Solitude amère et passionnée

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À peine sortie d'une adolescence vouée à l'étude sous l'autorité pesante de nonnes cajoleuses, Emilie souffrira bientôt d'un isolement quasi cellulaire avant de sauter sur l'occasion inopinée de se libérer de son carcan familial, offerte par un mariage précoce qui l'emmènera vers la destination de ses rêves : Paris, cette ville magique où elle trouvera le bonheur dans l'insouciance débridée de la fin des Années folles.


Mais, le destin guette, et Emilie retombera de son piédestal pour connaître de lourds soucis dus à la crise de l'époque et endurer le désarroi d'une vie de recluse dans un total dénuement. Elle se morfondra alors amèrement dans un local immonde, qu'elle baptisera son Trou à rats, jusqu'au jour de la découverte fortuite du Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre qui éveillera en elle une véritable passion ...

Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782952831710
Nombre de pages : non-communiqué
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9 Alors, le souvenir excitant l’espérance, L’attente d’être heureux devient une souffrance Alfred de Musset,Don Paëz
Attendre…
Mai 1909.
Depuis l’acquisition de son fonds de menuiserie ébénisterie, Félix, compagnon du Tour de France, s’était vite assuré une clientèle régulière dans la contrée par la qualité de son savoirfaire et le sérieux d’un atelier qui tournait sans relâche pour répondre au mieux à une demande on ne peut plus encourageante. Et, pour couronner le bonheur de sa réussite, Armèle, sa jeune épouse venait de donner le jour à une petite Émilie. Comblé et assuré d’une confortable aisance, il avait oublié les tracas de sa jeunesse et vivait désormais sur un petit nuage sans se soucier davantage d’un nouveau conflit avec l’Allemagne dont la menace semblait pourtant monter à l’horizon Depuis le temps que l’on bourrait le crâne des citoyens avec l’idée de laRevanche, à l’école, à la Chambre des députés et dans les journaux, en usant et abusant des arguments les plus patriotards, une nouvelle guerre avec le pays voisin, depuis le désastre inimaginable de 1870, s’imposait dans tous les esprits comme l’issue fatale d’une évolution logique et inéluctable de sorte que, au début d'août 1914, comme tous les hommes en âge de porter les armes, Félix rejoignit son unité du génie dans
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 10 l'enthousiasme, persuadé de rentrer à la maison pour fêter Noël, une fois ces mauditsPrussiens ramenés à la raison et l’Alsace et la Lorraine enfin réintégrées dans le giron national. Or, c’était là sans compter avec le même élan de gloriole exacerbée de l’autre côté du Rhin. Si les Français criaient «A Berlin!» en se rendant au front, la fleur au fusil, les Allemands répondaient «Nach Paris !» en écho à ce flot de paroles de défi irréfléchies. Au terme de la folleCourse à la mer des deux armées dès le début des hostilités, Félix se trouva bientôt engagé dans la terrible bataille des marais noyés de l’Yser. Ramené à l’arrière après de graves blessures, il disparut à l'issue des terribles souffrances du tétanos, abandonnant sa petite fille et son épouse Armèle aux aléas d'un avenir plus qu’incertain. Du haut de ses cinq ans, Émilie ne put évidemment pas mesurer toute la portée du drame familial alors que l’absence de l’affection d’un père troubla certainement son enfance et pesa sans doute sur son existence tout entière. À l’école libre du cheflieu de canton, elle assimila précocement les secrets de la lecture et de l'écriture, ce qui lui attira la bienveillance des bonnes sœurs éducatrices qui la couvèrent et l'accompagnèrent de leurs soins empressés tout au long de ses années de scolarité, lui confiant les meilleurs rôles dans les pièces bien pensantes du théâtre paroissial et rendant souvent visite à Armèle pour la convaincre, le moment venu, de diriger sa fille si douée vers la vie contemplative. Pourtant, à leur grande déception, cette pressante sollicitude s'avéra vaine car, une fois obtenu le brevet supérieur de fin d’études, Émilie
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 11 ne manifesta aucun penchant notable pour le voile et la clôture. Soucieuse au contraire de se dégager de l’étreinte des nonnes devenue à la longue étouffante, la jeune fille, comme un oiseau prisonnier dans sa cage, virevoltait à la recherche infatigable d’une ouverture propice à un envol libérateur, et cela d’autant plus que sa mère ne l'avait guère encouragée à s’engager dans la voie religieuse, car, mêlée ellemême de bonne heure à des astreintes du même genre, elle gardait toujours vivant à l'esprit le souvenir amer de sa propre enfance et de l’emprise suffocante, quasi intolérable, du recteur dans son village natal du nord de la Bretagne. Adoptant une attitude d’autodéfense naturelle en la circonstance, elle s’en tenait à une position de réserve dictée par sa propre expérience et se plaisait à répéter en confidence à qui voulait bien l’entendre, et comme pour se démarquer de la soumission du milieu pratiquant tout en sollicitant son indulgence, qu’elle croyait en Dieu, mais à sa guise. Elle ne cachait pas qu’elle aurait préféré voir Émilie opter pour l'instruction publique, mais les diplômes de l'enseignement dit libre méprisés par les pouvoirs officiels n'ouvraient malheureusement pas la voie dans cette direction. En effet, la loi de la séparation des Eglises et de l’Etat encore toute fraîche avait creusé de graves clivages sociaux qui formaient des cloisons étanches dans tous les domaines entre le public et le privé. De plus, les maigres ressources familiales interdisaient tout espoir d’envoyer Émilie poursuivre des études plus poussées loin du foyer familial, de sorte qu’elle dut se
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 12 contenter du cours supérieur des bonnes sœurs savantes du milieu local. Le devoir de tout citoyen de servir la Patrie avait arraché à Armèle un mari, un père et un chef d'entreprise pour lui accorder la distinction certes respectable mais peu enviable deVeuve de guerreet offrir à la petite Émilie le titre apparemment généreux mais illusoire dePupille de la Nationoctroyé largement par un Etat hypocrite, une bien piètre compensation matérialisée par une carte officielle futile ne conférant aucun avantage particulier. Il fallait donc s’accommoder d’une situation précaire, illustration flagrante de la sempiternelle indifférence des autorités publiques toujours aussi ingrates envers ceux qui auront défendu les intérêts de la majorité au prix – pour employer des termes pompeux mais significatifs – deleur sacrifice suprême sur l’autel de la Patrie. Sur le chemin de l'école, Émilie longeait chaque jour à pas comptés l’élégante devanture de Thérèse, la boutique de mode du pays, pour le simple plaisir d'admirer au passage les robes et les chapeaux exposés avec goût dans la vitrine, des démonstrations d’élégance qui la faisaient rêver. Et, à la maison, mettant à profit ses penchants artistiques naturels, elle s'inspirait des modèles duPetit Echo de la Modepour réaliser, avec des bouts de tissus récupérés çà et là, des vêtements de belle facture pour habiller sa poupée. Un jour, elle en revêtit même Pompon, le chat de la maison qui, d'ordinaire fort patient, se prêta d’abord docilement à ce nouveau jeu, mais qui, sans doute excédé cette foislà par des essayages interminables, bondit sans préavis vers l’échelle du grenier affublé d’une robe de mariée et d’un chapeau à
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 13 plume. L’histoire ne dit pas ce qu’en pensèrent ses copines des gouttières du quartier. A seize ans, Émilie avait bouclé le cycle de ses études, mais, tourmentée par l’incertitude de son avenir en dépit de ses succès scolaires, elle s’enferma bientôt dans une bulle d’anxiété pour souffrir en silence de son éloignement du milieu enseignant et de la rupture du contact quotidien avec des camarades désormais retirées elles aussi dans leurs familles ou, pour certaines d’entre elles, déjà entrées dans la vie active ou encore, pour les plus chanceuses, inscrites aux cours de l’Université Catholique. Peu à peu, elle se recroquevilla, se replia sur ellemême, refusant d’accepter l’avenir voilé de grisaille ébauché dans l’ombre par des éducatrices trop empressées qui, sans désemparer, s’efforçaient toujours et encore de la recruter en recourant à tous les arguments en leur pouvoir, pour la faire revenir sur sa décision à leurs yeux regrettable de renoncement, et préserver ainsi un sujet de valeur qu’elles s’employaient à orienter vers la vie contemplative ou la catéchèse. Pauvre Émilie ! Comme les heures s’étiraient pour elle, interminables! Pourquoi sa mère la bridaitelle autant ? Pourquoi la laissaitelle si peu aller au dehors ? Voulaitelle simplement la protéger des contacts nocifs ? Émilie passait ainsi la majeure part de ses journées à rêvasser dans la mélancolie, regrettant la période moins soucieuse de ses études. Pourquoi ce retrait du monde vivant et se morfondre dans un silence presque cellulaire, alors que son naturel l’orientait vers l’animation pétillante du groupe de ses camarades volubiles ? En l’absence d’une confidente, il ne lui restait plus qu’une issue : lire et
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 15 relire jusqu’à la nausée pour meubler une solitude oppressante, mais les livres glissaient sous ses doigts, toujours les mêmes, et toutes ces revues de la vie des saints de tout acabit prêtés, voire presque imposés par les sœurs, lui sortaient par les yeux. Il existait bien une bibliothèque municipale à portée de main à la mairie située à quelques pas, mais Armèle redoutait une telle fréquentation. Fille d’un maréchalferrant, elle ne voyait que parLe Maître de forges, qu’elle avait lu et relu, et se méfiait de tous les romans modernes capables de troubler l’esprit d’une demoiselle bien élevée. Elle évitait même de lui laisser le journal local, car le feuilleton interminable qu’elle commentait chaque jour avec la boulangère, sa voisine, ne lui paraissait pas devoir tomber sous le regard de sa fille. Le loisir d’Émilie se bornait donc le plus souvent à feuilleter une collection de vieux numéros surannés deLa Mode Illustréeou à tourner et retourner les pages duPetit Echo de la Moderefus, au point jusqu’au de pouvoir pratiquement en réciter les moindres rubriques par cœur, mais ces contraintes ne l’empêchaient pourtant pas, malgré tout, grâce à la cordiale complicité de la compréhensive gérante de la bibliothèque, de vivre avec son époque en lisant des titres plus attrayants en catimini. Et, pendant ses longues nuits sans sommeil, quand elle ne dissolvait pas la douleur de son isolement dans des flots de larmes de désenchantement, elle ressassait des idées sans suite qui la soulageaient pourtant en lui parlant insidieusement d’évasion. Fuir ! Oui, elle entendait ce mot siffler sans cesse à son oreille et en ressentit peu à peu le désir confus grandir au fond d’ellemême comme un impérieux besoin de survie.
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