Sur le gril

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Divorcée et mère de deux adorables enfants, Doris mène une carrière d’avocat d’affaires bien remplie à Gamane, en Afrique. Lors d’un recouvrement de créance qu’elle entreprend contre l’État pour le compte de ses clients, des villageois, elle affronte Duncan Davezies, un dandy, directeur de la banque publique débitrice et en faillite. Il traîne quelques casseroles. Cette rencontre explosive intervient dans un contexte de crise économique et morale où sévissent arrestations arbitraires et morts suspectes.


La population réclame son argent et la révolte couve, contraignant Duncan à se réfugier à Paris. Sur un autre front, Doris lutte contre les pouvoirs publics pour la réhabilitation de la profession d’avocat fichée au grand banditisme dans son pays. Cible de nombreuses menaces, elle n’a pas de temps pour une vie privée et la distance a coupé court à une dangereuse et réciproque attirance. Les deux adversaires vont-ils braver les exigences de leurs professions ou s’y résigner ?


Avocat depuis 1989, ancien avocat au barreau du Cameroun, Arlète Tonye est actuellement inscrite au Barreau du Val d’Oise avec résidence à Pontoise. Elle est l’auteur de livres de droit pour l’Afrique :

Pratique juridique des financements structurés en Afrique, L‘Harmattan 2009.

Épargnants d’Afrique, inquiétez-vous !, L’Harmattan, 2011


Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782954109503
Nombre de pages : 393
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Les mains dans les poches de son pantalon en lin noir, Doris essayait de se détendre devant l’im-mense baie vitrée de son bureau. Soucieuse, elle plongea un regard sombre dans la vallée toute proche. Gamane s’assoupissait sous une pluie molle, dans le charmant relief que ciselait la pauvreté avec endurance. Des chaussées lépreuses, des cratères étourdissants, des habitants résignés et une circula-tion hallucinante fixaient le décor de cette ville tourbillonnante d’Afrique centrale. En ce début de soirée, les marchands ambulants et les vendeurs à la sauvette rangeaient la camelote mouillée. Après avoir bruyamment aguiché le chaland toute la jour-née, ils dissimulaient leurs comptoirs de fortune derrière les arrière-boutiques des commerces dé-clarés, dont ils défiguraient les vitrines alléchantes. Le textile contrefait, l’aluminium local et les for-mulaires administratifs, voisins par nécessité, dispa-raissaient le soir sous d’épaisses bâches noires. Doris prit une profonde inspiration, déçue de constater qu’après quinze années d’établissement, la vue de son bureau avait perdu de la valeur. Désormais, des baraquements instables obstruaient l’azur du fleuve qui flattait son regard acéré.
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Avocate renommée en droit financier, Doris avait installé son cabinet au cœur du quartier des affaires. En ce temps-là, un dynamisme prometteur soufflait sur la ville, portant les rêves bâtisseurs de jeunes adultes de retour au bercail après de longues années d’étude en Occident. Tout le monde ren-trait avec le sourire, impatient d’intégrer la vraie vie, émoustillé par l’effervescence de l’époque. Doris faisait partie de ces drilles volontaires et pressés de participer à l’édification d’une nation riche et vivante, sensible au discours politique sur la jeunesse, « fer de lance de la Nation », selon le slogan officiel. Consacrées à la découverte et à la maîtrise des différents métiers, les premières années furent enthousiastes. Sans extrêmes difficultés, tout le monde eut un emploi. Puis vinrent les premiers mariages, les premières naissances, la constitution des cellules familiales, témoins du temps qui passait. Brutalement, la donne changea. La légèreté céda le pas à la gravité. La crise économique, dont personne n’avait perçu les prémices, coupa cet élan, mettant le pays sous l’administration sévère du Fonds monétaire international. Des usines fer-mèrent, jetant dans la rue des chefs de famille désespérés, sans ménagement et sans indemnité. La dévaluation du franc de la Communauté finan-cière africaine greva les projets rescapés de ses fourches caudines de nouvelles charges. La léthar-gie frappa le pays, qui s’endormit, incapable de trouver des solutions novatrices pour sa rédemption. Désormais ennuyeux, les dossiers ne révélèrent
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plus d’audace et la routine menaça de scléroser Doris. Fille de fonctionnaires, elle avait eu une enfance heureuse. Nourrie de valeurs civiques, morales et chrétiennes, elle n’était pas du tout préparée à la cruauté qu’elle découvrait au fil des ans. Cette dureté, elle l’avait d’abord éprouvée dans le cadre familial. Aînée d’une fratrie de trois enfants, elle apprit les réalités locales au décès de son père. La succession avait été réglée non seulement par un jugement, mais par un jugement scabreux. Comme une vulgaire table, sa mère avait été reléguée au rang de bien de la succession, statut qui ne l’empêcha pas d’être convoitée et harcelée par un vague, obscur et lugubre oncle paternel. C’est comme cela qu’elle fut instruite du levirat. La gestion avait été confiée à l’un de ses jeunes frères grâce au privilège de la masculinité. Marquée par l’indélébile et définitive tare de son genre, Doris n’avait pratiquement pas eu voix au chapitre. Non qu’elle eût des revendications particulières, mais l’hérésie du procédé, qui lui avait nié toute existence, l’avait écœurée. Et la catastrophe, que fut son mariage, acheva de la dégoûter du droit de la famille. En se spécialisant en droit financier au fil de son exercice, elle avait cru faire un choix moins émotionnel. Simplement, la cruelle réalité alimen-tait son désenchantement avec une fidèle ap-plication. La rareté de l’argent développait des réflexes inattendus et de surprenantes escroqueries.
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Doris se désolait de ce triste bilan, lorsque sa secrétaire l’avertit de l’arrivée de Christine, sa cousine germaine. Cette dernière tenait un dépôt de pro-duits vivriers au marché central et élevait dignement ses trois enfants. Cette apparition inopinée n’était pas dans les habitudes de sa cousine, qu’elle reçut immédiatement. Les yeux rouges de Christine la renseignèrent sur la profondeur de son désarroi. En alerte, Doris attendit d’être informée des raisons de son évidente émotion. – Je viens de la banque, exposa Christine en sortant son livret estampillé « Caisse centrale de dépôts ». Je devais renouveler mon stock. On m’a dit que je ne peux rien toucher avant trois mois. En plus, Petit papa, surnom de Gabriel son dernier enfant, est malade. On parle de typhoïde. Que vais-je faire ? – Étais-tu seule dans cette situation ? – Non, il y avait des files interminables de clients. Personne n’a pu toucher quoi que ce soit. Comme les gens commençaient à s’énerver, ils nous ont fait sortir et ils ont fermé les portes et les grilles. – Et ? – Me voici non, je vais faire comment ? Ils nous ont recommandé d’écouter la radio. Ils vont passer des communiqués pour nous dire quand on pourra venir toucher notre argent. Et encore, par ordre alphabétique, un montant symbolique et unique-ment certains jours. Quand je déposais mon argent, y avait-il eu un communiqué ? Ah, malchance ! s’exclama-t-elle.
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L’estomac de Doris se noua, confirmant un pres-sentiment qui l’oppressait depuis quelques jours. – Tu veux bien me laisser ton livret, s’il te plaît ? Je vais voir ce que je peux faire. Ça ne te dérange pas ? – Pourquoi, l’aurais-je apporté alors ? Je ne peux rien te cacher, tu le sais, dit-elle en lui tendant son carnet. – Tiens, dit Doris en sortant un billet de son sac à main, emmène Petit Papa à l’hôpital. Je te verrai plus tard. Elles s’embrassèrent. Le cœur lourd, Doris la re-garda partir. Fille de la sœur de sa mère, Christine était sa sœur. Dans sa culture, c’était comme cela. Les deux femmes nourrissaient l’une pour l’autre une profonde affection entretenue par les grandes vacances, qui rassemblaient toute la grappe de petits-enfants pendant deux mois féeriques au village durant leur enfance. Il était révolu, le temps de l’insouciance, où gambadant dans d’imprenables clairières, elles allaient à la découverte de la nature sauvage. Explorant de lugubres grottes ou assé-chant les riches rivières pour ramasser les petits poissons piégés par la boue, elles étaient unies par une forte attache familiale et reliées par le fil intact de précieux souvenirs. Doris partageait sincèrement la peine de Christine. Lentement, elle feuilleta le carnet d’épargne et vit à quoi sa sœur consacrait toute sa vie. Elle se sentit profondément outrée par l’apocalypse en ligne de mire. Voilà que de vieux
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démons ressurgissaient : le pouvoir, l’injustice, la pauvreté, l’innocence, une lutte éternelle. Si ses craintes se confirmaient, les mois à venir s’annon-çaientparticulièrement douloureux. Pour l’heure, elle décida de rentrer. Elle avait eu une audience difficile, un cas poignant que lui avait confié une association de femmes juristes et qu’elle avait défendu pour la bonne cause. Les causes déses-pérées ne manquaient pas et affluaient tous les jours, illustrant la brutalité des hommes, l’ignorance des femmes et l’injustice de la loi. Lorsqu’au prix d’inlassables efforts un cas perdu réussissait à subir l’examend’un tribunal, la procédure accouchait d’une décision sexuée. Il suffisait de voir les arran-gements pris avec la loi pour deviner le genre encore majoritaire qui décidait de la vie de ces pauvres femmes. C’est ainsi que des femmes au foyer, coupables de demander le divorce, s’enten-daient réclamer de prouver leur apport, là où la loi prescrivait le partage par moitié de la communauté conjugale sans condition. Avant de tirer les stores vénitiens, Doris s’attarda devant l’autre fenêtre. La nuit tombait sous la pluie devenue intraitable et les rares lumières de la ville commençaient à perforer l’obscurité. Une rocambo-lesque histoire de vols d’ampoules de lampadaires avait plongé la ville dans de profondes ténèbres depuis quelques mois. Pour peu qu’on s’inter-rogeât sur les aptitudes naturelles ou techniques des voleurs à atteindre les cimes dont elles avaient
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été décrochées, on aurait su que ces garnements ne pouvaient être bien loin. L’autorité allemande, l’administration française, la rigueur anglaise et la roublardise grecque avaient marqué la ville de quelques joyaux architecturaux. Ces immeubles anciens, arrogants de fierté, narguaient toujours les parcimonieuses réalisations modernes sans carac-tère. Avec raison. Chargés d’histoire, de structures typées et pleines d’échos, ils paraissaient plus solides. Leur construction avait sûrement foisonné de crous-tillantes anecdotes qu’elle aurait voulu connaître. En face d’eux, les bâtiments récents, sans âme ni fantaisie, ne tenaient pas la comparaison. Sans al-lure ni profondeur, ils n’incitaient pas à la curiosité, ressemblant plus à de piteux justificatifs comptables qu’à des œuvres d’art. Les stores glissèrent sur la tringle argentée et Doris, debout devant la table du bureau, reporta son attention sur son agenda. Alors qu’elle le feuil-letait paresseusement, la sonnerie retentit. Comme tous les jours d’audience, Doris n’avait pas de rendez-vous et n’attendait donc personne. De mauvaise grâce, elle ouvrit la porte pour se retrouver en face d’un homme grand aux yeux émeraude. Des fils d’argent striaient ses cheveux de jais coiffés en brosse. Il avait fière allure et une expression indé-finie détendait son visage, sur lequel Doris crut deviner l’ombre moqueuse d’un sourire.
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