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Surf mortel

De
355 pages
Tonio Brugnoni, expert en sécurité Internet, a tout pour être heureux. Une réussite professionnelle et sociale exemplaire, deux enfants adorables et une épouse aimante. Pourtant, sa vie bascule le jour où, au détour d’un surf anodin sur le Net, il découvre des informations secrètes concernant une organisation criminelle mondiale.D’Atlanta à Dallas, en passant par Tallin et Paris, s’engage alors une course-poursuite haletante pour protéger sa famille et tenter de démasquer une organisation prête à tout pour l’anéantir. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Comment les empêcher de nuire ? Bénéficiant d’une aide aussi inattendue que cruciale, Tonio va devoir utiliser toutes ses connaissances du réseau des réseaux pour les faire déjouer.
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Le Manuscrit
www.manuscrit.com
3 SURF MORTEL


















 Éditions Le Manuscrit, 2004.
20, rue des Petits-Champs - 75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-2833-8 (Fichier numérique)
ISBN : 2-7481-2832-X (Livre imprimé)


4 PAUL EMILE BELLALOUM

















A ma femme, Aurore, ma raison d’exister,
dont le soutien incessant et l’amour qu’elle
me donne, ont indéniablement permis à ce
livre de voir le jour. Je lui en serai
éternellement reconnaissant.
A ma fille, Kristen, ma petite "fripouille",
dont le sourire et la joie de vivre illumine
mes jours et mes nuits.
5 SURF MORTEL

6 PAUL EMILE BELLALOUM
PROLOGUE

L’air glacé pénétrait par les fissures de la porte. Il
était 22 heures passées de quelques minutes. Tonio et les
enfants auraient dû arriver depuis déjà une heure. Tonio
n’était jamais en retard, surtout lorsqu’il s’agissait de fêter
leur anniversaire de mariage. C’était leur sixième. Déjà six
ans qu’ils avaient quitté leur Italie natale pour tenter
l’aventure en Amérique. Ils étaient alors heureux et cette
image de bonheur intense se refléta sur le visage de Maria
qui laissa échapper un sourire.
Elle n’en avait pas vraiment eu l’occasion ces
derniers temps. Son mariage dérapait et l’idée que Tonio
ne l’aimait plus la crispa de nouveau. Elle avait pourtant
tout essayé mais, à chaque fois, les disputes reprenaient le
dessus. Ces derniers jours, ils en étaient même arrivés à se
disputer devant les enfants. Maria s’était pourtant promis
de toujours les épargner. Mais Kristina et Gianluca, deux
magnifiques enfants de cinq et trois ans à peine, étaient
très en avance pour leur âge et ils comprenaient très vite.
Un jour, après une des nombreuses disputes qui
émaillaient presque chaque dîner depuis plusieurs mois,
Kristina avait pris son air solennel et sérieux, comme
toujours lorsqu’elle parlait de quelque chose de très
important, et avait demandé à sa mère qui avait du mal à
cacher ses larmes :
7 SURF MORTEL
« Explique moi maman, pourquoi papa il est plus
comme avant ? »
Cela faisait plusieurs mois que Tonio ne l’avait pas
sortie. Et à la question :
« Et que dirais-tu de sortir ce soir, mon chéri ? », il
répondait toujours avec le même sourire qui avait tant
charmé Maria mais qui semblait maintenant si lointain :
« Je suis désolé, mais j’ai beaucoup de travail. Une
autre fois, tu veux bien ? »
Puis, il l’embrassait sur le front :
« Fais de beaux rêves ! », et montait dans sa
chambre.
Maria ne le revoyait que le lendemain, s’il n’était pas
parti à l’aube.
Tonio travaillait dans une de ces entreprises du
monde Internet à Atlanta, celles que l’on nomme Start-Up.
L’entreprise de Tonio était devenue très rapidement
incontournable et son entrée en bourse, il y a un an, avait
été un énorme succès. Il avait travaillé durement pour
arriver à ce poste mais maintenant qu’il était responsable
sécurité, il était encore plus pris par son travail.
Ce mot avait longtemps fait rêver Maria qui, depuis
qu’ils s’étaient installés à Angel, dans la paisible banlieue
d’Atlanta, espérait secrètement décrocher une place de
secrétaire chez le docteur Hackett. Mais lorsqu’elle l’avait
enfin obtenue, Tonio avait éclaté d’une colère effroyable –
Maria se demandait même si ce n’était pas sa première et
si tout n’avait pas commencé à partir de là – et avait obligé
Maria à abandonner l’offre du docteur.
Tonio était aussi devenu très jaloux. Il y a quelques
semaines à peine, il avait refusé au jeune Jim Harris
d’entrer dans la maison – Maria pensait qu’il l’avait même
menacé – sous prétexte qu’il tournait trop autour de sa
8 PAUL EMILE BELLALOUM
femme. Jim Harris n’avait que dix-sept ans et il venait
prendre des cours de piano donnés par Maria. Celle-ci
avait appris très tôt à jouer, et son piano avait été l’un des
premiers cadeaux que lui avait fait Tonio, dès qu’il avait
commencé à bien gagner sa vie, après leur maison d’Angel
bien entendu. C’était un très beau pavillon qu’ils avaient
fait construire selon leurs souhaits. Tonio voulait une salle
de jeux pour les enfants et un immense bureau pour lui,
Maria avait demandé une cheminée, un magnifique jardin
paysager et une chambre avec salle de bains et dressing. Ils
avaient eux-mêmes dessiné l’architecture de leur maison.
Non pas qu’ils connaissent quoi que ce soit au domaine du
bâtiment. Non, pour ça, Tonio et Maria n’avaient pas du
tout l’esprit bricoleur et ne connaissaient vraiment rien à
ce domaine. L’avancée technologique faisait juste qu’il
était devenu facile pour le commun des mortels de dessiner
entièrement sa future maison à l’aide d’un logiciel
informatique, lequel n’avait plus qu’à sortir les divers
plans qui serviraient à l’architecte. Ensuite, ce n’était plus
qu’une histoire de temps et d’argent. Et comme Tonio
savait qu’avec de l’argent, on pouvait tout accélérer, la
maison avait été prête très rapidement et correspondait
parfaitement à leurs désirs.
Ensuite, pour Maria, il avait fallu trouver de quoi
occuper ses journées. Certes, les enfants lui prenaient
énormément de temps, mais comme Gianluca venait
d’avoir trois ans, il allait maintenant à l’école. Du coup,
Maria pensait que donner des cours aux jeunes adolescents
de la ville lui permettrait de passer le temps.
22 h 30. Maria s’approcha de la fenêtre de la porte.
La nuit était profonde, il n’allait pas tarder à pleuvoir.
« L’orage est tout proche », dit-elle à voix haute.
9 SURF MORTEL
Elle tressaillit au son de sa voix. Ses tremblements,
si fréquents depuis quelques jours, l’agitaient à nouveau. Il
lui était arrivé quelque chose. Elle en était maintenant
persuadée et cette seule certitude la glaça de terreur.
La sonnerie du téléphone coïncida avec un vif éclair
qui ébranla le ciel, et la communion des deux la fit
sursauter et lui laissa échapper un cri d’effroi. Après un
court instant pendant lequel elle ne put faire le moindre
pas, elle se précipita au téléphone :
« Allô Tonio, où es-tu ?, s’exclama-t-elle d’une voix
terriblement anxieuse.
- Maria, c’est moi Luca. Que se passe-t-il ? »
Maria reprit lentement sa respiration :
« Je pensai que c’était Tonio voilà tout.
- Il n’est pas encore rentré ? Il m’a pourtant quitté
depuis deux bonnes heures. Ne t’inquiète surtout pas, il a
dû aller voir les chevaux. C’est ça, il m’avait dit qu’il irait
sans doute à l’écurie montrer Sandy à Kristina et Gianluca.
Tu sais que depuis sa naissance, ils ne l’ont toujours pas
vu et aujourd’hui ils étaient très impatients. Rassure toi, ils
ne vont plus tarder.
- Mais c’est notre anniversaire de mariage
aujourd’hui. Il m’avait promis de rentrer tôt », rétorqua
Maria d’une voix de plus en plus tremblante.
- Il n’a sans doute pas vu l’heure passer. Tu sais
comme il est, n’est ce pas ? Et puis les enfants doivent être
aux anges et aux petits soins avec Sandy. Je suis sûr que
d’ici une ou deux minutes, ils seront là et que vous pourrez
fêter dignement votre anniversaire. Tiens, pour te rassurer,
je vais aller faire un tour aux écuries et je vais lui faire
comprendre que c’est inadmissible de faire attendre une
femme aussi belle. »
Il ne put lui arracher le moindre rire.
10 PAUL EMILE BELLALOUM
« Allez, ne t’inquiète pas, je te rappelle de l’écurie,
ou plutôt Tonio te rappelle. A bientôt. »
Maria ne bougeait toujours pas. Elle sentait qu’un
malheur était arrivé. Et cette maudite brume qui avait fait
son apparition en fin d’après- midi et qui s’épaississait au
fil des heures. Bientôt, on ne pourrait distinguer un arbre à
un mètre.
Pendant toute la conversation, elle n’avait même pas
écouté son frère. L’image de Tonio et des enfants (« mon
dieu, faites qu’il ne leur soit rien arrivé ! ») en sang la
hantait.
Luca était venu avec eux à Atlanta il y a cinq ans.
Les efforts de Tonio lui avaient permis de travailler avec
lui à l’entreprise NetExpert.
En effet, en tant que responsable sécurité, il avait
également en charge la sécurité physique de l’immeuble,
même si c’était en fait une infime partie de son boulot.
Tonio travaillait surtout sur la sécurité des échanges
électroniques sur Internet, avec tous les moyens de
cryptage les plus sophistiqués, comme il l’avait maintes
fois expliqué à Maria. Tonio était passionné par son
boulot, et Maria était très fière de lui et de sa rapide
évolution au sein de l’entreprise.
Tonio avait confié à Luca la responsabilité des
gardiens de l’immeuble. Il était vigile en chef. Luca en
avait été très fier. Tonio lui avait aussi trouvé un
appartement en plein centre ville. Bien sûr, ce n’était pas
le luxe de la villa de Tonio et Maria à Angel, mais c’était
suffisamment grand et peu cher pour que Luca y trouve
son compte. Il aimait beaucoup Tonio qui était comme un
grand frère pour lui. Maria le savait, il le lui avait dit
plusieurs fois.

11 SURF MORTEL
L’attente fut longue. Le visage rivé à la fenêtre,
Maria scrutait la nuit noire dans l’espoir de voir apparaître
Tonio et les enfants.
23H00. Trois hommes s’approchaient enfin de la
maison. Maria reconnut son frère et le docteur Hackett,
mais n’arrivait pas à distinguer le visage de la troisième
personne, celle-ci étant la plus dans l’ombre.
Tonio… cela ne pouvait être que Tonio… mais où
étaient les enfants ? Il avait dû les laisser chez sa mère…
Maria essayait de s’en persuader quand un éclair
foudroya le ciel. Un cri effroyable déchira la nuit noire.
12 PAUL EMILE BELLALOUM
I

La triste mort de Tonio avait rudement choqué les
habitants du paisible village qu’était Angel. Mais plus que
le meurtre en soi, c’était la manière dont Tonio avait été
assassiné – on n’avait retrouvé que des cendres – qui avait
ébranlé les esprits. Pendant plusieurs mois, on n’avait plus
parlé que du malheur qui venait de s’abattre sur la pauvre
Maria.
Luca lui avait expliqué l’effroyable découverte qu’il
avait faite en arrivant à l’écurie. Il avait pris soin d’appeler
la police et le sergent Taggart l’avait accompagné, avec le
docteur Hackett, jusqu’à la villa. Ils avaient ensuite
retrouvé les enfants en train de jouer avec Sandy. Ted,
l’écuyer de Tonio, les surveillait.
L’enquête avait été très rapide, le meurtrier ayant
malencontreusement laissé sur place un mouchoir aux
initiales J.H. Les soupçons s’étaient très vite portés sur le
jeune étranger originaire de l’Oregon, Jim Harris, d’autant
plus que l’écuyer de Tonio avait vu une silhouette
ressemblant étrangement à celle de Jim s’éloigner de
l’écurie. Finalement, on avait retrouvé la hache, qui avait
permis de tuer Tonio, dans la cave de Jim. Celui-ci avait
été condamné quelques semaines plus tard – Maria avait
même été très surprise de la rapidité de la justice, ce dont
elle n’était pas coutumière – et exécuté.
13 SURF MORTEL
Une tragique, mais malheureusement banale, histoire
de meurtre passionnel – Jim ayant avoué être follement
amoureux de Maria – avait conclut la police.

« Cela fait seulement trois mois que Tonio n’est plus
là, mais il me semble que cela fait une éternité », murmura
Maria dans un soupir.
Elle avait les joues creuses, de longues poches de
cernes accentuaient son état de fatigue générale et ses yeux
étaient rougis par les longues soirées passées à pleurer
après avoir couché les enfants. Elle s’était toujours dit
depuis leur première rencontre qu’elle ne pourrait jamais
supporter la vie sans Tonio. Aujourd’hui, elle se rendait
compte qu’elle était loin de la vérité. Elle sentait un vide
en elle, son existence lui semblait ne plus avoir de sens.
« Non, tu n’as pas le droit de penser ça », se dit-elle,
il y a les enfants, les deux magnifiques fruits de leur amour
à Tonio et à elle. Ils représentaient ce qu’il lui restait en ce
monde de son cher Tonio, au même titre que ses souvenirs,
bien entendu.
« Je te comprends Maria, lui répondit Luca. Tu sais,
à moi aussi il me manque. J’ai perdu un frère avec lui et je
sais que ce ne sera plus jamais comme avant. Il faut
pourtant continuer à vivre et penser aux enfants.
- Je le sais, mais c’est si dur ! »
Maria se dirigea vers la fenêtre de sa chambre. Elle
regarda les enfants qui jouaient dehors à la balançoire.
Leur insouciance la réconfortait. Elle leur avait expliqué
que leur papa était parti pour un long, très long voyage. Et
que, même s’il ne revenait pas, même s’il n’était plus là
physiquement avec eux, il veillerait toujours sur eux, et ils
n’auraient qu’à fermer les yeux et ouvrir leur cœur pour le
voir.
14 PAUL EMILE BELLALOUM
Gianluca ressemblait tellement à son père. Le même
enthousiasme, la même générosité. Physiquement aussi,
c’était le portrait craché de son père. Brun aux yeux
marrons, la peau mate et le regard joueur, il contrastait
avec sa sœur dont la jolie frimousse blonde et le charme de
petite princesse faisaient la fierté de ses parents.
Plus grande que son frère, elle avait mieux compris
ce qui s’était passé, et, malgré les efforts de Maria pour la
protéger du drame qui venait de les frapper, Kristina avait
été très touchée par la disparition de son père. Depuis ce
jour maudit, il ne se passait pas une nuit sans qu’elle ne
fasse un cauchemar.
Maria la réconfortait alors du mieux possible, se
forçant à être forte et à ne pas pleurer devant elle. Bien
entendu, souvent elle ne pouvait réprimer quelques larmes.
Elle aussi se réveillait toutes les nuits en sueur, laissant
aller sa main sur le côté, espérant toujours toucher le corps
de son mari et se réveiller de cet interminable cauchemar.
Maria repensait souvent à l’enterrement de Tonio. Ce
jour-là, elle ne s’était pas vraiment rendue compte de ce
qui s’était passé, étourdie, abasourdie par le drame.
Elle ne voulait pas y croire et le fait de ne pas avoir
le corps de son mari à enterrer mais uniquement des
cendres avait rendu la situation encore plus douloureuse.
Aujourd’hui, elle revivait toutes les nuits ces instants
tragiques, revoyait sa famille, mais aussi des personnes
qu’elle ne connaissait même pas – ce qui prouvait à quel
point Tonio était populaire et aimé -, passer un à un devant
elle pour lui signifier leurs condoléances. Elle répétait
inlassablement toujours les mêmes mots, le regard vide :
« Merci beaucoup. »
Maria tenait le petit Gianluca, intimidé par tant de
monde, dans ses bras. Il ne comprenait pas vraiment ce
15 SURF MORTEL
qu’il se passait mais, contrairement à d’habitude, était d’un
calme incroyable.
Kristina, elle, se tenait debout à côté de sa mère et lui
serrait très fort la main. Des larmes coulaient sur son
visage, mais on sentait qu’elle essayait de les contenir.
Maria revoyait souvent cette image de sa fille en pleurs qui
gardait la tête haute pour faire comme les grands. Elle ne
s’était pas rendu compte de cela le jour même, mais
seulement bien plus tard. Elle avait expliqué à sa fille que
mêmes les grandes personnes pleuraient et que c’était
normal d’avoir du chagrin. Kristina avait alors éclaté en
sanglots et leur discussion lui avait fait énormément de
bien, tout comme les paroles de Samuel le jour de
l’enterrement. Celui-ci s’était agenouillé devant elle et lui
avait dit :
« C’est normal d’avoir du chagrin mon enfant, mais
ton papa sera toujours là pour toi, dans ton cœur. Tu sais,
ton papa était un héros, et les héros ne meurent jamais,
crois-moi. »
Puis, il l’avait longuement serrée dans ses bras.
Malgré tout, il allait falloir du temps, énormément de
temps, pour que Kristina revive normalement.

Le froid glacial, qui pénétrait par les chambranles de
la fenêtre, la fit frissonner.
« Tu dois aussi penser à toi, tu sais Maria, lui dit
Luca en se rapprochant d’elle. Il faut que tu reprennes des
forces, tu devrais en parler au docteur Hackett ».
La physionomie de Maria avait en effet changé, tout
dans son être laissait paraître l’immense drame qu’elle
vivait.
Maria avait toujours eu un charme naturel sur la
gente masculine. Ses yeux verts et ses cheveux blonds
16 PAUL EMILE BELLALOUM
vénitiens apportaient à son visage une douceur angélique.
Ses belles formes attiraient bien entendu également l’œil.
Maintenant, c’était sa pâleur et sa soudaine maigreur qui
frappaient au premier regard.
Maria esquissa un sourire puis reprit :
« Ne t’inquiète pas pour moi, petit frère, je saurai
vivre pour les enfants ».
Puis, son visage s’assombrit à nouveau :
« Dis-moi Luca, sais-tu si Tonio avait des problèmes
au travail ? »
Luca parut interloqué :
« Pas à ma connaissance. Pourquoi me poses-tu cette
question ?
- C’est juste qu’il était très tendu et qu’il me
paraissait soucieux ces derniers temps. Je pensais que cela
venait du stress au travail… »
Elle marqua une pause puis reprit la voix
tremblante :
« … crois-tu qu’il pouvait avoir une maîtresse ? »
Luca réagit immédiatement :
« Mais non voyons Maria, c’est impossible ! Tu le
connais mieux que quiconque. Il t’aimait à la folie, il
n’aurait jamais pu te faire ça. Et puis, il avait tout ce qu’il
avait toujours désiré : une femme parfaite, deux anges en
guise d’enfants, une superbe villa, et enfin un boulot qui le
satisfaisait pleinement. Que demander de plus ? Il était le
plus heureux des hommes, j’en suis sûr. Et puis, ça se
voyait non ?
- Justement, ces derniers temps, il était… comme
différent. Distant et préoccupé. »
Elle réfléchit :
« Oui, c’est ça, préoccupé. Vous parliez parfois des
problèmes du travail j’imagine ?
17 SURF MORTEL
- Oh, que très rarement. Tu sais bien que Tonio était
plutôt discret sur ce sujet là, mais cela ne nous empêchait
pas quelquefois d’échanger nos points de vue sur les
nouvelles techniques d’encodage des données. Tu sais
qu’avec les cours du soir que Tonio m’avait trouvé, j’ai
beaucoup progressé. J’arrivais enfin à comprendre
lorsqu’il me parlait de toutes ces choses relatives à Internet
et à la sécurité. C’est sûr qu’il était vraiment passionné ! »
Luca prit le visage de sa sœur entre ses mains :
« Ecoute petite sœur, Tonio t’aimait comme un fou.
Il était tellement passionné et pris par son boulot qu’il t’a
peut-être un peu négligée ces derniers temps, voilà tout. Il
ne faut pas chercher plus loin. Tu n’as pas à t’inquiéter à
ce niveau là, j’en suis convaincu. Ce dont je suis sûr
également, c’est qu’il ne voudrait pas te voir comme ça. Je
sais que tu es forte, je sais aussi que ce sera dur mais
quand tu auras le blues, pense à lui et il te guidera. »
Il marqua une pause puis reprit :
« Je suis sûr que, où qu’il soit, il veillera toujours sur
toi.
- Et moi aussi d’ailleurs », s’exclama une voix
ferme.
Le docteur Hackett se tenait sur le seuil de la porte.
« Entrez docteur Hackett, je vous en prie », fit Maria.
Puis, elle désigna un fauteuil :
« Asseyez-vous. Je ne vous attendais pas
aujourd’hui, je vous croyais à Genève.
- Mon séjour là-bas fut plus court que prévu. Ces
séminaires sont pour moi d’un ennui…, il hésita :
- … euh, exécrable. »
Maria sentit l’hésitation du docteur et lui fit un
sourire pour le remercier du soin qu’il prenait pour ne pas
la blesser. Il le lui rendit puis reprit :
18 PAUL EMILE BELLALOUM
« Les enfants s’amusent comme des fous dehors.
Vous devriez les rejoindre, il ne fait pas si froid et la légère
brise vous fera le plus grand bien, je vous le garantis.
- Je ne sais pas…, commença Maria.
- Ah non alors, s’exclama Luca, je veux que tu
acceptes l’offre du docteur, les enfants seront contents et
moi aussi par la même occasion. Je dois partir pour mes
cours mais je serai là pour dîner ce soir. Et je veux te voir
pleine de couleurs et en pleine forme !
- Alors, qu’en dites-vous Maria ?, reprit le docteur
Hackett. Je peux vous emmener au zoo avec les enfants,
par exemple.
- C’est vrai que cela fait longtemps qu’ils m’en
parlent et que cela leur ferait le plus grand bien.
- A vous aussi d’ailleurs. »
Maria semblait hésiter, elle avait l’impression qu’elle
trahissait son mari en se laissant aller à sortir. Puis, elle
pensa à Tonio qui aurait sûrement insisté pour qu’elle y
aille :
« D’accord, je m’avoue vaincue, allons nous les geler
dehors, fit-t-elle dans un sourire.
- Alléluia, voilà une sage décision ! », s’exclama
Luca en prenant sa sœur dans ses bras.
« C’est sans doute cela de vivre sans Tonio », se dit
Maria.
Il fallait en passer par-là, accepter ce que les autres
voulaient pour elle. Puisque elle-même ne pourrait plus
jamais avoir ce qu’elle désirait le plus au monde : serrer
son Tonio dans ses bras.

« Mm’an, y’a même des gros ours !, s’émerveillait
Gianluca, les yeux écarquillés devant le spectacle qui
s’offrait à lui.
19 SURF MORTEL
- C’est génial mon chéri, mais fais attention, ne te
penche surtout pas. »
Puis, se retournant vers le docteur Hackett :
« C’est merveilleux de les voir comme ça, docteur !
Ça me fait un bien que je n’aurais jamais imaginé. Merci
encore.
- De rien, voyons Maria, c’est tout à fait normal.
Mais je vous en prie, appelez-moi Samuel. »
Samuel Hackett venait de fêter ses cinquante-cinq
ans mais ce qui était sûr, c’est qu’il en paraissait dix de
moins. Il avait gardé sa silhouette de jeune homme et ses
traits étaient réguliers et avenants. Il portait de fines
lunettes qui faisaient ressortir la douceur de son visage.
Seuls ses cheveux grisonnants rappelaient qu’il n’avait
plus vingt ans.
Il connaissait la famille Brugnoni depuis son arrivée
sur le sol américain. Plus de six ans déjà. Et malgré tout,
Maria continuait à l’appeler docteur. Il l’avait rencontré en
premier. C’était par une belle journée d’été, où on prenait
plaisir à flâner mais où le trajet en métro pour aller au
travail se transformait vite en un véritable cauchemar. La
chaleur et la moiteur rendaient difficile, voire
insupportable, ce moyen de transport pourtant si pratique,
d’autant plus lorsqu’on est une femme enceinte.
Maria l’avait comprit à ses dépends quand, suite à
une énième bousculade pour sortir de la rame, elle avait
commencé à défaillir et avait perdu connaissance.
Lorsqu’elle s’était réveillée, elle s’était trouvée nez à nez
avec le docteur Hackett qui lui souriait :
« Vous vous sentez mieux, Madame ?, lui avait-il
demandé d’une voix si douce et si prévenante qu’elle en
avait été tout de suite rassurante.
- Euh, oui, je crois, merci », avait balbutié Maria.
20 PAUL EMILE BELLALOUM
Le docteur s’était alors présenté à elle et lui avait
déclaré qu’ils n’avaient plus beaucoup de temps devant
eux, le travail s’annonçant de façon imminente.
Et c’est ainsi que Maria avait été amenée par un
illustre inconnu, mais sans la moindre appréhension, à
l’hôpital le plus proche. Le docteur l’avait assistée au
mieux en attendant l’arrivée de Tonio.
A partir de ce jour, Samuel Hackett avait fait en
quelque sorte partie de la famille. Les heureux parents
avaient même été jusqu’à lui demander d’être parrain de
leur petite Kristina.
Tonio et Samuel s’étaient immédiatement bien
entendus. Ils partageaient les mêmes passions pour la
musique, et notamment les opéras, et le sport en général.
Tonio avait transmis sa passion du football – pour un
italien, quoi de plus normal ! – au docteur, lequel en
échange lui avait montré les rudiments du golf. Tonio
n’avait jamais eu la moindre attirance envers ce sport,
mais au contact d’une personne aussi persuasive que
Samuel Hackett, tout était devenu plus simple. Ils avaient
pris pour habitude de jouer une fois par semaine, et ils se
retrouvaient autour d’un verre au restaurant du golf. Au fil
du temps, le docteur Hackett était devenu plus qu’un ami
pour Tonio. Il représentait en quelque sorte le père de
Tonio, ce père qui les avait abandonnés sa mère et lui,
alors qu’il était âgé d’à peine cinq ans. Tonio lui en avait
toujours voulu, surtout qu’en les quittant, il lui avait
également enlevé sa mère, qui n’avait pas supporté son
départ. Elle s’était suicidée deux ans plus tard, laissant son
fils grandir avec ses grands-parents.
« Samuel… », reprit Maria.
Il est vrai que même avec le temps, et malgré le fait
qu’il ait été si proche de Tonio et qu’il fasse quasiment
21 SURF MORTEL
partie de la famille, Maria avait toujours continué à
l’appeler docteur Hackett. C’était naturel pour elle.
Maria sentit qu’elle pouvait tout lui dire. Elle prit
une profonde inspiration et se lança :
« Samuel, depuis la mort de Tonio, nous n’avons
jamais vraiment eu l’occasion de parler de ce qui s’était
passé ce jour là. »
Samuel la fixa et lui sourit tout en lui prenant les
mains :
« Je sais que c’est difficile Maria, d’autant plus
difficile que vous n’avez pas pu lui dire au revoir.
Malheureusement, il vous faut penser à l’avenir. Je sais
que c’est facile à dire, mais il le faut Maria.
- Bien entendu Samuel, mais j’aurais juste voulu
savoir ce que vous avez vu réellement. Je ne sais pas, c’est
peut-être idiot, mais je me dis que ça me permettrait de
mieux le vivre, soupira-t-elle.
- Je vous comprends Maria, mais je ne suis pas sûr
que d’entendre la dure réalité de ce cauchemar vous aide
vraiment.
- Essayez quand même, Samuel. »
Le docteur Hackett ferma les yeux comme pour se
remémorer la tragédie. Il expliqua à Maria qu’il avait vu
Tonio le matin, comme tous les samedis, au ranch. Tonio
était tendu car il s’inquiétait pour Sunny, la jument qui
venait de mettre bas. Elle semblait faible et avait du mal à
retrouver ses forces. A part ça, Tonio paraissait ne pas
avoir de problèmes, précisa Samuel à Maria, comme s’il
pressentait la question qui brûlait les lèvres de la jeune
femme.
Ils avaient convenu de se retrouver le soir au
restaurant du golf. C’est de là que Samuel avait reçu le
coup de fil de Luca sur son portable. Celui-ci, après lui
22 PAUL EMILE BELLALOUM
avoir parlé de sa discussion avec Maria, lui avait demandé
s’il n’était pas par hasard avec Tonio.
Maria l’interrompit, interloquée :
« Mais comment se fait-il que vous l’attendiez à
cette heure là ? Tonio aurait dû être à la maison depuis
plus d’une heure.
- Bien entendu Maria, c’est pourquoi je ne l’ai pas
attendu pour prendre un verre. Je me suis dit qu’il avait dû
avoir un empêchement et, qu’à cette heure là, il devait être
en train de fêter votre anniversaire de mariage. Je ne me
suis pas inquiété, ce n’était pas la première fois qu’il me
faisait faux bond », reprit Samuel avec un sourire.
Il expliqua alors à Maria son saut immédiat à
l’écurie, où il était arrivé le premier. Il y avait trouvé la
porte entrouverte et avait senti l’odeur de brûlé. Une
épaisse fumée s’échappait. Il avait essayé de s’approcher
mais avait très vite compris qu’il ne pourrait rien face aux
flammes. Il avait crié le nom de Tonio mais personne ne
lui avait répondu, seul le craquement du bois en feu lui
avait fait écho.
« C’était une vision horrible, Maria. Voilà comment
cela s’est passé. Luca est arrivé peu de temps après moi,
avec la police et les pompiers. Malheureusement, il était
déjà trop tard. Je suis désolé Maria. »
La jeune femme avait les yeux embués par les
larmes. Elle se racla la gorge :
« Merci, Samuel. Il fallait que je sache ce que vous
aviez vu. C’est vrai que le fait de ne pas lui avoir dit au
revoir…
- Il sera toujours prêt de vous, Maria. Ne l’oubliez
jamais. Vous ne méritiez pas un tel drame, mais
malheureusement on n’y peut rien. J’aimerai pourtant
tellement faire quelque chose pour apaiser votre peine.
23 SURF MORTEL
- Faites juste en sorte de prier pour qu’il soit le
mieux possible là où il est.
- Pour ça, ne vous inquiétez pas, Maria. J’en suis
sûr. »
24 PAUL EMILE BELLALOUM
II

Les moteurs se mirent en route et l’engin tout entier
se mit en branle. L’homme se crispa à nouveau. Ce n’était
pourtant pas la première fois qu’il prenait l’avion, mais à
chaque fois le décollage lui donnait la nausée.
« C’est toujours comme ça pour vous en avion ? »
La question soudaine le fit sursauter. Elle provenait
de la jeune femme qui venait de prendre place à ses côtés
dans l’avion.
Elle le regardait en souriant.
« Je n’ai jamais vraiment aimé l’avion.
- Moi, c’est Julia, Julia Lewis », reprit-elle en lui
tendant la main.
L’homme sourit et lui tendit la main à son tour :
« Enchanté, Julia. Vous faites toujours ça ?
- Quoi donc ?
- Aborder de cette manière un parfait inconnu.
- Seulement dans les avions. Et vous, vous faites
toujours ça ?
- C’est à dire ?
- Ne pas donner votre nom lorsque quelqu’un se
présente à vous. »
L’homme hésita, puis regarda son passeport qu’il
tenait précieusement entre les mains :
« Jonathan Davies, déclara-t-il.
25 SURF MORTEL
- Parfait ! Et vous voyez que le temps de faire les
présentations, vous n’avez rien senti du décollage. »
Il regarda par le hublot et vit que la jeune femme
disait vrai. Les lumières de Paris by night s’éloignaient au
fur et à mesure que l’avion prenait de l’altitude.
« Voyage d’affaires ou plaisir ?, reprit la jeune
femme.
- Pardon ?
- Vous allez à Genève pour le travail ou est-ce par
pur plaisir ?
- Ah oui, pour les affaires. J’étais en transit à Paris.
Je viens de Tel-Aviv.
- De Tel-Aviv ? C’est passionnant, je n’ai jamais mis
les pieds en Israël et pourtant j’aurai bien aimé. Mais avec
tous ces événements… ce n’est pas trop dur la vie là-bas
avec toutes ces tensions ?
- Vous savez, en tant que citoyens américains
travaillant en Israël, nous sommes assez protégés.
- Vous n’êtes donc pas israélien ? Vous me semblez
pourtant bien avoir le type méditerranéen si je puis me
permettre. Vous êtes de quelle origine ?
- Vous posez toujours autant de questions ?
- Seulement quand je suis intéressée… par la
discussion bien entendu. »
Elle le dévisagea. Il portait un costume noir, une
chemise bordeaux et une belle cravate grise et bordeaux
magnifiquement assortie à l’ensemble. Son élégance était
accentuée par un gilet qu’il portait sous sa veste. Il avait un
regard pénétrant et doux à la fois, les cheveux longs
rassemblés en une queue de cheval et bien entendu la peau
mate. Le type même du méditerranéen qui faisait à chaque
fois chavirer Julia.
26 PAUL EMILE BELLALOUM
Il portait une magnifique chevalière en or à la main
droite mais surtout aucune alliance en vue. Ça, elle le
savait depuis le début, elle avait appris à regarder ce petit
détail en premier chez un homme. Elle ne voulait plus de
liaison tumultueuse et sans lendemain avec un homme
marié.
« J’espère que je ne vous ennuie pas trop avec toutes
ces questions. Mais c’est que, si pour moi l’avion ne me
stresse en aucune manière, il m’ennuie terriblement. C’est
que vous voyez, je suis plutôt une femme d’action.
- Je m’en suis rendu compte », répondit-il dans un
sourire.
« Ça y est, il commence à se dérider », se dit-elle.
Ce n’était pas qu’elle soit en manque, mais l’idée
d’une petite aventure n’était pas pour lui déplaire.
« Et vous faites quoi comme métier ?, reprit-il.
- Euh, je suis… »
« Quelle idiote je fais, pensa-t-elle. Qu’est ce qui m’a
pris de l’amener à parler boulot ! »
Elle n’avait aucune envie d’en parler maintenant.
Son travail la rattraperait bien assez tôt comme d’habitude.
« … hôtesse d’accueil dans un grand hôtel parisien,
lâcha-t-elle sans réfléchir.
- Sans vouloir vous offenser, je suppose que ce n’est
pas dans votre travail que vous êtes débordée par l’action.
Vous devez donc mener une vie privée des plus
excitantes. »
Elle éclata de rire :
« Oh, si vous saviez. Mes amis me surnomment la
boute-en-train du groupe. Et vous, que faites-vous dans la
vie ?
- Je suis responsable d’un éditorial interactif.
- Mmm, mm, passionnant. Et cela consiste en quoi ?
27 SURF MORTEL
- Il s’agit simplement d’un journal. Un quotidien sur
la nouvelle économie, principalement Internet bien
entendu. Mais ce journal a une particularité : il n’est
diffusé que sur le Net.
- Vous voulez dire que vous n’avez pas de tirage
papier ?
- C’est tout à fait ça.
- Et ça marche ? »
La question amusa l’homme qui reprit :
« Bien sûr, et plutôt deux fois qu’une.
- Désolée, mais moi toutes ces nouvelles
technologies me dépassent, j’ai déjà du mal à faire
fonctionner ma radio parfois, alors tout ça… je n’y
comprends rien !
- Vous y viendrez naturellement, vous verrez.
Internet représente l’avenir de la communication. Bientôt,
utiliser Internet deviendra encore plus simple que
d’allumer votre radio. Et aussi naturel que de téléphoner.
- Eh bien, en tout cas, vous en êtes un formidable
ambassadeur. On ne vous a jamais dit qu’avec un tel
charisme, vous pourriez faire croire n’importe quoi à
n’importe qui ? Et côté vie privée ? »
« Il fallait passer à la vitesse supérieure », se dit-elle.
Le trajet Paris – Genève n’allait pas durer des heures.
« Ma vie professionnelle m’occupe beaucoup trop
pour ça. »
Elle sentit dans sa voix comme un malaise et comprit
rapidement qu’il valait mieux ne pas trop insister. Pour
l’instant tout au moins.
« Et vous descendez à quel hôtel à Genève ?
- Au Crowne Plaza à côté de l’aéroport.
- hmm, c’est le grand luxe pour vous.
28 PAUL EMILE BELLALOUM
- Les voyages d’affaires, vous savez. C’est le client
qui prend tout en charge. Et comme il a besoin de nous, il
met le paquet. Et vous ?
- Un hôtel plus modeste du centre ville, l’hôtel
Carmen.
- Vous y allez pour les vacances, je suppose.
Combien de temps ?
- Dix jours à Genève, puis je pousserai vers l’Italie. »
L’homme eut un mouvement de recul.
« Vous connaissez ?, demanda-t-elle.
- Euh, non, pas du tout. C’est juste que je ne me sens
pas très bien. L’accumulation des heures sûrement. Vous
savez, ce qui ne change pas avec la nouvelle économie,
c’est le stress. Il est peut-être même plus présent ici
qu’ailleurs, ironisa-t-il.
- Je suis désolé, reprit-il, mais je crois qu’il vaut
mieux que je me repose d’ici à la fin du voyage. Il ne
faudrait pas que j’arrive exténué à Genève.
- Bien entendu, je comprends. Ne vous inquiétez pas
pour moi, j’ai toujours des mots croisés sur moi quand je
prends l’avion. Et puis, notre discussion a été très
agréable. Le temps passe plus vite comme ça, vous ne
trouvez pas ?
- Tout à fait, et vous m’avez permis d’oublier mon
stress en avion. Et ce n’est pas une mince affaire, croyez-
moi. »

« Mesdames et messieurs, c’est votre commandant
de bord qui vous parle. Nous approchons de l’aéroport de
Genève. Préparez-vous à l’atterrissage. Le temps est frais
mais beau. Il fait 6°C mais le soleil est au rendez-vous. En
espérant vous revoir sur nos lignes, nous vous souhaitons
un agréable séjour à Genève. »
29 SURF MORTEL
Le message du commandant fit sursauter Jonathan
Davies.
« Veuillez attacher votre ceinture, Monsieur s’il vous
plaît. Nous allons atterrir. »
Jonathan regarda à ses côtés et vit que la place était
vide.
« Excusez-moi, savez-vous où est la femme qui était
assise là en début de vol ?
- Elle est partie s’asseoir à l’arrière de l’appareil. Elle
a fait de son mieux pour ne pas vous réveiller. Elle discute
avec une autre personne. Voulez-vous que je lui transmette
un message ?
- Non merci, ça ira. J’attendrai l’arrivée à Genève »,
mentit Jonathan.
Alors là, il ne comprenait plus rien.
« Elle est vraiment surprenante cette femme, se dit-il.
Elle m’allume complètement et ensuite elle disparaît pour
refaire la même chose avec un autre. »
A moins que son esprit ne lui ait joué un tour. C’est
vrai quoi, qu’est-ce qui lui disait qu’il l’intéressait ? Ce
n’est pas parce qu’une femme vous aborde et sympathise
qu’elle a forcément des arrières pensées. Il sourit et chassa
cette histoire de son esprit. Il avait bien d’autres
préoccupations en tête.
Certes, il était anxieux. Il ne savait pas ce qui
l’attendait à Genève. Les trois derniers mois avaient été les
plus horribles de sa vie. Il avait énormément souffert pour
en arriver là. Plusieurs fois, il avait voulu tout abandonner.
Mais il ne l’avait pas fait, et maintenant il se demandait où
il allait. Mais c’était surtout sa famille qui lui manquait
terriblement. Combien de temps encore devrait-il rester
éloigné d’eux ?
Il héla un taxi.
30 PAUL EMILE BELLALOUM
« A l’hôtel Le Manoir, s’il vous plaît ! »
Il avait menti à la jeune femme dans l’avion. Il était
hors de question de risquer de faire tomber sa couverture
pour les beaux yeux d’une inconnue. Il n’avait jamais
trompé sa femme et ce n’était pas dans sa situation que
cela allait commencer.
C’était la première fois qu’il mettait les pieds à
Genève.
« C’est une très belle ville », se dit-il en regardant le
paysage montagneux défiler.
Ils s’éloignaient du centre ville et prenaient la
direction de Callonge, une ville en banlieue de Genève.
« Un hôtel de banlieue pour la discrétion, pensa-t-il,
cela ne m’étonne pas de lui. »
« Nous voici arrivés, Monsieur.
- Tenez, gardez la monnaie », lui répondit Jonathan
en lui tendant un billet de vingt francs suisses.
Il se dirigea vers la réception. Il avait pour unique
bagage un attaché-case. Il était convenu de voyager léger.
Maintenant, sa nouvelle vie aller démarrer.
« Jonathan Davies.
- Oui, Monsieur, voulez-vous bien signer ici ? Nous
allons vous conduire à votre chambre. Numéro 266. »
Jonathan hésita un bref instant et s’appliqua du
mieux possible à signer le registre.
Cinq minutes plus tard, il refermait la porte de sa
chambre derrière le garçon d’étage après lui avoir donné
un pourboire quasi royal. Il fallait commencer à être le plus
apprécié possible, au cas où un jour il aurait besoin d’un
petit coup de main.
Il se dirigea immédiatement vers la salle de bain.
Lorsqu’il se vit dans la glace, il eut un mouvement de
recul. Cela faisait déjà un mois qu’il avait été opéré mais il
31 SURF MORTEL
n’arrivait toujours pas à s’y faire. Il porta la main à son
visage, d’abord la joue, puis ses lèvres et enfin son
menton. Il se prit la tête entre les mains.
« Je n’y arriverai pas, balbutia-t-il entre deux
sanglots.
- Je sais ce que tu ressens mon ami. »
Un homme venait d’apparaître derrière lui et le fixait
dans le miroir. Jonathan se redressa et se retourna.
Les deux hommes restèrent un moment immobiles.
On lisait beaucoup d’amitié et de souffrance dans les yeux
de chacun d’eux.
« Je n’y arriverai pas, reprit Jonathan en regardant la
paume de ses mains.
- Si, tu y arriveras et je t’aiderai. Tu n’es plus seul…
Tonio. »
Jonathan se jeta dans les bras de son ami à ses mots.
« Oh merci, Samuel. Cela faisait si longtemps que je
n’avais pas entendu quelqu’un m’appeler par mon vrai
prénom. Tu ne peux pas savoir le bien que cela procure.
- Je m’en doute bien mais malheureusement pour
quelque temps encore, tu es Jonathan Davies. Et plus tu
penseras en tant que Jonathan, plus vite tu redeviendras
Tonio.
- Combien ? Combien de temps vais-je devoir
endurer tout ça, Samuel ? C’est trop dur, Maria, les
enfants… ils me manquent ! Je me demande si nous avons
fait le bon choix.
- Viens t’asseoir, je vais te servir un verre, ça te fera
du bien », lui répondit simplement Samuel.
Tonio s’exécuta et s’écroula sur un fauteuil, exténué
certes par le voyage, mais beaucoup plus par la tension
nerveuse due aux derniers évènements.
32 PAUL EMILE BELLALOUM
« Tu sais ce dont ils sont capables, n'est ce pas
Tonio ? », commença Samuel une fois qu’il eut servit un
whisky à chacun d’eux.
- Les menaces étaient réelles, tu as pu t’en rendre
compte. »
Tonio ferma les yeux et revit la Mercedes déboulant
au coin de la rue et qui avait failli le renverser un mois
avant sa présumée mort. Ils auraient pu le tuer plusieurs
fois, il en était bien conscient. Mais ils avaient sûrement
besoin de lui, pensant que ses connaissances du monde
Internet pouvaient leur être utiles. Ce n’était donc que des
menaces au départ, pour lui faire peur, le faire plier.
Jusqu’au moment où ils comprirent qu’il allait être le grain
de sable qui allait faire dérailler leur belle organisation.
Alors les menaces se transformèrent en tentatives de
meurtre. Maria et les enfants devinrent très vite des cibles
potentielles. C’est pourquoi Tonio n’avait pas apprécié
l’arrivée du jeune Jim Harris dans leur foyer. Si celui-ci ne
semblait pas dangereux au premier abord, il ne fallait faire
confiance à personne. Il était évident que sa réaction avait
été jugée disproportionnée par Maria, laquelle n’avait rien
compris à son comportement. Surtout qu’au final, le
pauvre petit n’avait rien à voir dans tout ça.
« Qu’est devenu ce pauvre Jim Harris ?, demanda
Tonio en rouvrant les yeux.
- Ne t’inquiète pas pour lui, il est tranquille aux
Bahamas en train de siroter un cocktail. Et avec l’argent
qu’il a reçu pour avouer ton meurtre, il va pouvoir se la
couler douce celui-là. Il a trouvé notre proposition
bigrement saugrenue mais crois-moi, il n’a pas demandé
son reste.
- Mais où as-tu trouvé l’argent pour…
33 SURF MORTEL
- T’occupe pas de ça ! Des amis qui me devaient un
coup de pouce. Tu les verras tout à l’heure.
- Et comment vont-ils ?
- Comment ça ? »
Tout se bousculait dans sa tête, il sautait d’une image
à une autre, d’un visage à l’autre. Mais ceux de Maria et
des enfants restaient toujours là dans un coin de son
cerveau.
« Maria et les enfants.
- Oui, bien sûr. Ils vont du mieux possible. Luca
s’occupe beaucoup d’eux. Il est très souvent chez toi, et
cela leur fait du bien. Comme je te l’avais promis, je
veillerais sur eux comme sur ma propre chair jusqu’à ton
retour. C’est pourquoi il va falloir se mettre rapidement au
travail. On n’a pas de temps à perdre.
- Mais comment s’y prendre ? On n’a pas la moindre
piste.
- Il y a les traces que tu as réussies à récupérer. Il faut
travailler dessus, cela peut faire une bonne base de travail.
S’ils ont voulu te tuer, ce n’est pas pour rien. Ils savent
que tu as découvert quelque chose qui peut nous amener à
eux. Maintenant, reste à savoir quoi.
- Mais cela peut prendre des mois, tu le sais bien.
- C’est le seul moyen de t’en sortir, Tonio. Cela
prendra le temps qu’il faudra, mais nous coincerons ces
ordures.
- J’aurais dû en parler à Maria. Nous aurions quitté le
pays, changé d’identité, recommencé une autre vie. Mais
au moins, je serais encore avec elle en ce moment.
- Ils vous auraient retrouvé, Tonio.
- Comment peux-tu en être si sûr ? C’est peut-être
juste un petit groupe de trafiquants qui aurait été bien
content que je me casse sans demander mon reste.
34 PAUL EMILE BELLALOUM
- Tu n’y crois pas une seule seconde ! Tu sais aussi
bien que moi que le seul moyen de s’en débarrasser une
fois pour toute, c’est d’aller jusqu’au bout. Et fais-moi
confiance, bientôt tu retrouveras toute ta petite famille. »
Sur ces paroles, il se leva :
« Bon maintenant, il faut que tu dormes. Ta nouvelle
vie démarre demain. Rendez-vous à midi au restaurant de
l’hôtel. Je te présenterai à des amis qui nous aideront. »
Il se dirigea vers la porte.
« Samuel ? »
Il se retourna.
« Oui ?
- Merci. Merci pour tout ce que tu fais. »
Samuel lui sourit :
« De rien, voyons. Mais n’oublie pas. Tu es Jonathan
maintenant pour moi aussi. Et pour toi. »
Tonio hocha la tête.

Il se redressa en sursaut. Il était en sueur. Encore un
de ces horribles cauchemars. Toutes les nuits, c’était la
même chose. Il revoyait ces mois de stress défiler dans sa
tête. Puis, les visages de Maria et des enfants en sang.
Tout avait commencé il y a six mois. Il travaillait sur
un nouveau système anti-intrusion destiné à la marine pour
ses sous-marins.
« Désolé, ma chérie, mais je vais rentrer tard ce soir.
Ne m’attendez pas pour manger et couche les enfants sans
moi. Je serai là promis avant 22h. »
Il raccrocha et regarda sa montre. 19h. Génial, cela
lui faisait deux bonnes heures pour avancer sur le sujet. Ce
n’était que très rarement qu’il restait tard le soir au bureau.
Mais là, ce qu’il découvrait valait bien quelques petits
extras.
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