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Couverture : Rose Tremain, Sonate pour Gustav, JCLattès
Page de titre : Rose Tremain, Sonate pour Gustav, JCLattès

Du même auteur :

Le Don du roi, éditions de Fallois, 1993 ; Lattès, 2013.

Le Royaume interdit, éditions de Fallois, 1994 (prix
Femina étranger) ; Le Livre de Poche, 1996.

Lettre à Sœur Bénédicte, éditions de Fallois, 1996.

L’Été de Valentine, éditions de Fallois, 1997.

Musique et silence, Plon, 2000 ; J’ai Lu, 2009.

La Couleur des rêves, Plon, 2004 ; J’ai Lu, 2010.

Les Ténèbres de Wallis Simpson, Plon, 2006 ; J’ai Lu, 2009.

Retour au pays, Plon, 2007 ; J’ai Lu, 2010.

Les Silences, Lattès, 2010 ; J’ai Lu, 2012.

L’Ami du roi, Lattès, 2013 ; J’ai Lu, 2014.

L’Amant américain, Lattès, 2016.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

www.editions-jclattes.fr

À la mémoire de Richard Simon
1932-2013

« Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : “Parce que c’était lui, parce que c’était moi.” »

Michel de Montaigne, Essais, De l’amitié.

I.

Mutti

Matzlingen, Suisse, 1947

À l’âge de cinq ans, Gustav Perle n’avait qu’une certitude : il aimait sa mère.

Son prénom était Emilie, mais tout le monde l’appelait Frau Perle. (En Suisse, à cette époque d’après-guerre, on respectait les formes. On pouvait passer sa vie sans connaître le prénom de son plus proche voisin.) Gustav appelait Emilie Perle « Mutti ». Ce qu’elle resterait toujours pour lui, même quand ce nom commencerait à lui sembler enfantin : sa « Mutti » à lui seul, une femme mince à la voix flûtée, aux cheveux tristes et aux gestes hésitants lorsqu’elle circulait d’une pièce à l’autre dans leur petit appartement, comme si elle redoutait de découvrir chemin faisant des objets – ou même des gens – qu’elle ne s’attendait pas à rencontrer.

 

L’appartement du premier étage, auquel on accédait par un escalier en pierre trop imposant pour l’immeuble, donnait sur l’Emme, qui traversait la ville de Matzlingen dans la région de Suisse connue sous le nom de Mittelland, entre le Jura et les Alpes. Sur le mur de la petite chambre de Gustav était accrochée une carte du Mittelland, représenté comme un espace vert et ondulé, semé de bétail, de roues de moulin et de petites églises au toit en bardeaux. Parfois, Emilie prenait Gustav par la main et l’emmenait sur la rive droite de la rivière, où se trouvait le panneau d’entrée de Matzlingen. Le symbole de la ville était une roue de fromage entamée. Gustav se rappelait avoir demandé à Emilie qui avait mangé la tranche manquante. Mais Emilie lui avait répondu de ne pas lui faire perdre son temps avec des questions idiotes.

Sur un buffet en chêne du salon était posée une photo d’Erich Perle, le père de Gustav, mort avant que celui-ci soit assez grand pour se souvenir de lui.

Chaque année, le 1er août, jour de la fête nationale suisse, Emilie entourait la photo de petits bouquets de gentianes et ordonnait à Gustav de s’agenouiller devant la photo et de prier pour l’âme de son père. Gustav ne comprenait pas ce qu’était une âme. Il voyait seulement qu’Erich était un bel homme au sourire plein d’assurance, vêtu d’un uniforme de policier aux boutons brillants. Aussi Gustav décida-t-il de prier pour ces boutons – pour qu’ils restent brillants et que le sourire fier de son père ne se ternisse pas au fil des ans.

« C’était un héros, rappelait chaque fois Emilie à son fils. Je ne l’ai pas compris tout de suite, mais pourtant c’était vrai. Un homme bon dans un monde pourri. Si quelqu’un te dit le contraire, c’est faux. »

Parfois, les yeux clos et les mains jointes, elle marmonnait d’autres choses dont elle se rappelait à propos d’Erich. Un jour, elle dit : « C’était totalement abusif. Justice n’a jamais été faite. Et elle ne le sera jamais. »

Tous les matins, avec son tablier, et ses cheveux courts bien peignés, Gustav était conduit à l’école maternelle du quartier. Arrivé à la porte, il s’immobilisait et regardait Emilie s’éloigner dans l’allée. Il ne pleurait jamais. Il en sentait parfois l’envie monter de son cœur, mais il la refoulait toujours. Parce que c’était ainsi qu’Emilie lui avait dit qu’il fallait se comporter dans le monde. Il devait se maîtriser. La malfaisance était partout, disait-elle, mais Gustav devait imiter son père qui, lorsqu’on lui avait fait du mal, s’était conduit en homme d’honneur : il s’était maîtrisé. Ainsi, Gustav serait prêt à affronter les aléas de la vie. Car même en Suisse, où la guerre n’avait pas franchi les frontières, personne ne savait de quoi demain serait fait.

« Alors, tu vois, disait-elle, tu dois être comme la Suisse. Tu comprends ce que je te dis ? Il faut que tu sois discipliné et courageux, que tu gardes tes distances et que tu sois fort. Alors, tu auras la vie qu’il faut. »

Gustav n’avait aucune idée de ce qu’était « la vie qu’il faut ». Tout ce qu’il connaissait, c’était celle qu’il menait avec Emilie dans leur appartement du premier, avec la carte du Mittelland accrochée au mur de sa chambre et les bas d’Emilie en train de sécher sur une corde tendue au-dessus de la baignoire en fer. Il voulait qu’ils soient toujours là, ces bas. Il voulait que le goût et la texture des knödels, faits de farine et de graisse de bœuf qu’ils mangeaient pour le dîner, ne changent jamais. Pas plus que l’odeur de fromage dans les cheveux d’Emilie, qu’il n’aimait guère mais qui, il le savait, y restait incrustée parce que le travail de sa mère à la coopérative fromagère de Matzlingen était ce qui les faisait vivre.

La spécialité de la coopérative était l’emmental, fabriqué avec le lait des vallées de l’Emme. Sur le ton d’un guide touristique, Emilie déclarait à Gustav : « Il y a beaucoup d’excellentes inventions en Suisse, et l’emmental en fait partie. » Mais malgré l’excellence de celui-ci, ses ventes, en Suisse comme dans les pays alentour encore aux prises avec leur reconstruction après la guerre, n’étaient pas fiables. Et si les ventes se réduisaient, les bonus versés aux travailleurs de la fromagerie pour Noël et pour la fête nationale pouvaient se révéler décevants.

L’attente du montant de son bonus plongeait toujours Emilie Perle dans un état d’angoisse intense. Elle restait assise devant l’étagère de la cuisine (ce n’était pas une table, juste une étagère fixée par des charnières, où Gustav et elle prenaient leurs repas) pour faire ses additions dans les marges grises du Matzlingerzeitung, le journal local. Le papier journal avait un effet buvard sur ses calculs et ses chiffres ne restaient pas dans leur colonne, mais débordaient sur les comptes rendus des concours de lutte suisse et des apparitions de loups dans les forêts voisines. Parfois ses griffonnages fiévreux devenaient encore plus flous lorsque ses larmes les arrosaient. Elle avait dit à Gustav qu’il ne devait jamais pleurer. Mais la règle ne semblait pas s’appliquer à elle, car il arrivait parfois qu’en sortant de sa chambre tard le soir, Gustav trouve Emilie en train de pleurer sur les pages du Matzlingerzeitung.

Dans ces moments-là, son haleine sentait souvent l’anis et elle avait la main crispée sur un verre empli d’un liquide jaune laiteux ; toutes choses que Gustav redoutait : l’haleine anisée, le verre sale et les larmes de sa mère. Il grimpait sur un tabouret à côté d’elle et l’observait du coin de ses yeux gris ; Emilie ne tardait pas à se moucher, à tendre un bras vers lui et à dire qu’elle était désolée. Il embrassait sa joue mouillée, brûlante et elle le soulevait, titubant un peu sous son poids, pour le porter jusqu’à sa chambre.

Mais l’année où Gustav eut cinq ans, il n’y eut aucun bonus, et Emilie fut forcée de prendre du travail supplémentaire le samedi matin, comme femme de ménage à l’église protestante de Sankt Johann.

— Pour ce travail-là, tu pourras m’aider, dit-elle à Gustav.

 

Ils partaient donc tous deux très tôt, avant que la ville ne soit vraiment réveillée, avant que le jour n’éclaire encore le ciel. Ils marchaient dans la neige, suivant les deux minces rais de lumière de leurs lampes électriques, tandis que leur haleine se condensait à l’intérieur de leur écharpe en laine. L’église, quand ils y arrivaient, était noire et froide elle aussi. Emilie allumait deux néons verdâtres de chaque côté de la nef et ils commençaient leur travail, rangeaient les livres de cantiques, époussetaient les bancs, balayaient les dalles de pierre, astiquaient les chandeliers en cuivre. Ils entendaient les cris des hiboux dehors, à l’approche de l’aube.

Quand la lumière du jour était suffisante, Gustav retournait toujours à sa tâche favorite. À genoux sur un coussin qu’il poussait au fur et à mesure, il nettoyait la grille en fer qui courait tout le long du bas-côté. Il prétendait qu’il devait être très minutieux parce que les motifs en fer forgé étaient compliqués, et qu’il fallait passer le chiffon tout autour des circonvolutions et à l’intérieur de celles-ci. Emilie disait : « Oui, Gustav, c’est très bien. Tu as raison de faire ton travail avec soin. »

Mais ce qu’elle ignorait, c’est que Gustav passait son temps à chercher des objets tombés à travers la grille, dans la poussière. Il considérait cette étrange collection comme son « trésor ». Seules des mains aussi petites que les siennes pouvaient récupérer ces objets. De temps en temps, il trouvait de l’argent, mais c’étaient toujours des piécettes sans valeur avec lesquelles on ne pouvait rien acheter. Il trouvait surtout des épingles à cheveux, des pétales de fleurs fanés, des mégots de cigarettes, des emballages de bonbons, des trombones et des clous en fer. Il savait qu’ils n’avaient aucune valeur, mais il s’en moquait. Un jour, il trouva un rouge à lèvres tout neuf dans un étui doré. Il lui donna le rang de « premier trésor ».

Il remportait le tout chez lui dans les poches de son manteau et le cachait dans une boîte en bois qui avait jadis contenu les cigares que fumait son père. Il lissait les papiers de bonbons dont il aimait les couleurs vibrantes, et récupérait le tabac des mégots qu’il émiettait dans une petite boîte en fer.

Quand il était seul dans sa chambre, il contemplait son trésor. Parfois, il le touchait et le humait. En gardant le secret vis-à-vis d’Emilie, il se délectait à l’idée qu’un jour peut-être, il lui ferait la surprise de le lui offrir. Le rouge à lèvres était violet foncé d’un ton presque noir, comme une quetsche cuite, et il le trouvait beau.

Emilie et lui devaient passer deux heures à l’église afin que tout soit impeccable pour les offices du week-end. Pendant ces heures, quelques personnes entraient, chaudement emmitouflées, et s’installaient sur les bancs pour prier ; ou elles allaient jusqu’à la grille de l’autel et admiraient la pietà sur le vitrail ambré de la fenêtre à l’ouest.

Gustav remarquait qu’Emilie les contournait discrètement, comme si elle essayait de se rendre invisible. Il était rare que ces gens disent « Grüezi », ou prononcent le nom de Frau Perle. Agenouillé sur son coussin, il les observait. Ils étaient presque tous âgés. Il les trouvait malheureux, ces gens qui n’avaient pas de trésor caché. Il se disait que peut-être ils ne menaient pas « la vie qu’il faut ». Il se demandait si le secret de « la vie qu’il faut » ne résidait pas dans ces objets que lui seul pouvait voir : ceux qui se trouvaient sous une grille banale que la plupart des gens foulaient sans rien remarquer.

Le ménage terminé, Gustav et Emilie rentraient chez eux côte à côte. Les trams marchaient à cette heure-là ; quelque part, une cloche sonnait ; un vol de pigeons se déplaçait de toit en toit et la marchande de fleurs installait ses vases et ses seaux au coin de la rue. Cette marchande, dont le nom était Frau Teller, les saluait toujours et leur souriait, même quand il neigeait.

Unter der Egg était le nom de la rue où se trouvait leur immeuble. Avant sa construction, Unter der Egg (Sous la Herse) était un coin de campagne où les habitants de Matzlingen pouvaient louer des lopins de terre pour y cultiver des légumes. Mais ceux-ci avaient disparu depuis belle lurette. Maintenant, il n’y avait plus qu’un large trottoir, une fontaine d’eau potable et l’éventaire de Frau Teller, dernier vestige rappelant que jadis des jardins occupaient ces lieux. Emilie disait parfois qu’elle aurait aimé faire pousser des légumes – des choux rouges, des mange-tout et des courgettes. « Au moins, l’endroit n’a pas été détruit par la guerre », soupirait-elle.

Elle avait montré à Gustav les photos de ruines dans des magazines. Aucune ne se situait en Suisse, disait-elle. Dresde. Berlin. Caen. Aucun homme ne figurait sur ces clichés, mais sur l’un d’eux, on voyait un chien blanc assis sur un monceau de décombres. Gustav demanda ce que le chien était devenu. Emilie répondit : « Cela ne sert à rien de demander ce qui lui est arrivé, Gustav. Peut-être que le chien a trouvé un bon maître, peut-être qu’il est mort de faim. Comment veux-tu que je le sache ? Pendant la guerre, tout dépendait de qui tu étais et de l’endroit où tu te trouvais. Alors, c’est le destin qui décidait. »

Gustav regarda fixement sa mère. « Où on était, nous ? » demanda-t-il.

Elle ferma le magazine, le rangea comme un vêtement léger qu’elle avait l’intention de porter dans un avenir proche. Elle prit le visage de Gustav entre ses mains et dit :

— Ici, à l’abri à Matzlingen. Pendant un temps, ton père avait un poste dans la police, il était sergent, et servait d’adjoint au commandant1. Nous avions même un bel appartement à Fribourgstrasse. Avec un balcon où je cultivais des géraniums. Je ne peux plus voir un géranium sans penser à ceux que je faisais pousser.

— C’est après que nous sommes venus à Unter der Egg ? demanda Gustav.

— Oui, nous avons déménagé à Unter der Egg.

— Juste toi et moi ?

— Non. Au début, nous étions tous les trois. Mais pas longtemps.

Après avoir fait le ménage à l’église, Gustav et Emilie s’installaient devant l’étagère rabattable de la cuisine en buvant du chocolat chaud et en mangeant des tartines de pain noir beurrées. La longue journée d’hiver s’étendait devant eux, froide et vide. Parfois, Emilie retournait se coucher et lisait ses magazines. Elle ne s’en excusait pas. Elle disait que les enfants devaient apprendre à jouer tout seuls. Que s’ils n’apprenaient pas à le faire, ils ne développeraient jamais leur imagination.

Gustav regardait le ciel blanc par la fenêtre de sa chambre. Le seul jouet qu’il possédait était un petit train de métal. Il le mettait donc sur le rebord de la fenêtre et le faisait aller et venir. Souvent, il faisait si froid près de la fenêtre que l’haleine de Gustav faisait des jets de vapeur réalistes, qu’il soufflait au-dessus de la locomotive. Sur les fenêtres des wagons, étaient peints des visages de voyageurs, qui avaient tous le même air ahuri. À ces gens étonnés, Gustav chuchotait parfois : « Vous devez vous maîtriser. »

 

L’endroit le plus étrange de l’immeuble était le bunker du sous-sol. Il avait été construit comme abri antinucléaire et on l’appelait en général « cave de protection aérienne ». Bientôt, il devrait obligatoirement y en avoir un dans chaque immeuble en Suisse.

Une fois par an, le gardien convoquait les résidents, enfants compris, et tous se rendaient dans l’abri. Quand ils descendaient l’escalier, de lourdes portes de fer se refermaient derrière eux.

Gustav se cramponnait à la main d’Emilie. On allumait les lumières, mais tout ce qu’elles éclairaient, c’étaient d’autres marches descendant encore plus bas. Le gardien rappelait à tout le monde qu’il fallait « respirer normalement », et que le parfait fonctionnement du système de filtration de l’air était fréquemment vérifié. Ça ne s’appelait pas une « cave de protection aérienne » pour rien, disait-il. Mais il y régnait une drôle d’odeur, une odeur animale, comme si des renards ou des rats y avaient niché, se nourrissant de poussière ou léchant la peinture grise des murs.

Au bas des innombrables marches, l’abri s’ouvrait sur une vaste réserve où des cartons scellés s’entassaient jusqu’au plafond. « Vous vous souviendrez que nous conservons dans ces cartons de quoi nous nourrir tous pendant deux mois environ. Et les réserves d’eau se trouveront dans ces réservoirs là-bas. De l’eau potable. Rationnée, bien entendu, parce que l’alimentation au réseau – même en bon état de marche – serait coupée en cas de contamination par radiations, mais cela suffirait pour nous tous. »

Il conduisait la visite. C’était un homme corpulent. Il parlait fort, en articulant bien, comme s’il se croyait avec un groupe de sourds. Sa voix résonnait entre les murs en béton. Gustav remarqua que les résidents se taisaient toujours pendant les visites à l’abri antinucléaire. Leur expression lui rappelait celle des passagers peints de son train. Maris et femmes se blottissaient l’un contre l’autre. Les personnes âgées se cramponnaient les unes aux autres pour garder l’équilibre. Gustav espérait toujours que sa mère ne lui lâcherait pas la main.

Lorsqu’ils arrivaient à la partie « dortoir » de l’abri, Gustav voyait que les couchettes avaient été construites les unes au-dessus des autres par blocs de cinq. Pour atteindre la couchette du haut, il fallait monter à une échelle, et il se disait que ça ne lui plairait pas d’être si loin du sol. S’il se réveillait au milieu de la nuit, dans le noir, et n’arrivait pas à retrouver Mutti ? Si Mutti était dans la couchette du bas, ou dans une autre rangée ? Et s’il tombait de sa couchette et atterrissait sur la tête ? Si sa tête explosait ? Il chuchotait qu’il ne voulait pas habiter là, dans une couchette en fer, avec de la nourriture en cartons, et Mutti déclarait :

— Cela n’arrivera probablement jamais.

— Qu’est-ce qui n’arrivera jamais ? questionnait-il.

Mais Emilie ne voulait pas lui répondre.

— Tu n’as pas besoin d’y penser déjà, lui disait-elle. L’abri est juste un endroit où l’on serait en sécurité au cas où il prendrait l’idée aux Russes – ou à n’importe qui – de faire du mal à la Suisse.

Une fois dans son lit, Gustav réfléchissait à ce qui pourrait arriver si l’on faisait du mal à la Suisse. Il se demandait si Matzlingen deviendrait un tas de ruines et s’il se retrouverait tout seul, comme le chien sur la photo.

Anton

Matzlingen, 1948

Anton arriva à l’école maternelle pendant le froid printemps de cette année.

Il franchit le seuil de la salle de classe et resta à côté de la porte, en larmes. Aucun des enfants n’avait jamais vu ce petit garçon. L’une des institutrices, Fräulein Frick, s’approcha, lui prit la main, se mit à genoux et commença à lui parler, mais il ne parut pas l’entendre. Il continua à pleurer.

Fräulein Frick fit signe à Gustav de venir près d’eux. Gustav n’avait pas particulièrement envie d’être choisi pour consoler ce petit garçon, mais Fräulein Frick lui fit signe avec insistance et dit à Anton : « Voilà Gustav. Gustav sera ton ami. Il t’emmènera au bac à sable et vous pourrez faire un château ensemble avant que la classe commence. »

Anton baissa les yeux vers Gustav, qui était un peu plus petit que lui.

Gustav déclara : « Maman dit qu’il vaut mieux ne pas pleurer. Elle dit qu’il faut apprendre à se maîtriser. »

Anton parut si frappé par ces mots que ses larmes cessèrent brusquement.

« Là, dit Fräulein Frick. C’est bien. Va donc avec Gustav. » Elle sortit un mouchoir et essuya les joues d’Anton. Le visage de l’enfant était rose vif et ses yeux, deux grands lacs d’ombre. Il tremblait de tous ses membres.

Gustav le conduisit au bac à sable. La petite main d’Anton était brûlante dans la sienne. Gustav demanda : « Quel genre de château tu veux construire ? » Mais le petit ne sut pas répondre. Alors, Gustav lui donna une pelle et précisa : « Moi, j’aime les châteaux avec un fossé autour. On commence par le fossé ? »

Gustav traça un cercle et ils se mirent à creuser. Quelques autres enfants les entourèrent, dévisageant le nouveau.

 

Avant l’arrivée d’Anton, Gustav n’avait pas eu d’ami proche à l’école maternelle. Il y avait une fille qui l’amusait, nommée Isabel. Elle aimait grimper sur les pupitres et en sauter, atterrissant comme une gymnaste, pieds joints et bras tendus. Elle apportait toujours sa souris à l’école dans une cage en bois et Gustav était l’un des rares qu’elle autorisait à caresser l’animal. Mais Isabel était épuisante et on ne pouvait jouer longtemps avec elle. Il fallait qu’elle soit la reine de chaque jeu.

Toute sa vie, Gustav devait se rappeler cette première matinée avec Anton. Ils ne parlèrent pas beaucoup. On aurait dit qu’Anton, trop fatigué d’avoir pleuré, était incapable de parler. Il se contenta de suivre Gustav partout et s’assit tout près de lui à leur table, observant ce qu’il faisait et essayant de l’imiter. Quand Gustav lui demanda d’où il venait, il répondit :

— De Berne. On avait une maison à Berne, mais maintenant, on a seulement un appartement à Matzlingen.

— Là où j’habite, c’est tout petit. On n’a même pas de table de cuisine. Il y en a une chez vous ?

— Oui, répondit Anton. On en a une. J’ai vomi dessus au petit déjeuner parce que je ne voulais pas venir ici.

Plus tard, Anton demanda à Gustav :

— Vous avez un piano ?

— Non, répliqua Gustav.

— Nous, on en a un et je sais jouer « La Lettre à Élise ». Pas le morceau rapide, mais la première partie.

— C’est quoi, « La Lettre à Élise » ?

— Beethoven, dit Anton.

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