Sous la tête de ma mère

De
Publié par

A partir d'aujourd'hui, je suis arabe. C'est mon père qui vient de me l'annoncer à table. J'ai à peine quatre ans et j'ai du mal à réaliser ce qui me tombe sur la tête. J'ai passé la journée, comme tous les autres garçons de ma classe, à traiter Jamel de sale Arabe et lorsque je raconte ça à mon père au dîner, il s'énerve et me fait jurer de ne pas recommencer . Il m'explique que moi aussi je suis arabe, puisqu'il l'est, lui, que le contraire d'un Arabe, c'est un raciste et que je ne peux pas être raciste puisque je suis arabe. Quand je demande ce qu'il en est de ma mère, je suis soulagé d'apprendre qu'elle est espagnole. Elle, au moins, est épargnée ; elle ne subira le racisme qu'à cause de son accent, pas à cause de sa tête.

Belleville au début des années 80, une bande de gosses, le square de la rue Jean-Pierre-Timbaud. Pour Eric et ses copains, l'appel de la rue est irrésistible. A moins que...

Une fresque tendre, cocasse et poignante, sur les rêves et les désarrois d'une génération confrontée à un monde violent.

Eric Hadj, né à Belleville à la fin des années 60, est aujourd'hui reporter-photographe dans une grande agence parisienne. Cette savoureuse chronique est son histoire.

Publié le : mercredi 10 octobre 2001
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782709641296
Nombre de pages : 352
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

001
Arabe pour toujours
À partir d'aujourd'hui, je suis arabe. C'est mon père qui vient de me l'annoncer à table. J'arrive pas à y croire. J'ai à peine quatre ans et j'ai du mal à réaliser ce qui vient de me tomber sur la tête. J'ai passé la journée, comme tous les autres garçons de ma classe, à traiter Jamel de sale Arabe et lorsque je raconte ça à mon père au dîner, il s'énerve et me fait jurer de ne pas recommencer. Il m'explique que moi aussi je suis arabe, puisqu'il l'est, lui, que le contraire d'un Arabe c'est un raciste et que je ne peux pas être raciste puisque je suis arabe. Quand je demande ce qu'il en est de ma mère, je suis soulagé d'apprendre qu'elle est espagnole. Elle, au moins, est épargnée ; elle ne subira le racisme qu'à cause de son accent, pas à cause de sa tête.
Je vais mettre du temps à comprendre ce que c'est, que d'être arabe. Il ne s'agit pas d'une maladie, d'une malformation, puisqu'à l'école personne ne savait que je l'étais. Donc, ça ne se voit pas. Mais Jamel, alors, comment il a fait pour se faire repérer ? C'est pas parce qu'il est gros, puisque, moi, je suis mince. Il faut que je devienne son copain, pour qu'il puisse m'expliquer.
Le lendemain, avant d'aller à l'école, je redemande à ma mère si c'est bien vrai que je suis arabe. Elle me confirme mes deux nationalités et, lorsque je demande si je ne peux pas être seulement espagnol, elle me réexplique qu'il n'y a rien à y faire, que je serai toujours un Arabe espagnol, qu'il n'y a aucune honte à ça, et que, d'ailleurs, je ne suis même pas arabe, mais algérien... mais que ça veut dire la même chose. Et vlan, maintenant c'est algérien que je suis ! Mais ça ne me blanchit pas complètement, on dirait, et j'en arrive à me rendre malade de toutes ces révélations dont je ne comprends même pas le sens. À l'école, jusqu'à présent, il n'y avait que Jamel comme étranger et j'ai fait comme tout le monde, je l'ai traité de sale gros Arabe, parce qu'en plus, il est gros.
Je n'ai pas la moindre idée de ce que veut dire arabe, mais maintenant, je sais qu'on est deux Arabes égarés dans une école privée catholique.
Jamel et moi, on devient inséparables. On joue souvent à Zorro – vu son poids, c'est lui le sergent García – et aux Mystères de l'Ouest, où il fait le bandit mexicain. Plus personne ne le traite de sale Arabe, parce qu'on sait qu'il n'est plus tout seul. Nous avons pris conscience du fait que nous ne sommes pas dans notre pays. Tous les garçons de la classe sont de vrais Français avec des têtes a faire la pub pour Kinder Chocolat. Ils sont blonds ou, dans le pire des cas, châtains. Nous, nos cheveux sont noirs et bouclés ; c'est donc sûr qu'on vient d'ailleurs.
Jamel parle super bien algérien et moi espagnol, mais on peut pas parler étranger ensemble, ça n'a rien à voir. Il me raconte l'Algérie et moi, je lui raconte l'Espagne. Dans les deux pays, il y a la plage, alors qu'à Paris il n'y a que la Seine et on ne peut même pas se baigner dedans.
Avec Jamel, on n'arrête pas de déconner au point de devenir les bêtes noires de la classe. On en connaît tous les coins de mur à force d'y avoir été collés, mais je dois avouer que ce que je préfère, c'est quand la maîtresse me fout à la porte, parce qu'au moins j'ai pas un mur en face de moi pendant une heure.
La maîtresse, elle parle toujours avec de grandes phrases du genre « En général, les gens sont toujours polis », « en général, les voitures roulent toujours à droite », en général ceci, en général cela... À tel point que je m'imagine que « général » est un pays où tout se passe bien. En Général, le métro est toujours à l'heure ; à Paris, ça dépend des jours. En Général, tout est parfait, c'est le pays où tout le monde aurait dû naître. Ça doit être comme le pays de Casimir à la télé. Jamel, il ne voit pas où c'est, Général. Il croit, comme moi, que ça doit être une île très très loin, ou bien carrément sur une autre planète.
Un jour, Jamel me raconte que pendant le week-end on lui a fait une fête et on lui a coupé un bout de sa bite. Comme je me fous de sa gueule, il ajoute qu'il n'y a pas de quoi rigoler, car tous les vrais Arabes doivent passer par là, et moi aussi. Effectivement, je ne rigole plus ; d'un coup, j'ai mal pour lui, même si je n'arrive pas à le croire. Les autres garçons, comme Éric Mazzega, ne sont pas au courant de ça ; il paraît que c'est seulement les Arabes et les Juifs qui coupent le bout de la bite aux petits garçons quand ils sont méchants. Jamel me jure que c'est pas pour ça. Chez lui, il ne fait pas de bêtises, il n'y a qu'à l'école qu'il en fait. Ma mère aussi m'a dit que c'était pas vrai, mais je ne la crois pas. Elle n'est pas arabe, alors elle ne peut pas savoir. Mon père me dit la même chose et je pleure. Je ne veux pas qu'on me coupe la bite, je ne veux pas aller au service militaire pour tuer des gens, je veux vivre en Général où tout le monde est gentil. On ne comprend pas mes pleurs, et mon père me promet de ne pas toucher à ma bite et que je ne ferai pas l'armée. Mais pour aller en Général, il ne voit pas ce que je veux dire et je n'arrive pas à lui faire comprendre.
J'ai bel et bien le teint plus brun que les autres. Mes cheveux sont bouclés. Dans la classe, ils sont tous très blancs. Il y en a même qui ont des taches de rousseur. Même la maîtresse est blonde à la peau blanche. Elle est sévère et elle ne nous fout jamais la paix. Pas moyen de parler pendant les cours sans être mis au coin. Jamel et moi, on est les princes des bêtises. Elle nous a toujours à l'œil et elle ne tolère pas qu'on foute trop le bordel.
Souvent, je regarde mon père et j'essaie de savoir où se trouvent les signes qui prouvent qu'il est arabe. J'en conclus que c'est un problème de peau, et que le pire c'est quand même d'être noir, parce que là, c'est trop voyant. D'autres questions me viennent à l'esprit : est-ce qu'on peut devenir noir à force d'être arabe ?
Lorsque ma mère me laisse jouer dans l'impasse où nous habitons, je découvre les autres fils d'immigrés. Il y a des Portugais, et même un Noir espagnol. C'est le fils de Conchita, il s'appelle Antoine. Son père l'a abandonné quand il était petit, alors il faut pas lui en parler. Il est beau garçon et personne ne le traite de sale Noir. Je n'aurais pas pu le défendre vu ma taille, mais j'aurais eu mal pour lui. Antoine a toujours de l'argent et il en donne à tout le monde. En ce moment, c'est la mode des images et lui il se balade avec un carton plein. Il a seulement trois ou quatre ans de plus que moi, mais en débrouille, il est très évolué. Il est gentil avec moi et il me donne des bonbons. Ma mère me signale que c'est un voleur, et par la même occasion, que je n'ai plus le droit de descendre dans l'impasse, car sinon, je deviendrai voleur moi aussi. Alors, je me fais copain avec un Français de ma classe, Éric Mazzega, un Basque mais quand même français. C'est à n'y rien comprendre, mais je fais l'impasse. Il répète toujours les mots de son père : « Je suis français, mais basque », alors je ne le contrarie pas. J'ai assez de problèmes pour savoir où se trouve mon pays. Pour diviser la France en plusieurs pays, on verra plus tard.
Éric m'invite chez lui pour jouer aux soldats, mais moi, je n'ai pas le droit de l'inviter à la maison. Ma mère a honte, parce que notre maison est trop petite ; moi, je ne m'en rends pas compte. Chez lui, il a une chambre pour lui et sa sœur, remplie de jouets. Ils ont même une salle de bains ; j'en avais vu qu'à la télé. Il a aussi une grande pièce faite juste pour manger, et aucun lit à déplier avant de dormir.
Ma famille et moi, on habite au 10, cité d'Angoulême. On me le demande toujours, parce que je sais que c'est un signe d'intelligence de savoir où on habite, alors je l'ai appris par cœur. Quand je réponds, les gens me sourient comme si j'avais dit une grande intelligence. Avant, les gens étaient contents quand je disais comment je m'appelais ou quel âge j'avais. Mais maintenant ils en veulent plus, on me demande même de parler en espagnol pour savoir si je connais cette langue.
La cité d'Angoulême, c'est une rue qui n'a pas de sortie, c'est pour ça qu'on l'appelle cité. On y vit au fond, au troisième étage. On n'a pas de voisins, mais tout au bout du couloir qui longe notre maison, il y a une maison abandonnée. Les pigeons s'y sont installés et, le soir, quand la nuit tombe, on les entend qui hurlent comme des loups. Ça fait un peu peur, je n'y vais jamais. En plus, mon père me l'a interdit, parce qu'il y a des trous par terre et je pourrais tomber et mourir comme dans les films. De l'autre côté du couloir, il y a une porte qui donne sur le travail de mon père ; c'est par là qu'il passe.
Notre maison est quand même grande pour moi. Il y a une cuisine de quatre mètres carrés qui sert également de salle de bains. Le salon, qui est aussi la chambre à coucher de mes parents, doit faire quatre mètres sur trois, et la deuxième chambre, qui sert de dortoir pour ma sœur et moi, est envahie de placards pour tout ranger. Il n'y a aucune fenêtre, sauf une lucarne au plafond. Pour les toilettes, ma sœur et moi, nous disposons d'un pot de chambre chacun, qu'on cache sous le lit. C'est chiant, ce pot : quand il est plein, il faut aller le vider dans les toilettes turques à l'extérieur de l'appartement, et ces toilettes, je ne les aime pas. Il y a toujours quelqu'un qui y oublie un journal. Quelqu'un a même découpé un journal en petits carrés et l'a cloué au mur ; il doit s'amuser à lire les petits carrés en faisant caca, et ce con, il jette les morceaux après les avoir lus, alors à la fin c'est dégueulasse. Malgré tout, j'adore ma maison et je ne l'échangerais pour rien au monde, même contre celle de Mazzega.
Ma mère, pour nous laver, utilise une énorme bassine, qu'elle remplit avec le minuscule chauffe-eau de la cuisine. À chaque fois, c'est la même histoire : on se bat, ma sœur et moi, pour être le premier à prendre son bain, parce que le premier bénéficie de l'eau la plus chaude. Le deuxième ne peut pas s'éterniser, il se fait laver par ma mère et sort tout de suite. À la fin de chaque baignade, ma mère passe en plus un coup de serpillière sur le parquet, car ma sœur et moi, on fout de l'eau partout. Pour moi, la bassine est un grand moment de détente, c'est comme si on avait une vraie piscine.
Heureusement, ma mère est assez futée. Comme elle est femme de ménage, elle a les clefs de plusieurs appartements. Alors, de temps en temps, elle nous emmène chez ses patrons. Elle profite qu'ils ne soient pas là pour nous faire prendre une douche. Quand elle a peur de se faire griller, la douche est expéditive. On est douchés, habillés et parfumés en dix minutes. Quand ses clients sont très loin, elle nous fait passer sa dernière heure de ménage dans la baignoire. On n'a pas le droit de sortir pour ne pas salir le reste de l'appartement.
Comme ça, je vois de belles maisons. Souvent, ça arrange ma mère de nous emmener avec elle plutôt que de nous mettre à la garderie. Elle a une patronne qui s'appelle Mme Berland. Je ne sais pas si elle est française, mais en tout cas, la maison est immense. C'est la première fois que je vois un appartement où on peut jouer à cache-cache. À force de fouiner partout, je finis par tomber sur une pile de magazines Lui. Je découvre les seins, les femmes nues. Le plus choquant, c'est que les femmes ont plein de poils à la place de la bite. Comme c'est une découverte importante, je file illico la montrer à ma mère. Je n'ai pas le temps de demander d'où viennent ces poils, elle m'arrache le magazine des mains et m'allonge une baffe. La seule chose que j'ai gagnée, c'est que je n'ai plus jamais remis les pieds dans cet appartement. C'est pas grave, on ira me laver ailleurs. De toute façon, ça y est, j'ai compris que tout le monde avait des salles de bains, sauf nous.
La meilleure encyclopédie du monde, c'est la télévision. Il y a tout. J'apprends qu'il n'y a plus de roi en France, mais un président, et que les Arabes font la guerre en pleine rue. Je deviens fan de Claude François, et surtout de ses Clodettes, qui sont les plus belles femmes du monde. À chaque fois qu'il passe à la télé, je suis en extase. Je découvre Coluche avec sa salopette, et son sketch du « chmilblick », mais mon père m'interdit de le regarder. Il paraît que c'est un raciste, il aime pas les Arabes, et en plus, il le dit à la télé. Coluche est censuré à la maison, comme tous ceux qui se foutent de la gueule des Arabes.
Interdit de sortie, j'ai peu d'amis. À part Jamel à l'école, et Mazzega de temps en temps, je ne vois pas grand monde. Alors, évidemment, la télé noir et blanc est ma seule distraction. Je regarde tout, absolument tout, même quand c'est pas intéressant, je regarde. Mes parents me censurent tous les baisers de cinéma et toutes les femmes dévêtues. Le moindre bout de sein ou début de baiser provoque un tremblement de terre à la maison. Mes parents se précipitent pour cacher les yeux de ma sœur et les miens, et lorsque le baiser dure trop longtemps, on nous emmène les yeux fermés dans la chambre. J'imagine que c'est pour pas voir les poils, parce que c'est dégueulasse. Malgré tout, je tombe amoureux de toutes les belles femmes qui passent à la télé. Ma sœur, qui a deux ans de plus que moi, passe son temps à se foutre de ma gueule. Elle me fait croire qu'elle a le téléphone de la jeune fille si belle qui pleurait hier soir dans un téléfilm. Je rage, je veux lui téléphoner pour la réconforter et lui dire qu'elle est belle, mais je finis par péter la gueule de ma sœur. Comme ça, je gagne une raclée de mon père. C'est dur, une raclée de mon père.
Voilà deux ans que je suis à l'école de la rue Jean-Pierre-Timbaud. Je suis un élève surexcité, prêt à faire la première connerie qui se présente. Je ne suis pas un cancre, plutôt un clown. J'ai essayé de retirer la culotte de Corinne pour vérifier s'il y avait des poils, mais la maîtresse m'a surpris du premier étage. J'ai été collé à la sieste tout l'après-midi avec Jamel. Le pire, c'est qu'on n'a même pas eu le temps de voir si elle avait des poils. Jamel et moi, on joue au coiffeur, et les garçons de la classe y passent tous un par un. La mère d'un autre Portugais se plaint auprès de ma mère. Il paraît que je n'ai pas à lui raconter qu'il est pas dans son pays : il s'en rendra bien compte un jour. Je lui avais dit ça pour qu'il arrête de croire qu'il était français. Quand il a compris qu'il était portugais, il a pleuré toute la nuit.
Je m'habitue aux raclées de mon père et je continue à faire le con, à croire qu'on a ça dans le sang, moi et Jamel. On fait peur à tout le monde parce qu'on est arabes, alors on prend plaisir à faire peur. Le dimanche, mon père nous promène dans le quartier. Il rencontre des voisins. Il nous emmène au café, ma sœur et moi. Il nous emmène au jardin et on achète des bonbons à la boulangerie. Je découvre, intrigué, la valeur de l'argent. Je ne sais pas si mes parents en ont beaucoup, mais ils sont ma seule source de survie. Sans eux, pas de jouets et pas de bonbons. À l'école, c'est facile de voir ceux qui ont de l'argent, ça dépend des jouets de chacun. Si ton père ne veut pas t'acheter le jouet du voisin, c'est qu'il est trop cher, donc son père est plus riche que le tien. Pour moi, l'homme le plus riche de France, c'est pas difficile, c'est le président de la République. Ça fait l'unanimité entre tous les copains de classe. On en parle entre nous, parce que, justement, il vient de mourir. La télé en parle, alors on en parle. Il paraît qu'on va avoir un nouveau président. J'ai retenu la tête des deux princes qui veulent la place du roi, car pour moi président est un mot qui remplace roi, sauf que le président il n'a pas de couronne comme dans les films.
Miguel, un Portugais de la rue où j'habite, nous sort la dernière intelligence du quartier : « Eh ben, mon père il a dit que si c'est Giscard qui est président, il va renvoyer les Arabes et les Portugais dans leur pays. » Terreur dans les yeux de tout le monde. Francisco, un autre Portugais, confirme que ses parents aussi ont peur de la même chose. Moi, je réponds que je m'en fous, j'aimerais bien habiter en Espagne à cause de la plage. Antoine, lui, comme il connaît pas son père, il aimerait bien aller en Afrique, comme ça il pourra choisir avec l'Espagne. Au bout du compte, on comprend pas pourquoi nos parents tiennent tant à rester à Paris.
Au dîner, je bombarde mon père de questions, il ne m'a pas rassuré quand il m'a répondu : « En France, comme il y a trop d'Arabes, si Giscard est président, effectivement il peut renvoyer les immigrés dans leur pays. » Je demande si on partira en avion, si on pourra tout emporter, si ce sera la police qui viendra nous chercher. Ou, encore pire, les militaires ? À l'école, Jamel est comme moi, il s'en fout de partir ou pas. Mais il aimerait bien savoir.
Un mois plus tard, c'est le prince Giscard qui a gagné le duel des élections. Il est proclamé président et il ne vire personne. Mon père est fasciné par le spectacle. Giscard est partout. À la télé, dans les journaux. À la télé, il parle comme s'il parlait à mes parents : « Bonjour madame, bonjour monsieur, la France, les Français... »
Mais rien pour les enfants et les étrangers. Il a dit bonjour à tout le monde, sauf à mes parents et à moi. Même ma sœur, il l'a oubliée. De toute façon, après ses bonjours je ne comprends plus rien ; il parle de trucs que j'ai jamais entendus.
À la fin de l'année, on fait un spectacle à l'école. Le chasseur, les lapins et le cerf. Je suis déguisé en lapin, comme le reste de la classe, sauf que Jamel fait le cerf parce qu'il est le plus gros. Boris, un Yougoslave, fait le chasseur, vu qu'il est le plus grand. Je ne m'en rends pas compte, mais je fais mes adieux à Jamel, car je ne vais plus jamais le revoir, alors qu'il a été mon meilleur ami pendant deux ans. C'est le temps des vacances à Malaga, où je retrouve mes grands-parents espagnols, mes tantes, et mon cousin.
À Malaga, c'est plage tous les jours et visite à grand-mère tous les soirs. Tout est réglé comme une horloge, sauf la Feria où il y a plein de monde. Mais même en vacances, ma mère me tient à l'œil. J'adore jeter des pierres sur tout le monde, chose qu'à Paris on ne peut pas faire, parce que c'est trop goudronné.
Mes grands-parents habitent un quartier populaire où il y a plein de gitans. Je leur trouve une ressemblance avec mon père, question de couleur de peau. Tous mes amis m'appellent El Franchuti, pour eux c'est clair que je ne suis pas espagnol. J'ai beau répondre que je ne suis pas français, ils ne comprennent rien. Alors, des fois, je m'énerve et je fais des bagarres.
Ma grand-mère a la maladie de Parkinson, elle tremble de la tête aux pieds sans arrêt. Elle vit avec mon grand-père et Margarita, une sœur de ma mère qui est restée handicapée à l'âge de douze ans : elle avait attrapé la méningite. En plus, la pauvre Margarita souffre d'épilepsie ; de temps en temps, elle fait une crise en plein repas. Ça choque tout le monde et ça me fait peur. Le plus dur, c'est de la laver, car vu qu'elle a passé la moitié de sa vie assise, elle ne peut plus déplier ses jambes, donc elle ne peut plus marcher. Ma mère, quand elle a le temps et un peu d'aide, la transporte dans la petite salle de bains pour la laver, et Margarita, effrayée par l'eau, chante une chanson dans un langage incompréhensible.
Je vois si peu ma famille espagnole que les rapports affectueux sont difficiles. Mon grand-père passe sa journée à la montagne et des fois il m'y emmène. Il y a les chèvres, les bergers, les oliviers, et j'adore ça...
Ma mère vient d'acheter une maison. On la visite et elle est immense, comme les endroits où ma mère fait le ménage. Chose incroyable, il y a même une chambre pour ma sœur et une autre pour moi. J'ai bien dit : ma mère achète une maison, car, attention : l'argent de ma mère n'a rien à voir avec celui de mon père. Ce sont deux caisses différentes. Ma mère a choisi cette maison toute neuve, près de celle de mes grands-parents, pour être à proximité en cas de pépin. Pour l'instant, on ne peut pas y habiter, mais l'idée d'avoir une chambre me rend fou de joie. C'est encore mieux que la salle de bains. Le problème, c'est qu'on en profitera qu'une fois par an.
À la rentrée, j'ai changé d'école. Mon père m'amène dans un endroit que je ne connais pas. J'ai beau pleurer, rien à faire. Il ne veut pas comprendre qu'il s'est trompé d'école. Comme j'insiste pour retourner dans l'autre, il me ment pour abréger mes pleurs. L'école d'avant les vacances est fermée, il n'y a plus personne là-bas. Ici, y a plein de garçons, tu verras. J'encaisse et je rentre dans cette nouvelle école privée catholique, où il y a encore moins d'Arabes.
La maîtresse est très gentille, mais c'est pareil qu'avant. Elle se fait respecter, et pour ça elle me fout toujours au coin. Quand elle voit que, même au coin, je continue mes bêtises, elle m'envoie dans le bureau du dirlo. Il n'y a pas pire punition. Et si le dirlo est en cours, ça chauffe encore plus : je me retrouve dans une classe de grands, donc je suis obligé de la fermer. Je suis assis à la droite de son bureau et j'ai toute la classe en face de moi. Impossible de lever la tête, tellement j'ai honte d'être petit.
Dans ma classe, il n'y a aucun Arabe, mais par contre, il y a un Noir, il s'appelle Trésor, comme les trésors des pirates. En plus, il aime bien déconner comme moi. Alors, on va souvent ensemble dans le bureau du dirlo, pour se faire engueuler un coup ou passer une heure dans sa classe. C'est le seul endroit où il y a des Arabes. Il y en a plein. Personne ne se tient tranquille dans cette classe, sauf moi. M. Dubois, le directeur, a un mal fou à se faire respecter. Un certain Ammar Bounabas lui tient tête. Ils crient tous les deux, et les deux me font peur. Ils sont tous grands et personne ne me regarde, tellement j'ai l'air d'un bébé à côté d'eux. C'est bizarre, mais je ne ressemble pas trop aux Arabes de cette classe. J'ai les traits plus fins et j'ai les cheveux frisés, mais pas comme eux. J'arrive à me faire la coupe de Bruce Lee quand j'ai les cheveux mouillés, alors qu'eux, qui sont frisés comme mon père, ils n'y arriveraient pas. C'est vrai, il y a une grande différence entre les cheveux des Français et des Arabes, je commence à le remarquer. C'est plus facile pour un Français de ressembler à Bruce Lee.
Ma mère m'a inscrit au cours d'espagnol le soir, et ça me fait chier. Je suis encore plus dissipé le soir que le matin et le prof m'emmerde, alors je l'emmerde aussi, et il répond à coups de baffes. Il n'y a pas un cours où il ne m'en colle pas une. Sa spécialité, c'est de taper sur le crâne les poings fermés. Un coup très fort et sec avec le milieu des doigts. Tout le monde y a droit, et ça fait tellement mal qu'il y a très peu de candidats pour déconner dans la classe, à part Antonio Garcia, un surexcité de la vie comme moi.
Garcia range son stylo à bille dans un étui à thermomètre. Alors, je me fous de sa gueule en disant que son stylo pue la merde parce qu'il se le fout dans le trou du cul, et on se bagarre souvent à cause de ça. Garcia a une tête carrée comme dans les films. Contrairement à moi, il aimerait bien faire la guerre comme à la télé. Il tuerait tout le monde et toutes les jolies filles seraient derrière lui parce qu'il les sauverait toutes. Moi, je suis pas d'accord, on peut très bien sauver de jolies filles en étant pompier, ou alors rencontrer des filles perdues en vivant comme Tarzan. Lui, il se fout de ma gueule en me disant que Tarzan il a même pas de pistolet et que si je suis arabe j'ai qu'à en profiter, parce que les Arabes on les voit faire la guerre à la télé. C'est normal qu'on se batte souvent, Garcia et moi : Il m'énerve et je l'énerve. Je l'aime bien, mais c'est pas mon super copain.
Toute la classe a peur du dirlo. Il s'énerve très vite et tape toujours sur la table. Une fois, j'étais puni dans sa classe et il a jeté sa règle sur Ammar Bounabas, et comme ça ne lui a rien fait, ça l'a encore plus énervé et il l'a sorti de la classe en le traînant par les cheveux. Ammar, c'est le plus redouté de tous les Arabes. Je ne le vois jamais, sauf quand je suis puni dans cette classe. Même moi, il me traite de petit con. Il doit avoir quatre ou cinq ans de plus que moi et il est très impressionnant parce qu'il crie tout le temps. Des fois, je l'aperçois dans la rue, avec mon père, c'est aussi un copain d'Antoine et alors j'en déduis qu'il doit être voleur comme lui. Je regrette mon ancienne école, il y avait moins de bordel qu'ici. Mazzega a disparu et je ne le croise même pas dans la rue.
 
Mes parents s'engueulent beaucoup. Ils s'insultent et dans l'histoire j'atterris dans les bras de ma mère. Ils s'aiment, ils se haïssent, mais les signes d'affection entre eux sont plutôt rares. Je n'ai jamais vu mon père embrasser ma mère sur la bouche, même pas la moindre caresse. De temps en temps, ma sœur et moi, quand ils sont de bonne humeur, on crie : « On veut voir un bisou, on veut voir un bisou ! » Ça les fait rire et ils finissent par le faire, mais sur la joue. Quand on crie : « Non, on veut un bisou de cinéma ! », ils s'énervent et répondent : « Non, non, non, c'est dégueulasse. »
Mon père est toujours très occupé. Il rentre tous les soirs vers l'heure des informations pour dîner avec nous. Souvent, il me rapporte une voiture ou un soldat. Ça remplace les jeux avec les autres gamins dans la rue. Mes notes d'école sont bonnes, malgré ma nervosité. J'entends parler mes parents d'une prime pour que les étrangers rentrent chez eux. Un million de francs. Je ne sais pas compter jusqu'à un million, mais, d'après moi, c'est plus qu'on en a besoin. L'autre jour, mon père n'a pas voulu m'acheter un livre de King Kong à six francs, sous prétexte qu'il était trop cher, alors avec un million, j'imagine qu'il peut acheter plein de maisons. Mon père dit que ça vaut pas le coup : si on s'en va, on doit signer des papiers comme quoi on ne reviendra jamais de notre vie en France, sauf pour les vacances. Ma mère me dit que, de toute façon, dans un ou deux ans, on s'en ira en Espagne pour toujours. Mais il faut plus d'un million, car un million c'est seulement dix mille francs. Je ne sais pas pourquoi, mais chez moi on annonce toujours des prix doubles. C'est soit des millions, soit quelques milliers de francs, ça dépend si tu comptes en vieux ou en nouveaux francs. Moi, je compte comme à l'école et ça dépasse jamais les dix francs.
À chaque fois que je vois Garcia, il me trouve de nouvelles insultes. Maintenant, il a appris le mot « enculé ». Il sait pas ce que ça veut dire et moi non plus. Tout ce qu'il sait, c'est que c'est la chose la plus pire du monde ; alors quand on se chamaille et qu'il me traite d'enculé, je lui mets ma main dans la gueule. Il a un grand frère qui est venu m'engueuler, et après il s'est mis à frimer parce que son frère était un copain d'Ammar Bounabas.
L'autre jour, je me suis battu avec Alfred Benchemoul. Il m'a traité de sale Arabe et je lui ai mis une raclée. Maintenant on est copains. Il m'a dit qu'il était juif, mais qu'il ne fallait pas le dire. Il aime bien faire des conneries, mais il est pas dans ma classe, alors on ne déconne pas beaucoup ensemble. Il m'a raconté que les Juifs et les Arabes se battaient, mais loin d'ici, et qu'en France les Arabes et les Juifs étaient copains, comme nous, mais que si un jour, lui et moi, on était à la guerre dans ce pays, on serait obligés de se bagarrer. C'est comme ça et pas autrement, c'est la loi des présidents de la République.
Je ne sais pas ce que Juif veut dire, mais j'ai compris qu'il avait le bout de la quéquette coupée comme les Arabes. L'autre jour, il me l'a montrée dans les toilettes et il n'a pas trouvé normal qu'on n'ait pas déjà coupé la mienne. Je pose souvent la question à mon père, et il me répète toujours la même chose : « Mais non, on ne va pas te la couper, ta quéquette. » Je reste sur mes gardes malgré tout. Jamel, personne ne l'avait prévenu. Le matin, on lui avait mis une robe, et une heure après, la surprise, c'était de lui couper la quéquette.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant