Tanbouyé

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Marcel Nérée nous raconte l'étonnante histoire de Beauregard Marton, le maestro des mornes, l'un des plus grands tanbouyé que la Caraïbe ait connu, dont les chansons occupaient régulièrement les ondes de France, d'Europe et du monde entier. Après s'être enfui du lycée, Beauregard Morton, artiste rebelle, mena une vie d'errance solitaire rythmée par le tambour et assombrie par la recherche désespérée de sa bien-aimée.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844507389
Nombre de pages : 160
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Tous les élèves se dressèrent comme un seul homme, ébahis par la scène qui se déroulait devant leurs yeux. Beauregard avait saisi maître Barrel par le col et l’avait fait descendre de son estrade en proférant force jurons et menaces. Le professeur, en sportif accompli, avait promptement réagi, et la salle était le théâtre d’un extra-ordinaireladja. L’empoignade était rude et indécise, car, si le professeur de philosophie avait le physique d’un solide quadragénaire au corps exercé par la pratique de nombreuses disciplines athlétiques, Beauregard Marton son adversaire, robuste jeune homme de dix-huit ans, respirait, de toute évidence, la force et la santé. Coups de poings, de pieds, tentatives de passements de jambes et delévé-fesés’échangeaient donc, avec une terrible vio-lence, au milieu des «I salé, i sikré» des élèves, ravis par cet intermède inattendu. Le vacarme infernal qui régnait dans la salle de classe avait sans doute déjà alerté Bellonie, le surveillant général de ce bon vieux lycée Schœlcher, ainsi que ses pions, toujours diligents et prompts à intervenir. L’issue de ce combat était donc, de toutes façons, imminente, quand Beauregard parvint à percevoir le centième de seconde où son redoutable adversaire relâcha inconsciemment son effort, pour reprendre souffle. En un éclair, mobilisant toute l’énergie de son corps déchaîné, il se jeta dans ses jambes et, dans le même élan, le souleva au-dessus de sa tête, avant de l’expédier sur l’un des bancs, qui se brisa sous le poids du malheureux professeur avec un fracas épouvantable. L’exaltation des élèves était à son comble. Même dans leurs rêves les plus fous, ils n’avaient jamais imaginé voir terrasser de si belle manière l’un des plus augustes symboles de l’ordre et de l’autorité académiques. Ils n’eurent cependant pas le temps de faire fête à leur nou-
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veau héros. Le bois du pupitre n’avait, en effet, pas fini de craquer sous le choc des quatre-vingts kilos projetés avec haine et fureur que Marton avait, d’un geste rageur, ramassé son cartable adossé au dernier banc de la classe, celui qu’il partageait avec Gilles Pancrate, surnommé « La longueur », et, sans prendre le temps d’y fourrer le livre, le cahier et les quelques effets qui se trouvaient sur la table, était parti à toutes jambes, manquant de renver-ser au passage le vieux « Bello », qui s’amenait dare-dare, alarmé par les formidables clameurs provenant de cette salle. Ce fut la dernière fois qu’on le vit dans une classe. Il ne remit plus les pieds dans ce lycée, ni dans aucun autre d’ailleurs. A cause d’une obscure discussion sur les idées émises dans son dernier devoir de philosophie, cet élève doué, promis sans doute à un bel avenir dans les hautes sphères d’une société martiniquaise en gestation perma-nente, à moins qu’il n’ait préféré s’installer, après de brillantes études, dans la ville métropolitaine qu’il aurait jugé la plus accueillante et d’y fonder famille et fortune, avait laissé libre cours à ses sourds instincts de rebelle et pris la route des bois, pour toujours. Cette semaine-là avait, pourtant, été semblable à toutes les autres, avec ses longues journées de lycéen dans l’année du bac, qui commençaient pour lui dès cinq heures dans la maisonnette du quartier Sainte-Thérèse où il vivait avec sa mère, sa sœur et son frère, plus âgés et qui ne portaient pas le même nom que lui. Il avait par-couru, comme chaque matin, les quelques kilomètres qui le séparaient du lycée Schœlcher, à l’autre bout de la ville, et passé, comme d’habitude, son temps sur l’un des bancs du fond de chacune des salles que sa classe avait occupées, en compagnie de ses fidèles compagnons, Gilles Pancrate, Félix Panol et José Marcet. Les bavardages incessants du quatuor étaient une véritable malédiction pour les professeurs, qui passaient
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le plus clair de leur temps à s’égosiller pour essayer d’établir des conditions tant soit peu convenables à la dispensation de leur savoir. Ils n’y parvenaient que rare-ment, à grand-peine, et trouvaient seulement une mince consolation devant la souffrance évidente que parta-geaient la plupart des éléments de la classe pendant les compositions et, surtout, au moment de la remise des devoirs, quand chaque grain de ce chapelet d’indigence que constituaient les notes était détaché avec une espèce de jouissance sadique, résonnant dans la salle et dans la tête des élèves, à moitié repentants, comme le châtiment de leur paresse et la fatidique prédiction d’un bien sombre avenir.
Il faut cependant préciser que Marton échappait, le plus souvent, aux affres de ces tortures collectives, car, en dépit de son indiscipline, il parvenait à saisir, par je ne sais quelle opération du Saint-Esprit, l’essentiel des leçons du programme, ce qui avait pour conséquence qu’il obtenait pratiquement toujours, à l’étonnement sans cesse renouvelé de ses condisciples et des professeurs, les meilleures notes de toute la classe. Ses trois compères n’étaient pas non plus parmi les plus malheureux du groupe, car, outre qu’ils étaient passés maîtres dans l’art de combler leurs immenses et compréhensibles trous de mémoire par l’appoint d’un véritable arsenal de manuels et corrigés de toutes sortes, ils pouvaient compter, lorsque la vigilance du maître s’avérait trop pesante et efficace, sur les largesses de notre bonhomme, jamais avare de ces connaissances qu’il avait eu si peu de mal à acquérir.
On ne saurait dire que la vie au lycée était pénible pour ces quatre gaillards, à l’affût de la moindre occasion de chahuter et de rigoler, aussi bien pendant les cours, où il se passait toujours quelque chose, que dans les inter-classes et récréations, quand le lycée s’emplissait d’une animation de fourmilière en émoi à cause des courses,
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jeux, rires et cris jetés dans cette enceinte, devenue sou-dainement exiguë, avec l’enthousiasme et l’énergie d’une jeunesse insouciante. Les élèves de terminale occupaient, le plus souvent, ces récréations à tenir des débats enflammés où il était question de filles, de foot-ball, de musique afro-cubaine, ou encore des moyens de toutes sortes dont ils pouvaient disposer pour affronter les inquiétantes perspectives du mois de juin.
Entre midi et deux heures, la cour supérieure, située devant l’internat, se transformait en arène effervescente, où des équipes d’internes et de demi-pensionnaires, agiles et passionnés, se livraient à de formidables parties de football, destinées à entrer dans la légende du lycée Schœlcher et où se distinguaient des talents en herbe pro-mis, pour la plupart, à un bel avenir. Beauregard Marton n’était pas le moins enthousiaste de ces « petits Pelés » qui rivalisaient de fougue et d’adresse sur le bitume presque fondu par le soleil. A peine son repas terminé, il enfilait un short et des tennis que lui gardait un de ses camarades internes et se précipitait dans la cour, où la partie commençait aussitôt sur un rythme d’enfer, pour ne se terminer qu’à deux heures moins le quart, ce qui laissait aux élèves juste le temps de se doucher rapide-ment pour se rendre au cours, l’esprit encore encombré par les images des exploits qu’ils avaient réussis, dans le jeu ou dans leurs rêves.
Beauregard retrouvait en classe ses compagnons de toujours qui, habitant non loin du lycée, à Rive droite Levassor ou dans les rues avoisinantes, n’étaient pas demi-pensionnaires et faisaient quatre fois par jour le tra-jet qui menait de leur domicile à l’établissement. Le hasard de l’ordre alphabétique, qui déterminait la com-position des diverses classes, les avait réunis, six ans auparavant. Et, depuis, ils ne s’étaient jamais quittés, affrontant ensemble, avec des fortunes diverses, mais qui, en fin de compte, finissaient par converger, un
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nombre presque incalculable de compositions et de conseils de classe, toujours soudés, dans les bons comme dans les mauvais moments, jusqu’à cette classe de « Philo 3 » qui devait les mener à l’ultime échéance, au sacro-saint baccalauréat, infaillible sésame vers les plus belles carrières que proposait notre société.
L’avenir, ils n’y pensaient pas encore, vivant au jour le jour les joies et peines de la vie de lycéen et profitant sans retenue des tranches de rigolades qu’offraient les tics et manies des professeurs, l’ignorance, la maladres-se ou, simplement, la paresse de quelques uns de leurs camarades. Certains épisodes étaient absolument mémo-rables, en particulier ceux qui mettaient en évidence la terrible rivalité qui existait entre certains copieurs invé-térés, comme en témoigne le scandale qui éclata le jour où l’un de ces spécialistes, furieux de ne pouvoir échap-per à la surveillance particulière d’un redoutable profes-seur d’histoire et de géographie, se leva brusquement en criant : « Monsieur, Jeanton copie ! », désignant ainsi son ennemi à la vindicte de l’enseignant, ravi de l’aubaine, et se soulageant, par-là même, des insupportables souf-frances qu’il était en train d’endurer.
Cette vie apparaissait comme une pièce de théâtre ininterrompue, composée de tableaux, tous aussi attrayants les uns que les autres, malgré la rigueur parfois extrême des professeurs et surveillants et les anxiétés qui naissaient périodiquement dans les esprits des uns et des autres, lorsqu’il leur arrivait de penser aux examens. La plupart des élèves considéraient la fin des vacances de Pâques comme le véritable point de départ de leur pré-paration et projetaient d’aller, vers la fin du mois d’avril, passer l’essentiel de leurs soirées à la bibliothèque Schœlcher, autant pour jouir de l’ambiance mi-studieuse, mi-ludique qui y régnait généralement en cette période de l’année que pour profiter d’un éventail appréciable d’ouvrages de qualité. Beaucoup continuaient à fourbir,
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à perfectionner, à porter au plus haut degré d’efficacité leurs armes illicites, confiants en leur maîtrise, en l’ex-périence acquise pendant de longues années de pratique continue et en leurs relations privilégiées avec la bonne fortune. D’autres encore comptaient sur les infaillibles ressources des traditions locales et prenaient, longtemps à l’avance, toutes leurs dispositions pour être en mesure d’opposer à l’hermétisme des sujets et au sadisme des examinateurs un puissant arsenal de gestes cabalistiques et de formules incantatoires.Man kay fouté an tjenbwa an tjou bak la, dann ! Beauregard était de ceux qui pouvaient attendre sans trop d’angoisse ces terribles échéances. Depuis son entrée dans l’établissement, en sixième, il avait toujours été en tête des classes qu’il avait fréquentées, recueillant une impressionnante collection de belles notes et de louanges de ses professeurs, ce qui ne manquait pas d’étonner tous ceux qui le rencontraient, plus souvent qu’à son tour, dans les endroits les moins recomman-dables et en très mauvaise compagnie. C’était un peu la marque de ses origines et du quartier où il résidait, l’un des plus populaires de Fort-de-France, avec ses maison-nettes en bois entassées les unes sur les autres, juste der-rière le port, dans un espace qui allait jusqu’aux alen-tours de Saint-Christophe, Kerlys et Dillon et qui avait des frontières assez mal définies avec Volga-Plage et Baie-des-Tourelles, s’élevant, par ailleurs, sur les flancs d’une petite colline au sommet de laquelle était fière-ment juchée l’église du quartier et dont l’autre versant descendait en droite ligne vers le pont Démosthène, point de départ de la ville, la vraie, mais aussi lieu de rallie-ment des ménagères qui, aux premières ombres du soir, venaient vider leurs pots de chambre dans les eaux de la rivière Monsieur. Toute cette zone-là était donc le domaine de Beauregard, et, quand il n’avait pas cours, il y déambu-
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lait, y prenait la blague avec des jeunes de son âge, non scolarisés pour la plupart, ou encore avec des employés du port, des joueurs desèbi, ou même des repris de jus-tice originaires du quartier et de passage pour un court moment, entre deux séjours en France ou au 118 rue Victor Sévère, la célèbre prison centrale de Fort-de-France. Personne ne comprenait quand il trouvait le temps de faire ses devoirs de classe et comment il parve-nait à obtenir des résultats scolaires qui faisaient pâlir d’envie la plupart de ses camarades de lycée, surtout ceux qui passaient toutes leurs journées et une bonne partie de leurs nuits à travailler comme des forcenés pour essayer d’atteindre un salvateur autant qu’hypothétique dix de moyenne, lequel représentait pour eux le firma-ment, l’aboutissement suprême et, en tout cas, l’assuran-ce de ne pas avoir trop de problèmes avec papa et maman, naturellement fiers de leur progéniture et nour-rissant pour elle les plus hautes ambitions.
Beauregard n’était donc pas, à proprement parler, un élève studieux, et il passait beaucoup moins de temps dans ses livres que dans les ruelles de Sainte-Thérèse, sur le quai de La Française, derrière le fort Saint-Louis avec les joueurs degrenndé, ou sur les carrés de pelouse de la Savane, rendez-vous footballistique de la jeunesse de tous les quartiers de la ville. Beaucoup étaient interpellés par cette singularité et s’attachaient à essayer d’expliquer ce phénomène assez peu commun. On parlait d’intelli-gence exceptionnelle, ou de chance extraordinaire, ou encore de pratiques peu catholiques, magiques ou divi-natoires. Mais l’explication se trouvait peut-être, tout simplement, dans l’enfance du jeune Marton, consacrée presque toute entière à lire, avec une incroyable passion, des dizaines voire des centaines de livres, qu’il emprun-tait à sa sœur ou à son frère aînés, qu’il allait chercher à la bibliothèque Schœlcher, ou qui lui étaient remis, en grand nombre, lors des distributions de prix. Il avait
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gardé de cette période de délectations solitaires une sub-stantifique moelle qui servait de fondement à ses réflexions et enrichissait son discours de références lon-guement digérées et assimilées par l’alchimie naturelle d’un esprit, par ailleurs toujours curieux et en éveil.
Sa sœur Joséphine et son frère Christophe s’émer-veillaient devant de telles prouesses, eux qui s’étaient donnés beaucoup de mal, l’une pour réussir au concours de recrutement des instituteurs et se lancer dans la car-rière d’enseignante du Primaire, après quelques labo-rieuses années passées à l’École normale de Fort-de-France, l’autre pour passer, grâce, disait-on, à l’appui d’un ami de la famille, un providentiel concours admi-nistratif et s’installer dans une situation tout à fait conve-nable d’agent desPTT. Tous les deux vivaient encore dans la petite maison de Sainte-Thérèse, parce qu’ils n’avaient pas vraiment envie de faire autrement et, sur-tout, parce que leur salaire constituait un appoint non négligeable pour l’économie familiale.
Cela n’était pas inutile, dans un foyer plutôt modes-te, où la mère Albertine Marton, employée chez l’un des commerçants syriens de la rue François Arago, travaillait durement pour un maigre salaire et avait bien du mal à subvenir aux besoins de la famille. Elle avait été mariée à un marin au long cours nommé Raoul Portel, qu’elle avait connu pendant son enfance gros-mornaise. Durant les quelques semaines qu’il passait annuellement sur la terre martiniquaise, il lui avait donné ses deux premiers enfants, Joséphine et Christophe. Et puis, une année, il n’était pas revenu. Il n’avait pas, non plus, donné de nou-velles, et plus personne dans le quartier n’avait entendu parler de lui. Albertine avait, comme d’habitude, pris son mal en patience et continué à élever, toute seule, sa fille et son fils, pendant un bon bout de temps, jusqu’au jour où elle avait connu, dans le magasin du Syrien, Jérôme Berdol, un agriculteur qui avait femme et enfants à
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Rivière-Pilote, mais se rendait régulièrement à Fort-de-France pour diverses affaires concernant ses plantations de banane. Celui-ci avait fréquenté, discrètement, mais avec assiduité, pendant une longue période, la maison-nette de Sainte-Thérèse où Albertine s’était installée depuis son premier mariage. Ces relations clandestines avaient apporté un peu de bonheur dans l’existence d’une femme encore jeune avec qui la vie n’avait pas, jusque-là, été très généreuse. Elle avait obtenu le divor-ce de son mari évanoui dans l’azur et espéré, pendant longtemps, que Jérôme quitterait sa femme pour l’épou-ser. Beauregard était né, entre-temps, de ces tendres amours et Jérôme l’avait aimé, s’était toujours occupé de lui, en père attentif et affectueux, mais n’avait jamais osé franchir le pas décisif d’une reconnaissance officielle et encore moins, bien entendu, d’un mariage avec sa mère. Il était mort, quand Beauregard avait huit ans, usé, sans doute, autant par les rudes travaux de la terre que par les harassantes obligations de son vagabondage sentimental.
Beauregard avait hérité de lui sa robustesse, sa pres-tance, ses yeux rieurs, son front large et haut, ainsi qu’une propension assez marquée à passer, pratiquement sans transition, de périodes de grande volubilité et d’exu-bérantebadjolà de longues phases de mutisme. Il sem-blait alors perdu dans les richesses d’un univers intérieur dense et foisonnant ou dans d’interminables voyages sur les ondes capricieuses de la rêverie. Il n’avait pas gardé grand souvenir de ce père souvent absent et très tôt dis-paru. Ce qu’il se rappelait le mieux, c’étaient les vacances qu’il passait chez sa grand-mère, Man Mathurine Berdol, dans la campagne de Josseaud, à cou-rir dans les chemins de terre, les champs de cannes et de bananes, avec ses cousins et, parfois, ses demi-frères et sœurs ou à taquiner les petites filles dans tous les coins de la maison et de ses dépendances. Après la mort de son père, il n’était pratiquement plus remonté dans ce haut
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lieu du terroir pilotin. Mais le souvenir de ces jeux, de ces courses folles, de ces chants, de ces cris constituait des images vivaces et fortes, gravées dans sa mémoire et promptes à resurgir au plus léger frôlement. Il se souve-nait, en particulier, avec émotion des journées entières qu’il passait à pousser, avec amour et fierté, à l’aide d’un grand bâton de glyricidia, tout en le dirigeant au moyen d’une solide ficelle, le beau camion rouge que lui avait fabriqué Bérard, le fils d’une des voisines de sa grand-mère Mathurine. C’était sur les traces de cet extraordi-naire camion que sa pensée remontait le plus souvent dans les savanes et les bois de Josseaud, en quête des exaltantes sensations qui avaient empli tant de journées de son enfance, de repères affectifs ou spatiaux pour situer une méditation existentielle, ou de forces nou-velles pour affronter les réalités de la vie de tous les jours.
Il songeait souvent aussi à la campagne du Gros-Morne, commune d’origine de sa mère, où il se rendait assez régulièrement, depuis quelques années, pendant une partie des vacances scolaires et à l’occasion des fêtes du Nouvel An. Mais l’essentiel de son temps libre, il le passait dans son domaine citadin, qui avait pour capitale le quartier de Sainte-Thérèse et s’étendait jusqu’au stade Louis-Achille, au nord, et à la frange suburbaine consti-tuée par le Pavé, Trénelle, et les abords du cimetière du Trabeau, à l’est, étant limité à l’ouest par la mer des Caraïbes, qui baignait paisiblement le port, le bassin de radoub, le Yacht Club, le fort Saint-Louis, la discrète plage de la Française, l’embarcadère, la Jetée, l’abattoir municipal et, passé le canal Levassor, les vétustes mai-sons de Rive-droite, les cases de Texaco et, finalement, la pointe des Nègres qui venait rejoindre le stade Louis-Achille et clôturait, de fait, la zone où Beauregard avait ses marques et où il retrouvait, à chaque pas, des objets et des visages bien connus.
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