Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Sur une feuille d’érable rouge

De
162 pages
Le héros de cette biographie « imaginée », mais fondée sur bon nombre de faits réels, découvre l’Empire du Milieu dans une bande dessinée pour enfants parue en 1940. Dès lors, ce pays et sa civilisation ne quitteront plus ses rêves.
Son diplôme de langue chinoise en poche, il entre au Ministère des Affaires étrangères. La reconnaissance de la République Populaire de Chine par le gouvernement du général de Gaulle et les échanges culturels qui en résultent sont pour lui l’occasion de se porter volontaire et de s’expatrier comme professeur de français à l’université de Pékin.
D’un tempérament très romantique, il imagine une femme idéale, qu’il rencontre en Chine. Elle est eurasienne, fille d’un révolutionnaire espagnol engagé dans la Longue Marche.
Adoptés par un ancien commandant de l’Armée de Libération, ils traversent ensemble la Révolution culturelle, au cours de laquelle le héros tient au jour le jour un journal soigneusement caché qui apporte un éclairage inédit sur cette période terrible.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

SUR UNE FEUILLE D’ÉRABLEROUGE
Carnet de Chine
Robert Moran
© Éditions Hélène Jacob, 2016. CollectionLittérature. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-463-1
1
À 20ans, Jeanne, l’aînée de mes cousines, montrait de vrais talents de décoratrice et de cuisinière. Elle détricotait les pailles tressées de vieux paniers avec lesquelles elle confectionnait, pour elle et mes deux autres cousines, des sortes de chapeaux ornés de fleurs séchées. Elle préparait des desserts en mélangeant des fruits et des sirops sucrés ou acidulés. Elle dressait des tables avec des riens, papier crépon et fleurs du jardin, des feuilles et des fruits et mille choses dénichées dans le grenier, choses insignifiantes pour la maisonnée, devenues trésors entre ses mains. Elle était toujours volontaire pour assurer les corvées, c’est-à-dire dresser la table à l’heure des repas, débarrasser, laver la vaisselle ou donner un coup de balai. Aucune des tâches domestiques ne la rebutait. Évidemment, son plus grand plaisir était de décorer les tables de la maison, d’assembler de savants bouquets dans les vases avec les fleurs du jardin. Jeanne était grande et assez forte. Son visage n’était pas régulier et sa peau, marquée de petits boutons, rougissait en été. Elle n’était pas très jolie, mais sa gentillesse et son dévouement pour les plus jeunes,dont j’étais, séduisaient ceux qui la connaissaient. Tout le monde aimait Jeanne et tous s’appuyaient sur elle puisque nos mères n’étaient pas avec nous.J’avais trois cousins et trois cousines et, malgré les années et l’éloignement, ils sont restés dans mes souvenirs, ceux d’une enfance heureuse qui ne s’oublie jamais. Il y avait André, le cousin studieux qui,de l’aube au crépuscule,s’enfermait dans ses livres au fond du jardin. On le voyait seulement à l’heure des repas. Il était l’aîné des garçons, mais, à 18 ans, il était déjà très mûr, ni aimable ni méchant, mais simplement lointain, copie conforme de notre grand-père. Nous ne l’intéressions pas. Nous, les trois autres, joyeux lurons ou « petits voyous en herbe », comme nous appelait le grand-père, nous ne le comprenions pas. Pourtant, nous aurions aimé discuter avec lui, car ce grand garçon, froid et sans défauts, devait être bien savant. Ilfit, comme on dit, Polytechnique et il passa le reste de sa vie quelque part au fond d’une Afrique incertaine, bel et bien disparue dans la décolonisation et les bouleversements qui en découlèrent. Ce cousin appartenait à la race étonnante de ceux qui savent très tôt quelles études ils doivent suivre pour réussir dans une carrière presque faite pour eux. Il existe en effet des individus dont le destin semble établi dès le berceau, n’en déplaise à Sartre dont je devais plus tard découvrir la pensée. Les élites seraient-elles désignées par le ciel ? Notre grand-père, c’était le père de mon père inconnu, nous appelait sans raison « petits voyous en herbe ». Il ne disait jamais rien pour
3
plaisanter affectueusement,même quand il s’intéressait, chose rarissime, à nous. Ce vieil homme, droit, raide, lointain et insensible, devait penser qu’il faut dresser les enfants comme des animaux sauvages sortis de la jungle et dangereux. Il méprisait nos jeux de gosses autant qu’il aurait détesté,plus tard, si nous l’avions encore approché, nos jeux d’adolescents, nos amours d’adultes, en fait tout ce qui ne relevait pas de ses opinionsstrictes et puritaines de croyant obstiné. Il s’était, une fois pour toutes,engoncé dans une cuirasse d’idées faites et de certitudes qui étaient sa vérité et donc ses lois. Nous ne l’aimions pas, car il faisait tout pour nous détourner de la moindre affection. Nous ne le détestions pas. Il était lepouvoir, hautain, inaccessible, souverain et parfois injuste parce qu’animé par des principes bien arrêtés. Il ne connaissait ni indulgence ni curiosité. Jamais il ne me parla de mes études, jamais il ne me demanda des nouvelles de ma mère et de mes grands-parents. La plus jeune de mes cousines, Élodie s’affairait à pousser, entre les ceps de vigne,sur la terre sèche et cahoteuse d’août, une voiture à laquelle manquait une roue. Elle y entassait des poupées et des cuisines miniatures pour aller, sous les chênes verts, établir sa maison. Les petites filles racontent tout aux parents sans rien omettre et sans mentir, car elles sont innocentes et naïves. Mais pour nous, Élodie cafardait. Alors,par désœuvrement ou pour nous venger,nous nous empressions d’attaquer son installation au lance-pierre. Quand elle pleurait trop et trop fort, nous séchions ses larmes en remettant tout en place et nous achetions son silence avec des réglisses. La paix revenue,certains qu’elle ne raconterait rien à notre inoxydable grand-père, nous allions rouler de la barbe de maïs dans des morceaux de papier fin, en espérant arriver à fumer ce piètre tabac. Le feu prenait mal et nous usions les allumettes volées dans la cuisine d’été. Toussant,les yeux rouges, nous partions vers la rivière nous baigner. Dans ces temps-là, les écologistes n’existaient pas et nul n’imaginait que ces eaux vives,tantôt vert bleu ou grises selon l’état du ciel et les couleurs des arbres sur les berges, puissent présenter un risque. Nous y prenions des écrevisses dont on se délectait le dimanche. Il était donc normal de rester là des journées entières. Quand la bande de « petits voyous en herbe »s’enfonçait sous lesarbres pour atteindre, en aval, la courbe de la rivière où les eaux plus profondes et les rochers en surplomb permettaient de superbes plongeons, je caressais, avec amour, les boucles blondes de ma cousine Aline. Aline ! J’en avais fait ma divine muse, maprincesse, la reine, l’héroïne de mes rêves baroques et romantiques. Je ne savais pas grand-chose de l’amour et j’étais incapable de comprendre ce qui me poussait vers elle et n’était pas le même sentiment qui me faisait adorer ma mère. Sans trop m’expliquer pourquoi, je sentais instinctivement une différence entre mon amour filial et mon étrange affection pour ma jolie cousine. Aline jouait, du haut de ses 15 ans, à la maîtresse femme.
4
Elle faisait tout pour attirer mon attention ou celle de mon cousin Henri et tentait de nous rendre jaloux, mais lui préférait les filles des fermes voisines. Quand nous étions dans la rivière, Aline écartait les jambes et je devais plonger pour passer sous cette arche qui mettait en émoi mes 10 ans sans que je comprenne grand-chose. Je peinais, mais je ressortais de l’épreuve sans effleurer ses longues jambes, toussant, crachant et ouvrant enfin les yeux pour voir si par malheur quelqu’un nous avaitaperçus. Bien des années après, ce jeu puéril était devenu pour moi un ridicule souvenir. Ce manège cessait quand les deux gaillards plongeurs nous criaient de les rejoindre pour un concours de vitesse ou une épreuve de saut avant ou arrière qui devaient affoler les grenouilles, gardons et écrevisses, depuis le rapide des Roches Blanches jusqu’au moulin du vieux père Racoud. Ce meunier, braconnier et poseur de nasses, montait nos cannes à pêche en tempêtant contre notre grand-père, ce « grigou », comme ill’appelait, qui nous avait dit de fabriquer nos hameçons en recourbant quelques épingles ordinaires. De loin, mon cousin Louis surveillait sa sœur. Bien des années plus tard, à Paris, où nous nous étions donné rendez-vous pour une brève rencontre, ilm’avouaqu’il nous espionnait pour savoir si Aline était aussi délurée que Sophie ou Nicole ou encore une certaine Françoise qu’il appelait Fafie. Il se joignait aux garçons du pays qui butinaient les filles sans se gêner. Ils en discutaient comme des gourmandises. Dans ces campagnes, autrefois,on n’avait peurdu loup, ni du diable, ni du trésor ni mystérieux qui couvait sous leurs jupes. Mais on en parlait seulement entre initiés. Non par pudeur, mais parce qu’ici, dans ce pays de vignes et de maïs, ces amours, furtives et éternellement gravées dans les cœurs et les mémoires, tenaient de la nature et de la terre, de l’hiver doux, du printemps harmonieux et prometteur,comme de l’été chaud, généreux et fécond. Ni les parents ni
personne, au demeurant, ne parlait alors de la sexualité, ce qui excitait toujours plus notre désir de savoir. Il y avait le camp des filles qui se donnaient, mais qui, en réalité, prenaient et lâchaient qui elles voulaient quand elles le voulaient et le club des garçons, benêts dévoués, transis de pudeur et tremblants de désirs inavouables. Certains garçons plus âgés nous racontaient, sans rien omettre, mais sans grossièreté, leurs amours avec ces filles suaves. Nous apprenions, entre nous et fort mal, les appels de la nature en plongeant dans des livres enfouis dans les caves et les greniers bourgeois du village ou des propriétés voisines. Nul ne savait qui avait dérobé ces feuilles mille et mille fois passées et repassées de main en main, lues et relues, décryptées et commentées par les plus hardis. Nous, les plus jeunes, faisions semblant de ne pas nous y intéresser, parfois honteux, parfois intrigués, mais plus souvent dévorés par la curiosité, les secrets de la chair et les délices inconnues et mal définies que nous imaginions. Il est loin ce temps des découvertes maladroites, de l’apprentissage des élans amoureux, des
5
impudeurs innocentes. Aujourd’hui, on ne badine plus avec l’amour, on ne joue plus avec des baisers furtifs, des caresses timides et retenues, on ne se prépare pas à des gestes plus affirmés pour le lendemain, on ne se promène plus en imagination dans les hautes rangées de maïs où l’on se promet de caresser plus avant une jambe légère et douce comme un zéphyr, une cuisse tremblante en approchant ses lèvres de lèvres humides, fraîches et sentant l’herbe à peine fauchée. Aujourd’hui, on saute, on grimpe,on faitl’amour commeon faitunplat, comme l’onboit un verre ou l’on fume, sans émotion particulière. Mes vacances d’été commençaient vraiment avec les vendanges. J’avais un mois pour profiter de mes cousinesl’artiste cuisinière et ses décors de brocante, la vénus de la rivière et le blé mûr de ses longs cheveux, la petite bonne femme et ses dînetteset de mes cousins Louis le plongeur et Henri le casse-cou. Je me réjouissais dès le mois d’août, un peu honteux de me sentir heureux, car, pour ces aventures, je devais quitter ma mère, ses parentsGrand-père et Grand-mèreet Marion,ma petite sœur. L’idée de subir les remontrances revêches du grand-père, qui nous invitait tous pour compléter sans bourse délier son armée de vendangeurs venus des terres ingrates de l’Espagne pauvre, ne pouvait gâcher mon bonheur. Mes cousins et moi avions imaginé cette cupidité une fois pour toutes et elle nous servait à comprendre notre venue chez lui. Quand septembre allait arriver avec les premières couleurs ocres des feuilles, ses cortèges de nuages incertains et épars dans un ciel moins éclatant, quand les cigales s’épuisaient dans un dernier craquèlement, je préparais mon sac. Tout au fond de ce bagage, à l’abri d’improbables fouilleurs, je déposais trois exemplaires d’un magazine pour enfants qui paraissait chaque semaine le jeudi. J’étais fasciné par la dernière page où une bande dessinée développait les aventures d’une petite fille accompagnée d’un mandarin habillé d’une longue robe de soie colorée et coiffé d’un chapeau avec une plume de paon. Les deux personnages se trouvaient sur une jonque dans un port de Chine. Je regardais, pendant de longues heures, les toits enaile d’hirondelledes maisons, les quais où grouillaient une foule bigarrée et des véhicules étranges, des pousse-pousse, m’avait-on dit, qui semblaient se faufiler dans les rues encombrées de marchandises. Ce magazine était devenu mon livre de chevet et je rêvais de pouvoir découvrir un jour ce pays où tout me paraissait merveilleux et si différentdu nôtre. Les sentences qu’à chaque image délivrait le mandarin, les mains croisées et cachées dans les longues manches de son costume,me semblaient empreintes d’une immense sagesse. C’était certes des lapalissades, mais à mon âge,j’avais le sentiment de m’enrichird’un savoir inconnu en France…Ma mère mettait dans mon porte-monnaie les pièces pour payer le tramway qui nous conduirait, mon grand-père le hobereau et moi,de la gare où il me récupérait à l’appartement en centre-ville, puis deux jours après mon arrivée et celles de mes cousins et cousines, du centre-
6
ville au terminus en plein champ là où commençaient vraiment les vignes. Surprenantes contributions versées pour mon voyage à un homme que je connaissais à peine, qui ne manifestait ni tendresse ni aigreur à mon égard,qui n’était ni un grand-père fouettard ni un grand-père gâteau, mais qui était ailleurs, tolérant à peine que son épouse bien-aimée nous entoure, dès notre entrée chez elle,de caresses et de larmes. Je compris plus tard qu’il avait peur de nous, énigmes nées de son fils et de ses filles si peu aimés parce qu’ils s’étaient très tôt révoltés. Les hommes de son époque tremblaient devant des nourrissons, futurs enfants, futurs adolescents, futurs hommes et femmes qui leur échappaient dès les premiers jours de leur venue au monde. Hommes et femmes que leur modernité séparait de la sienne par les mêmes abysses qui l’avaient séparé des générations passées. Dans mon porte-monnaie, il y avait aussi la somme fixée pour payer l’abbé Félix qui, le dimanche et le jeudi matin, venait tenter de nous arracher aux démons ordinaires et extraordinaires dont le grand-père et lui voyaient partout les ombres maléfiques. L’abbé, surnommé La Tortue,affichait un nez immense au milieu d’un visage parcheminéet sec d’où émergeaient,comme d’une gargouille, deux yeux vides, étonnamment écartés vers les tempes. Avant sa venue, immanquablement, nous faisions des paris stupides à propos de ses lèvres qui seraient plus pincées, de son ridicule menton encore plus rétracté, de son éternelle soutane plus usée aux coudes et là où devaient se trouver les genoux et de son col en celluloïd devenu plus jaunâtre avec la sueur. Nous n’écoutions rien de son sermon dans lequel il était question de mort subite pour qui communierait sans confession, pour qui oserait blasphémer les noms sacrés et surtout pour celles et ceux qui ne suivraient pas, stricto sensu, les règles si sages et si bénéfiques de notre mère l’Église. Pendant son inépuisable litanie de maux et de malheurs frappant les impies ce dont nous nous moquions éperdument, car à nos âges où tout était permis, nous nous sentions absous pour quelque temps de ces sévices divins, nous prenions dans nos poches une des cerises collectées le matin même avant l’arrivée de cet envoyé du Ciel. Quand nous étions certains que son regard se perdait vers les délices célestes qui attendent les élus, nous lancions habilement les noyaux sur le toit en zinc de l’appentis aux outils de vigneron auquel il était adossé. Le bruit sec rythmait les silences sentencieux après que le cousin Henri eut ponctué le dernier mot de notre pseudo-professeur. À celui qui s’exclamait en béatitude« ainsi nous protégera Dieu », l’autre, inspiré probablement par Satan, répondait« poil aux yeux », à l’« ainsi de tous les saints soyez bénis » rimait un irrésistible « comme les poils de mon zizi ». Ce dialogue comique entre le saint homme qui, enivré de saintes pensées, n’entendait rien, et le vilain garçon provoquait nos fous rires. C’était notre façon de nous venger de ce grand-père qui nous privait, par sa bigoterie, de quelques heures de vacances. C’était aussi nous venger de cet abbé insipide, prêt à s’éteindre
7
comme une bougie de sacristie qui vacille quand une porte s’ouvre, rapporteur sans éclat d’un discours préfabriqué et répété depuis des siècles, fantôme falot sans envies, sans joies, dont on avait attendu en vain, les premiers jours, un signe de connivence. Il n’eut jamais un mot pour nous dire qu’il n’était pas du camp de notre maître vigneron, que nousétions des enfants envoyés de force dans un monde d’adultes d’un autre âge. L’abbé ignorait la charité non orchestrée. Certains religieux transmettent une solide foi en Dieu. Cet abbé et mon grand-père firent de moi un athée affirmé. Plus tard, tout ce quej’observerais des religions, tout ce que la science me révéla, tous les croyants rencontrés au hasard de la vie contribuèrent à me faire admettre que les cieux sont vides et les gens, crédules ou avides. Depuis lors, les idéologues, hommes de conviction, les politiciens, les moralistes, bref tous ceux qui prétendent détenir la vérité et donc diriger les peuples m’ont toujours inspiré méfiance et scepticisme.L’expédition vers notre campagne commençait en centre-ville. Encombrés de paniers, de sacs et de valises nous prenions le premier tramway pour ne pas être rabroués par le wattman quand l’engin était bondé. Le véhicule brinquebalant grinçait dans les virages. Notre grand-mère fermait les yeux, comme bercée par le bruit métallique des roues. Dans la villed’où je venais, il n’y avait pas de tramway. Lors des changements de voie, je surveillais l’assistant du conducteur abaissant les perches pour lesenclencher sur l’autre ligne. Je craignais que lesétincelles ne mettent le feu aux wagons, mais la présence rassurante de deux adultes professionnels et donc omnipotents apaisait mon inquiétude. Je me taisais comme mes cousines et mes cousins entassés avec moi sur deux banquettes. On nous avait ordonné le silence. Louis, pour attirer mon attention vers ce qui dans la rue lui paraissait intéressant, me donnait des coups de coude, non sans avoir, du coin de l’œil, vérifié si le grand-pèrepouvait l’apercevoir. Ce qui,dans d’autres familles, eût pu devenir prétexte à une leçon de choses était chez nous le signe de notre curiosité malsaine ou incongrue. Les vacances débutaient dès le terminus. Le père Racoud, un vieux meunier, nous attendait là, car il était le seul dans notre voisinage à posséder une antique camionnette. En 1947, les traces de la guerre n’étaient pas effacées. On chargeait les bagages sur la plate-forme de ce véhicule antique aux pneus pleins, notre grand-mère et le grand-père s’installaient à côté du bonhomme et le convoi démarrait. Nous, les enfants, devions suivre à pied sur un chemin caillouteux de deux kilomètres environ qui finissait au sommet des coteaux où se trouvait la Capitainerie, la propriété familiale. De chaque côté,dans les vignes et les champs d’oliviers, les cigales craquetaient dans un bruit assourdissant, mais ne couvraient pas nos bavardages. Nous faisions mille projets pour occuper les matins et les après-midi, pour arracher une heure ou plus le soir après le dîner, pour courir vers les bois sur le versant opposé à nos vignes ou encore pour filer en douce vers la rivière qui serpentait tout en bas. Une ou deux semaines nous séparaient du moment des vendanges.
8
Alors, le raisin enfin mûri, de 7 heures du matin à 14 heures on travaillait dur, et, après le repas pris sous la tonnelle et les figuiers, venait l’heure de la sieste. J’étais très fier d’avoir le poste de préposé au fouloir. Mon travail consistait, dans la fraîcheur de la cave, à appuyer sur le bouton rouge qui mettait la machine en marche dès que le seigneur des lieux, notre grand-père, criait : « Allez-y, fouloir ! ». La senteur chaude et sucrée des raisins, écrasés pour aller fermenter dans les cuves,me plaisait infiniment et j’avais la certitude d’être à l’une des étapes majeures de la vinification. Le fouloir et le caveau étaient les seuls endroits électrifiés. Ailleurs dans la propriété on s’éclairait avec des lampes à pétrole. Les cuisines et les salles de bains étaient chauffées au moyen d’un tapis de batteries, rechargées par un énorme groupe électrogène enfoui dans une sorte de cabane en parpaings au fond du jardin. On percevait les explosions du moteur quand le vent venait de la mer, apportant des nuées de moustiques dont on se défaisait à grand renfort de feux de sarments mouillés. La réputation de la Capitainerie s’étendait fort loin jusqu’au sud de l’Espagne,car le maître du domaine veillait au confort des saisonniers. Bien logés dans des dortoirs pour hommes ou pour femmes, mieux payésqu’ailleurssoigneusement nourris grâce aux cuisines dédiées aux et vendanges, les cueilleuses et les cueilleurs revenaient chaque année. Chaque année, la même troupe bruyante et bariolée grimpait le chemin. On entendait venir de loin ce peuple joyeux et bavard chantant ou discutant le long de la montée. À quelque cent mètres de l’entrée principale, les saisonniers se taisaient,écrasés par la majesté des lieux. L’intendant les recevait, vérifiant soigneusement les passeports et les visas apportés par l’agent de placement. Pour notre grand-père,il n’était pas question que se glisse dans cette bande un rouge famélique, communiste ou anarchiste, assassin de prêtres, de jésuites et de sœurs, émigré clandestin, réfugié en guenilles qui s’était installé dans lesud de la France. Intègre, résolument républicain, farouchement catholique, il ne voyait aucune contradiction dans les outrances de ses opinions et dans ce qu’il faisait de cette charité chrétienne que l’abbé famélique devait nous inculquer.Mais l’Église, son unique parti, le missel de son enfance, son livre de chevet, et les éditoriaux évangéliques deLa Croix, son journal du matin, avaient une fois pour toutes formaté ses choix. Son idéal politique était ce général de Gaulle dont on nous avait commenté les immenses mérites. Riche notaire de cette province attachée aux valeurs bourgeoises dépassées et broyées dans le plus sanglant des derniers conflits, il possédait une bibliothèque très fournie dont il avait lu les ouvrages du plus œcuménique au plus subversif, du plus royaliste au plus anarchiste, du plus agnostique au plus religieux. Nous ne craignions pas ce grand-père lointain, nous ne le détestions pas. Nous admirions simplement sa culture, sa manière de diriger tout et chacun, mais nous ne pouvions l’aimer. Il n’avait jamais passé sa main sur nos têtes, jamais souri à nos bavardages,
9
jamais répondu sans affectation à nosquestions, jamais embrassé l’un d’entre nous. En fait, on savait de lui ce qu’on voyait chaque année à la fin de l’été et pendant les vendanges. C’était peu. Un homme en costume de velours noir, chemise blanche et cravate de soie qui traversait les vignes sans se salir, les rangs joyeux des vendangeurs, les chais où le moût achevait de fermenter, sans qu’un soupçon de poussière vienne entacher cette dignité froide etexigeante. Il permettait à notre grand-mère de nous distribuer pour la semaine les livres de la Bibliothèque Rose et les Jules Verne d’une magnifique collection illustrée. Nous aimions ces livres d’aventures, nous promettant de ne jamais partir les uns sans les autres au centre de la Terre ou sous les mers avec le capitaine Nemo. Mais nos lectures favorites restaient cachées dans nos cabanes de roseaux et de branches, sous les pailles de nos couchettes de campeurs et d’hommes des bois. Nos bibliothécaires étaient quelques gamins du village et d’autres fils de propriétaires; nos livres, des feuillets épars et des bribes d’histoires salaces dont nous ignorions toujours la fin ou des pages de catalogue de grands magasinsles rubriques des corsets, soutien-gorge, culottes et chemises étant les plus disputées. Le domaine s’étendait sur cent trente hectares de coteaux, ivres de soleil, se succédant en courbes harmonieuses orientées du levant au couchant, ponctuées de rangs de vignes parfaitement alignés et d’oliveraies aux magnifiques troncs noueux et centenaires. Le caveau, les chais, les demeures des ouvriers saisonniers et le jardin potager se trouvaient à quelque deux cents mètres dans une cuvette bien abritée des vents. La maison occupait le sommet de la colline la plus haute. Entourée de cyprès, majestueuse sans être grandiose, elle semblait tout droit venue de la belle Toscane. De la grande terrasse,on voyait jusqu’à l’horizon lointain, devinant, dans les brumes d’été, le mont Ventoux au sud-est, la Méditerranée au sud, les premiers contreforts des Cévennes et de l’Ardèche au nord. On l’avait baptisée la Capitainerie, disait notre grand-mère, en mémoire d’un de ses frères,disparu en mer et dont nul ne doutait qu’il soit réfugié quelque part sur un continent exotique. Née dans une famille de riches armateurs, issue d’une lignée de capitaines au long cours, elle rayonnait de tendresse et d’amour des siens. Pour rien au monde, elle n’aurait contredit son mari. Mais elle obtenait pour nous des attentions de grand-mère gâteau. Elle faisait semblant de nous aimer avec parcimonie pour ne pas heurter son époux. Il lui accordait de s’intéresser à nous par devoir envers elle. En ayant l’air de ne rien changer des règles imposées par l’acariâtre notaire, elle nous comblait de petits cadeaux et de friandises. Il n’avait jamais cédé sur un point et ne recevaitdonc jamais ses filles qu’il n’avait plus vues depuis des années, accordant,d’août à septembre, à notre grand-mère, la venue de sa nichée de petits-enfants. Avec mes cousins et cousines, elle avait des nouvelles de ses filles.J’étais une exception. De mon père disparu, dont je
10
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin