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Seul le bonheur

De
104 pages
Adrien Pons déteste le thé, mais c’est bien là son moindre défaut.
Aux nourritures terrestres, il préfère, tant s’en faut, les nourritures de l’esprit. Les mots ont toujours été son fort et il s’en nourrit, au propre comme au figuré.
Écrivain talentueux, mais quelque peu bougon, Adrien Pons tient ses contemporains à une distance respectueuse, mais fraîche, selon les atomes qu’il a rarement crochus, avec les individus qui peuplent ou traversent son quotidien.
Comme il est dit que même les plus grands ermites ne sont jamais à l’abri d’une rencontre fortuite, il va connaître les tourbillons du fameux effet papillon, remuant son existence jusqu’aux tréfonds. Pourtant peu enclin à transiger avec ses habitudes, Adrien Pons va se lancer à son corps défendant dans sa nouvelle drôle de vie, jusqu’à ce qu’elle lui assène un mauvais coup, qu’elle lui garde un chien de sa chienne.
Désormais, Adrien Pons va expérimenter le chaos, les petits bonheurs et les affres du désespoir, ce que la vie donne et ce qu’elle reprend irrémédiablement. Elle va faire de lui un autre homme, un homme de chair et de faiblesses, en perpétuelle révolution, envisageant les choses sous un œil nouveau, un homme en rupture avec son passé, un homme en éternel devenir…
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SEUL LE BONHEUR
Journal d’un misanthrope
Hervé Heurtebise
© Éditions Hélène Jacob, 2016. CollectionLittérature. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-386-3
À mon père.
S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. Pierre Desproges.
Préface
Qu’est-ce qu’un misanthrope? L’acceptation sociétale fait du misanthrope un homme qui se tient à l’écart des autres, et qui aime une certaine forme de solitude. Que nenni, trop facile. L’onaniste est un misanthrope qui s’ignore… Non, c’est vers laphilosophie grecque qu’il faut se tourner : Socrate en fait une lecture beaucoup plus acceptable. Le misanthrope est un homme qui a foi en la nature humaine, qui place cette confiance dans les autres… Et qui en ressort déçu, blessé, et qui dès lors se retire des autres, par dépit, par dégoût. Comment fonctionne notre société? C’est une immense ruche qui a oubliédes’articuler autour des autres dans un rapport équitable, qui a oublié que vivre avec, c’est vivre ensemble. Dommage. Dommage, carsi l’onse réfère de nouveau à Socrate, c’est dans un rapport franc et sincère, dans un rapport logique d’êtres égaux, que les Hommes s’expriment en tant que tels. Mais là où naît la domination, là où naissent les inégalités, dans ce fragile équilibre qui fait que des Hommes, pour des raisons morales, mentales ou physiques, se sentent inférieurs, diminués,
rabaissés par les autres, dans cette ligne si imparfaite de l’acceptationde soi, de son intimité, de son humanité, dans ce plan incliné où glissent inlassablement des individus bafoués par leurs semblables, c’est bel et bien là, précisément, que naissent les solitudes. Entraînant avec elles des sentiments refoulés, dans la large palette qui va du mépris à la haine. L’Homme s’est oublié dans son rapport à lui-même, et a instilléles racines de son mal qui croît et commence à l’étouffer, comme un jardin qui n’aurait pas été entretenu.La misanthropie n’est pas bénigne, c’est une monstruosité en devenir qui empêche la société de s’exprimer pleinement. Toutes ces petites solitudes vous font rire? Tous ces êtres qui ne s’associent plus au destin de leur société vous indiffèrent? Mais que deviendrait une fourmilière sans ses besogneuses, une ruche sans ses ouvrières ? La société est un chemin partagé, où chacun doit trouver une place. Ce n’est plus le cas. À l’heure où se lèvent de nouveaux rideaux de fer érigés pour séparer les Hommes, aux frontières des États, tandis que de l’autre côté gémissent les plus pauvres, à l’heure où les extrêmes baissent leur masque et montrent leur vrai visage, sans honte, soutenus par la belle société, à l’heure où s’entremêlent dramatiquement la folle Histoire des années30 et la prophétie d’Aldous Huxley, à l’heure où deux cents familles dirigent le monde et n’ont plus de rapport à la vie réelle, à l’heure
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où les politiciens ne représentent plus leurs électeurs, à cette heure précise, les indifférents vous font encore rire ? Réveillez-vous. Sortez de l’ombre, de l’inexistence où vous a projeté cette société qui s’arrange si bien de votre misanthropie, esclave que vous êtes de vos écrans, de l’information dirigée, de la pensée unique. Révoltez-vous. La misanthropie est une maladie. Soignez-vous, comme le héros du roman que vous tenez dans les mains. Retrouvez votre humanité.
Estéro Malcot
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1Tout ce qui est utile est laid
Bon, je n’ai aucune envie de tenir un journal. Si je le fais, c’est uniquement parce que mon éditeur m’en a fait la demande et que c’est bien payé. Vu que je suis plus fauché qu’un champ de blé subsaharien, je ne peux pas me permettre de refuser. Qu’est-ce que je vais pouvoir raconter ? Celaprès de cinq ans que je n’ai rien écrit de potable, deux ans que je n’ai pas étdoit bien faire é publié. Si je n’avais pas reçu, il y a bien longtemps déjà, un improbable prix Goncourt, je serais resté dans l’anonymat le plus complet. J’ai un an pour écrire ce journal afin qu’il puisse sortir en septembre, pour la rentrée littéraire. Un an, cela peut paraître long, mais je suis de ces auteurs qui sont laborieux, qui écrivent lentement, pesant chaque mot, scandant chaque phrase pour en vérifier le rythme. J’ai toujours envié mes confrères écrivains qui, tenant une idée, sont capables d’écrire des heures durant. Il existe, il me semble, deux espèces antagonistes d’écrivains: les prolixes et les indécis, ceux qui ont la plume facile et les avares de mots, toujours insatisfaits. On peut d’ailleurs toujours classer les gens en deux catégories distinctes: ceux qui sont « sucré » et ceux qui sont plutôt « salé», ceux qui fument, boivent et ceux qui s’emmerdent, ceux qui sont plus « gin » que « whisky », « whisky » que « bourbon », « brochette de dindes » que « monogamie », ceux qui croient et ceux qui pensent. Et puis, il y a ceux qui créent et ceux qui n’en ressentent pas l’impérieux besoin; ceux qui écrivent et ceux qui lisent. Ce n’est pas le rire qui différencie l’Homme des autres animaux, c’est l’Art. Tout animal tend à couvrir ses besoins vitaux, y compris l’Homme, mais l’Homme est aussi le seul animalqui aitbesoin d’Art. C’est ce qui fait, plus que le langage, plus que la pensée, son humanité. Écrire, créer, ce n’est pas seulement vouloir faire œuvre de Dieu, c’est, au-delà de l’ambition, au-delà de la prétention, vouloir se faire Homme !
* * *Quand je dis que je suis plus fauché qu’un champ de blé subsaharien, c’est totalement exagéré. C’est même parfaitement grotesque. C’est encore un de ces trucs d’écrivain, une expression hyperbolique à la noix pour faire l’intéressant. Pour en revenir à mes champs de blé, ils ne se portent pas si mal que cela. Mon Goncourt m’a rapporté de quoi mettre quelques sous de côté et m’acheter un joli trois-pièces à Paris. Mes autres romans ne se sont pas trop mal vendus.J’ai aussi pondu le scénario d’un film qui, pour des raisonsqueje ne m’explique pas, a plutôt bien
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marché.Je signe sous un nom d’emprunt, dans des magazines littéraires, de méchants articles dans lesquels je me fais un plaisir de dire du mal du travail de mes confrères. Il faut bien payer les factures! Bref, j’écris, je bois, mais je bois bien plus que je n’écris.
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2Dali, Picasso, Gisèle et moi
Ce matin, vers 9heures, alors que je suis sous la douche à tenter d’éliminer l’odeur putride qui se dégage des deux écureuils morts qui me tiennent lieu d’aisselles, on sonne à la porte. Je fais la sourde oreille, je n’aime définitivement pas que l’on vienne me beurrer la tartine de si bon matin.Cela doit bien faire deux interminables minutes que le doigt,que j’imagine boudiné, de mon visiteur matinal écrase le bouton de la sonnette. N’y tenant plus, je sors de la baignoire, enfile mon peignoir. Mes cheveux et mes mollets dégoulinent, chacun de mes pas laisse, sur le carrelage,une flaque d’eau tel un caillou abandonné par un petit Poucet qui aurait,à l’aube, des envies de meurtre. Je braille un : «c’est bon, c’est bon, j’arrive! » et ma voix, à ce moment-là, n’est pas sans rappeler le brame d’un cerf atteint d’une phtisie à son dernier stade. Je jette un regard inquisiteur par l’œilleton que d’aucuns nomment judas alors qu’il n’a trahi, à ma connaissance, personne. C’estmadame Michu. En fait, madameMichu s’appellemadame Martineau, Gisèle de son petit nom, et c’est ma voisine nonagénaire du dessous. J’ouvre la porte, tâchant de garder un restant de courtoisie face à cette femme qui pourrait être ma grand-mère. Bonjour, Madame Martineau, que puis-je pour vous ? Vous gouttez chez moi ! Je goûte chez vous ? dis-je, dubitatif. J’ai passé l’âge de prendre le goûter et je doute que ce soit l’heure.Mais non, grand dépendeur d’andouilles, il y a une fuite d’eau à mon plafond et cela vient de chez vous. Venez voir ! Allez, venez ! Laissez-moi le temps d’enfiler un pantalon, j’arrive.Pieds nus, un jean porté sans sous-vêtements, en modeentrechoquagede raisins de Corinthe, un pull gris informe à même la peau encore humide, je suis dans les escaliers ma sémillante voisine, à qui l’on donnerait une vingtaine d’années de moins que l’âge inscrit sur sa carte d’identité.Entrez, entrez… Vous savez, j’ai été la première propriétaire à emménager dans l’immeubleen 48. Et vous, ça fait combien de temps que vous êtes ici ? Ça doit faire cinq ans. Ah! Déjà…
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Tout en parlant, nous pénétrons dans l’appartement. Passée l’entrée, nous arrivons dans le salon. Rien ne semble avoir changé, ici, depuis les années 50, le buffet avec son lourd plateau de marbre, la table ronde et sa toile cirée. Même la télévision est d’un autre âge. Le temps semble s’être arrêté, figeant les choses, mais pas les êtres. Cela sent le bois lustré, quelque peu le renfermé et, comme le dirait le grand Jacques, le verbe d’antan. Au mur, une myriade de tableaux colorés laisse à peine entrevoir le papier peint jauni à grosses fleurs.
Vous venez ? tance Mamie Nova. Vous bayerez aux corneilles plus tard ! Décidément délicieuses, les petites vieilles d’aujourd’hui.La salle de bains non plus n’a pas changé depuis plus de cinquante ans. Ma voisine doit être la seule à avoir conservé le bidet d’origine et je n’ose l’imaginer, avant qu’une vision d’horreur ne vienne à mon esprit embrumé, en train de s’en servir! Vous voyez, fait-elle en me montrant un coin du plafond au-dessus de la baignoire en fonte, vous voyez, ça goutte. En effet, je vois nettement la marque foncée que fait l’eau insidieuse imbibant le plâtre du plafond et de régulières gouttes se former avant de venir s’écraser, lamentables, sur l’émail de la baignoire en autant de plocs sinistres de giclures froides et malsaines. Bon, je sens que je vais devoir plonger sous ma baignoire pour voir à quel niveau ça fuit. On va attendre quelques jours que cela sèche pour estimer l’étendue des dommages éventuels à votre plafond. J’aimerais, autant que faire se peut, éviter d’avoir à déclarer le dégât des eaux auprès de ma compagnie d’assurances.C’est ça, pas la peine d’ameuter ces charognards. Laissons les assurances en dehors de tout cela, la différence entre eux et les cambrioleurs, c’est qu’avec eux, au moins, on sait qui vous vole ! Vous voulez un café ? Je m’attendais à ce qu’elle me propose, comme dans les livres ou dans les films, un petit porto servi dans un court verre en cristal de Baccarat extirpé du buffet. Dans la vraie vie, les vieilles dames indignes se dopent le matin, comme tout un chacun, à la caféine. Je n’ai même pas le temps de répondre. Asseyez-vous et mettez ça à vos pieds, vous allez attraper la mort. C’était à mon mari,cela devrait vous aller, me dit-elle en me tendant une paire de pantoufles fourrées. Je n’ose désobéir et enfile les chaussons d’un homme que je suppose être mort. Me voilà donc attablé dans le salon pendant que ma voisine s’affaire, en fredonnant, dans la cuisine à préparer un café qui sera mon troisième de la matinée. En attendant, je regarde les toiles qui ornent les murs. On se croirait dans une galerie ou plutôt dans un musée, à l’époque où il était d’usage de
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