//img.uscri.be/pth/46883e86f4b1ec635e3a38b871a0df1b33cdb0c6
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Sois maudite, ma poupée

De
363 pages
La nuit est un écrin de secrets. En son sein se tapissent des ombres et s'entrelacent des murmures... Deux silhouettes se meuvent sur les hauteurs d'une petite ville : Kirsten et Satine. Leur passe-temps favori : batifoler sur les toits de leur quartier une fois le soir tombé. Cependant, au cours d'une de leurs escapades, elles commencent à apercevoir une étrange silhouette noire à hauteur des mansardes, qui semble les observer...Quelque part ailleurs, une diva de satin se met à danser dans les ténèbres veloutées d'un club à hôtesses. Un peu plus loin, deux jeunes âmes égarées dérivent autour d'une chapelle abandonnée, tandis que, de leur côté, des midinettes se pâment pour un mystérieux tombeur...
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

2
Sois maudite, ma poupée

3Manon Mennetrier
Sois maudite, ma poupée

Nouvelles
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9646-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748196467 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9647-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748196474 (livre numérique)

6 .

8 FRISSONS À MINUIT
9 1
Ma meilleure amie, c’est Kiki ; Kirsten Verlet
alias Kiki.
Elle vient de Versailles et séjourne chez moi,
à Dijon, dans mon petit appartement. Le studio
de mon célibataire de père, en réalité.
Lumineux, bien chauffé, c’est un petit cocon
doré.
Ça doit sûrement lui faire tout drôle,
comparé à son gîte spacieux dans la banlieue
parisienne.
Mais là, c’est différent : elle est seule avec
moi, sa vieille pote, sans son frère Thiéfaine et
sa sœur Juliette sur le dos. Deux petites souris
qui parfois grignoteraient sa patience comme la
queue d’un chat.
Quant à nous, nous sommes deux grandes
lucioles qui n’ont qu’une passion : aller folâtrer
sur les toits du quartier.
11 2
J’adore la nuit. Depuis que je suis en âge de
marcher, j’admire plus que tout cette
atmosphère délicate et silencieuse. La beauté
subtile du firmament, lorsqu’un drap d’encre
opalin le recouvre, les scintillements saccadés
des étoiles.
Mon nez hume les effluves légers et suaves
de la nuit ; mes oreilles écoutent les mélodies
des grillons. Mes yeux contemplent cette
infinité bleue, mes doigts sentent la caresse
quasi palpable de la brise nocturne.
Subjuguée par cette obscurité luminescente,
je laisse mes pensées gambiller dans mon esprit
comme des moutons dans un pré ; et mes
souvenirs éclosent ainsi comme autant de roses
fragiles.
Alors la fusion peut avoir lieu : les
stridulations des insectes, les bruissements des
feuilles dans les arbres et les soupirs de la brise
ne font plus qu’un avec les pulsations de mes
veines.
Quand la nuit m’appelle, c’est mon cœur qui
bat. J’adore la nuit parce que je l’ai dans la peau.
13 3
Nous avons un droit de sortie habituellement
large, le soir. La consigne, c’est : dix-neuf
heures trente, mon père sort en ville pour
prendre quelques collations avec ses amis.
Vingt-deux heures, il rentre au bercail et nous
incite à faire de même. Résultat, nous avons
environ trois heures pour faire les folles sur les
toits.
Deux émules de CatWoman en pleine action.
Le samedi soir, c’est nuit de fête au Cintra, la
boîte favorite de mon père. Le gros lot pour
Kiki et moi ? C’est donc parfois un bénéfice
d’une petite heure en plus.
Nous avons d’abord eu un peu de peine à
instaurer ce système ; bien évidemment, mon
père n’était pas entièrement d’accord. Il
craignait pour notre sécurité surtout, et
s’imaginait déjà les pires catastrophes : moi
dégringolant du toit et me brisant une jambe,
ou bien Kiki enlevée par un rôdeur ! !
Mais nos arguments ont eu raison de lui, et
ils ont fait ployer ses inquiétudes jusqu’à ce que
nous obtenions ce que nous désirions : nos
libertés.
15 4
– Ça y est ! ! Il est parti ! ! murmure mon
amie, écartant les rideaux de ma chambre d’une
main. La nuit est à nous ! ! !
Elle tourne la tête vers moi : ses yeux verts
étincellent dans la pénombre de la pièce. Sa
main relâche le rideau et sa silhouette svelte
contourne le lit pour me rejoindre au salon.
Prestement, nous enfilons nos manteaux
noirs, dont nous remontons la fermeture Eclair
jusqu’au cou. Avec des gestes hâtifs, nous
chaussons nos gants de cuir noir :
– Indispensables pour ne pas s’écorcher les
mains ! ! observai-je.
Enfin prêtes, nous sortons sur le palier en
prenant soin de verrouiller la porte à double
tour. Impatientes de nous trouver en altitude,
nous traversons la cour en petites foulées,
jusqu’à atteindre le renfoncement à gauche de la
grille d’entrée. Là, Kiki et moi contournons les
boîtes aux lettres et arrivons devant une courte
rangée de trois poubelles sélectives, adossées à
17 Sois maudite, ma poupée

un muret de pierre d’environ deux mètres
cinquante de hauteur.
– Je vais prendre appui sur la jaune, décide
Kiki. Aide-toi de la verte ! !
– Je commence à être habituée, merci ! ! Je
grimpe là-haut depuis plus longtemps que
toi ! ! !
Mon amie fait un bond à la verticale et
agrippe le sommet des pierres. Calant son talon
sur la structure de fer entourant la benne, elle
lance son autre pied en face d’elle en prenant
appui sur son support.
La pointe de sa basket rencontre une
aspérité ; une fois ses deux pieds sur la surface
du mur, elle pousse sur ses jambes et se hisse en
haut à la force de ses bras.
À mon tour, j’escalade le muret en m’aidant
d’une poubelle, et lorsque mes doigts entrent en
contact avec l’arête tranchante, j’exécute une
traction avec mes bras.
– Ça y est ! ! On a réussi à monter nos gros
culs là-haut ! ! s’écrie Kiki.
– Ça ma vieille, on appelle ça de la
technique ! ! !
18 5
À califourchon sur le mur, je lève le nez vers
le ciel ; les diamants des étoiles parsèment la
Voûte Céleste, et la pleine lune constitue un
unique œil d’or blanc. Me voyant ainsi la tête en
l’air, mon amie en fait autant. La brise nocturne
vient balayer légèrement ses pommettes.
« C’est vrai que c’est joli, la nuit ! ! admet-elle
au bout d’un moment. On se laisse facilement
entraîner à la rêverie… »
Tandis que ses yeux brillants parcourent la
toile noire, mon regard redescend sur la rue. Ma
petite rue assez étroite, faiblement éclairée par
deux lampadaires blancs, bordée de deux
rangées de voitures. Leurs masses sombres
ressortent sur les contours de la chaussée, et
leurs ombres opaques se tracent avec hésitation
sur la route de béton gris.
À notre gauche, s’élevant vaillamment au
milieu d’un jardin creusé d’une piscine, dont la
bâche ondule légèrement au gré de la brise, la
demeure d’un couple de personnes âgées. Ce
soir-là, aucune lumière crue n’inonde le porche
19 Sois maudite, ma poupée

au dallage de pierre rose, ce qui signifierait que
le vieux grincheux sortirait dans sa cour pour
nous faire la morale.
À notre droite, de l’autre côté de notre cour,
l’appartement de la jeunette libertine, et dans
son prolongement, celui de Manu et de sa
copine, les potes à mon père, puis celui de la
vieille casanière solitaire.
Droit devant nous, une longue succession
d’immeubles aux façades ocre blanches,
coupées de balcons à balustrades de fer forgé.
Tout en haut, au sommet des toits, une forêt
d’antennes hérissées où s’ajoutent quelques
cheminées de brique rouge sombre.
Tout à coup, alors que je me perdais dans ma
contemplation du décor, la voix claire de Kiki
s’élève derrière moi dans l’obscurité :
– Eh ! ! Tu viens, ou tu continues à
rêvasser ?
– J’arrive, j’arrive ! ! ! me reprends-je
rapidement.
Je me tourne vers elle, me mets en position
accroupie et avance précautionneusement.
– C’est une surface rugueuse. Ça ne glisse
pas, ne t’inquiète pas ! ! me lance Kiki depuis le
toit voisin.
– On n’est jamais trop prudente ! ! rétorquai-
je.
Une fois au bout du muret, j’enjambe la
gouttière et me rétablis sur le toit. Je traverse la
20 Sois maudite, ma poupée
surface grise recouverte de mousse et m’allonge
au milieu ; le contact frais et dur s’imprime dans
mon dos. Bientôt, je ferme les paupières, tout
en sachant qu’un petit coup de pied ou une
chatouille de mon amie me fera relever dans
quelques instants.
Mais cette fois, je me trompe, car ce qui me
fait bondir sur mes pieds est une sensation
glacée, comme l’impression d’être mise à nu.
Les pores de ma peau se dilatent, mes poils
se dressent sur tout mon corps, et des frissons
se mettent à courir le long de mon échine.
– Il y a une flaque d’eau sur le toit, et je suis
tellement conne que je me suis sûrement
allongée dedans ! ! pensai-je aussitôt.
Mais je me rends compte que ce n’est pas de
l’eau, car je reconnais cette impression
semblable. C’est une présence malveillante ;
quelqu’un que je ne connais absolument pas se
tient dans les parages, et je sais d’avance que je
ne tiendrais pas à le rencontrer.
– Quoi, qu’est-ce qui t’arrive ? me demande
Kiki, alertée depuis la plate-forme voisine par
mon comportement.
Inquiète pour de bon quand elle voit que je
ne réagis pas, elle ne tarde pas à me rejoindre.
Ses mains se crispent sur mes épaules, secouant
mon corps pétrifié sur place.
21 Sois maudite, ma poupée

– Qu’est-ce qui se passe, tu m’entends ?
Arrête ça, tu veux ? Tu commences à me faire
peur ! ! !
– Je sens… quelque chose… ! ! bégayai-je.
Je secoue violemment la tête de droite et de
gauche afin de recouvrer mes esprits.
– Y’a un truc qui cloche ! ! finis-je par dire au
bout de deux secondes.
– Quoi ?
– Comme… comme quelqu’un qui nous
observerait ! ! Comme un regard qui pèserait sur
nous ! !
– C’est débile ! ! Passé huit heures, qui
s’amuserait à nous épier ?
– Mais je sais pas, moi… ! !
Sur la défensive, je jette des coups d’œil
méfiants tout autour de nous, à hauteur des
porches et des jardins.
Tout à coup, Kiki recule et trébuche sur moi.
Elle m’agrippe le bras et chuchote
fiévreusement :
– Là-haut ! ! ! Sur le toit ! ! ! Y’a… y’a un
type ! ! !
Je sursaute brutalement, comme piquée par
une bête ; mon cœur bondit dans ma poitrine,
et se met à battre plus vite et plus fort.
Lentement, je lève les yeux vers le ciel. Mon
amie, cramponnée à mon bras, ne se moquait
pas de moi : une haute silhouette noire,
22 Sois maudite, ma poupée
d’environ un mètre quatre-vingt-dix, se découpe
sur le fond nocturne.
Ses épaules sont fines et souples, et son
corps entier semble recouvert d’un vêtement
d’appoint ; un peu comme une cape.
Les contours de la tête sont plongés dans
l’ombre, et l’on en distingue rien.
– Sans blague, j’ai peur maintenant ! ! !
bredouille Kiki. Ça n’a pas l’air d’un ramoneur,
mais plutôt d’un rôdeur, ou quelque chose de ce
genre ! ! !
Immobile, muette et imposante, la forme
humaine et ténébreuse nimbée d’éclat de lune
reste là sans bouger, impassible à nos
mouvements apeurés et à notre angoisse
grandissante.
– Descendons ! glissai-je d’une voix
blanche. J’ai un mauvais pressentiment ! ! !
Mais tandis que Kiki se hâte sur le muret en
tremblant de tous ses membres, je reste
brièvement campée sur le toit avant de la suivre,
comme pour mettre la silhouette au défi
d’approcher.
– Ça suffit ! ! proteste alors Kiki. Ne joue pas
à la plus maligne et suis-moi ! ! Rentrons ! ! !
Mais alors que nous redescendons à l’aide
des poubelles et que nous nous précipitons à
travers la cour, foulant les graviers blancs à
pleine vitesse, la silhouette demeure de marbre,
23 Sois maudite, ma poupée

l’épaule droite appuyée contre une mansarde de
pierre brune.
En un éclair, nous déverrouillons la porte de
notre appartement, nous nous jetons à
l’intérieur et re-verrouillons à double tour.
Sans un mot, mais avec la même pensée en
tête, nous nous ruons à la fenêtre de ma
chambre ; celle qui donne la vue la plus large
sur la cour et ses alentours.
Bien évidemment, la silhouette a disparu.
24
6
Mon père est rentré à vingt-deux heures
quinze, ce soir-là. Bien sûr, nous nous sommes
abstenues de lui raconter toute cette histoire.
Le lendemain matin, nous nous sommes mis
d’accord pour aller à la patinoire. C’est un
bâtiment couvert, autorisé au public de
quatorze heures trente à dix-sept heures l’après-
midi. Respectant ces horaires, Kiki, mon père et
moi partons donc en début de journée.
Mon père déplie aussitôt sa gazette favorite,
Le Canard Enchaîné, et s’installe dans les gradins
tout en nous surveillant d’un œil.
Nous pensions aller à la patinoire, en vérité,
pour nous détendre et nous changer les idées au
sujet d’hier soir.
Mon amie et moi déposons nos sacs au
vestiaire, chaussons nos patins et entrons en
piste. Etant donné que j’ai beaucoup patiné sur
béton et sur glace quand j’étais môme, je me
lance courageusement sur le plateau et esquisse
quelques pas.
25 Sois maudite, ma poupée

Mon pied gauche, au début, a tendance à
déraper facilement ; c’est pourquoi je m’appuie
sur la barrière de bois pour trouver un équilibre.
Peu à peu, mes réflexes commencent à revenir
et, au bout de vingt minutes, j’effectue des
glissades de plus en plus aisées.
Kiki, elle, se rappelle moins facilement ses
débuts sur la glace. Après une bonne dizaine de
chutes sur les fesses, elle finit par avouer
piteusement :
– Je crois que je suis plus à l’aise sur les toits
que sur la glace ! !
Je m’esclaffe ; néanmoins, nous échangeons
un regard anxieux. Lorsque je me penche pour
relever mon amie, elle me glisse à l’oreille :
– Dis… tu te sentirais d’y retourner cette
nuit ? Malgré… malgré l’apparition ?
Je la regarde gravement et lui demande :
– Tu ne crois pas qu’on l’aurait imaginé ?
– On l’a vue toutes les deux ! ! ! rétorque-t-
elle.
Mais comme nous brûlons d’en discuter et
que des nuées de patineurs fusent devant nous
en permanence, comme un grand cercle fluide
et ininterrompu, nous faisons quelques glissades
pour nous mettre à l’écart du groupe.
– C’était tellement bizarre… reprend Kiki.
– Et je n’ai jamais vu de rôdeur avec une
cape ! !…
26 Sois maudite, ma poupée
Mon amie ouvre des yeux ronds ; elle reste
bouche bée.
– Une cape ?
– Je l’ai remarqué, oui. C’est un détail plutôt
insolite…
Nous nous tournons vers la foule – qui
exerce toujours un mouvement flou, perpétuel
et giratoire – , sourcils froncés, accoudées au
rebord de la barrière.
Une excitation s’est désormais emparée de
moi, intense et lancinante, comme à chaque fois
que je découvre un nouveau mystère.
Après avoir patiné et rigolé pendant plusieurs
heures, nous redescendons le boulevard
jusqu’au centre ville pour goûter au MacDo.
Attablées devant deux Sundae fraise et caramel,
nous re-conversons de nos inquiétudes,
profitant de ce que mon père se soit éclipsé aux
toilettes :
– Il nous faut une couverture de sécurité,
décide Kiki.
– Un couteau de voyage, ça irait ?
– Tu en as un ? fait-elle, admirative.
– Bien sûr ! ! C’est une lame d’acier
tranchante, avec une gaine d’étain ciselé. Utile,
je pense, dans ce genre de situation ! ! !
Kiki termine sa coupe glacée, et je finis de
siroter mon verre de Fanta Madness.
27
7
J’ai un chat, un jeune matou de deux ans et
demi baptisé Karamel. Mon amie Kiki adore
l’enfouir sous une montagne de caresses,
d’étreintes et de bisous sur la truffe.
Le pauvre animal n’y échappe jamais.
Son pelage mi-long et tiède porte les teintes
d’un rocher aux trois quarts enseveli sous la
neige.
Karamel est d’un naturel agité, vif et
dynamique autant qu’un lionceau.
Lorsque nous donnons libre cours à nos
escapades nocturnes, il nous accompagne de
bon cœur. Nous ne sommes plus seules alors, et
ce n’est plus deux, mais trois paires d’yeux vert
clair qui pétillent dans la nuit noire.
29
8
Cette soirée-là, nous tombons d’accord sur le
fait de changer de toit de façon à ne plus croiser
la silhouette d’hier. Au lieu de traverser la cour
sur toute sa longueur, pour atteindre les garages
donnant sur la rue, nous grimpons simplement
sur la butte de terre dans le carré de jardin de
mon père, juste en face de l’appartement.
Ainsi, nous nous aventurerons sur les toits
des locaux aboutissant au milieu des parkings
des voisins, à l’arrière des bâtiments.
Couteau de voyage en poche, nous nous
avançons dans la terre sèche, zigzaguant parmi
les plantes basses et nous courbant sous les
rosiers grimpants. Seul inconvénient, l’absence
de lumière. La clarté lunaire qui éclabousse les
cheminées et se reflète sur les toitures ne
remplace pas les cônes rutilants des réverbères.
De ce fait, lorsque Kiki saisit le sommet du
muret et que son pied droit cherche une prise à
tâtons, elle dérape brusquement dans une
inégalité du mur et bascule dans les rosiers.
31 Sois maudite, ma poupée
Heureusement, l’épaisseur de son manteau
amortit sa dégringolade entre les épines.
Une fois qu’elle est perchée au sommet, elle
avance à quatre pattes et me fait signe de la
rejoindre. Je parviens à coincer mon pied dans
une cavité entre deux pierres, avant d’y prendre
appui et de me hisser à mon tour en haut du
mur.
– J’espère vraiment que l’apparition ne
reviendra pas ! ! murmure mon amie en
s’adossant contre une cheminée.
– Ne t’en fais donc pas pour ça, la rassurai-je.
J’ai emporté le couteau de voyage. Ça nous sera
peut-être d’un maigre secours si on parvient à le
dégainer assez vite.
– Tu te prends pour une Heather Morris ? ! !
Mais bon ; ce n’est pas parce qu’elle est venue
une nuit qu’elle reviendra la suivante, et ce n’est
pas parce qu’elle reviendra qu’elle nous
attaquera.
Kiki et moi retraversons le muret en sens
inverse, prenant garde à ne pas buter sur les
pierres rugueuses. Arrivées au bout, nous nous
cramponnons au coin de la façade de notre
appartement ; avançant prudemment une jambe
pour gagner le toit voisin, nous commençons
par tester la solidité des cannelures : une surface
en P.V.C garnie d’un revêtement en tôle.
Je passe la première ; mon regard parcourt
tout de même brièvement les façades, afin de
32 Sois maudite, ma poupée

repérer un éventuel curieux à son balcon
risquant de nous faire la morale ou de nous
prendre pour des cambrioleuses.
J’essaye vainement de ne pas penser à la
silhouette, mais elle accapare tout mon esprit.
Elle me hante.
Lorsque la dernière fenêtre abandonne son
rectangle de lumière aux ténèbres
environnantes, je fais signe à Kiki de me
rejoindre ; elle me suit à quatre pattes, tâtonnant
à l’aveuglette, veillant à poser un genou d’abord
avant de mettre tout son poids dessus.
Soudain, un craquement retentit sous ma
paume droite : le revêtement s’effrite à cet
endroit, créant peu à peu une lézarde dans le
P.V.C.
Je préviens mon amie de ces cannelures
abîmées, afin qu’elle n’ait pas d’accident.
À force de progresser lentement mais
sûrement, nous arrivons bientôt au centre du
toit. Nous nous redressons alors de toute notre
taille, fières et ténébreuses, nos cheveux dorés
mi-longs ondoyant au gré du vent.
Deux ombres noires auréolées de blond,
solitaires au milieu d’une immensité bleue.
Deux émules de CatWoman en pleine action.
Deux lucioles sur un toit de tôle.
33
9
Une petite langue venteuse vient caresser
notre peau.
– Je me sens hyper bien, sur ce toit… Je
crois que c’est décidément mon élément,
l’altitude… soupire Kiki.
– Moi aussi, je suis en osmose avec la nuit…
C’est elle que j’aime ! !
Une vague de tiédeur se répand à l’intérieur
de moi. Ça me semble tellement contraire aux
frissons glacés que j’ai ressenti la nuit
dernière ! ! Debout sur la tôle ondulée, je ferme
à nouveau les paupières… pour quelques
instants seulement. Un petit cri de Kiki me tire
de ma torpeur, l’emportant dans le ciel comme
une chauve-souris volage.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Ne me dis pas
que…
– Là… dans les buissons ! ! ! Quelque chose
a bougé ! ! !
Paralysées d’effroi, nous fixons les feuilles
épaisses à nous en faire mal aux yeux. À
nouveau, les branches frémissent avec un léger
gémissement.
35 Sois maudite, ma poupée
Mon amie resserre ses doigts autour de mon
poignet, enfonçant ses longs ongles dans ma
chair. Je crois qu’elle va finir par me faire
saigner ! !
Tout à coup, dans un dernier bruissement,
une petite forme svelte et bondissante jaillit de
la ramure.
– C’est un chat ! ! ! s’écrie Kiki, ivre de
soulagement.
– Je dirais même plus, souris-je. C’est
Karamel ! ! !
Non sans dissimuler notre apaisement, nous
suivons du regard le petit félin, qui se met à
gambader dans la cour des voisins jusqu’à
disparaître sous un véhicule.
C’est alors que nous décidons de créer un
nouveau jeu : compter les étoiles. Nous
déplaçant sur la toiture avec de plus en plus
d’agilité, apprenant à éviter les cannelures
piégées et les zones glissantes.
Au fur et à mesure que nous dénombrons les
minuscules diamants, nous esquissons des
entrechats allègres et chuchotons de temps à
autre :
– J’en ai vingt ! !
Ou bien :
– J’arrive à trente ! ! Je te bats ! !
Subitement, je relâche ma méfiance au niveau
d’une cannelure brisée : la tôle tordue forme
une pointe traîtresse, qui ressort parmi la
36