Tailles douces

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Un pianiste s’assoupit devant ses gravures. Elles représentent la pointe du Sérail à Constantinople, la perspective Nevski traversée par Pouchkine, et Diane poursuivie par un lansquenet. Les estampes s’estompent. Elles envahissent son esprit. Réalité et rêves s’entremêlent. Diane l’entraîne dans l’histoire. Histoire du H, histoire des empires ottomans et russes, histoire de taille douce, histoire de sa vie. Mais il lui manque une image pour achever son parcours. Roman artistique, historique ou policier ? La cruelle actualité de l’épilogue dépoussiérera des cadres aux charmes en apparence surannés. La gravure n’aura plus de problème d’image.
Publié le : jeudi 16 juin 2011
Lecture(s) : 88
EAN13 : 9782748161441
Nombre de pages : 155
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Tailles Douces
Antoine Cibirski
Tailles Douces





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2005
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
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contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6145-9 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6144-0 (livre imprimé)






« Hermann est heureux de pouvoir, chaque après-midi,
feuilleter son portefeuille et s’entretenir avec
chacune de ses estampes comme avec un ami »
STEFAN ZWEIG ; La collection invisible

ANTOINE CIBIRSKI




I


LE GRAND SABLON



"Un Français, demander Waterloo à Bruxelles !"
L'étonnement du graveur belge était ironiquement
affecté. Il savait bien que Henri Monréal n'avait pas
franchi les escaliers dérobés de son atelier, abrité de
l'animation bourgeoise toute proche du Grand Sablon,
pour s'enquérir d'un funeste champ de bataille. Il ne
pouvait s'agir que de Antoni Waterloo, maître flamand
du dix-septième siècle. Henri Monréal était encore un
pianiste de renom. Il avait une seconde passion, connue
des intimes, intermédiaires et fournisseurs, dont faisait
partie Hermann, du Grand Sablon. Il était
collectionneur d'estampes. Il mettait à profit ses récitals
et tournées pour sélectionner et enrichir avec soin ses
cartons. Il était fêté à Bruxelles par Hermann, attendu à
Londres par Shapiro, espéré à Paris par Martinez,
accueilli avec égards à Istanbul à la galerie Alfa. Même
les anciens fonctionnaires moscovites de la rue
Katchalova et du "Metropol" continuaient à lui garder
"na leva", sous le comptoir, des œuvres qu'ils auraient
pu écouler pour bien plus cher à de nouveaux riches
russes, uniquement attirés par la spéculation. Tous
estimaient les talents cachés du pianiste et enviaient une
collection, dont ils ne verraient que les bribes qu'ils lui
11 TAILLES DOUCES
vendaient ou dont Monréal voulait bien leur parler. Il
collectionnait à l'ancienne, c'est-à-dire dans des
portefeuilles censés préserver la fleur des œuvres,
régulièrement aérées, exposées et admirées sur des
chevalets.

D'une famille d'artistes, il n'avait jamais été attiré
par la peinture, qu'il n'était pas loin de considérer
comme un art mineur. Revanche du sort sur tant
d'oublis et de condescendance par les peintres, malgré
Rembrandt, puis par les photographes. Initié par
Jacquemin, il avait lui-même pris le burin, la pointe
sèche et rayé le vernis sur des plaques de cuivre
luisantes et vierges. Sous un nom d'emprunt, les œuvres
de Monréal avaient joui d'un succès éphémère : Notre
Dame des Sablons, les forêts de Marly et de Soignes, et
même les jardins du Lycée Lakanal avaient charmé. Il
avait révélé, dans ce dernier cas, la parenté d'atmosphère
entre le parc inaccessible du Grand-Meaulnes et les
jardins du lycée fréquenté par Alain Fournier et lui-
même. Adulé pour ses interprétations pianistiques, il
avait commencé à intéresser par ses transcriptions
picturales. La schizophrénie le guettait. Devant ce
succès inespéré, et craignant pour sa carrière musicale, il
abandonna une production dont l'objectif n'avait pas été
de plaire mais de mieux pouvoir apprécier les
contraintes techniques que les Maîtres savaient, eux,
dépasser.

Il avait à cette occasion beaucoup appris. La
technique y était la servante de l'art, bien plus encore
que pour le piano. Il avait effleuré l'infinie diversité des
méthodes, les gammes et variations illimitées du burin,
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les tendres morsures de l'acide sur le vernis, le jeu
contrasté des barbes sur le trait de pointe sèche. Il avait
compris à quel point le Maître devait accorder pensée,
main et outil. Une symbiose similaire, une telle fusion
débouchait pour le piano sur la musique. Elle
nécessitait, et provoquait le silence le plus total pour la
gravure, atonie qu'il n'était pas loin de considérer
comme la forme la plus achevée de son art. La gravure
est une musique sans son, c'est aussi une peinture sans
couleur. Il avait appris comment suggérer les tonalités et
les couleurs en diversifiant les tailles. Chaque technique
lui avait révélé son doigté particulier : l'eau forte,
dégageant cette sensation de spontanéité et de fantaisie
naturelle, avec accumulation de traits permettant la
modulation ; la pointe sèche, offrant un aspect chaud et
de profond mystère, entourant d'un léger halo un trait
superbement noir ; la lithographie même, illustrant
liberté et absence de contraintes, avec un imperceptible
grain de pierre. Cette dernière méthode avait
progressivement triomphé de ses préjugés initiaux à
l’encontre de simples dessins sur pierre et non de
gravure par entailles.

"Mais, cher Maître, vous n'avez pas déjà toute la
collection des scènes mythologiques de Waterloo ?
interrogea Hermann avec un fort accent flamand. Je
croyais vous avoir vendu la sixième, Psyché et Eros.
- Ce n'est pas celle-là qui me manque, vous me
l'avez bien cédée, mais celle d'Artémis poursuivie par le
chasseur. Vous l'avez oublié ?
- Je me mets immédiatement en chasse,
poursuivi le marchand sur un ton de cantique, signe
habituel d’embarras. Vous n'êtes pas intéressé pas ces
13 TAILLES DOUCES
petites gravures de Waterloo, s'enquit-il sans conviction.
- Non, vous le savez bien, ces arbres sont
superbes, mais ils paraissent nus sans personnages. En
outre, je dois absolument compléter ma collection de
grand format. Le dernier encadrement l'attend. Je les ai
tous fait faire à Saint-Germain-en-Laye, par notre ami,
ancien de la bibliothèque nationale.
- J'ai ce qu'il vous faut, poursuivi l'obstiné
négociant. Mieux que Waterloo, ou plutôt tout aussi
bien dans un genre différent. C'est un Salvator Rosa.
Elle est faite pour vous."

M. Hermann n'agissait ni par appât du gain ni par
flagornerie. Il avait raison et, connaissant les goûts de
ses clients, devinait avant eux-mêmes de nouvelles
sources d'inspiration. L'eau forte de Salavator Rosa était
pure et simple : un lansquenet, tourné de trois quart
dos, la tête masquée par un casque aux plumeaux agités
par le vent. Il empoigne une lance massive et sans
apparat, simplement meurtrière. On devine sous les
lamelles de sa cuirasse un corps trapu. Son épée, faite
pour frapper de taille et d'estoc est cachée dans les pans
de la cape.
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