Là n’est pas la question ! Reprit Justine. Disons que
j’aurais sans doute préféré, à la fois d’autres circonstances et
surtout un autre cadre, car j’ai bien peur qu’ici nous soyons
sans cesse dérangées. Alors écoute, voilà ce que je te
propose. En ce qui me concerne, comme j’ai vu
44 DANIEL PANNIER

pratiquement tout ce que je voulais voir, rester là ne
m’apporterait rien de plus... Le Corbusier n’était pas perdu,
loin de là... avec lui, ce n’était que partie remise, car, juste
avant de s’éloigner, il avait réussi à lui souffler qu’il lui
téléphonerait le lendemain matin... alors sauvons-nous et
allons souper quelque part. Tiens ! J’ai une idée ! Si on allait
chez Maxim’s. Hein ! Ça te tente Maxim’s ?
– Maxim’s ? Chic alors ! Répondit Amélie ravie, car elle
en rêvait depuis un moment. Oui, ça me convient tout à fait.
– Tu verras, Maxim’s c’est cosmopolite et très
intéressant... on y trouve vraiment de tout. Des pleins aux as
qui aiment en mettre plein la vue, comme des fauchés
distingués qui trouvent toujours le moyen de se faire
inviter... des nouveaux riches, des femmes du monde en mal
d’aventure, des demi-mondaines, des maris sans leur femme
mais avec leur maîtresse... et j’en oublie certainement encore.
Personnellement, c’est un endroit que j’ai toujours aimé.
Non seulement on y côtoie ce que j’appellerai un
échantillonnage complet de ce qui fait la base de notre
clientèle, mais en plus c’est toujours très vivant et très animé.
Et là, nous aurons largement le temps de parler.
Tout en se dirigeant vers la sortie, Justine regarda sa fille à
la dérobée. Quelle allure, quelle prestance et elle n’a que
quinze ans ! Pensa-t-elle. Cocteau avait bien raison, elle va
faire un malheur ! Il s’est simplement trompé de quelques
mois, car la chrysalide est vraiment en train d’éclore et, dans
moins de temps qu’on ne le pense, le papillon commencera à
butiner. Comme ce n’est certainement pas ce que je vais lui
raconter de ma vie qui la freinera, au contraire, dans quelque
temps il faudra plutôt la retenir.
De loin, Justine aperçut Le Corbusier en grande
discussion avec Poiret et lui fit un petit signe discret de la
main.

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45 SENTEURS FATALES







5


26 juin 1925...


La mort brutale d’Adélaïde Rochette surprit autant Justine
qu’Amélie. A la voir toujours en forme, on en avait oublié
que la vieille dame avait tout de même soixante treize ans.
Depuis six mois elle avait pris l’habitude de moins sortir et,
même si elle continuait de veiller sur son fils avec une
autorité bienveillante, on la sentait tout de même bien moins
active. L’enterrement eut lieu un vendredi après-midi, sous
un soleil de plomb, accompagné par le chant des cigales.
Une grande partie du personnel, ceux qui l’avaient connue
plus jeune et même les autres, avait tenu à rendre hommage
à celle qui à une époque avait beaucoup oeuvré pour les
Parfums Rochette. C’est pour cette occasion que tous
remarquèrent combien Félix, qu’on voyait si peu, était
diminué. En présentant leurs condoléances, les plus anciens
ne purent s’empêcher de laisser paraître leur émotion à la
vue de ce grand corps en lambeaux.
Amélie, que tout ce cérémonial ennuyait, essayait de tenir
vaillamment le coup. Elle remerciait mentalement sa mère
qui lui avait fortement suggéré de mettre un chapeau.
Contrairement à le mode actuelle, plutôt vouée aux chapeaux
cloche à haute calotte cylindrique, elle avait opté pour une
capeline dont les larges bords la protégeaient efficacement
du soleil. Un bref coup d’œil sur sa gauche lui permit de
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constater que sa mère s’en sortait nettement mieux qu’elle.
D’une fraîcheur à toute épreuve, comme insensible à
l’atmosphère étouffante, elle ne paraissait absolument pas
incommodée par la forte chaleur qui écrasait le petit
cimetière. Semblant accorder à chacun une importance
différente, elle répondait aux condoléances avec la plus
extrême distinction, alors qu’Amélie savait pertinemment
qu’elle s’en moquait comme d’une guigne. La remarque
qu’elle avait faite à sa fille le matin même, était édifiante.
Comme Amélie cherchait par tous les moyens à échapper à
la corvée des salutations, Justine s’était montré, peut-être
pour la première fois, directive et lui avait répliqué :
« – Tu sais que je ne portais pas spécialement ta grand-mère dans
mon cœur et que je me passerais volontiers de tout ce cinéma, mais il
ferait beau voir que je ne sois pas au premier rang, aux côtés de ton
père, pour représenter la famille. Je sais d’avance que ce sera long et
pénible, mais tu verras que je ferai en sorte que personne ne s’aperçoive
que je m’ennuie à mourir. C’est pour cela que toi, qui n’as pas les
mêmes motifs d’ennui, tu feras au moins comme moi. Si ce n’est pour
toi, fais-le au moins pour ton père ! »
Tout à coup, sans qu’elle s’en soit rendue compte,
Aurélien fut devant elle. Perdue dans ses pensées, elle
n’avait même pas remarqué qu’il se trouvait dans la file
de tous ceux qui présentaient leurs condoléances. Qu’est-
ce qu’il avait changé ! Dans la splendeur de ses vingt ans,
le garçon lui paraissait encore plus costaud que dans son
souvenir. Une fine moustache barrait son visage d’un
trait plus sombre et des yeux clairs et graves la fixaient
avec admiration.
Cinq ans s’étaient pratiquement écoulés depuis son
départ. Elle était presque encore une enfant quand elle l’avait
quitté et c’était une vraie demoiselle qui était devant lui.
Impressionné, il bredouilla les quelques mots qu’il avait
préparés puis, poussé par ceux qui suivaient, il s’en fut entre
les allées bordées de cyprès.
Un court instant, Amélie essaya de le suivre des yeux,
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mais elle dut se concentrer à nouveau sur les personnes
suivantes. Dans le quart d’heure qui suivit, elle subit la
corvée comme dans un brouillard. Elle n’avait plus qu’une
hâte, que tout ceci se termine. Elle avait subitement envie de
se retrouver loin de ce cimetière, loin de tous ces gens...
Aurélien, avec son visage grave et ses beaux yeux, lui trottait
dans la tête et elle se dit qu’elle devait absolument le revoir.
Heureusement pour elle, comme pour sa mère d’ailleurs,
son père fournit le prétexte idéal pour abréger la cérémonie.
Après un regard de connivence avec sa fille, Justine expliqua
brièvement à l’ordonnateur que son mari, avec sa santé
chancelante, ne pouvait en supporter d’avantage et qu’elles
devaient immédiatement le raccompagner. Elles s’excusèrent
donc auprès de tout le monde et s’éclipsèrent.
Après avoir aidé Félix à s’allonger, Justine retrouva
Amélie dans le grand salon du rez-de-chaussée. La jeune
fille, après s’être débarrassé de son chapeau qui ornait
maintenant un vase ancien, avait largement dégrafé tout le
haut de son corsage pour se faire de l’air. Telle qu’elle
apparaissait, allongée sur le sofa, les seins à moitié à l’air, la
jupe retroussée jusqu’au milieu des cuisses, en train de
s’éventer du mieux qu’elle pouvait avec un journal, elle
ressemblait plus à une bohémienne qu’à une jeune fille de
bonne famille.
– Ouf ! C’est terminé. Dit Justine, faisant semblant de ne
pas remarquer la tenue débraillée d’Amélie. C’est égal, quelle
chaleur !
Elle ôta son chapeau à son tour et s’en éventa d’un geste
gracieux. Amélie ne put s’empêcher de lui dire :
– Franchement je t’admire tu sais. La dignité que tu as
montrée devant tous ces gens bardés dans leur fausse
sollicitude et leur curiosité... Tout cela ajouté à la chaleur...
Oui, quelle leçon tu m’as donnée.
– Mais tu as été parfaite, ma chérie ! Juste un peu
d’impatience sur la fin, mais je te rassure, personne n’en a
rien vu et c’est bien le plus important. Tu constates ainsi,
48 DANIEL PANNIER

qu’en toute circonstance tu te dois de conserver une attitude
digne et réservée, même si ton sang bouillonne et que tu as
envie de tout envoyer paître.
Amélie décoda le message envoyé sans en avoir l’air, et
remis immédiatement de l’ordre dans sa tenue.
– Oui, je sais que tu as raison. C’est étonnant de ta part,
mais j’ai l’impression d’entendre grand-mère. Combien de
fois ne m’a-t-elle pas répété : « qu’une jeune fille de bonne famille,
se devait de montrer l’exemple en toutes circonstances, par une attitude
au-dessus de tout reproche ! »
– Eh oui ! Tout n’était pas mauvais, loin s’en faut, dans
l’éducation de ta grand-mère. Si j’ai pu avoir des points de
différence, ils étaient ailleurs... tu le sais très bien.
Amélie acquiesça silencieusement, peu décidée à en
rajouter. Il était en effet extrêmement rare que sa mère se
permette une quelconque allusion aux confidences qu’elle lui
avait faites deux mois plus tôt. C’était déjà bien pour elle
d’être au courant. Pourtant, ce secret partagé avait
profondément modifié le comportement d’Amélie vis à vis
de sa mère. Elle la regardait maintenant avec un œil tout à
fait différent, admiratif même. Quel parcours avait été le
sien, tout de même ! Quelle force de caractère et quel
courage elle avait dû montrer pour passer de la danseuse
nue, totalement inculte, des Folies Pigalle, à la femme du
monde instruite et distinguée, pour devenir ensuite ce chef
d’entreprise, parfois méprisé, mais plus souvent admiré. Oui,
c’était assez extraordinaire. Pour s’en convaincre, et vraiment
comprendre ce qu’avait pu être son existence à vingt ans, elle
n’avait qu’à se souvenir de cette jeune artiste qu’elle était
allée applaudir le mois précédent avec sa mère pour son
anniversaire. Cette jeune américaine, Joséphine Baker, qui
faisait un triomphe en dansant nue dans la « revue nègre » du
Théâtre des Champs Elysées, loin de bénéficier du moindre
respect, était plutôt jugée comme une fille facile et sans
grande envergure. Sa mère à son époque avait certainement
dû souffrir du même manque de considération et, si elle avait
49 SENTEURS FATALES
eu la chance de rencontrer son père, ce dernier avait eu bien
du courage pour braver tous les interdits.
En repensant à ce spectacle... ah ! Cette musique du
jazz-band avec ce Sydney Bechet !... Amélie se souvint
qu’elle avait demandé à sa mère de l’emmener aux États-
Unis pendant les vacances. La mort de sa grand-mère allait
certainement remettre en question ce voyage. Pour faire
diversion, elle demanda un peu égoïstement :
– Je suppose que nous allons devoir remettre notre
voyage en Amérique ?
– Tu me prends un peu de court, car j’avoue ne pas y
avoir pensé. Mais à la réflexion, je ne vois pas pourquoi nous
devrions nous en priver. Par contre, pour que rien ne
s’oppose à ce voyage, il faut que je prenne quelques
dispositions pour ton père.
– Ah oui, c’est vrai ! Amélie s’en voulu d’avoir oublié ce
point important. Elle essaya de se rattraper. Que comptes-tu
faire ?
– Oh ! Mais j’ai déjà un peu fait ! Oui, dès que j’ai appris
le décès de ta grand-mère, j’ai tout de suite réagi en lançant
une recherche en vue de trouver quelqu’un d’extrêmement
disponible... car il ne faut pas se voiler la face, ton père est
un grand invalide dont on doit s’occuper en permanence et
comme je n’ai guère le temps pour cela... de plus j’ai pensé
qu’étant donné sa préférence pour le midi, il faut que cette
personne accepte d’aller habiter à Grasse.
– C’est peut-être beaucoup demander, non ?...
– Détrompes-toi, j’ai déjà deux personnes qui se sont
portées candidates !... Je dois d’ailleurs les recevoir assez
rapidement, c’est la raison pour laquelle je repars dès
demain.
– Si vite ? Laissa échapper Amélie contrariée à l’idée de
ne pouvoir revoir Aurélien.
– Eh oui, si vite... de toute façon, j’aurais été obligée de
repartir, ne serait-ce que pour mon travail... par contre, je
voulais te demander, si ça ne t’ennuie pas, de rester ici quelques
50 DANIEL PANNIER

jours de plus afin de veiller sur ton père qui ne peut absolument
pas rester seul. Ce ne sera pas long, juste l’affaire de deux ou
trois jours, car aussitôt que j’aurais trouvé cette personne, tu
seras libérée.
– Ne t’inquiète pas, répondit Amélie secrètement ravie
car elle aurait le temps de mettre son projet à exécution, il
n’y a aucun problème ! On dirait que tu me demandes
quelque chose d’impossible. Ce que tu vas demander à une
étrangère, moi sa fille je peux très bien le faire quand même.
– Je le sais bien, ma chérie, mais c’est parfois plus facile
pour quelqu’un qui n’a aucun lien affectif, de s’occuper de
quelqu’un qui demande vraiment beaucoup de soins. Et
comme je sais, même si nous n’en parlons jamais, combien
tu souffres de l’état de ton père, ça m’ennuie de devoir
t’infliger cette épreuve.
– Oui, je comprends... mais ne t’inquiète pas, ça ira. Mais dis
donc, j’y repense, ça ne va quand même pas être facile de trouver
la personne idéale, car en plus des compétences indispensables, il
faut que ce soit vraiment quelqu’un de confiance.
– Absolument ! C’est pour cela que je dois rencontrer les
postulantes dans les plus brefs délais. Si l’une d’elles
convient, je parlerai beaucoup avec elle afin de bien la
connaître et, si elle correspond tout à fait, je l’amènerai
aussitôt ici. Tu comprends, je veux que tout soit parfait. Si ça
ne va pas, je recommencerai. De toute façon, j’y passerai le
temps qu’il faudra... Ton père le mérite largement.
– Oui tu as raison. Ne désespérons pas, l’une des ces
personnes que tu vas rencontrer, réunira peut-être toutes ces
conditions.
– Oui, je l’espère, car il ne peut être question de le laisser
dans les mains de n’importe qui.

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51 SENTEURS FATALES







6



Gladys Rochelière marqua un temps d’arrêt avant de gravir
les trois marches qui menaient à la double porte en verre.
Elle leva la tête et son cœur battit un peu plus fort en lisant
au fronton, l’enseigne des Parfums Rochette. Depuis un
certain jour d’août 1916, elle pensait avoir tout fait pour
oublier le beau lieutenant dont elle était tombé éperdument
amoureuse, mais quand elle avait appris incidemment que
Mme Rochette cherchait une personne de confiance pour se
charger de la garde de son mari, grand invalide de guerre,
son cœur avait de nouveau battu très fort.
Ainsi Félix Rochette était vivant ! Vivant mais invalide !
Dans quel état exact pouvait-il se trouver ? Il fallait qu’il soit
particulièrement amoché pour que sa femme ait besoin de
quelqu’un pour s’en occuper. On lui avait bien précisé que ce
ne serait pas de tout repos : « C’est du vingt quatre heures
sur vingt quatre, ma chère Gladys ! » lui avait précisé le
colonel Martin-Chauffier, médecin-chef de l’hôpital d’Arras,
où elle avait été affectée à la fin de la guerre. La note que le
colonel médecin avait entre les mains précisait également
que les émoluments seraient à la hauteur des sacrifices et du
travail demandé, mais Gladys n’y avait prêté qu’une attention
toute relative. Si elle postulait, ce n’était certainement pas
pour l’argent.
Après quatre années aux avant-postes, dans la boue, la
crasse et le sang, elle avait obtenu d’être affectée à l’hôpital
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