Sous-le-vent

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Nous sommes en fin 1898, l'affaire Dreyfus déchire la France entre partisans et opposants. L'une des ses plus ferventes admiratrices, Violette, arrive à Iracoubo, alors qu'il purge sa peine à l'île du Diable. Est-elle venue pour se rapprocher de lui ou pour rendre visite à son oncle curé du village au fort tempérament méridional ? Un peu des deux certainement. Elle y restera quelques mois, le temps de s'accommoder aux us et coutumes de ce petit village d'Iracoubo situé entre la forêt et l'océan. Le temps également de succomber progressivement aux charmes de Pòpòte, cet étrange peintre chargé de la décoration de l'église, et dont l'histoire est si mystérieuse.
A travers la réclusion historique de Dreyfus et celle de son personnage Léger, l'auteur nous donne deux points de vue de l'histoire de la transportation en Guyane.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844507600
Nombre de pages : 168
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Décembre 1898
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Samedi 10 Postées sur le sable à l’embouchure de la rivière Iracoubo, les deux commères Man Toussainte et Man Philibert ont été les premières à repérer le volatile : un faisan assourdissant encom-bré d’une traîne ramasse-poussière. Il a jailli comme un diable des malles de la Parisienne « mazette et falbala » qui essayait d’enjamber le canot. « Et là,Bondyéme pardonne, il a crié plus fort que la vieille Artémise ! » Et de droite et de gauche, trois petits tours ettialam! Il est parti dans sa course folle sous les « oh ! » et les « ah ! » des paroissiensababa. Adieu banderoles et compliments : tout le monde a couru derrière l’oiseau. L’abbé, dans un vol plané de barbe et de soutane, a fini par le coincer entre deux branches de palétuviers. Lamanmzèla éclaté d’un grand rire au milieu de ses jupons et tout le comité d’accueil est descendu cahin-caha en direction du village. À l’entrée du bourg, le gallinacé a encore fait tout unban-koulélé. Les vieilles personnes sont sorties de leur case, les poules ont rentré le cou et les pourceaux ont détalé à grands cris. Tout à son bavardage, la jeune arrivante au menton pointu n’avait rien vu de ce qui l’entourait. Il était exactement quinze heures dans la petite commune sous-le-vent, prise entre forêt et océan, sur la côte septentrionale de la Guyane française. Les sourires de satisfaction qui fleurissaient alentour lui indiquèrent qu’elle avait touché au but. Sous les guipures de son ombrelle, elle campa sa silhouette longiligne devant le grand bâtimentotébas. C’était là la deuxième merveille d’Iracoubo : la maison à étage du Révérend Père Raguenel, entièrement construite en wacapou moucheté, l’arbre royal du grand bois. Les coiffes fières à deux pointes, lesti ròbde fête et les chignons
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chichihaut perchés s’étaient tous tournés vers elle. On attendait une exclamation, une petite douceur, pour contenter la fierté communale. Elle n’en a pas eu le temps. Les yeux écarquillés de la bonne du curé, l’imposante Massò Zébédé, l’avertirent d’un nouvel imprévu. A quelques mètres de là, sur les premières branches d’un palmierwasaï, une formidable corolle de bleus, d’ors et de verts s’était déployée en silence. L’oiseau remua le croupion avant de pousser un grand cri aigre. La Guyane des ibis rouges, des flamants roses et deskikivijaunes venait d’accueillir un paon domestique…
* * *
Au départ de la petite troupe, le Père François Raguenel l’avait gratifiée d’une simple inclination de tête sur le pas de la porte. Quand il avait appris l’arrivée de sa nièce, l’abbé avait été heureux avant d’être inquiet. Jaloux de son indépendance, il n’en était pas moins astreint au devoir de soumission. Il s’était enquis de l’opinion de Mgr Henry, l’évêque de Cayenne, qui, sans lui opposer de refus, avait souligné toutes les difficultés d’une visite prolongée : « Notre ministère, avait-il écrit, place l’intérêt de la paroisse au-dessus du devoir familial (…). D’autre part, je crains que cette jeune fille dont vous êtes le tuteur, ne pâtisse de la fré-quentation quotidienne de certains indigènes et de cet « élément rapporté » dont vous semblez faire grand cas (…). Enfin, si je loue votre mépris du confort, je crois qu’il serait inconsidéré et peut-être tout à fait déraisonnable d’attendre une disposition similaire chez une jeune personne éduquée à la ville. » C’était un consentement – à contrecœur sans doute – mais un consentement tout de même. C’était tout ce qu’il lui fallait. Violette, la fille de sa sœur Émilie victime avec son époux de l’épidémie de choléra de 1885, était toute la famille qui lui res-tait. Il était de dix-sept ans son aîné et il la chérissait. Il s’arrêta un instant sur ce nez légèrement busqué et ces yeux sombres tou-jours un peu fiévreux. C’était toute une géographie de front plissé, de sourcil froncé et de lèvres mordues ; un monde d’émo-tions volatiles qui se consultait en toute liberté et vous atteignait par ricochet. Depuis quelque temps, ses lettres avaient révélé une impé-tuosité qu’il s’était gardé de décourager. Elles trahissaient aussi
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la marque d’une éducation fort différente de la sienne. En la soustrayant à l’influence des sœurs, l’abbé Raguenel avait obéi à la volonté de l’avoué Jean Chastaing, feu son beau-frère, qui, sans dissimuler son aversion du goupillon, lui avait toujours témoigné sa confiance. À dix-neuf ans, formée au lycée Montgrand de Marseille et diplômée de l’école normale d’Aix-en-Provence, Violette était tout infatuée de République. En Raguenel, elle ne voyait que l’oncle : sa qualité de curé ne lui semblait pas plus remarquable que sa nature de grand roux, ama-teur de tabac. Il la regardait monter l’escalier quatre à quatre dans un envol de boucles châtains : « Tout en bois ? Dans ma chambre aussi ? Comme c’est gen-til !… Le vent passe à travers ! Oh ! Vous avez semé le blé de Noël ! Au jour de la Sainte-Barbe ? Savez-vous qu’ils ne le font pas à Paris ? Il a drôlement poussé en quatre jours … — Vas-tu arrêter de jacasser, grande bête ? s’amusa-t-il. Tu as déjà fait ton entrée de ramage et de plumage avec ton paon et tu nous étourdis avec toutes ces questions ! — Oh ! La fenêtre donne sur la rue… enfin, …la piste… — Ah ça ! Ça va te changer de Marseille et de Paris, ici ! Tu vas entendre les sonnailles des bêtes, pas la cloche des tram-ways… — Dites donc, mon oncle, fit-elle sans l’écouter, vous m’avez réservé un lit de princesse ! — C’est qu’ici lesmouissolessont grosses comme mon poing, surtout au coucher du soleil... La moustiquaire n’est pas de trop, tu verras. » Elle s’assit sur son lit, rabattit le tulle avec des exclamations enchantées, se redressa, testa la solidité du plancher, trébucha sur l’une des malles et se rattrapa au bras gras et frais de la bonne du curé qu’elle dévisagea longuement. Lourde, plantée sur deux larges pieds et dotée d’une gorge formidable qui faisait plate-forme sur son abdomen, la vieille fille avait une grâce étrange et presque altière. Ses paupières abritaient une paire d’yeux légère-ment protubérants comme deux œufs dans un nid trop étroit. Son visage sans ride, d’un brun gris presque terne, laissait difficile-ment paraître qu’elle avait de loin dépassé quarante ans, l’âge canonique qui autorisait à vivre auprès d’un prêtre.
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