Sentiments et coutumes

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Ces Sentiments & coutumes regroupent les textes de Maurois suivants : "Le mariage", "Parents & enfants", "L'amitié", "Le métier & la cité" et "Le bonheur".

Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246146391
Nombre de pages : 220
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I
LE MARIAGE
LE MARIAGE
UAND on observe, en ce siècle de tempêtes civiles, les actions des hommes, on éprouve un sentiment d'angoisse et d'impuissance. Tout se passe comme si une immense erreur était commise par une foule dont on ferait partie, que l'on voudrait arrêter, guider, et dont on ne pourrait que subir, sans les comprendre, les mouvements. Chômage universel, famines, proscriptions, meurtres publics, les générations qui précédèrent la nôtre avaient pu se croire délivrées de ces formes antiques du malheur. Pendant tout un demi-siècle, les peuples occidentaux en avaient évité les pires aspects. Pourquoi notre temps voit-il le désordre et la violence reprendre le tenain perdu? L'une des causes du drame est, me semble-t-il, la destruction, par les États modernes, des cellules élémentaires qui composaient leurs tissus.Q
Quelles furent, après la période de communauté primitive, les cellules-mères de toute société civilisée? Dans le système économique, les petites fermes qui nourrissent et abritent la famille de celui qui les exploite. Sans ce fermier qui élève lui-même ses porcs, ses vaches et ses poulets, récolte son blé, son mais, son avoine, un pays ne peut vivre. L'Amérique vient d'en donner l'exemple tragique. Elle avait les plus belles usines, les machines les plus modernes. Le résultat? Treize millions de chômeurs. Pourquoi? Parce que ce mécanisme trop complexe était devenu presque inintelligible. Aucun esprit humain n'en pouvait plus suivre les mouvements.
Non que l'Amérique n'eût, elle aussi, des fermiers, mais ses fermes géantes échappaient à leurs maîtres. Ces montagnes de blé, de coton, destinées à de lointains acheteurs, comment l'homme du Middle-West aurait-il pu deviner que soudain elles étaient devenues trop hautes? Dans la petite ferme, une expérience millénaire et les besoins immédiats règlent ces choses. Chaque groupe, travaillant pour lui-même, tient compte exact de ses besoins. Si l'année est bonne, si l'on peut vendre au dehors de produits, tant mieux, on achètera une robe, un pardessus, une bicyclette. Si l'année est mauvaise, on réduira les achats faits à l'extérieur, mais au moins l'on mangera, l'on vivra. Toutes ces sociétés élémentaires, dont un instinct simple gouverne l'existence, forment, réunies, un lourd volant qui assure la régularité de marche d'un pays. Et ce qui est vrai du corps économique ne l'est pas moins du corps social.
Souvent des réformateurs ont voulu construire des sociétés où les affections de la famille eussent été remplacées par d'autres sentiments : fanatisme national ou révolutionnaire, camaraderies de caserne ou d'usine, Sparte ou Spartacus. Chaque fois, après un temps plus ou moins long, la famille s'est reformée. De Platon à Gide, les écrivains ont pu la maudire, jamais la détruire. Durant de courtes périodes les attaques des doctrinaires l'affaiblissent. Puis surgit la crise morale, non moins inévitable que la crise économique, et l'homme revient demander l'affection aux liens naturels comme sa nourriture à la terre.

Quiconque veut gouverner les hommes doit avoir sans cesse présente à l'esprit cette grande idée des instincts élémentaires, régulateurs efficaces des sociétés. C'est sur la faim, sur le désir, sur l'amour maternel, que doivent reposer pour être stables les mondes les plus neufs. Point de liaison plus difficilement assurée que celle de l'esprit et de l'action. L'action sans l'esprit n'est pas humaine.L'esprit que n'alourdit pas le poids du réel bondit trop aisément par-dessus les obstacles. Il fonde, au delà de toutes les frontières, des empires splendides et vains. Il dissout les monnaies; il distribue les richesses; il réforme les mœurs; il libère l'amour. Mais la réalité se meut plus lentement. L'homme d'État, le moraliste, ne peuvent pas plus refaire un pays de toutes pièces que le chirurgien ne peut refaire des tissus. L'un et l'autre ont pour fonction d'assainir, de créer des conditions favorables à la guérison; l'un et l'autre doivent tenir compte des lois naturelles et laisser la vie, patiente, sûre, toute-puissante, reconstituer mystérieusement les cellules mortes.
Nous nous proposons d'étudier ici quelques-unes des institutions qui, tant bien que mal, ont depuis quelques milliers d'années préservé l'humanité de la folie et de l'anarchie. Nous commencerons par le couple.
***
« Ce qu'il y a de terrible, dit Byron, c'est qu'on ne peut vivre ni avec les femmes, ni sans elles », et par cette phrase il pose fort bien le problème du couple. Puisque l'homme ne peut vivre sans les femmes, quelle est l'institution qui lui permettra le mieux de vivre avec elles? Est-ce le mariage monogame? Depuis trois mille ans qu'il y a des hommes et qui écrivent, ils ne se lassent point de donner des arguments pour et contre le mariage. Rabelais les a groupés dans le chapitre où Panurge consulte, sur ce point, Pantagruel :
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