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Prologue

Juillet 2005

Juché sur l’étroite passerelle de l’avion, Blake Smith inspira à pleins poumons l’air matinal. Bon sang, jamais les odeurs de bétail ne lui avaient semblé suaves comme en ce jour de retour au Texas, chez lui ! Ebloui par la vive clarté du soleil estival, il plissa les yeux afin de distinguer les gens qui attendaient sur le tarmac du petit aéroport desservant San Antonio.

Ils n’étaient pas très nombreux à l’attendre. Quatre ans d’absence, c’était long ! Néanmoins, il n’allait sûrement pas mettre longtemps à repérer une petite tête blonde et bouclée de trois ans et demi. Confiant, donc, il chercha du regard la fillette.

Qui, d’ailleurs, était peut-être brune.

A moins qu’il ne s’agisse pas d’une petite, mais d’un petit

Bien qu’ayant envisagé tous les cas de figure, Blake ne remarqua aucun bambin.

Et son oncle Alan, alors, où était-il passé ? A aucun prix, celui-là n’aurait raté le retour de son neveu ! Il l’avait élevé, après que le décès de ses parents, dans un accident de voiture, l’avait laissé orphelin à sept ans. Pourquoi ne voyait-il nulle part sa haute silhouette et son visage rougeaud ?

Se raccrochant à l’espoir — cet espoir qui l’avait soutenu tout au long des dix-huit heures de vol, depuis le Moyen-Orient jusqu’au Texas —, Blake se mit alors en quête d’un autre visage. Le visage qu’il souhaitait retrouver par-dessus tout. Le visage de la femme dont le souvenir le maintenait en vie. Oui, honnêtement, Anna était la seule personne qu’il brûlait vraiment de revoir après ces quatre longues et cruelles années comme otage aux mains d’une fraction terroriste. Quarante-sept mois, deux semaines et trois jours exactement. Anna. Pendant sa captivité, seule l’évocation de ce prénom réussissait à apaiser un peu son angoisse.

Et, soudain, son cœur se mit à battre la chamade. Au milieu de la foule, il venait de découvrir son épouse.

Enfin ! Anna était venue à sa rencontre !

Il se précipita vers elle.

Chapitre 1

Octobre 2007

Ce soir, c’était poker.

Blake passa, puis leva les yeux de son jeu, et fouilla distraitement l’obscurité à travers l’encadrement de la fenêtre. En plein jour, il aurait aperçu la rivière mais, à cette heure-ci, on ne discernait rien que du noir.

Et un mouvement.

Ah… tiens… Il y avait quelqu’un dehors.

Pendant ce temps, Luke, un de ses copains de partie, lançait sa plaque d’identité sur la pile de jetons la plus proche sans l’ébranler, et souriait, fier de son exploit. Cela faisait des années qu’il perfectionnait ce coup-là. Déjà, au lycée, il s’y entraînait. Blake n’ayant intégré le cercle du Wild Bunch qu’à l’invitation de Cole, le frère d’Anna, il ne connaissait Luke que depuis l’époque de son mariage, c’est-à-dire depuis peu. Mais, à maintes reprises, on lui avait rebattu les oreilles avec l’habilité hors pair de ce dernier.

Blake revint à son jeu. Cependant, il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil vers la salle voisine. Une jeune femme se glissait maintenant discrètement dans le vieux salon défraîchi.

Mais pas n’importe quelle jeune femme !

Anna ! Qu’est-ce qu’elle venait faire ici, bon sang ? S’efforçant de conserver un air imperturbable, il misa quatre jetons de un dollar. Puis, dès que Luke eut joué, lui-même abattit son jeu sur le tapis, et, furieux, se pencha vers Cole pour entendre ses explications.

— On s’était pourtant mis d’accord. Tu peux me dire ce que ta sœur fout ici ? gronda-t-il à mi-voix, entre ses dents.

Ils étaient convenus de quelque chose de simple : si Cole avait besoin de voir sa sœur, il devait le faire hors de la vue de Blake ! Ce n’était tout de même pas demander la lune ! Son meilleur copain avait tout le temps de fréquenter Annie quand lui-même n’était plus dans les parages.

— Elle veut te parler, répondit Cole.

— Quoi ? En plus, c’est moi qu’elle est venue voir ? répliqua Blake, sous le choc.

Autour d’eux, la partie tournait à la récréation de potaches. Luke, réjoui, savourait sa victoire, Verne avalait le whisky directement à la bouteille et Ron buvait les paroles d’Harry. Avec force détails croustillants, celui-ci racontait son aventure avec la femme du coiffeur.

— Je me tire, annonça Blake, prêt à prendre la fuite dans sa Lincoln Continental.

Mais Cole insista :

— S’il te plaît, écoute ce qu’Anna a à te dire. Tu sais très bien que je ne te demanderais jamais une chose pareille s’il n’y avait une vraie bonne raison.

Non, justement, Blake n’en savait rien. Quelle raison pouvait justifier qu’il discute avec son ex-femme — la femme qu’il avait aimée autrefois plus que sa vie et qui l’avait trahi ?

— Anna m’inquiète, lui glissa Cole, visiblement angoissé. J’ai peur qu’elle ne se fourre dans le pétrin. La seule concession que j’aie pu lui arracher, c’est qu’elle s’adresse à toi en premier.