Six pieds sur Terre

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« La promenade est un art amoureux, un art du tissage. Le mouvement des corps et celui des pensées, le fou rire d'un ruisseau et l'effarouchement des bêtes sous les buissons, tout va ensemble, tout fait une seule étoffe, entrelaçant l'air et le songe, le visible et l'invisible. »

CHRISTIAN BOBIN


C’est dans cette interconnexion profonde et universelle entre le marcheur, la nature et les vibrations animales cachées que nous attire Véronique Geneste dans ses écrits pleins de poésie. Elle pose ses mots sur la beauté du monde l’oeil affamé et la chair aux aguets avec une telle délicatesse que ce livre ne peut laisser indifférent. Ce chemin du Sud ouest de la France qu’elle parcourt toute l’année est le sien, elle en fait partie et si elle en appelle au vent, aux arbres et à la vie animale c’est avec une humilité heureuse. Les sentiers, la terre et la boue sont à la mesure de notre corps et du frémissement d’exister.

Si l’arbre entretient un rapport élégant et mystérieux avec l’écoulement du temps, c’est son immortalité potentielle qui lui ajoute de la dignité et nous interpelle. L’arbre et l’animal définissent une « altérité » à l’homme, superbe moyen de ne pas nous occuper exclusivement de nous. Et dans notre
relation au monde la substance ne peut se défaire du processus, le soi de l’autre et la pensée du ressenti.

Ce message inscrit dans ses veines, devrait nous faire chausser les bottes pour faire partie de ce peuple bienveillant pour la nature qui sait marcher, regarder, écouter. . . et partager.

Publié le : mercredi 1 janvier 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782953733235
Nombre de pages : 122
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Saint-Gervais, 6 octobre 2012
Il est 7h30. Je prends la route avec mon chien, sans sac, les mains dans les poches et un bonnet sur la tête, prolon-gement de mes cheveux gris. Dans le silence matinal, seules les griffes du chien sonnent, réveillent le bitume. Mes pas sont transparents, aucune empreinte malgré la rosée des bas-côtés. L’herbe n’a pas encore envahi le gou-dron. Silencieux ils ne réfléchissent aucunement, ils avancent vers le but ultime, le petit chemin blanc de mon enfance, celui que je guettais, lorsqu’à chaque transhumance va-cancière je revivais, je me libérais des chaînes de l’édu-cation quelle qu’elle soit, je reprenais vie, sans contrainte, en toute liberté. J’avance vite. Le chien renifle çà et là, s’enfonce dans l’herbe haute gorgée de rosée automnale. La lune toujours présente, a conservé son éclat de diamant. À ses côtés, l’étoile du berger scintille d’arrogance malgré un ciel de plus en plus délavé que le soleil lisse en de nombreux halos de lumières. Les arbres rassérénés par leur ombre nocturne, retrouvent leur immobilisme feuillu, tournent le dos aux vivants et s’enfoncent dans le mutisme de la lumière du
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jour. Chaque brin d’herbe, motte, ruisseau, feuille, bosquet cherche le souvenir de la veille, de la tombée du jour, de la croisée du ciel. Il est dommage que je ne sois pas partie encore plus tôt, j’aurai bien aimé entendre le souffle de leur assoupissement. Bientôt le virage, dernier vestige d’une route motorisée. Je m’arrête, le chien me regarde et s’approche de moi. Je lève la tête au ciel et contemple le spectacle. C’est une grande scène où les tirades sont visuelles, où chacun défend son rôle avec conviction et abnégation en un ballet d’ombre et lumière. Un rose pastel enlace un gris fuyant, retenant pour un temps l’essence de la nuit. Une troupe de nuages, tout de noir parés, virevolte une dernière fois, bondit par-delà le ciel naissant et disparaît à la suite de la lune. Ce choc de culture à coup de glissements, de cache-cache, entraîne mes émotions entre deux mondes. Le jour peine à s’imposer, tâtonne. Tel le ressac, il prend et reprend ses raies de lumières. Change d’atmosphère, de volutes, choisit en toute quiétude la lumière de son lever. Je lui tourne le dos et prends le petit chemin blanc. C’est une invite que je ne saurai décliner. En très peu de temps je me retrouve à califourchon sur l’échine du monde. Les yeux baissés j’avance tout comme j’avançais lorsqu’enfant je galopais sur un cheval imaginaire. Ce petit chemin blanc séparé par une bande centrale d’herbe est un guide parfait. Autour de moi tout sommeille ou s’assoupit, au choix. Beaucoup de bosquets retiennent avec amour leurs dernières feuilles. Les herbes couchées sur le bas-côté présagent d’une
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grande activité. Tout autour de moi est silence, la nature épie, se cache, tapie dans son antre. Aujourd’hui, je ne partagerai rien avec elle. Je fais demi-tour, la tête dans mes pensées, revigorée par l’atmosphère.
Saint-Gervais, 7 octobre 2012
Comme hier, je me lève tôt, dégustant d’avance le périple que je vais effectuer. Le chien guilleret bondit autour de moi comme une gazelle primesautière. Malgré sa grande taille, je suis étonnée de la force de ses bonds et de sa détente. Nous sortons du jardin, fermons le portail et nous retrouvons sur la route. Je le libère et il va truffe baissée secouer la torpeur des herbes mouillées. Je le laisse va-drouiller, m’inquiétant parfois de ses arrêts trop longs, alors je l’appelle. Comme un fou il se précipite, court après le vent qui lui apporte les effluves d’une vie antérieure, d’une vie qu’il ne connaît pas mais qu’il pressent. Une vie que ses ancêtres ont connu, à laquelle ils ont participé il y a des milliers d’années. Arrivé à ma hauteur, il s’arrête surpris par son audace, lève le nez, renifle profondément, et repart heureux. Je le suis. Arrivée à la hauteur de la dernière maison avant le chemin blanc, nous ralentissons. Je le prends par le collier au cas où une mauvaise surprise nous attendrait. Il com-prend et se laisse faire. Nous nous engageons dans le petit chemin blanc et rebroussons chemin, les chasseurs ont investi la place. Nous reprenons la route, notre balade
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s’effectuera sur la route. Tout autour de nous des clôtures ont remplacé les haies. Le chien ne s’en émeut pas. Soudain, à la hauteur des vignes trois lièvres curieux nous regardent. Ils ne s’enfuient pas, ils nous connaissent de notre précédent périple. Ils savent que nous ne leur voulons pas de mal. Je suis contente de les avoir vus évoluer. Le troisième se joue de nous en tissant à travers les pieds de vigne une pantomime de fuite. Nous repartons le chien et moi vers la maison. La magie est passée.
Saint-Gervais, 12 octobre 2012 C’est devenu un rite. Le chien attend sa promenade, il guette un geste, une attitude, anticipe ma pensée pour préparer sa joie de sortir, libre, sans quidam. Nous parta-geons ainsi tous deux un brin de liberté dans le passage des mondes de la nuit au jour. La route est la même, nous avons nos points de repère, mais dans cette nature civilisée, tout change à chaque moment du temps. Elle n’est pas monotone, je la ferai tous les jours si je pouvais pour la regarder se transformer. Nous partons plus tôt, l’orée du ciel est encore calme. L’arbre devant lequel nous passons, est toujours replié sur lui-même, il ne veut pas communiquer. Nous le laissons tranquille non sans l’avoir salué au préalable. Nous avan-çons toujours jusqu’au petit chemin blanc. Le virage nous invite à le suivre jusqu’au point ultime. L’échine du monde solidement ancrée nous attend, se dévoile, tout palpite.
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Jusque-là, les ombres de la nuit se déplaçaient au ralenti. Surprises par notre présence, elles s’émoustillent et jettent pour conserver leur anonymat un leurre. Soutenues par le vent, elles agitent les feuilles sèches d’arbustes déjà assoupis. Leur cliquètement contre les branches trouble notre observation. « C’est pour mieux nous garder mur-mure le vent. » Nous avançons scrutant les trésors secrets d’un jeune sous-bois. Le chien attend que je fasse les premiers pas et me suit. Cet îlot de verdure automnal est toujours effarouché malgré nos voyages. Il ne laissera rien apparaître de sa vie, de ses habitudes. Tant pis, le silence, l’air, la vue nous suffisent. J’ai l’impression qu’en absorbant le bruit de mes pas, la terre absorbe les miasmes de ma semaine. En pre-mier lieu mal assurées, mes enjambées deviennent amples, sans fatigue. Elles ne dérangent rien, se fondent dans le paysage. Fluides, elles me portent près du grand chêne où les glands sont aussi longs que mon pouce, aussi chauds qu’un coucher de soleil. Il y en a partout, leur taille est impressionnante, leur douceur est un rayon de miel. Ce fin verni capte la rosée en un brouillard léger, déposé par sa grande sœur la brume matinale. De longues écharpes ouateuses stagnent au-dessus de l’herbe. Imaginez un champ gardé par un chêne à la forte ramure, où ciel et brume partagent leurs voluptés. C’est là où je les ai vus. Trois chevreuils, paisibles, broutant l’herbe de dernière jeunesse dans les vapeurs du matin naissant ou de la nuit passant. Le chien ne les a pas vus. Je l’attrape par le collier
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et nous faisons demi-tour, il ne faut pas les déranger. Ici le trio est de rigueur. Il y en a toujours un qui monte la garde. Je suis ravie, cette vision me nourrit. Cela sent bon la paix et la tranquillité. Quelques corneilles nous interpel-lent et nous signalent le vol de deux dames patronnesses. Leurs ailes sont grandes. Elles glissent silencieuses au-dessus des arbres et se posent dans le marécage. Côte à côte elles échangent bec contre bec, immobiles dans leur livrée blanche et noire. Les cigognes sont espiègles cette année. Elles se font rares. Le jour est haut, le soleil se lève. Disque jaune insou-tenable à regarder tellement il est vif. Un vol d’étourneaux posés à même le sol piaille. Je crie moi aussi et les voilà en vol reflétant par milliers des écailles de lumière. C’est tellement beau que je les laisse se poser à nouveau pour crier encore plus fort. Ils s’égaient une seconde fois, pren-nent un virage couché dans un bruit d’ailes étourdissant. Leurs plumages lisses reflètent le soleil et me jettent un regard d’abalone. Je me détourne d’eux, reprends la route et rentre chez nous. La journée peut s’étaler, j’ai dans les yeux et le cœur tellement de bonheur.
Saint-Gervais, 20 octobre 2012 J’ai eu du mal à me lever, mais ça y est. Je suis sur la route avec le chien. Il ne fait pas froid mais l’humidité est étouffante. Cela fait une semaine qu’il pleut et tout est en vrac. La route est en mica, elle brille.
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