Sur l'épaule de la nuit

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La sagesse d'une grand-mère centenaire...

" Sous mes cheveux blancs de neige et dans mon corps sec et noué comme l'écorce nue, je suis un paysage d'hiver que le plein soleil a fui, une terre de silence, immobile et stérile. Je suis vieille, plus vieille qu'il n'est d'ordinaire donné de l'être. Je suis née au coucher d'un siècle, ai vécu le long du suivant, et me retirerai au lever d'un troisième. Mais quand ? C'est long trois siècles...Je m'abîme, m'émiette, sans jamais encore toucher le fin fond de mes jours. Je dois mourir, il le faut. Que l'on m'aide !
Sur la table de nuit, mon rang de perles enroulé sur lui-même : un serpent luisant, mystérieux. Lui seul connaît mon secret...
C'était l'été d'une année de guerre, il y a plus longtemps que quiconque ne peut se souvenir : un amour de vingt-quatre heures qui devait changer ma vie... Nous n'étions pas dans le monde mais en périphérie du monde, au dessus, en arrière, en dessous, tout contre mais clairement dissociés de lui. C'est cela que permet l'amour. Une apesanteur.
Je vais vous conter ces vingt-quatre heures, ensuite je m'effacerai du monde. Finalement, j'aurai été éphémère comme l'est la trace de l'eau glacée sur la pierre brûlante. "


Ce pourrait être une fable, pourtant c'est la vraie vie, le temps qui s'enfuit et nos amours perdues qu'évoque l'auteur dans ce roman à tiroirs secrets. Une vieille dame qui porte en écharpe le don du bonheur dévoile ici d'étonnantes recettes de vie et nous ouvre des chemins d'espérance.



Publié le : jeudi 7 mai 2015
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EAN13 : 9782843377921
Nombre de pages : 123
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couverture
DAVID LELAIT-HELO

SUR L’ÉPAULE
DE LA NUIT

ÉDITIONS ANNE CARRIÈRE

À Yvonne et Mireille, elles m’ont appris
que le temps passe, l’amour jamais !

Jamais la vie n’est plus étincelante et libre qu’à la lumière du couchant, jamais on n’aime plus la vie qu’à l’ombre du renoncement.

Stefan Zweig

Ne demande ton chemin à personne, tu risquerais de ne plus pouvoir te perdre…

Rabbi Nachman de Bratslav

Ceci est un conte, c’est donc encore

plus vrai que la vérité…

« Toi, je suis sûr que tu es une fée… »

L’enfant me lance des regards curieux, en même temps que doux. Infiniment doux et confortables.

Il a passé sa petite tête par la porte entrebâillée, comme on entrouvre le ciel en visant un soleil en flammes. En plissant et clignant des yeux, aveuglé et émerveillé. J’aimerais lui sourire.

« Pourquoi tu dis rien ? Tu t’appelles la fée comment ? Et c’est quoi tes pouvoirs ? Et qu’est-ce qu’elle fait une fée à l’hôpital ? »

Ses questions m’amusent sans que j’aie moyen d’y répondre, ni même d’en rire. À l’intérieur, pourtant, je suis pleine d’éclats de rire, parcourue d’une joie chaude et entière.

Qu’ai-je donc d’une fée ? Peut-être l’habit, vaporeux, blanc, ample comme une voile détendue en mal de vent, une toile de tente effondrée sur ses piquets brisés. La chemise de nuit me recouvre plus qu’elle ne me couvre ; pareille à une housse, elle avale au passage les bras et les pieds de mon trône médicalisé. Personne n’a pris le soin de me la boutonner dans le dos, elle n’est plus retenue que par mes épaules creuses. Je suis une montgolfière échouée à terre. Sans espoir d’envol, sans vent ni flamme dans le ventre. Je ressens pourtant que, pour lui, je suis fascinante.

« Est-ce que les fées sont toujours vieilles comme toi ? »

Il est trop mignon. Il doit avoir cinq ou six ans. Les boucles brunes de ses cheveux épais moutonnent au-dessus de lui, les plus longues, qui tombent sur son front, semblent s’enrouler à ses yeux en forme de billes de jais. Tout en lui est rond.

Sa main potelée, appétissant reste d’enfance, s’approche de mon visage, empoigne gentiment mes cheveux blancs.

« T’as des nuages sur la tête ! qu’il me dit en se perdant dedans, maladroitement. Comme mon papy, dans la chambre d’à côté… T’es une fée qui parle pas ? Allez, montre-moi ce que tu sais faire… »

Quel miracle pourrais-je bien lui servir quand battre des cils relève pour moi des travaux d’Hercule ? Ses doigts glissent sur ma joue, ils la pincent doucement, avec un brin de malice. Ils me caressent, je ne l’effraie pas. Lui me rassure.

« Pourquoi es-tu triste ? Les fées sont pas tristes normalement… »

Je n’ai aucune tristesse puisque, après moi, la vie existe encore. Il en est la preuve superbe, je pourrais en pleurer de bonheur. J’oublie un instant le vertige de ma fin de vie qui n’en finit pas.

« Je sais, tu es la fée du silence… »

Oui, c’est ça, je suis la fée du silence. L’idée me plaît, je me prends à son jeu. Il s’approche de la table de nuit, regarde avec une attention presque inquiétante pour un enfant de son âge les photos sous verre qui l’encombrent. Il saisit à pleines mains mon rang de perles, joue avec, le fait basculer d’un creux de paume à l’autre. Je voudrais lui crier de ne pas toucher à ça, que c’est fragile, sacré. Le son des perles entrechoquées l’amuse jusqu’à ce que le collier tombe à mes pieds. J’enrage. Le petit est bien élevé, il se rend compte qu’il a fait une bêtise. Avec soin, il l’enroule sur la tablette, l’observe encore un instant. Prudemment.

« Il est beau ton collier de fée ! Je suis sûr qu’il est magique… »

Comment sait-il ? Moi qui n’ai jamais voulu croire que la vérité sortait de la bouche des enfants.

 

Il s’agenouille contre moi, pose sa tête entre mes mains réunies sur mes cuisses, frotte lentement sa joue. En silence. Je ferme les yeux pour mieux recevoir sa douceur, sa jeunesse.

« Je reviendrai te voir, madame la fée », murmure-t-il tandis qu’il passe le seuil de la porte pour disparaître dans le couloir.

Qu’il fasse vite, je suis en partance…

J’ignore si la vérité sort ou non de la bouche des enfants, mais je sais qu’ils connaissent une vérité que les grands ont perdue.

Sous mes cheveux blancs de neige et dans mon corps sec et noué comme l’écorce nue, je suis un paysage d’hiver. J’ai sous la plante des pieds des racines qui me ligotent et me portent en terre, sur la peau un désordre de taches brunes, comme la rouille creuse le fer. Des fleurs de cimetière, dit-on. Sous leurs pétales flétris se plisse et se fend ma peau de marbre, froide et nervurée de mes veines bleuies. D’un marbre dont il est de coutume qu’il recouvre le ciel des morts. Je suis un paysage d’hiver que le plein soleil a fui, une terre de silence, immobile et stérile. Je suis vieille, une vieille d’âme, plus vieille qu’il n’est d’ordinaire donné de l’être.

Que l’on me baisse ce foutu rideau ! Où est encore passée la grosse Antillaise ? Cette paresseuse qui grogne et ronchonne, traîne la patte sur le vieux lino tout collant, comme si elle avait la vie devant elle. Parce que moi, je ne l’ai pas, la vie devant moi. Elle est même tout derrière, si loin derrière. Par chance, certains jours, j’ai droit à la petite brunette, une toute mignonne avec un accent d’Europe de l’Est, jeune et douce comme une rose de printemps. Mais la plupart du temps, de rose, je n’ai que les épines. La grosse Antillaise.

La lumière de ce soleil d’hiver, blanche, épaisse, frappe la baie vitrée de toutes ses forces ; et comme si le calvaire n’était pas complet, deux néons aplatissent la pièce que glacent déjà ses murs bleu-gris. L’un des deux, fatigué, clignote au-dessus de ma tête à la façon d’une enseigne de restaurant chinois. Si seulement je pouvais me lever, ou au moins appeler, actionner la sonnette, que l’on me libère enfin de toute cette lumière. C’est impossible puisque, je l’ai bien compris, je ne parle plus ni ne bouge la moindre parcelle de ma carcasse centenaire. Souvent, on me croit morte, mon corps fonctionne si lentement, imperceptiblement. On piste mon regard et mon pouls, frôle ma peau, y cherche encore de la chaleur. Je sens sur moi se poser des regards inquiets, pour le moins circonspects. On est aux aguets de ma mort, moi la première.

Jamais je n’ai si fort ressenti les lois de la pesanteur : une enclume prendrait appui sur mes épaules que ce ne serait pas pire. Mes omoplates sont comme vissées à mon fauteuil. Des poètes imaginent que les omoplates sont ce qu’il nous reste de nos ailes… J’attends qu’elles se déploient une dernière fois, que je goûte encore à ma liberté. Mais non, décidément, je n’ai pas plus d’ailes qu’il n’y a d’air et de ciel dans cette pièce pour m’emporter. Je suis une statue de chair et d’os que des passants en blouse blanche inspectent à longueur de jour, une agonisante qui ne meurt jamais mais qui ne vivra pas pour autant. J’enrage de glisser sans jamais tomber. Je m’affaisse, m’abîme, me morcelle, m’émiette, sans encore toucher le fin fond de mes jours. Je dois mourir pourtant, il le faut. Ce n’est pas que je sois désespérée, je suis juste liée, pieds et poings. J’attends que l’on me délivre. Je vous en prie.

 

Cet âge à trois chiffres avait commencé par me surprendre. En effet, la vieillesse est une surprise, voire une méprise, se rassure-t-on, un petit quelque chose que l’on ne voit pas venir. Et d’ailleurs cela n’arrive qu’aux autres, sans compter que longtemps il y a plus vieux que soi… La vieillesse m’apparut finalement en pleine lumière quand je compris qu’il n’y avait pas plus vieux que moi. J’étais vieille parmi les vieux ! Fière et folle que je suis, cela m’a considérablement amusée. Cet âge à trois chiffres serait un défi, chaque anniversaire un nouveau trophée et un record battu. Je faisais la coquine, répétais que je n’avais plus d’âge, tout en m’empressant de faire deviner aux incrédules ma date de naissance antédiluvienne. Je jubilais qu’à reculons ils s’engouffrent dans les couloirs du temps : poliment ils s’aventuraient dans les années 30, osaient ensuite les années 20, redoublaient d’audace en tentant les années 10… Plus ils décomptaient, plus je riais !

Et il fallait les voir lorsqu’ils en étaient rendus à 1900 et que, d’un petit geste par-derrière l’épaule, je leur indiquais qu’ils pouvaient encore reculer d’un pas ou deux. Éberlués, les yeux ronds comme des soucoupes en porcelaine de Saxe, puis finalement totalement effrayés, ils retranchaient une année, puis timidement une autre, avant que je déclare, à leur grand soulagement, que le compte était bon. Du coup, ils pouvaient maintenant se poser et faire le calcul : soustraire de la date du jour le chiffre ahurissant que je venais de confirmer ! La plupart du temps, ils recomptaient plusieurs fois, d’abord dans leur tête puis sur leurs doigts et enfin sur un papier, voire certains sur une calculatrice. Et moi, je crânais, ricanais que le ciel m’avait oubliée, avant de me lancer dans une démonstration d’époustouflantes génuflexions, quand je ne montrais pas l’arrière de mes oreilles afin que chacun pût vérifier comment ma peau de pêche ne devait rien au bistouri. Clin d’œil à l’appui, j’expliquais à tous ces gens que la vieillesse surnuméraire fascine comment le compteur de mes jours s’était emballé. L’éternité est une valeur sûre, elle a son public ! Ne trouve-t-on pas beaucoup de charme à d’antiques statues pourtant brisées en mille endroits ? Il semble que ce qui a survécu aux outrages du temps soit prodigieux, que ce qui reste soit miraculeux, eu égard à ce qui n’est plus. J’étais miraculeuse.

Je viens en effet du fin fond des âges, d’un temps dont seuls les livres d’histoire se souviennent, d’un passé enfoui que l’on ne feuillette plus que sur papier glacé. Les gens de ma jeunesse gisent depuis longtemps sagement allongés sur le dos, en rang d’oignons, sous des plaques de marbre que fleurissent une fois l’an des bouquets trop voyants et si malodorants. Je suis la seule à leur survivre au-dessus de la pierre froide. La seule à ne pas encore dormir tout près d’eux, une insomniaque de la vie, une oubliée des épidémies et des mauvaises chutes, tout au moins jusqu’à ce que ce caillot de sang mal placé me rattrape. Je suis née au coucher d’un siècle, ai vécu le long du suivant, et me retirerai au lever d’un troisième. Mais quand ? C’est long trois siècles.

Je suis un vestige. Mes congénères, des ombres.

 

Je ne souffrais pas de ce grand âge, il était un ami fidèle et dévoué, nous marchions ensemble, d’un pas alerte et sans nulle inquiétude. La vieillesse n’est pas une affaire de petites natures, disait Bette Davis, je ne me sentais pas concernée par cette sentence, étant donné que rien ne m’était difficile, que ma mémoire et mon corps étaient corvéables à merci. Mais depuis que ma belle santé et ma liberté m’ont été ôtées, que je survis emmurée dans mon corps de plomb, j’enrage que mes jours, par dizaines de milliers, se soient ainsi ajoutés aux jours. Une insupportable addition, d’autant que je n’ignore pas comment paradoxalement, à chaque instant, je me soustrais du monde. C’est un calcul fou, un défi d’arithmétique, un puits sans fond, le lancinant et interminable goutte-à-goutte de mes heures, la bouteille renversée qui jamais ne se vide. J’attends qu’on la casse enfin, dans les chants et les cris de joie, d’un geste haut, comme en Russie on lance derrière soi le verre de vodka que l’on vient de vider cul sec.

Depuis combien de temps suis-je séquestrée ici, dans ce cube bleuté et blafard, saoulée d’odeurs de ragoûts tièdes et de pivoines fanées, les reliques de mon corps entre les mains poisseuses de la grosse Antillaise ? Je n’en ai pas la moindre idée : quelques jours, quelques mois… Quel jour sommes-nous ? Quelle heure est-il ? Je force mes yeux à fixer les aiguilles du réveil de poche qui me fait face. C’est un effort immense, une concentration redoutable, avant de comprendre que la petite est sur le 1, la grande sur le 3. Une heure et quart donc. Je laisse un peu de temps filer encore, renouvelle l’exercice. Les aiguilles n’ont pas bougé. Le réveil s’est donc arrêté, le temps avec lui. Une peccadille quand on convoite la mort.

Tout près de l’horloge aux heures suspendues, sur la tablette, mon rang de perles enroulé sur lui-même : un serpent luisant, endormi. Aussi beau, aussi mystérieux, dangereux même quand on le méconnaît. Je le porte depuis tant d’années, ne l’ai jamais quitté, ni lui ni son secret. Personne ne sait… Lorsqu’on s’étonnait que je ne m’en sépare pas, je me contentais de rétorquer, un sourire en coin, que les perles prêtent leur éclat aux femmes.

Le début de ma fin, fin qui, je le répète, n’en finit pas, survint sans crier gare, sans politesse… En effet, aucun billet doux ne vous avertit de l’imminent naufrage, ne vous alerte que bientôt vous serez une plante verte.

 

La journée serait belle, me promettait le ciel clair. C’était l’été. Comme chaque matin, je réveillai lentement ma maison, ouvris un à un ses volets du premier étage, puis avec autant de tact ceux du rez-de-chaussée. Je dois signaler que lorsqu’on est vieux, on fait les choses avec lenteur, non par choix mais parce que le corps n’a plus guère le talent de l’empressement. C’est ainsi, j’imagine, qu’on nous habitue peu à peu à la mort : les choses ne sont-elles pas bien faites ? C’est un sérieux ralentissement avant la totale extinction des feux, l’obscurité profonde et l’immobilisme éternel. Ce ralentissement implique aussi que l’on s’attarde sur ce qu’auparavant, aux plus belles heures de sa jeunesse, on n’avait pas même vu ni ressenti. Nous voici alors à observer le sens du vent, la marche lente des nuages, le parfum de l’air, à estimer le poids des gouttes de pluie, la chaleur du soleil. Mes yeux ne voient plus, pourtant je vois mieux. J’entends mal mais je comprends tout. Je ne parle plus mais j’ai le mot juste, là tout près, au bord des lèvres. Là où se donnent les baisers.

De mes fenêtres, celles de l’étage, j’assistais chaque matin au réveil du monde. Je pouvais passer de longues minutes accoudée à le regarder s’extraire du sommeil, tirer avec paresse le drap jusqu’à ses pieds, et enfin se dévoiler entier. Un rai de lumière sur une tuile, le frisson d’un arbre, la danse du vent sur un pré… Le spectacle se renouvelait chaque jour. J’habitais une maison extraordinaire, haut perchée sur une colline : un pas de plus, un pas plus haut, et je frôlais le ciel. De là, je voyais le puzzle complet, je n’aurais eu qu’à me baisser pour saisir le monde à pleines mains. C’était une maison cadeau, ses rubans dénoués traçant autour d’elle des entrelacs de chemins et ruisseaux. Une maison aux pierres étourdies de jasmin et coiffée d’un long voile de bougainvilliers rose tendre. Mon lit de princesse s’allongeait sur la ligne d’horizon, son baldaquin tissé dans le coton des nuages, et pour matelas les cimes des arbres verts dont au printemps se vêt le coteau. J’ai passé sur mon sommet quelques décennies et n’imaginais pas que l’on pût un jour m’en déloger. Je me délectais de contempler en contrebas un monde en ébullition, et plus encore d’en être protégée. J’apercevais la croisée des chemins à la sortie du village, au-dessus de lui la voie ferrée, et sinueuse en son centre la rivière, comme un sourire sur le visage de la terre. Sans quitter ma fenêtre, j’imaginais des vies en partance, des voyages lointains, et me réjouissais de n’en faire aucun.

 

Ce matin-là, je m’étais éveillée aux heures pâles, comme à mon habitude. On se lève tôt quand on est vieux ; souvent on ne dort plus du tout, c’est que le temps presse. Et d’ailleurs, je n’ai jamais été de nature à me sentir vraiment fatiguée, pas suffisamment en tout cas pour trouver sans peine le sommeil. J’avais à faire dans le jardin avant que le soleil ne frappât trop fort. Je marchais dans le silence impeccable de mes arpents de terre. Dans le jour naissant, lentement, au fur et à mesure que le soleil se dépliait timide, les rouges des fruits lourds et les verts de leurs feuillages s’éclairaient, se densifiaient. Sous mes pas fragiles, les perles de rosée accrochées aux herbes hautes comme pendants d’oreilles éclataient, me trempant les pieds. Les parfums des fleurs mouillées enflaient. J’étais reine en mon pays. C’est un câlin d’une tendresse inouïe, ces retrouvailles matinales avec son jardin. Le seul, le dernier, quand on est une vieille dame privée d’étreintes. Le velours des framboises, la révérence de la vigne jaillissant de la tonnelle, sa caresse en cascade de ma nuque à mon épaule et tant d’effluves mêlés, quelle merveille. Pourtant, soyons sérieux, rien de cela ne m’aura fait oublier les délices de la rencontre du corps de l’autre. Oh oui, j’avais tant aimé ce voile de soie posé sur ma nudité. Il y a si longtemps…

 

Un coup me fut soudain porté. Mon paradis se morcela infiniment, explosa comme précipité, concassé en mille éclats dans le tunnel sombre d’un kaléidoscope. Mais quelle était cette folie qui me frappait les tempes et me fendait le crâne ? Qu’étaient ces éclairs, cet orage au-dedans de moi ? Ma vue se troubla, je devins sourde aux rumeurs de mon jardin, claquemurée dans un silence cotonneux jusqu’à la douleur, et de plus en plus obsédant. On m’avait coupé le courant à tous les étages, et je m’enfonçais dans une nuit profonde où se querellaient le très chaud et le très froid. J’étais chancelante mais résistais encore, je rassemblais mes forces, inquiète que mes jambes puissent soudain ne plus me porter. Mes efforts étaient vains : une poignée de secondes encore avant que mes résistances ne plient, que je ne doive bientôt me rendre. Je me sus assiégée, tout entière incendiée, irrémédiablement condamnée. Je tombai face et ventre contre terre, respirai malgré moi le souffle lourd du sol humide. Sous moi, les racines. Racines de toutes choses : des arbres lourds et des fleurs légères, des mondes et des vies engloutis, et à venir.

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