Sois belle et t'es toi !

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C’est l’histoire de Sam, 32 ans, enquêteur dans une boîte renommée de sécurité. En règle générale, il traque avec brio les espions, les arnaqueurs en cols blancs, les traders en ruptures de ban, les cadres peu scrupuleux... Cette fois son boss l’envoie sur une affaire minable, une éventuelle arnaque à l’assurance en Dordogne !

Une histoire classique en somme. Sauf que Sam n’est pas enquêteur, mais enquêtrice ! Enfin il, elle voudrait l’être. Il, elle s’évertue à se transformer, à quitter ce corps d’homme, ces tenues masculines, ces attitudes macho. Alors tout en se gavant de produits pour faire pousser les seins, tomber les poils, changer la voix, Sam fait le job... et mène l’enquête dans ce Bagdad Café brivois. Routiers testostéronnés comme jamais, pute en fin de parcours, VRP-dessinateur, tenancier mutique plus mafieu qu’il n’en a l’air et gendarmes bornés, les êtres curieux et originaux ne manquent pas. Et c’est heureux pour Sam qui tout en pensant à la belle petite robe rouge, qu’il pourra bientôt enfiler, dénoue les fils d’une intrigue bien plus complexe et surprenante qu’il n’y paraît.

Sam est le premier héros transsexuel normal. Ici pas de voyeurisme malsain, pas de revendication outrancière, pas de combat... juste les états d’âme d’un être mal dans sa peau d’homme ! Ce malaise ne l’empêche bien évidemment pas, et c’est heureux, de se comporter comme une parfait salaud ou comme la pire des salopes, en cas de besoin.


Publié le : vendredi 20 mai 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370470270
Nombre de pages : 256
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JÉRÉMY BOUQUIN
SOIS BELLE ET T’ES TOI !
ÉPILOGUE
Ce connard a la tronche en sang. Il bave. Un filet brun, visqueux coule de son menton. Il souffle fort, vrombit. Les cartilages de son nez sont brisés. Il a les dents pétées, trois côtes cassées. Il peine à respirer, siffle à chaque inspiration. Ses poumons sont en feu. Sa cage thoracique a été défoncée à coups de pied. Il rampe. S’écrase, pleure. Saloperie. J’hésite à lui envoyer un nouveau coup de pompe dans le bide, à lui éclater la rate juste par plaisir ! Le crever à la main. Je serre les poings. Putain ça me démange ! Je le fixe. C’est un animal à terre, cuit, quasiment mort. Réduit à néant. Je crois qu’il a compris le message. Je m’accroupis et menace : – Si tu parles, je reviens et je te flingue. Je lui montre mon calibre, la crosse étincelle, le canon est imposant. Un pétard froid, lourd, nickelé. Il calcule vite. Ses petits yeux gonflés par les coquards s’enfoncent, il a la trouille. Un bête à l’agonie. Il a l’instinct de survie qui transpire. Celui de la pitié. Il acquiesce, enfin il opine. Il ne peut plus prononcer un mot, sa mâchoire est fracturée. Sa langue, c’est un tartare. Il a capté le message. Il ne parlera pas. Les pompiers arriveront dans une heure. Ils vont le retrouver dans un piteux état. Ils prendront ses constantes. S’affoleront de son visage qui ressemble à du steak haché. Ils le conduiront jusqu’à l’hôpital, à Brive-la-Gaillarde. Direction les soins intensifs ; il en prendra pour trois semaines minimum ! Il s’en sortira. Il se réveillera péniblement, il souffrira le martyre. On l’aura opéré durant quatre à cinq heures. Plusieurs fois. Il aura perdu beaucoup de sang, il faudra des plaques pour sa mâchoire, une chirurgie plastique pour le haut de son visage, des rangées entières de sutures, certainement un drain thoracique, pour le début d’hémorragie pulmonaire. Un dentier en céramique pour terminer le boulot. Des semaines d’hospitalisation. De rééducation, de douleurs intenses. Mais il survivra. En vie. Il comprendra, à ce moment, sa chance. Sa chance de pouvoir chaque matin se lever. Il aura échappé à la mort, il sera un autre homme ! Rire intérieur. Un autre homme… Il expliquera qu’un cambrioleur lui est tombé dessus. Avec son orgueil démesuré, il va même expliquer aux flics qu’il s’est défendu, qu’il a essayé de lutter, mais qu’il a pris cher, une sacrée raclée. Sa femme viendra le voir. Effrayée, effarée, complètement folle. Il la rassurera, continuera de mentir, dira qu’il va bien, que ce n’est pas grave, qu’il est juste tombé sur le mauvais type au mauvais moment, à la mauvaise heure, rien de plus. Il lui débitera les mêmes conneries, les mêmes mensonges que ceux qu’il aura balancés aux pompiers, aux flics. Je fouille la baraque ! Je ne suis pas là que pour lui fracasser la gueule. Normalement, je venais pour le tuer ! J’ai pas eu le courage. Maintenant, je change de plan. Je cherche. Je remue, je déballe, je dégage, je jette ! Je retourne dans le salon, je vire les livres des étagères. J’arrache l’écran plat, je le gicle sur le sol. Il se fracasse. Bordel, ça fait du bien ! Je balance les bibelots, les photos de famille.
Je pète tout, j’éclate, je défonce. Je monte à l’étage. Rebelote dans la chambre, dans la salle de bain. La table de nuit, l’armoire à pharmacie… je casse. Je fouille. Je ne trouve pas. Cela m’énerve encore plus, je prends une chaise et je commence à démonter les cloisons en Placoplatre, pour le plaisir, pour me défouler. Je fais un barouf de tous les diables, les voisins doivent paniquer. Je m’en tamponne ! Essoufflée, complètement défoulée, vidée. Je trouve pas ! Je me décide enfin à retourner le voir. Le beau gosse gît dans le salon, en position fœtale. Il n’a pas bougé, il se larve par terre dans une mare rougeâtre. Il respire comme un phoque. Suffoque. Son visage baigne dans une flaque grasse et sombre, son cuir chevelu est maculé de sang gras, poisseux. Je le gifle, le réveille brutalement, puis lui balance une autre claque. Il ouvre l’œil, grimace. Je le prends par le cou. La nuque entre mes mains, je pourrais la tordre, la broyer, lui ôter la vie… je me retiens. Je me penche : – Alors ? J’attends. Je suis venue là pour autre chose. Je suis là pour les récupérer. – Ils sont où ? Il se contorsionne, se redresse comme il peut. Il ne tergiverse pas. Il désigne une pièce au bout du couloir. Je le traîne par le col. Je rêve de le dérouiller une ultime fois. Il rampe, je l’agrippe plus fort, je le pousse. Il se laisse emporter. Je le balance dans un coin. J’ouvre la porte, une buanderie. Une machine à laver, un sèche-linge, des piles de vêtements… Une odeur douce de lessive, agréable. Un espace frais, blanc. Il rumine, postillonne. Et râle : – Là… Il me montre le faux plafond, une trappe technique. Il s’est évanoui. Il convulse même. Je traverse le couloir, décroche le téléphone, je fais le 18. Je donne son adresse, je donne son nom. – Qu’est-ce qui se passe ? interroge le pompier. Il sent bien qu’un truc ne tourne pas rond. Il a de l’expérience. Je soupire sans émotion : – Je pense qu’il va mourir. – Dites-moi ce qui est arrivé, madame ? Madame ? Je repose le combiné, je ne dirais rien d’autre. Faut pas exagérer ! Je laisse là mon passé. Je me barre.
1
C’est l’ambiance des mauvais jours. Celle qu’on voudrait ne pas vivre. Cette impression de déjà vu, déjà entendu. Une odeur, des paroles, des regards méprisants. Vous le savez. Vous le ressentez. «J’aurais dû rester au lit ce matin ! Ras-le-bol». Un rendez-vous dans un restaurant, loin du bureau. Le bureau, je n’y vais quasiment plus… J’ai bien capté que je n’étais plus le bienvenu. Persona non grata! comme disent les cultureux. Je travaille chez moi. Auparavant, toutes les semaines on faisait un point, là-bas, au siège. Tout ça c’est terminé. Depuis un an, peut-être plus, on se donne rendez-vous dans des espaces publics, bien éloignés. Aujourd’hui c’est pareil. Rebelote. Moules frites. Un rade populaire, trop. Trop de bruits, trop de clients, trop de regards lourds. Ici on bouffe, on s’alimente, on ne profite pas. On parle fort, on sort du boulot. On travaille sur des chantiers, dans des usines, c’est populo. Impossible de s’entendre, impossible d’être tranquille. On s’est installé en terrasse. Avec mon boss. Lui fume, fume même beaucoup. Il a besoin de griller une clope toutes les dix minutes. Trois paquets par jour, mon patron est un nerveux. Un impulsif. Un dingue, je pense. Un hypertendu, une boule de nerfs qui s’en ferait péter les artères. Un futur client pour un AVC, un cardiaque qui s’ignore. Il vit à trois cents à l’heure, parle comme une sulfateuse, picole comme un trou. Pourtant il est maigrichon, filiforme. La nature est mal faite ! On est sur notre coin de terrasse, en béton froid, grisâtre, dégueulasse. Trois tables seulement et une vue imprenable sur les bagnoles et les camions. Le nez dans les pots d’échappement. Un troquet miteux. Ici, on se sert l’entrée à l’assiette. Au choix dans un espace réfrigéré : salade piémontaise, carottes – pour l’hygiène –, pâtés, rillettes, le tout proposé au kilo. Tu pioches, c’est un buffet froid.No limit. Du pain en boule prédécoupée. On ne lésine pas, c’est la foire au gras. C’est la foire tout court. Cholestérol à tous les étages ! Plat du jour griffonné sur une ardoise : on bouffe des moules avec de la crème fraîche, du gâteau au chocolat avec de la Chantilly. Gras, je vous dis. Fait maison ? Même pas ! Surgelé, ou au mieux sous-vide. On passe aux micro-ondes, on aligne sur la planche des steaks encore gelés, même la sauce est en bouteille. C’est populaire ! C’est pas écolo. Ici pas de chichi. On fait tourner les serviettes. Cela me dégoûte. Des mois que je suis au régime et à chaque rendez-vous le même rituel. Un lieu pour beaufs et pécores ! M’emmerde ! J’ai pris des carottes, pas de frites, pas de fromages, pas de dessert non plus. Juste un yaourt nature, sans sucre. La serveuse ne m’a même pas regardé, elle a écouté, son calepin à la main. Elle est là pour le plat de résistance. Elle acquiesce, sourit bêtement. Les clients défilent. C’est le coup de feu.
– Du vin ? Il me regarde. M’interroge d’un coup d’œil. Je refuse. Je prendrai de l’eau plate. – Vittel ? – Pourquoi pas ! La pétasse se casse très vite. Elle roule du cul, un derrière énorme cintré dans un tissu tendu, tient difficilement sur ses talons. Avec sa mini-jupe et sa tronche couverte de Ripolin, je serais pas étonné qu’elle tapine en bas de la rue ! – Bon ! grogne mon Boss. Retour à nos affaires. Je l’observe. Il est tendu. – Vous devez travailler chez vous… C’est déjà ce que je fais. – Je travaille tout le temps chez moi ! Il bougonne. – Ce matin… vous êtes venu au bureau… Le ton sonne comme un reproche. – Je venais chercher ma fiche de paye. Comme tous les mois. Je me défends à peine. Il grommelle : – On vous l’enverra par courrier ! Il expédie rapidement le problème. Il bouge beaucoup, ne me regarde pas. Il attaque son assiette de rillettes et tartine un bout de pain. Il écrase, aplatit serait le terme juste. – Plus de bureau ! dit-il la bouche pleine, terminé ! Cela claque comme une sentence. Il se trémousse. Il s’emporte. Il panique, ses yeux riboulent. Il bafouille, postillonne. Un porc. Il vire sa veste taillée sur mesure et coince sa cravate dans sa poche de chemise. Il tente de s’expliquer, pas de sanction, juste une légère réorganisation. Une organisation qui n’affecte que moi. – Une punition, je renchéris. Lui dit que non. Il affirme même que c’est une promotion ! Tu parles. Il me fixe droit dans les yeux. Une heure qu’il tourne autour du pot, une heure, qu’il hésite, tangue, dandine, gratte son crâne luisant. Il transpire trop, bégaye beaucoup. J’attends, je tente de fixer son regard. Il m’évite, il a honte. Il a honte de me regarder. Je tente de détendre l’atmosphère. – Quand est-ce que je vais reprendre le boulot ? Il bredouille une explication incompréhensible. Avale sa bouchée. Pousse avec une bonne gorgée de rouge. Il allume une nouvelle cigarette. Des clopes toutes fines, à la mode, parfumées menthol fraise, qui coûtent une fortune. Il grille la tige en moins de deux minutes, jusqu’au filtre qu’il fait tanguer dans sa bouche. Il souffle, crache, écrase sa tige dans le cendrier, il en allume une autre. Il ne désarme pas. Il est épuisant, il s’affole, parle fort, il se vautre, ce type n’a ni raffinement, ni même éducation. Il a été élevé chez les dingues. Il mâchouille un chewing-gum, encore du menthol, pour rafraîchir l’haleine. Il n’a même pas attaqué ses frites ! Édouard ! Quand on s’est rencontré il m’a fait penser à Édouard Norton. Le comédien. Un amerloque, grand, brun, l’air ténébreux, maigrichon, mais musclé, viril
jusqu’au bout des ongles et pourtant si féminin. Unhipster, comme disent les gens branchés. Chacun ses icônes ! Chacun sa culture ! Il avait une petite moustache. Des traits de visage affûtés. Édouard Norton ! J’adore. Maintenant ce salopard me fait penser à l’un de ses acteurs pornos des années 70, ceux qu’on voit dans des films aux images brunies par le temps. Il a les cheveux gominés, ou gras, ou les deux à la fois. Une touffe de poils sort de sa chemise, trop ouverte d’un bouton. Une allure de pédé. Des chevalières à tous les doigts ou presque. On croirait une rock star pour tantouzes ou pire, pour gamines prépubères ! Il pompe sur sa mini-clope comme un asthmatique en rut sur sa Ventoline. Il aspire à pleins poumons. Il tousse la gueule grande ouverte, racle sa gorge, je crains qu’il balance un mollard sur la table. Il ne délivre que son verdict : – Vous êtes malade. Il établit un diagnostic en fait. Il se prend pour un toubib, ce connard. Il me juge, il n’a pas les mots. Sa vision de la diplomatie me gonfle, il le sait, je le sais. Il n’y va pas par quatre chemins. Il a sa façon personnelle de dire les choses : je suis malade ! Rien de plus, rien de moins. Il est en colère, il est en nage. Il passe un coup, du revers de manche, sur son front, ramasse la sueur : – Putain qu’il fait chaud, qu’il beugle. On est dehors, il fait à peine vingt degrés. J’ai froid. Je n’ai plus faim. Il m’a coupé l’appétit ce bâtard. Je pousse mon assiette de carottes râpées, trop de sauce, trop d’huile, trop de colorants. Malade… Je prends un temps. J’encaisse plus exactement. Putain. Je digère. Il me faut bien cela. Je savais qu’Édouard était pas du genre psychologue, mais là on a passé un cap. J’admire la vue. Les travailleurs du bâtiment ont laissé la place à des employés de bureaux, des secrétaires, des fonctionnaires. Ici on grille des chèques restaurant. Pour moins de deux tickets : buffet à volonté, plat décongelé, café. Royal non ! Chaque heure a son public. Maintenant c’est une invasion de costumes et de tailleurs, du prêt-à-porter, mal portés par des cadres moyens. Édouard salue certains. Il rougit, ne me présente pas. Il empêche même qu’on me voit. Il accapare la parole, fait quelques signes discrets à une jolie blonde qui se penche à une table voisine… Une femme qui pourrait être sa fille. Mon boss est marié, trois enfants. Une maîtresse ou deux… un chaud lapin, bien évidemment. J’avale une gorgée. J’ai fini par commander un coca vanille. J’ai besoin de sucre, de caféine. Les glaçons tapent contre mes dents. Il allume une nouvelle clope. Je finis par reposer mon verre et imposer mon point de vue : – Je ne suis pas malade. – Mais vous prenez des médicaments ? Des produits, vous êtes en train de vous… Il cherche ses phrases, je le laisse se débrouiller. Il mime quelque chose, gigote ses bras pauvres en mots, comme pour trouver un sens à travers une pantomime désabusée. Il est pathétique. Il grimace, ne cache même pas son dégoût. Il louche sur ma poitrine, relève le nez, ennuyé. J’ai pourtant pris le soin de porter un beau costume, sombre, sobre.
Il mime encore, il se dessine des seins avec ses énormes paluches aux doigts boudinés, aux bagouses démesurées. Il ne parvient pas à dire seins, nichons, nibards, loches ! Il n’y arrive pas, lui il malaxe du vide ! Il triture, pelote. Un vicelard ! Putain. Il abdique. Il baisse la tête, hésite encore. Je sais ce qu’il veut dire, je ne vais pas l’aider. Je le laisse se noyer dans sa merde. Il rumine. Tire sur sa cigarette. Pompe, pompe encore. Il se réfugie sur son verre de rouge, il a déjà descendu la moitié de la bouteille. – Je ne suis pas malade ! Okay,consent-il. Il prend un accent d’Américain. Il corrige. Il ergote un moment, allume encore une clope. – C’est pas vraiment ce que je veux dire… On ne peut pas, c’est pas la nature, c’est comme cela. On ne naît… vous voyez quoi ? Non je ne vois pas… je ne comprends pas ! On en a parlé. Plusieurs fois. Il y a des mois de cela, je me vois encore lui expliquer. Comme si c’était hier. – Je veux devenir une femme… Au début il a rigolé. Puis j’ai vu son regard changer. Je m’appelle Samuel Fox. J’ai trente-deux ans. Je ne suis pas un homme, je ne l’ai jamais été. C’est tout. Je suis une femme coincée dans un corps répugnant qui ne m’appartient pas. – Putain, qu’il souffle en se balançant sur sa chaise. Il essaye de me parler. Il n’y arrive pas. L’équation subtile est trop compliquée pour lui ! Des mois de psychothérapie. Des mois à trouver les mots, expliquer que vouloir s’habiller en femme, penser qu’on est une femme, ce n’est pas une maladie. Je ne suis pas un pervers. Lui, mon boss… Je le croyais différent. Plus ouvert, compréhensif. Que dalle ! Il n’est qu’un mâle comme les autres. Salopard ! Des mois qu’il sait, que je lui ai parlé de ma volonté de devenir une femme. J’ai fait l’effort de prendre du temps. De me confier. Et aujourd’hui ce trou de balle fumeux me demande de me cacher. Je veux devenir une femme. Je suis une femme. J’ai rencontré une dizaine de spécialistes, j’ai monté un dossier. J’ai contracté deux crédits pour me métamorphoser. Pour changer. Juste me sentir mieux. Je mute, c’est tout ! La démarche est étrange. Violente par moment. Je me suis lancé dans l’aventure. Je vais devenir Samantha. Je vais devenir une femme. Je prends des hormones depuis plusieurs mois. Les effets sont plus impressionnants que prévu. Mes seins sont énormes, démesurés, inattendus. Comme si ma féminité avait explosé au grand jour. Des beaux nibards, je trouve. Tous les matins je me regarde. Je leur parle. J’ai même acheté un nouveau miroir juste pour eux… Édouard parle encore, seul, il ergote. Il la ramène. Casse mon rêve. – Les clients sont troublés. Pour le moment, je suis encore Samuel. J’ai gardé mes vêtements d’homme, mon allure, mes cheveux courts. Je compresse ma poitrine avec des bandages.
Pas de manucure, pas de fioriture, pas de maquillage non plus. Je donne le change. Je deviendrai papillon plus tard. Je me défends comme je peux : – Les clients s’y feront. Et puis je fais mon job. Je suis l’un de vos meilleurs enquêteurs, je suis un expert dans mon domaine. J’ai signé un contrat pour venir. Un contrat important, à durée indéterminée. J’ai de l’ancienneté, je suis qualifié, doué. Je suis un excellent pro ! Il le sait. Il ne veut pas me perdre. Je lui rapporte trop gros ! Il renifle. Absorbe son vin trop amer, trop acide même. Déglutit longuement. Il a du mal à passer. – Je ne remets pas en cause vos qualités professionnelles. – Non, vous mettez en cause mon physique. Je gonfle ma poitrine, je me sens étriqué dans mon costume. Mes obus vont finir par exploser. K.-O ! Édouard baisse les bras. Il souffle. Ne veut plus s’expliquer. Il sait qu’il a tort. Il s’allume d’un coup de briquet. Manque se cramer les poils du nez. – C’est pas possible !
2
Jai quasiment tout loupé jusqu’à présent. Drôle de vie. Pathétique, triste même. L’impression de ne jamais avoir vécu dans le bon corps. Sensation de vide, un problème d’identité. Trente ans. Trente-deux exactement. Samuel. Un pénis. Un appendice pendouillant, plutôt. Un corps d’homme. Une forme maladroite, une coquille. Une sensation au début, celle de ne pas être né de la bonne façon, celle de ne pas correspondre à ce que je suis vraiment. Puis une déviance, celle de vouloir me corriger, me grimer. Puis les reproches, la société, tout ce qu’elle renvoie, les regards, la moquerie. Le sexe… On m’aura tout fait. 32 ans ! J’ai trop longtemps attendu. Et une seule question pour résumer tout cela ? Vais-je vivre le restant de ma vie malheureux ? Je ne sais même pas si je dois écrire au masculin ou au féminin ! Même ma pensée ne m’appartient pas. Je ne me suis jamais senti homme. Je ne me suis jamais senti nulle part d’ailleurs. J’ai jamais eu ma place. J’habite dans un corps qui n’est pas le bon. Je suis une femme, une femme loupée. Un homme loupé. Un monstre, une chimère. Chaque jour, je passe des heures devant la glace à me poser des questions. Mon corps. Ce corps. Je l’ai torturé, je l’ai maquillé, modifié, truqué, je l’ai même mutilé et maintenant… Samuel. Mon père m’a donné le prénom de mon grand-père. Je suis né dans les années 80. Les années en couleur, les années fric. La télévision avait cinq chaînes.Le fric, chic, so gay, so drogue, so funk… so cool ! Le sida, le chômage, la crise. Aussi. Samuel. Comme pour me protéger. Je suis fils unique. Rejeton d’un père fonctionnaire des impôts, un petit rond-de-cuir rigide, froid, qui a rentré des données dans un ordinateur toute sa vie. Il a vérifié des comptes, des lignes froides de chiffres, suivi scrupuleusement des fiches, des procédures. Un type égocentrique, étriqué, au petit monde borné qui se réduit par la lorgnette de ces protocoles et de sa droiture. Un type sans vie, sans contraste, sans passion. Gris. Mais utile à la société ! Le prénom de mon grand-père. La seule chose de poétique que mes parents m’ont donnée. Il était jardinier, il est mort jeune, je ne l’ai jamais connu. Mais mon père semble l’aduler. «Ce grand Samuel !» disait-il tout le temps. Mon paternel, ce type que je ne vois plus maintenant. Ma mère m’a toujours appelé Sam. Comme Samantha, dans ma sorcière bien-aimée. Chacun y allait de son évocation personnelle. Et moi, on m’a demandé mon avis ? Sam. Le diminutif est venu tout de suite. Comme une ambiguïté. On m’a toujours appelé Sam. On ne choisit pas son prénom. Il est comme le reste, donné à la naissance. Comme la marque de fabrique des parents. Un bébé unique, un seul enfant c’est un projet, celui d’un couple. Une volonté de construire quelque chose ensemble. À l’arrivée un combat contre eux-mêmes. Puis le symbole de l’échec à l’adolescence. Pour finir homme, libre.
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