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Seul au monde quand on s’appelle Alexis Tatou
Yannick Billaut
© Éditions Hélène Jacob, 2015. CollectionAventures. Tous droits réservés. ISBN :978-2-37011-336-8
Merci infiniment au talentueux Clément Brunneval pour sa photo de couverture. Merci énormément à Martine Crépieux pour la traduction russe et à George Popescu pour celle en roumain. Et un merci particulier à AlТnО pour son aТНО sТ prцМТОusО…
À Hippolyte et Séraphin
1Mercredi soir chez Hortense
Alexis se dit qu’en plaçant« cobza »en vertical, il pourrait doubler son « Z» et tripler son « C ». Il effectua son calcul de tête. Avec les trois points du « B », ça lui faisait 34. Il compta une seconde fois, pour être sûr. Bon. C’est pour aujourd’hui ou pour demain, Alexis? 34. C’Оst bТОn хa.Avec fierté, il plaça les lettres de son mot sur le plateau. Non. « Colza »c’est avec un «L ». Mais c’est pas «colza», mamie. C’est «cobza ». « Cobza »?!? C’est pas français ça, «cobza ». Si,mamie. C’est français.« Colza » oui. Mais « cobza », çan’existe pas.Je t’assure que ça existe.Mais c’est quoi ça, «cobza » ? Un instrument de musique. Bulgare, je crois. Ou roumain.
Donc, ça fait 34 avec « Z » compte double et « C » triple. Essaie quoi ? Non, je dis « etCtriple » ! Ahbon, si tu veux. La grosse horloge de la cuisine avait sonné 22 heures. Alexis se leva. Je vais y aller, mamie. Oui d’accord. Tu veux manger quoi dimanche? Comme tu veux. Tu peux faire ta blanquette. Ahoui, c’est bien, la blanquette. Ça fait unmoment…J’amèneraidu jambon de pays pour l’apéro.Ou un risotto, oui. C’est bon aussi un risotto. Non, mamie. Pour l’apéro! Je prendrai du jambon de pays ! Ah…bon, si tu veux. Il l’embrassa avec affection et veilla à ce qu’elle tire correctement le verrou de la porte après son départ.
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La soirée du mercredi s’achevait ainsi. Comme toutes les soirées du mercredi. Le dîner et le Scrabble chez mamie Hortense. Alexis Tatou n’avait plus que sa mamie Hortense. Alors le mercredi soir et le dimanche midi, toutes les semaines, il passait la voir et partageait le repas avec elle. Toutes les semaines. Depuis… longtemps.Alexis Tatou aimait bien les milieux de semaine. Peut-être parce que la seconde moitié lui faisait du bien. Le jeudi soir, à la maison, il s’organisait ce qu’il avait appelé sa soirée « lecture au bois ». Été comme hiver, après le souper, il se calait dans le fauteuil près de la cheminée et lisait d’une traite un livre qu’il s’était scrupuleusement choisi. C’était ainsi, tous les jeudis. Le vendredi soir, il le passait en compagnie de Cyril et François, deux collègues de travail, pour leur traditionnelle partie de fléchettes au Django, petit café-brasserie du centre-ville de Montignan. Car Alexis Tatou habitait Montignan. Il travaillait chez Popy, entreprise de fabrication de pop-corn. Il était responsable du calibrage. Autrement dit, il passait toutes ses journées à vérifier le calibre réglementaire des grains de maïs. Le petit grain de maïs, le trop gros, le cabossé, le brunâtre, le fêlé, il le retirait systématiquement de la chaîne de fabrication. Il le faisait avec conscience et beaucoup d’application. Il faisait cela depuis… longtemps. Le dimanche midi, il déjeunait donc chez mamie Hortense. Hortense, 86 ans, avait gardé toute sa pétillance, toute sa malice, toute son énergie et toute sa tête. Avec le temps, elle était un peu plus dure de la feuille, mais elle compensait ce petit souci par un entrain légendaire. Et elle aimait, par-dessus tout, les visites de son petit-fils Alexis. Ledit Alexis qui, à l’approche de la quarantaine, s’était remis au sport depuis deux ans. Il avait choisi la natation parce que « la nage, disait-il, c’est un sport complet». Ainsi, tous les lundis à 18 h 30, il se rendait à la piscine pour son heure de natation habituelle. Tous les lundis. Chaque semaine. Alexis Tatou avait réglé sa vie comme ça. Du lundi au dimanche. Un vrai métronome. Il ne se disait ni heureux ni malheureux. À vrai dire, il ne se posait jamais la question. Cyril et François avaient bien tenté del’ouvrir à d’autres choses. Internet et lechat, les soirées dansantes, les rencontres féminines, les matchs de foot au stade. Rien n’y faisait. Il se contentait de son programme hebdomadaire et il se disait que l’amour arriverait bien un jour s’il devaitarriver. En attendant, ses journées défilaient, semblables les unes aux autres. Il les enfilait comme on enfile les perles à un collier. Et Cyril et François espéraient qu’un jour Alexis s’arrêterait et finirait par constater la longueur inhabituelle de son collier…
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2Lecture au bois
Alexis avait terminé ses œufs au plat. Il avaitcommencé son repas par un velouté de potiron et châtaignes. Il se réservait la mousse au chocolat pour tout à l’heure. En attendant, en ce jeudi soir juste après les infos, comme à son habitude, il s’installa dans son vieux fauteuil club près de la cheminée. Ce soir-là, il s’était choisi un livre de Véronique Olmi,Cet été-là. Il avait parcouru la quatrième de couverture et l’idée de se plonger dans une ambiance d’étéces couples parmi visiblement bousculés dans leur existence le temps d’un week-end de juillet l’avait séduit.Il avait enfilé sa robe de chambre,s’était installé confortablement et avaitentamé le premier chapitre. Le téléphone sonna. Un coup. Puis deux. Alexis hésita. Qui pouvait bien appeler à cette heure, hormis le bureau pour un nouveau problème de machine ? Cette idée le chagrina. Il s’était préparé à sa soirée lecture et voilà qu’illui faudrait à nouveau sauter dans son pantalon pour reprogrammer cette satanée machine de triage. Trois fois en un mois. Trois fois le jeudi. Comme si le logiciel de cette chaîne de fabrications’était juré delui pourrir ses soirées lecture au bois. Voilà,c’étaitça : « Un logiciel de pourriture de soirée lecture ». Mais comme le boulot,c’est le boulot, Alexis décrocha.Allô ? Allô, Monsieur Tatou ? Oui, c’est moi.Bonsoir, Monsieur Tatou. Je me présente : Justin, conseiller des cuisines Lapendrie. Dans le cadre de notre démarche promotionnelle, je voulais vous faire profiter d’une offre exceptionnelle valable sur nos modèles « Honfleur » et « Chamonix », issus de la gamme classée « Prestige » de notre catalogue. Cette offre est réservée aux cent premiers clients et vous avez eu le privilège d’être tiré au sort.À ce titre, vous bénéficiez d’une remise de 50% à valoir sur ces deux produits, offre valable un mois « satisfait ou remboursé » avec, en prime, la pose gratuite réalisée par un artisan agréé de votre choix. Avouez, Monsieur Tatou, que cette offre est vraiment intéressante, vous ne pensez pas ? BenVous possédez une cuisine, Monsieur Tatou ? Ben oui quand même…
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De quand date-t-elle ? Ouh…je ne sais pas. Je ne me suis jamais posé la question. Si vous ne le savez pas, on peut doncconsidérer qu’elle a sans doute plus de dix ans. Quinze peut-être ? Davantage ? Peut-être,oui…Alors, Monsieur Tatou, laissez-moi vous annoncer un avantage supplémentaire à cette offre qui ne vous laissera pas indifférent, j’en suis sûr. Les cuisines Lapendrie ne vousaccordent pas une garantie de dix ans comme habituellement, mais une garantie exceptionnelle de quinze ans ! Rendez-vous compte,Monsieur Tatou, l’assurance et la tranquillité dont vous allez bénéficier en choisissant…Alexis avait du mal à se concentrer. Les propos du vendeur sonnaient comme une ritournelle, alternant les graves et les aigus, sur un rythme plutôt rapide et légèrement saccadé. Qui plus est, le vendeur avait un accent et Alexis Tatou ne comprenait pas toujours le discours de ce monsieur. Certainsmots lui échappaient. Comment s’était?-il présenté, ce vendeur Valentin ? Non, pas Valentin. Justin. Voilà, Justin. Justin avec un accent plutôt africain. Mais où se trouvaient donc les cuisines Lapendrie ? Au Sénégal? En Côte d’Ivoire? On imaginait malles délais de livraison…… preuve ainsi, Monsieur Tatou, de l’engagement et de la qualité des établissements Lapendrie. Alors, Monsieur Tatou, conquis ? Ehbien, je n’avais pas vraiment prévu…Je comprends, Monsieur Tatou. Vous désirez sans doute un petit délai de réflexion ? Cela est bien normal. Mais attention, Monsieur Tatou! Cette offre n’est valable que jusqu’au 28. Il vous reste donc cinq jours, pas un de plus. Quand puis-je vous rappeler, Monsieur Tatou ? Eh bien, disons…Demain ? Cela vous irait demain ? Quelle heure vous arrangerait ? Oh ben, à peu près à cette heure…heures. Réfléchissez bien Entendu, Monsieur Tatou, à 19 ! Je vous rappelle comme convenu demain à 19 heures. 19 heures ?! Ah ben non, pas 19 heures. Plutôt comme maintenant. Plutôt 20 h 30 alors ? Pas de problème, si cela vous convient davantage. Alors, laissez-moi vous souhaiter une très bonne soirée, une excellente réflexion et à demain, Monsieur Tatou. Oui, bonsoir.
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Clic. Quel con !se dit Alexis.Quel con, ce type qui vous met le couteau sous la gorge ! Et quel con je suispour nО pas aЯoТr rцussТ р Х’ОnЯoвОrbalader !J’aТ pas bОsoТn НО МuТsТnО.On peut avoir du vieux, mais du bon matériel après tout.20 h 30, lui avait-il dit. À cette heure-là, il serait au Django en pleine partie de fléchettes. Pas folle, la guêpe ! Alexis Tatou finit par se caler dans son fauteuil et commença le premier chapitre de son livre. Il n’avait plus envie de sa mousse au chocolat.
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3Au Django
Ce que j’en dis, moi, c’est que quelque part, on offre du rêve. Du rêve aux enfants. Et même aux adultes qui se replongent dans leurs rêves d’enfant. Le pop-corn, c’est pas rien! C’est LEcompagnon des bons moments, des instants où tu décroches, où tu te mets dans ta bulle, où tu t’évades. Tu le fais en mangeant ton pop-corn. Cest ça le truc! Tu t’offres ton moment à toi et tu le sublimes avec ton pop-corn. Donc, on est sans le savoir des faiseurs de rêves. On distille du bien-être. On est des dealers de boulettes de maïs pur sucre ! Putain,ça va loin là…Ah ben oui, ça t’en bouche un coin,mais c’est comme ça, mon vieux. Malgré toutes les difficultés du boulot, je suis fier de participer à la fabrication de ces sachets de rêve. Non, mais attends, François,c’est peut-être un peu poussé, là. Ça reste du maïs. Y’a pas de quoi casser trois pattes à un canard. Ça te fait peut-être rêver, mais moi, je vois pas le côté glamour de la chose. Ou alors ça m’a échappé.Non, mais voilà, Cyril, voilà. Tu passes complètement à côté de la dimension sociétale du produit. Le pop-corn, c’est le produit transgénérationnel! Petit ou grand, tu plonges dans l’enfance. Les yeux fermés, tu reconnais l’odeur, la texture, la saveur. Et tu voyages dans l’imaginaire, le côté ouaté du bien-être, le rempart infaillible face à la cruauté de l’univers. Plus tu en manges, plus tu en veux. C’est une drogue. Un moment de bonheur à toi, que tu cherches à faire durer au maximum. Pour éviter ce retour à la réalitéqui t’attend après la dernière bouchée. Non sérieusement, je pense que tu délires, toi. À la limite,tu me fais même peur. J’ai l’impression que t’as lâché la rampe,là. T’es parti, on te reverra plus. Et toi, tu dis rien ? Alexis avait le regard plongé dans la coupelle de cacahuètes qu’il avalait une par une, sans conviction. Euh…ben…je suis pas sûr de tout saisir. J’ai du malà mesurer la portée du truc. Par contre, j’ai toujours été fier de dire que je travaille dans une usine de pop-corn. Des fois même, j’ai l’impression qu’on a du mal à me croire…Ah tu vois, c’est bien ce que je disais, le coupa François. Je vous le répète, ça fait rêver, le pop-corn. C’est comme un privilège de pouvoir côtoyer de près la fabrication de ce produit fantasmatique. C’est plus que glamour, c’est classe! C’est la classe internationale ! On est des
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magiciens ! Ouais ben,ça fait pas tomber les filles pour autant…, conclut Cyril. La partie de fléchettes avait commencé depuis plusieurs minutes. Pierrot, le patron du Django, apporta les mises en bouche. Merci, Pierrot ! T’as encore pris du pâté de tête? Pourquoi tu prends du pâté de tête ? Ah non,c’est pas vrai,François. Qu’est-ce que tu vas nous sortir sur le pâté de tête ? Ça va être quoi l’analyse, hein? Alors le pâté de tête, c’est un produit cérébral. C’estune forme de gastronomie intellectualisée. Je mange,donc je suis. Manger du pâté de tête, c’est une démarche inconsciente, unesorte de transfert vers l’animal. C’est se mettre dans la peau de labête, c’est réveiller son instinct sauvage. C’est ça le truc, François, hein ? C’est bien ce que tu penses ? Ben non,je trouve ça dégueulasse, c’est tout…!?!... Spectateur nonchalant, terminant son troisième lancer par un double dix-huit, Alexis annonça avec une forme de détachement :
Je crois que je vais retourner en Normandie cet été. Oh non, Alexis ! Ça fait bien cinq années de suite que tu te tapes les plages du débarquement, c’est bon là…Et t’en as pas marre de partir tout seul en vacances ? lança Cyrilavant d’engloutir d’une traite un tiers de tranche de pâté de tête. Mais je pars pas tout seul, je pars avec moi. Mouais…C’est bien ça le problème…La soirée continua sur tout un tas de constats philosophiques de comptoir dont la portée existentielle se dégradait au fur et à mesure que le niveau des bières augmentait. « On existe qu’à travers les choses qu’on connaît…Dans la vie onn’est jamais seulÀ force de répéter, on se consume Les mêmes choses produisent les mêmes effets Moisi j’étais toi, je ne serais déjà plus moi-même… Quand on rit de tout, souvent on pleure pour rien… Je me dis toujours qu’être seul, c’est vivre à côté…Si j’étais une fille, je me marieraisavec moi…» Vers 23 h 30, le trio finit par se quitter, perplexe, surl’ultime réflexion de François: « Moi, je pense que les trop gentils sont des gens qui n’assument pas leur méchanceté…» Ainsi s’achevait la soirée fléchettes auDjango.
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