Souvenirs de Paris - L'Exposition universelle de 1878

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En 1878, Edmondo De Amicis séjourne à Paris et envoie à son journal en Italie une série d’articles sur la capitale française et sur l’Exposition universelle, prétexte initial de son voyage. Emblématiques du travail de reportage de l’écrivain, les Souvenirs de Paris documentent remarquablement la fascination exercée par la ville sur les visiteurs italiens. Jouant avec les lieux communs, l’auteur rend hommage à la culture française, s’interroge sur le rôle international de la France au lendemain de Sedan et de la Commune, s’amuse des vices et des travers des Parisiens plus qu’il ne les condamne, se met en scène en touriste étourdi par tant de merveilles et de tentations.
Avec le compte rendu foisonnant de la visite de l’Exposition, c’est au cœur des lumières et du brouhaha de la ville, déesse de la modernité et des plaisirs, que nous plonge ce texte malicieux et virevoltant.
Publié le : lundi 24 août 2015
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EAN13 : 9782728827138
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I Le premier jour à Paris
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Parîs, e 28 juîn 1878
Me voîcî de nouveau dans cet îmmense iet doré, dans eque î faut bîen tomber de temps à autre, bon gré ma gré. La premîère foîs, j’y restaî quatre moîs, me débattant comme un 1 désespéré, et je bénîs e jour où j’en sortîs . Maîs je voîs bîen que a faute m’en étaît împutabe, aujourd’huî que j’y revîens
2 … disposé à une noble tranquillité.
Gare en effet à ceuî quî vîent à Parîs trop jeune, sans but précîs, a tête confuse et es poches vîdes ! Aujourd’huî je regarde Parîs avec sérénîté, et je e regarde à travers ’âme d’un amî très cher, quî me faît sentîr avec pus de vîvacîté et de fraïcheur toutes es împressîons de a premîère foîs. Et voîcî cees du premîer jour, tees que peuvent es rendre un esprît fatîgué et une pume empruntée à ’hôte. Avant d’être conduît à ’Exposîtîon, î faut que e ecteur pénètre avec nous dans Parîs ; nous jetterons ensembe un coup d’œî au théâtre avant de nous tourner vers a scène. Nous sommes descendus à a gare de Lyon, à huît heures du matîn, par un temps magnîique. Et nous nous trouvâmes d’embée dans ’embarras. Nous avîons u dans es journaux que es cochers de Parîs poussaîent eurs prétentîons jusqu’à refuser de transporter des voyageurs par trop corpuents. Je is 3 remarquer à Gîacosa que notre constîtutîon pouvaît parfaî tement provoquer et justîier un refus dédaîgneux du pus courtoîs des cochers. I s’assombrît, et moî aussî. De surcroït, nous portîons deux cachepoussîère quî nous grossîssaîent sans pîtîé. Comment faîre ? I ne nous restaît qu’à tenter de
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faîre îusîon en nous approchant d’un iacre au pas de danse et en apostrophant ’homme d’une voîx de fausset. Ce fut un succès. Le cocher nous jeta un regard înquîet, maîs î nous 4 aîssa monter et î se dîrîgea rapîdement vers es bouevards . Nous devîons aer jusqu’au bouevard des Itaîens, c’està dîre gagner e centre de Parîs en passant par a pus admîrabe de ses rues.
La premîère împressîon est agréabe. C’est a grande pace îrréguîère de a Bastîe, spectacuaîre et tumutueuse, sur aquee débouchent quatre bouevards et dîx rues, et d’où ’on entend e grondement sourd du vaste faubourg SaîntAntoîne. Maîs ’on est encore abasourdî par e vacarme de a grande gare ugubre où ’on est descendu, fourbu et somnoent, et ce vaste espace peîn de umîères, toutes ces coueurs, a grande coonne de Juîet, es arbres, e vaetvîent frénétîque des voîtures et de a foue, c’est tout juste sî on es entrevoît. C’est e premîer soufle împétueux et sonore de a vîe de Parîs, et on e reçoît es yeux mîcos. On ne commence à voîr nettement que sur e bouevard Beaumarchaîs.
Icî Parîs commence à apparaïtre. La rue très arge, a doube rangée d’arbres, es maîsons joyeuses ; tout est caîr et fraîs, et de toutes parts se dégage un aîr de jeunesse. On reconnaït au premîer regard mîe petîts rafinements de confort et d’éégance, quî révèent un peupe peîn de besoîns et de caprîces, pour eque e superlu est pus îndîspensabe que e nécessaîre et quî jouît de a vîe avec un îngénîeux rafinement. C’est a buvette* quî respendît de verre et de méta, c’est e petît café prétentîeux quî voudraît passer pour uxueux, c’est e petît traîteur quî exhîbe es mêmes gourmandîses exquîses que e grand restaurant*, ce sont mîe petîtes boutîques, proprettes et rîantes, quî rîvaîsent de coueurs, d’étas, d’înscrîptîons, de mannequîns, de menus rubans et de verroterîes. Entre es deux rangées d’arbres vont et vîennent des iacres, des
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fardîers, des voîtures tîrées par des machînes à vapeur et des omnîbus très hauts, chargés de passagers, quî cahotent sur e pavé înéga dans un fracas assourdîssant. Maîs ce n’est pas e même mouvement qu’à Londres. L’espace ouvert et verdoyant, es vîsages, es voîx, es coueurs, donnent à ce remueménage ’aspect d’un dîvertîssement bîen pus que d’un travaî. Et puîs a popuatîon n’est pas nouvee. Ce ne sont que des igures connues, quî prêtent à sourîre. C’est Gervaîse quî se montre sur e pas de sa boutîque, son fer à repasser à a maîn, c’est monsîeur 5 Joyeuse quî va au bureau en rêvant à une gratîicatîon , c’est 6 Pîpeet quî ît a gazette , c’est Frédérîc quî passe sous es 7 8 fenêtres de Bernerette , c’est a grîsette de Murger , c’est a 9 mercîère de Pau de Kock , c’est e gamîn* de Vîctor Hugo, 10 11 c’est e Prudhomme de Monnîer , c’est ’homme d’affaîres12 de Bazac, c’est ’ouvrîer de Zoa. Is y sont tous ! C’est aors que ’on s’aperçoît que, même à mîe îeues de dîstance, on vîvaît dans ’enceînte îmmense de Parîs ! I est huît heures et demîe, et a grande journée de a grande vîe – une journée pour Parîs, un moîs pour e nouve arrîvant – a déjà commencé, chaude et bruyante comme une bataîe. Pardeà a cameur de a rue, on entend confusément a voîx profonde des énormes quartîers cachés, te e mugîssement de a mer masquée par es dunes. On est à peîne sortî du bouevard Beaumarchaîs, on n’est pas encore parvenu au fond du bouevard des Fîesdu Cavaîre que déjà on devîne, on sent, on respîre, aaîsje dîre, ’îmmensîté de Parîs. Et ’on pense avec stupeur à ces petîtes vîes soîtaîres et sîencîeuses d’où ’on est partî, quî s’appeent Turîn, Mîan ou Forence, où ’on habîtaît tous porte à porte, au poînt de vîvre presque en famîe. Hîer nous voguîons sur un étang ; aujourd’huî nous navîguons sur un océan.
On a parcouru un peu pus d’un mîe : on entre dans e bouevard du Tempe. Icî, a voîe déjà très arge s’éargît encore, es maîsons s’éèvent, es rues atéraes s’aongent. La majesté de Parîs commence à apparaïtre. En effet, à mesure
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que ’on avance, tout grandît en taîe et en beauté. Les théâtres commencent à déier : e Cîrque d’hîver, e ThéâtreLyrîque, a Gaïté, es FoîesDramatîques ; es cafés éégants, es «grands magasîns », es traîteurs rafinés ; et a foue prend un aspect pus caîrement parîsîen. I y a sensîbement pus de cîrcuatîon qu’en temps ordînaîre. Notre voîture est obîgée de s’arrêter à chaque înstant pour attendre que a ongue ie quî a précède se mette en mouvement. Les omnîbus de toutes es formes, quî ressembent à des maîsons ambuantes, se suîvent de très près. Les gens se croîsent en courant dans toutes es dîrectîons comme s’îs jouaîent à chat de part et d’autre de a rue, et sur es deux trottoîrs passent deux processîons înînterrompues. On entre dans e bouevard SaîntMartîn. C’est une autre étape sur a voîe de ’éégance et de a grandeur. Les kîosques barîoés devîennent pus nombreux, es boutîques pus rutîantes, es cafés pus pompeux. Les bacons et es cornîches des maîsons se couvrent d’înscrîptîons en gros caractères dorés quî font ressember toutes es façades aux frontîspîces de îvres gîgantesques. Les frontons des théâtres, es arcades des passages, es édîices recouverts de panneaux de boîs jusqu’aux premîers étages, es restaurants quî s’ouvrent sur a rue comme des tempes ou des théâtres aux mîroîrs ébouîssants, se succèdent sans întervae, es uns à a suîte des autres, comme une seue et même întermînabe boutîque. Mîe ornements, mîe fanfreuches, mîe appâts crîards, caprîcîeux, charatanesques, surgîssent, se baancent, se dressent de toutes parts, brîent à toutes es hauteurs, confusément, derrîère es arbres, quî étendent eurs frondaîsons audessus des kîosques, sur es bancs des trottoîrs, sur es statîons des omnîbus, sur es fontaînes, sur es tabes aux terrasses des cafés, sur es courtînes brodées des boutîques, sur es escaîers de marbre des théâtres. Après e bouevard SaîntMartîn, e bouevard Saînt Denîs. La grande rue s’abaîsse, se reève, se resserre, reçoît des lots de chevaux et d’hommes venus des grandes artères
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des quartîers popueux, et ee s’étend devant nous, à perte de vue, grouîante de voîtures et noîre de monde, dîvîsée en troîs partîes par d’énormes guîrandes de verdure quî a rempîssent d’ombre et de fraïcheur. Depuîs troîs quarts d’heure on avance au pas, serpentant, frôant d’întermînabes ies de voîtures quî font penser à de fabueux cortèges nuptîaux quî s’étendraîent d’un bout à ’autre de Parîs. On entre dans e bouevard de BonneNouvee et on voît croïtre encore e fourmîement, e bourdonnement, e fracas, aînsî que a pompe des grands magasîns quî étaent sur a rue eurs énormes vîtrînes, ’osten tatîon de a récame*, quî monte du premîer étage au deuxîème, au troîsîème, aux cornîches, aux toîts ; es vîtrînes devîennent des saes, es marchandîses précîeuses s’entassent, es panneaux mutîcoores se mutîpîent, es murs des maîsons dîsparaîssent sous une décoratîon ébouîssante, puérîe et magnîique quî séduît et fatîgue e regard. Ce n’est pas une rue que ’on traverse : c’est une successîon de paces, une seue et îmmense pace parée pour a fête, où grouîe une mutîtude quî a du vîfargent dans es veînes. Tout est ouvert, transparent, exposé aux regards, comme dans un vaste et uxueux marché à ’aîr îbre. L’œî pénètre jusque dans es dernîères saes des boutîques rîchîssîmes, jusqu’aux oîntaîns comptoîrs* des cafés bancs et dorés, tout en ongueur, et dans es saes à ’étage des restaurants* prîncîers, et î embrasse au moîndre changement d’orîentatîon mîe beautés, mîe surprîses, mîe mînutîes pompeuses, une varîété îninîe de trésors, de frîandîses, de joujoux, d’œuvres d’art, de bagatees ruîneuses, de tentatîons en tout genre, dont on ne se déîvre que pour y retomber de ’autre côté de a rue, ou pour se récréer e ong de deux rangées sans in de kîosques, quadrîés et barîoés comme un habît d’Arequîn, couverts d’înscrîptîons et de igures grotesques, tapîssés de journaux de tous es pays et de tous es formats, quî donnent au vaste bouevard ’apparence extravagante et sympathîque d’un grand carnava îttéraîre. Et pendant ce
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tempsà, du bouevard de BonneNouvee on entre dans e bouevard Poîssonnîère, et e spectace se faît pus varîé, pus ampe et pus rîche. Et on a déjà parcouru quatre mîe mètres, éprouvant de pus en pus vîvement un sentîment nouveau, quî n’est pas un pur émerveîement, maîs une însatîsfactîon confuse, un regret peîn de désîrs, ’amertume du jeune homme quî se sent humîîé à sa premîère entrée dans e monde, une sorte de déceptîon d’amourpropre, quî s’exprîme par des coups d’œî dépîtés et rageurs jetés à a mesquînerîe de nos bagages, exposés à a rîsée, sur e sîège de a voîture, au beau mîîeu de ce uxe însoent.
Et, enin, on entre dans e bouevard Montmartre, auque font suîte ceuî des Itaîens, ceuî des Capucînes et ceuî de a Madeeîne. Ah! voîcî e cœur ardent de Parîs, a voîe royae des trîomphes mondaîns, e grand théâtre des ambîtîons et des débauches fameuses, où afluent ’or, e vîce et a foîe des quatre coîns de a terre ! Icî a pompe atteînt son combe. C’est a métropoe de a métropoe, e paaîs roya toujours ouvert de Parîs, où tendent et convergent toutes es aspîratîons. Icî a rue devîent pace, e trottoîr devîent rue, e magasîn devîent musée ; e café, théâtre ; ’éégance, faste ; a spendeur, étînceement ; a vîe, ièvre. On voît passer des nuées de chevaux et des torrents de foue. Vîtrînes, enseîgnes, avîs, portes, façades, tout se dresse, s’éargît, s’argente, se dore, s’îumîne. C’est une course au faste et à ’écat quî conine à a foîe. On y trouve a propreté hoandaîse, a gaîeté d’un jardîn et toute a varîété de coueurs d’un bazar orîenta. On dîraît ’unîque sae, démesurée, d’un énorme musée où es ors, es pîerrerîes, es dentees, es leurs, es crîstaux, es bronzes, es tabeaux, tous es chefsd’œuvre de ’îndustrîe, toutes es séductîons de ’art, tous es fastes de a rîchesse, tous es caprîces de a mode se pressent et s’exposent dans une profusîon quî effare et une grâce quî enchante. Les
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