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Sous une mauvaise étoile

De
201 pages
Des brigands de l'espace qui préviennent leurs victimes avant leur passage… Un employé de bureau s'initiant à la magie pour se débarrasser d'une patronne oppressante… Un contrôleur fiscal d'une autre dimension… Un PDG trop aimé de son personnel… Une réunion de travail qui finit en catastrophe spatiale… Des visiteurs extra-terrestres inoffensifs mais envahissants… Des robots délinquants, des informaticiens meurtriers et allergiques à l'informatique qui conspirent pour faire échouer un projet… et autres créatures plus ou moins malfaisantes et malchanceuses se retrouvent dans ce recueil de nouvelles fantastiques et fantaisistes.
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Christiane BERTHOT
Sous une mauvaise étoile
















Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7449-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748174496 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7448-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748174489 (livre imprimé)








GOURMANDISE


Du haut de sa terrasse, Jipé contemplait son domaine
pour la dernière fois. Le grand parc ombragé faisait
sombre figure et se perdait dans la brume matinale. Des
arbres aux branches trop basses noyaient leur chagrin
dans le bassin de pierre, qui d’ailleurs, remarqua l’oeil
méticuleux de Jipé, n’avait pas été nettoyé depuis
longtemps. Pris d’un doute soudain, le regard de Jipé se
déporta sur la gauche, pour constater avec plaisir que les
arbustes de l’allée centrale avaient bien été taillés.
Les domestiques, discrets et efficaces, recouvraient
d’une bâche la piscine, lieu de festivités où les notables
de l’île avaient épuisé les réserves de rhum et de whisky.
La deuxième piscine située dans le grand bâtiment
annexe était plutôt réservée aux joies de la natation
qu’aux obligations mondaines.
Au loin la plantation de cacaoyers aux nuances
bronze et vert profond s’abritait derrière une haie
d’arbres brise-vent. Les cacaoyers avaient attiré il y a
trois siècles de cupides aventuriers français qui s’étaient
heurtés à une population locale que nous pouvons
qualifier d’accueillante mais qui aimait tellement son
prochain qu’elle n’hésitait pas à le déguster
régulièrement lors de fêtes barbares et colorées. Les
9
aventuriers, les moines, les fonctionnaires et la petite
vérole eurent finalement raison de ces habitants
récalcitrants. On inculqua aux survivants les bonnes
moeurs et la diététique. Par contre les colons eurent de
grandes difficultés pour les mettre au travail, car les
indigènes étaient indolents, individualistes et fainéants.

Jipé sourit et son regard s’attarda sur les terrasses à
toits coulissants. Elles attendaient les prochaines fèves
de cacao qui viendraient se sécher au soleil avant de
partir soit vers la manufacture de l’île, soit dans leurs
sacs de jute vers le pays des grands gourmands. Jipé
songea que lui aussi allait partir vers le pays des grands
gourmands. Et il n’avait pas tort !
Son contrat de deux ans le rendant PDG de la
manufacture de cigares en chocolat se terminait
aujourd’hui et il devait rentrer à la maison mère située à
Paris afin d’y occuper de plus hautes responsabilités. Du
moins le croyait-il.
Une toux timide avertit Jipé que son apéritif habituel
avait été déposé sur la table. Il se retourna et vit un
domestique s’éclipser par la porte-fenêtre et disparaître
dans la pénombre de la chambre. Jipé n’arrivait jamais à
distinguer les domestiques tant ils se ressemblaient tous.
Il était donc incapable de connaître leur nombre exact
mais ils devaient être nombreux car dès qu’il avait
besoin de quelque chose, ces créatures apparaissaient
comme par enchantement, de derrière une colonne, une
porte ou même de l’intérieur d’une grosse potiche. Jipé
avait pris l’habitude tous les soirs avant de se coucher de
vérifier si un domestique ne se cachait pas sous son lit.
Cette matinée était consacrée aux adieux. Subitement
conscient qu’il avait perdu trop de temps à ses rêveries,
10
Jipé rejoignit à grands pas le perron où l’attendait son
chauffeur (ou un indigène qui lui ressemblait) et sa
limousine blanche. Pendant le court trajet qui séparait le
domaine de la manufacture, il se rappela avec nostalgie
de son arrivée sur l’île. Tout s’était déroulé comme dans
un rêve. Le salaire confortable qu’il avait demandé avait
été accordé sans aucune discussion. Ses inquiétudes
concernant l’encadrement d’une centaine de personnes
avaient été balayées. La maison mère avait trouvé depuis
longtemps un moyen de motiver le personnel. Il n’avait
donc pas à se préoccuper de ce point mineur.
Effectivement Jipé avait rarement vu des ouvriers aussi
travailleurs malgré des salaires médiocres dont une
partie en nature (amandes, cacahuètes…), des
conditions de travail difficiles autour des volumineuses
sphères tournantes où la chaleur était intense et surtout
autour du bruyant « casse cacao tarare » qui concassait
les graines et les oreilles.
Son personnel lui avait toujours valu l’admiration des
autres chefs d’entreprise de l’île, qui avaient dû importer
de la main d’oeuvre asiatique.
La seule ombre au tableau était la durée courte du
rêve : deux petites années et sur ce sujet la direction
générale de la maison mère avait été intraitable. Elle
avait évoqué vaguement une certaine convention
spéciale avec le personnel local…
A son arrivée sur l’île, Jipé et ses quatre
collaborateurs avaient été présentés aux ouvriers de la
manufacture par le représentant de la direction générale,
comme étant des chefs jeunes et tendres. « Tendres… »
S’était empressé d’ajouter l’intervenant à l’attention des
cinq nouveaux venus, signifiait pour ces indigènes un
11
peu simples, le contraire de durs c’est à dire
bienveillants et compréhensifs.

La manufacture apparut derrière les derniers
cacaoyers. Elle était composée d’une multitude de petits
bâtiments : d’une part les réserves de chocolat liquide,
de sucre, d’amandes, de pistaches et de noisettes ; et
d’autre part les ateliers où tous ces différents produits
étaient broyés, chauffés, agités et refroidis. Une odeur
de chocolat imprégnait l’ensemble et s’incrustait dans
les vêtements, les cheveux et les estomacs.
A son arrivée, Jipé eut la surprise de voir que les
ouvriers s’étaient tous rassemblés à l’entrée pour
l’accueillir. Ils avaient revêtu leurs costumes
folkloriques, à savoir… ils ne s’étaient pas costumés du
tout. Leurs corps nus étaient couverts de dessins jaunes
et rouges ; ils avaient collé sur leurs fesses des plumes
d’oiseaux exotiques ; le maquillage rendait leurs bouches
encore plus grandes et leurs lèvres encore plus
charnues. Jipé, malgré ces accoutrements plutôt
repoussants, était très ému par cette petite fête
improvisée pour son départ. Il reconnut dans la foule
une femme perroquet qui semblait être sa secrétaire et
en profita pour lui demander si elle avait reçu son billet
d’avion et sa nouvelle affectation. Elle lui fit signe que
non, comme si cela n’avait pas d’importance.

La foule entraîna Jipé vers l’atelier de conchage, là où
la pâte de cacao est pétrie pour devenir plus moelleuse.
Il comprit que ses quatre collaborateurs devaient l’y
attendre avec des cocktails et des amuse-gueules. Jipé
aimait l’atelier de conchage (les cocktails aussi
d’ailleurs). Il adorait le parfum qu’exhalait la masse
12
crémeuse brune pendant qu’elle se retournait dans les
pétrisseuses, ces grandes coquilles métalliques de la taille
d’une baignoire. Il fut néanmoins surpris car une odeur
étrangère et désagréable se mêlait aux arômes de
chocolat. Ce ne fut qu’en rentrant qu’il identifia cette
odeur déplaisante… Ecoeuré, il recula mais il ne pouvait
plus partir.
On lui désigna la cinquième pétrisseuse, celle qui
n’avait pas encore été utilisée et qui visiblement lui était
réservée. Deux bras puissants l’agrippèrent et le
déposèrent dans le récipient. Pendant que la
température montait et que les restes de chocolat
accrochés aux parois fondaient sur ses vêtements, et
avant de perdre définitivement conscience, Jipé vit une
féroce lueur de gourmandise dans les yeux des indigènes
motivés et affamés, attisée par deux ans d’attente et de
promesses faites par les gentils blancs de la lointaine
métropole au peuple cannibale de l’île.



14







SQUATTEURS


Le contrôleur d’état releva la tête, la secoua d’un air
navré et finit par lâcher : « Tout est clair… à part un
petit détail qui me perturbe ».
Lucien Mabiche ouvrit de grands yeux étonnés et
attendit patiemment la suite. Depuis quatorze jours le
contrôleur d’état et sa brigade s’étaient abattus sur
l’entreprise de chapeaux pour dames de Lucien
Mabiche. Les comptes avaient été épluchés, les
chapeaux inventoriés, les tissus pesés et le personnel
questionné. Lucien avait toujours espéré échapper à ce
type de calamité que seule une dénonciation
malveillante pouvait provoquer. Pourtant il n’avait ni
ennemi, ni concurrent, la vente de chapeaux pour
dames étant en net déclin depuis vingt ans.
« Comment expliquez-vous, Monsieur Mabiche »
poursuivit le contrôleur d’état, « que votre chiffre
d’affaires en perpétuelle chute depuis vingt ans, soit
vertigineusement remonté à son meilleur niveau en
l’espace d’une petite année ?
– Probablement l’effet conjugué d’un nouveau
directeur commercial et d’un marché en hausse »
rétorqua Lucien Mabiche impassible.
15
– Vous vous moquez probablement, monsieur
Mabiche. Ce matin dans le métro, je n’ai pas remarqué
une seule femme portant un chapeau. Mes
collaborateurs ont fait la même constatation dans le bus.
Alors ne me dites pas que le chapeau pour dames est un
marché porteur.
– Disons que le chapeau se porte plutôt lors
d’occasions particulières, dans un certain milieu aisé…
– Je ne suis pas là pour discuter des moeurs de mes
prochains » répliqua brutalement le contrôleur d’état,
« mais pour enquêter sur vos agissements douteux.
– Je n’ai rien fait de répréhensible.
– Alors pourquoi n’a-t-on trouvé aucune facture
justifiant les trois quarts de votre chiffre d’affaires? »
Lucien Mabiche resta muet.
– Savez-vous, monsieur Mabiche, que vous risquez
d’être soupçonné d’avoir des revenus occultes, du type
blanchissement de la drogue, réseau de prostitution…
– Mais monsieur, je suis un homme respectable. J’ai
hérité cete entreprise de ma mère et je m’y suis
consacré toute ma vie.
– Peut-être mais cela ne vous empêcherais pas d’être
un dangereux trafiquant, qui sous des dehors de vieux
monsieur bien propre sur lui, abriterais derrière son
entreprise ringarde, un terrifiant réseau de bandits
internationaux. »
Le contrôleur d’état s’arrêta car le malheureux
Mabiche était passé du blanc au rouge et maintenant
tendait dangereusement sur le vert.
« Je vais vous chercher un verre d’eau mais je veux à
mon retour une explication à cette fortune subite, et je
précise, une explication plausible. Alors éliminons
d’emblée le boum des chapeaux. »
16
Sur ces paroles, le contrôleur d’état sortit de la pièce
et Lucien Mabiche resta seul avec ses sombres pensées.
Il en avait assez des questions perfides de ce
contrôleur tatillon et soupçonneux, mais il ne pouvait
plus y échapper. Mabiche était un vieux monsieur
fatigué, qui depuis des années se battait pour la survie
de son entreprise. Il n’avait jamais émis de juron, ni
traversé en dehors des clous. Il était l’unique client d’un
tailleur à la retraite et les modèles de ses chapeaux
avaient été dessinés il y a trente ans par un des plus
grands stylistes de l’époque. Tous ses costumes étaient
gris. Le bas de ses pantalons s’ornaient de pinces à vélos
car souvent en rangeant sa bicyclette dans le parc à
voitures de la société, il oubliait de les retirer tant il était
absorbé par son travail.
Lorsque le contrôleur d’état revint avec un verre
d’eau à la main, il trouva un Mabiche inquiet et hésitant.
Il lui glissa le verre entre les mains et attendit.
Lucien leva les yeux, regarda longuement le
fonctionnaire comme s’il le jaugeait, puis à demi
convaincu, finit par dire :
« Je vous préviens, cela va être difficile à croire !
– Vous savez, en trente ans de métier, j’en ai entendu
des sornettes. Je vous écoute ! »
Lucien Mabiche respira profondément et commença
son récit.

« Comme vous devez le savoir, mon entreprise me
donne beaucoup de souci et de travail. Il m’arrive
souvent de travailler tard le soir.
Un soir, j’étais tellement absorbé par mon travail que
je me suis laissé enfermer par mégarde dans les locaux
de l’entreprise. Un des contremaîtres venait fermer les
17
portes à neuf heures et rentrait chez lui. Nous n’avions
plus les moyens de payer un gardien de nuit. Nos lignes
téléphoniques avaient été coupées car nous n’avions pas
réglé nos factures. Je me retrouvais donc seul dans ces
grands locaux vides. Comme je n’avais aucun moyen de
sortir, je me résignai et repris mon travail.

La nuit les choses sont différentes. Elles sont
toujours immobiles mais on a l’impression qu’elles
vivent. Elles inquiètent parfois. Elles émettent des
bruits que nous ne percevons pas le jour. J’avais déjà
remarqué ces phénomènes lors de mes nuits
d’insomnie. Mais ce soir-là les choses me parurent plus
bruyantes que d’habitude. Elles m’empêchaient de me
concentrer. Alarmé, je me levai et me dirigeai vers la
porte de mon bureau. Je collai l’oreille à la porte et
effectivement un bruit prononcé semblait provenir du
fond du couloir. J’ouvrai avec précaution la porte et
glissai un oeil discrètement. Le couloir était vide mais là
où il faisait un coude, une lumière rouge gagnait en
intensité.
Je refermai brusquement la porte, pris de panique.
Des voleurs ! Mon dieu, mais comment avaient-ils faits
pour entrer alors que je n’avais pas réussi à sortir ?
Ma première réaction fut de chercher un endroit où
me cacher. Sous le bureau par exemple ? Mais j’étais
trop vieux pour passer une nuit recroquevillé sous un
meuble. Je décidai d’observer les événements tout en
restant hors de vue de ces visiteurs indésirables.

J’entrebâillai légèrement la porte avec beaucoup de
précautions et regardai de nouveau dans le couloir.
18
La lumière rouge avait envahi pratiquement tout
l’espace et je constatai alors avec horreur la source de
cette lumière. Je crois que vous n’allez pas me croire,
monsieur le contrôleur d’état »
Ce dernier fit un petit geste pour que Mabiche
poursuive son récit.
« Et bien… la lumière provenait de deux créatures
humanoïdes et translucides qui marchaient dans le
couloir en devisant dans une langue que je ne
comprenais pas. »

Le contrôleur d’état ne broncha pas. Il chercha des
yeux le verre d’eau, s’en empara et vida prestement son
contenu. Lucien Mabiche le regarda avec inquiétude.
« Il faut me croire. Je sais que ce n’est pas facile à
admettre mais c’est la vérité. Les deux créatures tenaient
chacune une sacoche. Elles passèrent devant ma porte
sans me voir et entrèrent dans le bureau de mes
comptables, deux portes plus loin, comme si elles
avaient fait ce chemin toute leur vie. Sans hésitation.

Au bout de quelques instants, je me glissai dans le
couloir et allai écouter à la porte de mes comptables. Et
quelle ne fut pas ma surprise d’entendre un bruit
familier. Je mis du temps à l’identifier tellement j’étais
effrayé. C’était le bruit d’une machine à calculer !
Je mis mon oeil devant le trou de serrure au moment
où une des créatures sortait des papiers translucides de
sa sacoche, elle aussi translucide. Puis elle s’absorba
dans la lecture de ses papiers.
Je ne savais plus quoi faire lorsqu’une autre lumière
rouge attira mon attention. Elle provenait des fenêtres
donnant sur la cour. Je me précipitai vers la fenêtre la
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plus proche pour constater avec horreur que la cour
était infestée de ces étranges créatures. Elles discutaient
et semblaient se tenir avec moins de dignité que les
deux que j’avais vues dans le couloir. Les discussions
devenaient de plus en plus animées. Certaines étaient en
colère. Une créature harangua la foule avec passion. Elle
fut applaudie.
Une heure se passa. Une créature grande et mince
apparut. Le silence se fit. Elle semblait élégante et
parlait avec soin et fermeté. Quelques grognements se
firent entendre et la foule se dirigea vers les ateliers de
chapeaux pour dames avec une certaine réticence.

J’attendis un bon moment mais je ne les vis pas
réapparaître. Curieux, je décidai d’aller les espionner
dans les ateliers. Le bureau de l’ingénieur de fabrication
surplombait les ateliers et je pouvais y accéder
facilement sans être repéré.
Je m’y rendis facilement. Plus j’avançais plus je
percevais un bruit familier. C’était inimaginable ! Ils
avaient mis en route les machines ! Non seulement les
machines fonctionnaient mais les créatures… Vous
n’allez pas me croire, cette fois-ci ! »

Le contrôleur d’état était toujours imperturbable.
Mabiche continua.

– Les créatures, disais-je, utilisaient les machines, MES
MACHINES, pour fabriquer des espèces de chapeaux
translucides aux formes tourmentées.
– Du détournement de matériels en quelque sorte,
souligna le contrôleur d’état.
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