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Titre original
Solomon Gursky Was Here
© Mordecai Richler Production Inc., 1989
© Les Éditions du Boréal, 2015 pour la traduction française et la publication au Canada
© Éditions du Seuil, sous la marque Éditions du Sous-sol, 2016 pour la publication en langue française hors Canada
Illustration de couverture : Jérémy Schneider
Conception graphique de la couverture : gr20Paris + Éditions du sous-sol
ISBN : 978-2-36468-122-4
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
Pour Florence
“Gerald Murphy s’est trompé. La meilleure revanche est de vivre deux, peut-être trois fois.” Solomon Gursky, dans une conversation avec Tim Callaghan
“Cyril a un jour fait remarquer que produire un chef-d’œuvre est la seule raison d’écrire. Mais si on ne porte pas en soi une grande œuvre d’art, on a la possibilité d’en devenir une.” Sir Hyman Kaplansky, cité dans lesJournaux intimes de Lady Dorothy Ogilvie-Hunt
PREMIÈRE PARTIE
1
Un beau matin – c’était durant la vague de froid sans précédent de 1851 –, un gros oiseau noir et menaçant, tel qu’on n’en avait encore jamais vu, apparut au-dessus du pauvre village industriel de Magog, multipliant les descentes en piqué. Luther Hollis l’abattit d’un coup de Springfield. Puis les hommes virent une meute de douze chiens surgir en jappant du vent et des neiges tourbillonnantes du lac Memphrémagog, gelé en cette saison. Les bêtes tiraient un long traîneau, lourdement chargé, à l’avant duquel se tenait Ephraim Gursky, petit homme féroce et encapuchonné dont le fouet retentissait sans cesse. Ephraim s’approcha de la rive, où il se mit à faire les cent pas en interrogeant les cieux ; du fond de sa gorge émanait un cri inhumain, une sorte d’appel triste à la fois navré et rempli d’espoir. Bravant le froid qui faisait craquer les arbres, des curieux se réunirent sur la rive. Ils étaient venus moins pour accueillir Ephraim que pour établir s’il s’agissait ou non d’une apparition. Ephraim portait des peaux de phoque, selon toute apparence, et aussi, à y regarder de plus près, un col d’ecclésiastique. Quatre franges, chacune composée de douze brins de soie, dépassaient de la fourrure. Le givre pendait de ses paupières et de ses narines. L’une de ses joues, mordue par le vent, avait viré au noir. Sa barbe charbonneuse était hérissée de glaçons. “On aurait dit qu’elle grouillait de serpents blancs”, dirait quelqu’un, trop tard, au souvenir de cette journée. Les yeux de l’homme, en revanche, étaient brûlants, brûlants et perçants. “Voulez-vous bien me dire, fit-il, ce qui est arrivé à mon corbeau ? — Hollis l’a abattu.” Ebenezer Watson tapa du pied contre les patins du long traîneau. “Hé, c’est fait en quoi, ces foutus machins ?” Rien à voir avec les matériaux traditionnels, en tout cas. “C’est de l’omble. — De l’omble ? — Du poisson.” Ephraim se pencha pour libérer les chiens de leurs traits. “D’où venez-vous ? — Du nord, mon brave. — Où ça… au nord ? — De loin”, répondit-il. Sur le lac, il faisait moins quarante et le vent soufflait sans répit. Les hommes, frappant leurs pieds endoloris l’un contre l’autre, les joues écarlates, tournèrent le dos aux rafales. Ils se retirèrent dans la chaleur de l’hôtel de Crosby, auquel était jouxtée une excellente pension pour chevaux. Dans la fenêtre, un écriteau proclamait : HÔTEL DE WM. CROSBY
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