Sex vox dominam

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Il a tout ce qui fait qu'un homme est satisfait de son sort, y compris une cave à vin électrique. Mais un jour sa femme le quitte pour son meilleur ami. Par dérision, il décide de s'appeler Kadabideur et les seules certitudes qu'a ce golem des temps modernes sont ses organes et ses envies : le sexe, la pornographie, les vidéos, toutes ces filles qui
Son vieux copain Frisquet a découpé une annonce dans un journal : Sex vox dominam. Le lieu du rendez-vous, c'est une péniche. Là, Kadabideur rencontre Miss Démoniac et le Diable. Voilà : le destin a tout mis en place, et tandis que la pluie tombe sans cesse, noie et emporte tout, Kadabideur descend aux enfers. Séquèstré, torturé, démoli, asservi, sans nulle part où trouver refuge, il lutte pour avoir le droit de vivre et d'aimer.
Non pas roman érotique, mais roman sur le sexe et la contagion du mal, sur la pornographie et la fascination qu'elle peut exercer, Sex vox dominam est un thriller psychologique au rythme haletant.
Ecrivain et scénariste, Richard Morgiève est, entre autres, l'auteur de Des femmes et des boulons (Ramsay, 1987), Un petit homme de dos (Ramsay, 1988, Joëlle Losfeld, 1995), Fausto (Seghers, 1990, Robert Laffont, 1993, Prix Point de Mire et Prix Joseph Delteil, adapté au cinéma en 1993), Andrée (Robert Laffont, 1994).
Publié le : mercredi 30 août 1995
Lecture(s) : 61
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702151082
Nombre de pages : 218
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Mes organes, c'est toutes mes certitudes. Je suis si lâche que je serais capable d'en faire un poème - mes poumons aux ailes orange ! Ô ceci, ô cela — mécouilles. C'est le soir, on dirait. Je scrute je ne sais quoi, les yeux écarquillés, une vague lueur blette sur mes rides. Je dois ressembler à une craie blanche bordée de bleu outremer — une éponge blême imbibée de vinaigre. Le téléphone sonne. Je décroche, j'écoute. Une voix synthétique me pose des questions sur les vacances — appuyez sur la touche étoile. Mademoiselle, ma liteule demoiselle, on mange ensemble ce soir ? On irait dans un restaurant japonais, mais on pourrait aussi dîner mexicain, finlandais, bosniaque. On mange, on parle, on sourit, puis on rit, puis on boit, puis on marche, puis la main va là sur la taille. Remarque, on a pu prendre de l'avance au restaurant lituanien, on a pu discuter de l'exposition au G.P. — art du mou, ou esthétique du flou — super. Discuter du film de Paul Pou — absolument dément. Tout le monde en parle, la bande-son est dingue, et la fille, comment elle s'appelle déjà ? Ou bien, au restaurant, à l'heure où la choucroute ramollit dans l'estomac — on contient une méchante envie de péter en rafale —, elle te prend la bite avec la naissance de ses seins, voire une ride si belle que ton cœur s'arrête. Ou peut-être les nichons direct dans l'assiette. Dans l'assiette, dans la crème chantilly —je fais du 100 S — S comme sperme.
La voix dit au revoir. Je dis au revoir à la voix — et je pense à la femme. A toutes les femmes. Il y a deux types de femmes, d'après Zacabute, celles qui veulent des capotes, et les autres. Les autres, c'est celles-là qu'il faut rechercher — mort, plaisir, désir, et cuisses dorées. Tout foutre dans une belle bouche, mon pote. Tout balancer, mon pote. Bon, je vais me soûler. Boire une bouteille de vouisqui, voilà la belle idée. Aller à la cuisine appartement de cent soixante-deux mètres carrés, terrasse, et la cuisine américaine. Il y a tout dans cette cuisine américaine, et tous les sigles adéquats sont sur les instruments adéquats. Civilisation des logos — qui n'a pas n'est pas. N'est-ce pas ? TouT. Cave à vins électrique — ÉLECTRIQUE. Deux cent cinquante bouteilles, dans la « things-room ». Vous avez bien entendu — things-room. C'est comme ça que le style du promoteur nommait cette sorte de débarras accolé à la cuisine — américaine. Things-room, sans blague. Dans cette sorte de things-room, il y a deux bouteilles neuves, toutes neuves. De vouisqui. Glaçons ? J'ouvre et je referme la porte du cailleur — non, pas de glaçons. Pas de froid sur mon feu. Pas la moindre tendresse — la soûlerie dure, je veux.
Je prends un verre. Par la fenêtre, à trente mètres, dans l'immeuble d'en face, une femme à la fenêtre, le rideau s'est écarté — on se regarde, et c'est déjà fini. Cheveux longs, un pantalon beige, un chemisier blanc, bras nus — fini, plus là, rideaux immobiles.
Je te le dis comme je le sens, je suis perdu.
Et je sais depuis quand.
Quand ils sont morts — mes parents sont morts.
J'étais gosse — ruiné d'un coup.
 

Premier verre dans le salon. Il y a des tableaux de peintres contemporains, du parquet clair, si clair qu'on se demande même pourquoi on l'a douille si cher ce parquet clair. Le téléviseur, j'y imagine des images de sexe et de mort sur son œil obstiné, avide. J'ai trente-cinq ans, quatre kilos de trop — soixante-seize, un mètre quatre-vingt-trois. Quatre kilos de trop — sont autour des hanches. Quatre, deux et deux. Quatre, pas cinq. Oh, faut pas exagérer. Quand même. Premier verre de vouisqui. Le hume. Et songe. SONGE. Mon enfance a souffert, enfant que j'ai été, que j'aurais pu être. Souffert, beaucoup souffert — amour, sécurité, avenir. Pas d'amour, pas de sécurité, pas d'avenir. Souffert — souffert. Pleurer, grande solitude. Mangeais que dalle à l'orphe — à l'orphelinat. Très joli mot qui tue. Orphe — orphelinat. Des fois j'avais de l'argent. J'attendais la sortie du jeudi — lundi, mardi, mercredi. Attendais patiemment — patient dans le réfectoire. Patient dans la cour, isolé — dans le lit, si triste, isolé, délaissé, abandonné. Seul dans la vie. SEUL. TOUT SEUL. Infamie, quelle infamie. Le jeudi. Lundi, mardi, mercredi, et le jeudi — comme une ouverture étroite percée dans le mur de la geôle. Au bout d'un couloir sombre, une porte — de la lumière, un peu d'air, un peu de soleil. Un peu. Un tout petit peu. Tout seul — solitude, effroi affreux. J'ai tout perdu. Le jeudi. On nous amenait à la douche, comme des chiens. Un troupeau de chiens miteux, galeux. Des bâtards. La douche. On filait par une fenêtre. On. On allait dans la — dans la boulangerie. Après dans la charcuterie. Quelques tranches fines de saucisson, s'il vous plaît. Madame la — charcutière. Je suis là devant — vous. C'est moi. Du pain, du saucisson. Un coin de rue. Mange. Comme c'est curieux — la plupart du temps je mangeais sans respirer. Pas le temps, pas le droit. Vite, vite, vite. VITE. La nuit dans ton lit, tout autour les enfants survivent — le surveillant ronfle, puissant. La nuit. La nuit, Dieu, la nuit. La nuit tu penses à ta ruine. Tu es si désespéré que tu penses à te tuer. Personne ne t'aide. Tu es définitivement seul. Dieu ? Non, Dieu ne t'entend pas. Tu le sais. La nuit, les mains sur le drap, ou rencogné dans un brin de chaleur, sous la couverture sévère. Tu réclames. Tu voudrais. Tu implores. Tu supplies. Tu ferais n'importe quoi pour. Pour avoir le sein chaud d'une mère, avoir la main forte d'un père. Dimanche, lundi, samedi, dimanche. Les jours, les semaines — le vide, le. Le mensonge. Mentir pour tenir tête aux autres. Les autres, ils sont là avec leur père, leur mère, leur voiture, leur chien, leur frère, leur sœur. Mentir. Inventer. Leur faire croire — les faire rêver.
 



Faut savoir que longtemps j'ai pensé au suicide comme seul acte, pure beauté, vrai courage. Faisais des vers libres sur la mort. Heureusement ai rencontré la jouissance de la possession, ma things-room. A été orphelin. ORPHELIN. Natif du cancer, ascendant cancer, orphelin, a épousé, un novembre lointain déjà, femme. Une femme. Femme, une femme. Femme. Très beau mot. Magnifique. Mais m'a toujours mis dans la merde, ce mot femme. Pas dire plus sur la femme pour l'heure à cause — des boules. LES BOULES. A cause, voilà, à cause. Deuxième verre — et où ai-je mis tout mon talent, les mecs ? Dans quoi j'ai été donner l'immense amour de l'orphelin privé de prononcer certains mots sacrés ? Eh ben, dans la pub. Parole d'honneur. C'est pas génial, ça ? Le type qu'a tout pour faire pleurer le monde, il va à la pute. Il est rédacteur, il grimpe assez encore. Il gagne du blé, il travaille pour les logos. Il est entièrement con, tout à fait con. Vous connaissez la pub ? Quand vous entrez dans une agence, la bêtise siffle aux oreilles. Une bêtise d'une arrogance illimitée, extravagante. J'aime bien, j'aime bien la pub, tous les pubis-mous qui bossent pour elle. C'est bon de voir tous ces merdeux escalader le mât de cocagne. Très agréable. Moi je suis déjà haut dans la connerie. Je les regarde s'approcher, identiques, interchangeables. Mêmes vêtements, mêmes voitures, mêmes femmes, mêmes buts, mêmes rêves.
Me faut un nom — je vais m'appeler Kadabideur.
KADABIDEUR, d'accord ?
Très fort, Kadabideur — l'a inventé des slogans qui ont fait mal, Kadabideur. Dans ma Peujo, je drague les cageots. Dans ma Reuno, je fais le maquereau. Quatre kilos de trop, fais du tennis, et du. Et du jogging aux Buttes C. Un jour, aux Buttes G, j'ai vu une fille qui relevait sa jupe, me souviens de ses poils, de son ventre — elle a aboyé. Une folle — une folle, me souviens de la peur bestiale dans ses yeux, de son cri. Une misérable démente — pas une nymphomec. Et de toute façon, quand je cours j'ai la queue si minus qu'il me faut une pince à épiler pour pisser — alors bander. Impossible, faudrait — je sais pas, aimer. Faudrait aimer, m'aimer, que j'aime. Mais après, elle reprend sa taille —je parle de ma bite. De ma queue. Après la course, elle redevient. Normale. Que je vous dise tout de suite, j'en ai une bien comme il faut, longue, épaisse, avec un bout comme un champignon, un gros champignon vénéneux. Je mate le téléviseur, me faut du cul et du jus dessus son œil extra-plat. C'est ça qu'il me faut, les mecs. Je bois une longue gorgée à la bouteille, et en avant.
 





Je suis dans le parking, là. Ma voiture c'est un cabriolet. Vous avez deviné la marque. Bien sûr, il est noir. Faut que je vous dise cette envie de désespoir que j'ai en moi, qui rampe en moi — de tout temps ? Non. Avant ma ruine, j'ai dû être autre. Seulement, c'était il y a si longtemps. Et maintenant, en ce jour de glas, je répète que je suis perdu, je le sens. Oh, je vais donner le change, mais. Peut-être que je n'arriverai pas intact à mon anniversaire, le 9. Peut-être. Oh puis. Je démarre mon cabriolet, ça sent le cuir. Je pars doucement. Dans le virage d'accès au premier niveau, je ferme les yeux. Je souhaite ne pas exister. Ne pas me connaître. Cet appartement tout confort, ce parking tout confort, cette porte métallique télécommandée à distance qui s'élève métalliquement vers les cieux — tout confort, vous dis-je. Pas exister, vous dis-je. Je lâche l'embrayage, ça miaule. Et crac, orgueilleux dans mon cab orgueilleux, allez que ça pousse. Vroum. VROUM-VROUM-VROUM. On va se descendre vers le plat de Paris, les mecs. Tranquille pousser le museau noir de mon cab dans la populace — dans les rues, avenues, ville. Les néons vont s'allumer, clignoter, se répandre dans la lourdeur. Fureter là-dedans. Lentement se sentir sali, en jouir — baisers du vice, oiseaux de la cité nocturne.
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