Sonatine

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Quatre nouvelles, quatre mouvements pour un recueil de mots-musique qui percent doucement le tissu serré des apparences.


Une voix inconnue, une chanson d'antan, une conversation volée, une rencontre fortuite : autant de petits riens qui suffisent à transformer l'ordinaire d'une vie en vie pleine et entière.


Avec un sens consommé du rythme et de la nuance, Pierre Ravoire restitue la magie de ces instants intimes où le réel se mêle à l'imaginaire, au fil d'un texte dont la mélodie insistante éveille des échos profonds.



Publié le : jeudi 29 janvier 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823820980
Nombre de pages : 62
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couverture
Pierre Ravoire

Sonatine

Les 3 Orangers

À Marie-Claude Monchaux,
en guise de schubertiade…

PREMIER MOUVEMENT

Andante agitato assai

Je dois me faire une raison, je ne suis plus qu’un numéro. Ils ne m’ont laissé que mon slip et ma médaille de baptême. On m’avait dit que les bijoux devaient être gardés au coffre. Ils ont dû oublier.

Pourtant, après trois radios avec la chaîne entre les dents, ils auraient pu s’en rendre compte. Mais bon. Mon slip, la Madone et mon bracelet. Tiens oui, mon bracelet aussi.

 

Où sont mes vêtements, mes papiers ? J’avais eu le temps de prendre une trousse de toilette. Disparue. Un numéro. Rien d’extérieur ne doit entrer ici. Rien d’autre que moi et ma putain de douleur. Je ne peux que crier si j’ai mal. Et j’ai mal, mais je me tais. Enfin j’essaie. Pas évident de trouver une position, avec un drain à gauche, une perfusion à droite, des capteurs cardiaques un peu partout, l’arrivée d’oxygène et ce truc au bout du doigt. Espèce de pince à linge enserrant l’index, avec une stupide lumière rouge. Qui ne demande qu’à se barrer, vivre sa propre vie de pince au bout de son câble. Et tant pis pour l’alarme assourdissante qui se déclenche stupidement dès que ce crocodile en miniature se détache. C’est quoi, comme note ? un La ? un Sol dièse ? Trop fatigué pour me souvenir que dans le monde des vivants, j’ai l’oreille absolue.

 

Bon sang, c’est quoi cette note qui se mélange à celles des autres ?

 

Je n’ai pu voir personne. Je suis arrivé couché, brancardé. Directement des urgences à la réanimation. La RÉA, il faut dire. Comme si, au point où j’en étais, trois syllabes en moins avaient leur importance. C’est même écrit sur les blouses. Un prénom, un nom, Interne, RÉA. En majuscules. Qu’est-ce que je fous là ? Je suis malade, d’accord. On m’a posé ce putain de drain dans le poumon, il y a une raison. Mais pourquoi ici ? Pourquoi ces sonneries incessantes ? Ces voix dans le couloir, ces phrases qui se mélangent, ces mots barbares ? Ces couleurs qui paraissent salies dès qu’elles sont posées, bleus et jaunes incertains, ma chemise jaune sur des draps bleus, cette lumière agressive ? Cette cloison face à moi, stores baissés, qui ne me fait que deviner l’autre ?

 

Mon dos est une cible, chaque mouvement une rafale. Ne plus bouger, pour ne pas crier. Laisser crier l’autre, respecter son cri. Ses cris.

Il devait être là, déjà, quand ils m’ont amené. Endormi. Je l’ai entendu râler, une longue et douce plainte, comme une monodie planant au milieu des alarmes. Un chant rituel et mesuré, qui venait de la chambre voisine.

J’ai imaginé un demi-sommeil, je l’ai pensé rêvant sa douleur bien plus que souffrant. Camarade d’infortune qui proposait l’entraide. Sa psalmodie m’avait permis de m’assoupir, de négliger quelque temps ce poignard à mon côté. Jusqu’à ce que Gaëlle Dufour, infirmière, RÉA, vienne me rendre raisonnable. Il fallait aspirer le drain, éviter la coagulation. « Attention, bloquez, je vais peut-être vous faire mal ! ». Merci, elle prévient. Mais ce n’est pas cette douleur-là qu’elle évoquait. Elle est supportable. Beaucoup plus que les cris venant de l’autre chambre.

Car il ne dort plus. La morphine est un souvenir. Sa voix déchire les alarmes et les sonneries. Il est réanimé.

– Ça va ? me demande Gaëlle Dufour, infirmière RÉA.

– Moi, oui. Mais lui…

Je n’obtiens pas de réponse. Je ne dois me préoccuper que de mes propres blessures. Celles des autres ne me concernent pas. À trois mètres de moi, séparé par une cloison, un homme agonise peut-être. Il est entouré de quelques blouses vertes, quand je n’ai droit qu’à une seule.

Les antalgiques ont pris le dessus, j’ai trouvé une position, oublié le câblage intégral qui me relie à ma couche. La nuit doit être tombée, je ne peux pas le savoir. Pas de fenêtre. On ne ranime pas au grand jour.

Mon sommeil est onirique, je suis ailleurs. Le réveil n’en est que plus cruel. Le plafond n’est rien qu’une vague, mon lit une planche à clous. Sonnette.

La Gaëlle Dufour de nuit ne s’appelle pas Gaëlle Dufour. Je ne lis pas son nom, tout juste : infirmière, RÉA. Elle va revenir, c’est promis. Mais elle doit « finir à côté ».

 

Chants de la mort. Les plaintes douces sont rompues par des hurlements. Quelle est cette langue ? Peut-être belle dans le murmure ou la mélodie, mais atroce dans le cri. Comme toutes les langues.

– Toussez !

– …

– Allez, toussez !

– …

– Plus fort, toussez à fond ! Toussez encore !

– …

– C’est bien… Crachez, maintenant. Allez… Crachez ! Crachez !

Mon voisin tousse et crache. Puis tousse à nouveau. L’équipe de nuit l’entoure, elles sont toutes là. Deux pour le tenir et pour l’encourager. La troisième pour recueillir les crachats comme des victoires.

– Bravo ! C’est bien, monsieur Koulibali. Il faut dormir, maintenant.

Monsieur Koulibali… Mon voisin porte un nom. Je suis rassuré. À croire que le spectacle de la douleur est plus supportable quand elle habite un souffrant identifiable. Avant, un inconnu criait à en fendre les murs, à en détruire la froide harmonie des alarmes, et c’était anormal. Maintenant il hurle encore plus fort mais je peux le nommer. Il existe. Cet autre numéro est comme moi, il est unique. Il s’appelle monsieur Koulibali.

Quelle heure peut-il être ? Pas de montre, évidemment. J’ai dormi, je le sais. Quelques rêves ont meublé ce sommeil artificiel, jusqu’à ce que les poignards réapparaissent. Et l’autre qui ne revient pas, qui a dû m’oublier. J’ai dormi longtemps, c’est certain. Il doit être près de sept heures, la relève est pour bientôt. Gaëlle Dufour, ou une autre, va revenir prendre son service. Thermomètre dans l’oreille, fréquence respiratoire, point des données sur l’écran. Et puis les bassines pour la toilette. La voilà. C’est encore celle de tout à l’heure.

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Mal au dos, encore. Quelle heure est-il ?

– À peine deux heures. C’est trop tôt pour reprendre un antalgique. Arrêtez de vous agiter comme ça. Je vais retaper votre lit et vous faire une petite friction. Puis, vous essaierez de dormir.

À peine deux heures… Je sais que je ne pourrai pas me rendormir. Cinq heures à passer seul, sans médicament. Elle ne veut pas. Même un somnifère léger, c’est non. Démerde-toi, vieux.

– Vous voulez le pistolet ?

– Oui, mais il faut me débrancher sur un côté. Je n’arrive pas à pisser couché, je dois me lever.

– Faites rien comme tout le monde, vous ! Enfin…

– C’est quoi, votre prénom ? Je n’arrive pas à lire.

– Mélanie. Voilà, je vous laisse faire pipi. Sonnez quand vous aurez terminé.

 

Mélanie-je-ne-sais-pas-quoi, infirmière, RÉA. Elle vient de faire cracher monsieur Koulibali, maintenant elle me fait pisser. En disant « faire pipi ». C’est drôle, nous sommes devenus tout petits, entre les mains de bien plus jeunes que nous. Parce que dépendants, assistés, des presque déjà vieux. Peut-être que pisser m’aidera à dormir. J’ai fini. J’ai honte de devoir la sonner comme un room-service, juste pour lui donner ce bocal en plastique que je viens de remplir. Mais je n’ai pas le choix, il faut qu’elle me rebranche.

– C’est bien. Dites donc, vous ne faites pas semblant ! Allez, asseyez-vous, je vais vous frictionner.

Elle vide le contenu du pistolet dans un grand bidon. On conserve tout ce que je produis, pour analyses, et calcul des quantités émises. Tant de litres par vingt-quatre heures, et tout va bien. En-dessous, problème. Je suis dans la norme, paraît-il. Quant à la friction, alcool citronné. Glacial mais apaisant. Calme la douleur le temps de trouver la bonne position. Une ou deux secondes d’extase.

– C’est bon, votre truc.

– Je sais, et c’est aussi souvent que vous voulez. Pour les calmants, vous attendrez un peu.

– Il va mieux, le monsieur à côté ?

– Occupez-vous plutôt de votre sommeil. Détendez-vous, et dormez. Je repasserai tout à l’heure.

Voilà. Quelques minutes de présence, une voix dans la pénombre, une main dans le dos. Et retour à la solitude. Gisant relié au monde par des câbles, à la recherche d’un sommeil improbable. La symphonie des alarmes devient assourdissante. Chacun ses bips, combien y a-t-il de chambres ? Plutôt que les moutons, compter ces différents bips. Si le mien sonne en « La » alors l’autre, tout au bout du couloir, semble être un Mi bémol. Un troisième, plus proche, décline une pulsation régulière en « Fa ». Monsieur Koulibali résonne en La dièse.

Un demi-ton d’écart entre nous. Même tempo régulier, chacun un temps sur deux. Rêver un instant le décalage, espérer la dissonance. « La » sur « La dièse », un long moment, tenu le plus possible, pour implorer la résolution de cet insupportable accord comme une délivrance. Cadence parfaite, pour oublier que les râles ont repris dans la chambre voisine.

Lui a-t-elle donné un calmant, est-il seulement conscient ? Monsieur Koulibali… À quoi peut ressembler monsieur Koulibali ? Les stores sont baissés entre nos deux chambres. La souffrance de l’autre ne nous concerne pas, concentrons-nous sur nos propres douleurs. Je n’ai même pas entendu sa voix. Pas une parole, juste des plaintes.

C’est quoi, comme origine, Koulibali ? Afrique Noire, probablement. Pourquoi ne puis-je pas me lever, aller le saluer, l’accompagner ? Je ne peux que l’imaginer.

 

Un rien de sommeil semble vouloir me gagner. Le concert des bips se fait plus construit. Soixante à la noire, la basse réalisée au loin dans une chambre habitée par un autre sursitaire. Obstinée, telle une passacaille. Monsieur Koulibali donne le thème, j’apporte un contre-sujet. Et quelques touches subtiles, pour colorer, comme une petite harmonie planant sur le tapis des cordes, surgissent des lits voisins. La torpeur gagne, la douleur se fait compagne, je compose. Je veux un Sol mineur, je le décide. Mon regard de myope a fait du plafond de la chambre une portée sans fin où s’impriment les alarmes et les goutte-à-goutte. Bémols, bémols à la clé, soixante à la noire, chaconne ou passacaille, qu’importe. Les variations s’installent.

Monsieur Koulibali passe en souriant de sa harpe aux percussions, griot magnifique illuminant les chambres de toutes ses dents, rendant muettes les alarmes par son seul chant primal. Évidence, cet homme est un sage, cet homme est notre vrai, notre seul docteur. Les yeux et les dents de monsieur Koulibali nous sont offerts pour nous guérir, nous arrachons ces liens factices, ces perfusions menteuses. Nos plaies nous donnent à rire, nous dansons tous autour de sa couche, passacaille ou chaconne, danse lente annonçant la tarentelle promise. Des blouses vertes nous observent, stupides étiquettes, guirlandes de RÉA appliquées dans ce qui fut un couloir, et qui n’est maintenant que la coulisse de notre fête. Combien sommes-nous ? Un octuor, un nonette, plus peut-être. Soumis à ce chef d’orchestre d’ailleurs, de nulle part. Monsieur Koulibali à la baguette, monsieur Koulibali sur l’estrade, queue-de-pie et œillet, en pleine lumière. Qui nous fait donner le meilleur de nos instruments dans une improvisation de pandémonium en récréation. Un alignement de Mélanie je-ne-sais-quoi, infirmière, RÉA nous sert de premier rang hébété alors qu’au poulailler, ce sont mille Gaëlle Dufour, infirmière, RÉA qui se mettent à danser. Comme une thérapie inconnue, elles découvrent notre guérison à travers un quodlibet tout droit sorti de l’Office des Fous. Elles nous voient réanimés, allumant leur étage par l’éclat de toutes nos dents. Pauvres sourires pourtant bien ternes, face au bienheureux visage de monsieur Koulibali. Maître de notre cérémonie, il nous commande le calme. Chaque mélodie s’étiole peu à peu, nous le laissons devenir conteur. C’est l’instant de son solo.

La lente et douce mélopée revient, pianissimo. Prière ou légende, je vois couler le fleuve entre les grands arbres. Je suis bien. Monsieur Koulibali est un sorcier.

 

La lumière m’agresse, violente, alors qu’un thermomètre me transperce l’oreille. Une voix inconnue, qui pèse une tonne, bouscule mon harmonie.

– Trente-sept quatre. Réveillez-vous. Toilette.

J’attrape mes lunettes pour détailler la criminelle. Alice Magne, aide-soignante, RÉA. Le sourire est au vestiaire, ou bien elle en a trop vu. C’est vrai qu’elle est plus vieille que Gaëlle Dufour ou Mélanie je-ne-sais-quoi, infirmières, RÉA. Seule la blouse verte et l’étiquette les rassemblent.

Deux bassines d’eau tiède, quelques lavettes, des serviettes en papier, un flacon de savon liquide. Réussir à se laver couché et câblé de la sorte est une prouesse. Pouvoir se sentir propre n’est qu’un rêve. J’essaie, par respect. Pour m’aider, j’écoute la mélodie venant de la chambre d’à-côté.

– Vous entendez la musique ?

– Quelle musique ?

– Sa musique. Écoutez…

– Calmez-vous, et faites votre toilette !

Alice Magne, aide-soignante, RÉA, n’est pas que criminelle. Elle est aussi cruelle, sans pitié. Briseuse de sommeil, mais surtout de rêve. Monsieur Koulibali ne chante pas, monsieur Koulibali n’a pas chanté cette nuit. Monsieur Koulibali souffre. Monsieur Koulibali a passé toutes ces heures à souffrir. Le concert n’a pas eu lieu, son chant n’était que plainte. Et son sourire un rictus.

– Réveille-toi ! Réveille-toi, Issa. Ouvre les yeux !

Monsieur Koulibali a une visite. Un ami. Ce n’est pourtant pas l’heure. Ils ont dû faire une dérogation pour ce grand chef d’orchestre, ce surdoué de la vie.

– Réveille-toi, je te dis ! Bien, mets-toi sur le côté gauche, Issa. À gauche. On your left ! Good… Allez, crache, maintenant. Crache, je te dis ! Comme hier. Remember yesterday night ! Do it again, Issa. Crache dans le récipient ! You did it yesterday night, one more time, Issa ! Putain, comment on dit cracher, en anglais ? Alice, comment tu dis cracher, en anglais ?

– J’en sais rien. Montre-lui, y va comprendre !

 

Ce n’est pas un ami. Ce n’est pas son ami. Ils n’ont pas fait de dérogation pour l’artiste qu’ils hébergent. Mais qui donc se permet de lui parler ainsi ? Je voudrais me lever.

J’expédie l’impossible toilette et je sonne. Alice Magne, aide-soignante, RÉA, est occupée ailleurs. C’est un jeune type qui me rejoint. Même blouse verdâtre et même étiquette. Stéphane André, infirmier, RÉA. Je ne sais pas pourquoi je le déteste déjà.

– Qu’est-ce qui se passe ? Vous avez besoin de quelque chose ?

– Oui. Qui était dans la chambre de monsieur Koulibali il y a cinq minutes ?

– Moi, pourquoi ?

– Pourquoi lui parlez-vous ainsi ? Pourquoi le tutoyer ?

– Bof… Il ne comprend rien, de toute façon. Avec trois mots d’anglais, on y arrive. Mais il ne nous facilite pas la tâche.

– Pourquoi ne me tutoyez-vous pas, moi ?

– Vous… Mais… je ne sais pas…

– Foutez-moi le camp, s’il vous plaît.

Il reste quelques instants les bras ballants, à m’observer sans comprendre. J’avais raison de le détester, il est haïssable. Pendant ce temps, monsieur Koulibali râle.

– Merde, mais donnez-lui quelque chose ! Vous voyez bien qu’il souffre !

J’ai dû hurler, car Alice Magne, aide-soignante, RÉA, fait irruption dans la chambre.

– Qu’est-ce que vous avez, encore ? Un problème, Stéphane ?

– Depuis le temps que je dis qu’on entend tout, ici ! Il s’occupe de Koulibali, ça le dérange !

– Mêlez-vous de ce qui vous regarde, monsieur, et laissez-nous faire notre boulot.

– Mais il souffre ! Depuis deux jours, sans répit, il souffre… Et vous ne faites rien !

– Rien à faire, de toute façon.

 

Je les observe. Mélange de haine et de compréhension. Elle en a trop vu, et lui a appris très vite. Pas de sentiments, pas la place. Trop lourd. Combien de presque déjà morts qui passent entre leurs mains chaque semaine ? Combien de familles à affronter armé d’overdoses de mensonges par omission ? Combien de « Il va mieux », de « Elle a bien dormi », de « L’évolution n’est pas mauvaise » ? Combien de lignes droites, plates, découvertes un matin sur l’écran de contrôle ? Cette fameuse ligne droite qui attend la toute fin pour démontrer qu’elle est vraiment le plus court chemin du souffle au silence. Moi, je ne risque rien, je n’ai rien de grave. J’ai juste un peu mal. Mais je sortirai d’ici debout. Alors, me plaindre… Je devrais être content. Pourtant, j’ai envie de hurler. Parce qu’un autre souffre. De quoi je me mêle ?

– Je voudrais me lever.

– Vous voulez faire pipi ?

– S’il vous plaît, ça doit faire quarante ans qu’on ne me parle plus comme ça. Non, je voudrais marcher un peu.

– Vous avez peur de vous ankyloser ?

– Non. Je voudrais le voir.

– Voir qui ?

– Monsieur Koulibali.

– Hors de question. Restez calme, vous ne pouvez rien pour lui.

Stéphane André, infirmier, RÉA, a laissé Alice Magne, aide-soignante, RÉA, répondre à mes attentes. Il a mieux à faire avec ma perfusion.

– Qu’est-ce que vous me faites ?

– On vous rend raisonnable. Deux doigts de morphine n’ont jamais tué personne. On n’a pas que vous à s’occuper.

– Sortez de ma chambre. Et dites à l’interne que je veux le voir.

– Il passera dans deux heures pour ses visites. D’ici là, calmez-vous.

 

Seul avec ma haine. Ils me droguent pour que j’arrête de penser à lui. Lui qui gémit toujours, de l’autre côté de la cloison. Seul avec sa douleur. Est-ce que sa vie défile, en ce moment ? Je veux me lever… Je sais que c’est impossible, et la torpeur revient. Nauséeuse. Lutter pour ne pas dormir, lutter pour ne pas vomir. La morphine ne me calme pas, elle me met l’estomac au bord des lèvres. Idéal pour ne penser qu’à moi. Mes haut-le-cœur contre ses râles. Mon malaise passager face à sa probable agonie. Je ne veux pas leur donner le plaisir de les voir me répandre. J’abandonne, et laisse venir la somnolence.

 

 

– Comment est-il, ce matin ?

– Pas d’amélioration. Il a toujours quarante.

– Il est conscient ?

– Par moments, il réagit. C’est rare.

– Belle infection. Si ça ne retombe pas ce soir au plus tard, on rouvre. Monsieur Koulibali ?… Monsieur Koulibali ?… Ouvrez les yeux, monsieur Koulibali.

La voix de l’interne semble venir du fond de moi, à la fois sourde et très distincte. Infection, opération, test des réflexes. Ils parlent comme s’il ne les entendait pas, alors que je sais qu’il écoute. Protégez-le, putain, ménagez-le !

– Il n’entend rien, Serge. Je te l’avais dit. Essaye en anglais.

– Il reconnaîtrait son nom dans toutes les langues. Open your eyes, mister Koulibali ! Bon, il réagit. How do you feel ?

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