Temps et contretemps

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Sursis, "Tempus fugit", "Sur un air d’éternité", "Sauvegardes et autres pertes de vie", "Chronos", "Evanescence", "Vie volée". Ces sept variations temporelles sont autant de grains de sable dans les rouages de la machine du temps. Sans raison apparente, par provocation, hasard ou malice, la rivière du temps sort de son cours, emportant dans ses remous divers protagonistes qui se retrouvent pris dans les rapides d’une vie qui leur échappe. Tour à tour jouets et maîtres du temps, ils sont alors entraînés dans une valse temporelle inconnue qu’ils tentent de suivre tant bien que mal à temps et surtout à contretemps. Vous pensez que le temps est régulier, linéaire et prévisible? Détrompez-vous.
Publié le : vendredi 10 février 2012
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782748356786
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782748356786
Nombre de pages : 150
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TEMPS ET CONTRETEMPS
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Cet ouvrage a fait lobjet dune première publication par Mon Petit Éditeur en 2010
Sursis
 Pas maintenant, cest trop tôt. Cétait ce quil se répétait sans cesse depuis lannonce des ré-sultats. Il était dailleurs surpris de sa propre réaction. Il aurait cru que son détachement lui aurait permis daccepter nimporte quoi sans révolte. Ce nétait pas tant le fait dapprendre sa ma-ladie que le moment choisi par le cancer pour se déclarer. Le timing était encore plus mauvais que la maladie elle-même. Il tourna le robinet pour remettre un peu deau chaude dans le bain et poursuivre sa réflexion. La chaleur de leau contre son corps napaisa pas la colère qui le brûlait. Cétait tellement in-juste. Encore deux ans et il aurait pu récolter le fruit dannées de travail. Deux ans une éternité à attendre pour voir aboutir le projet de toute une vie, un instant éphémère quand cest le temps qui vous reste à vivre. Ce nétait même pas le temps dont il disposait. Il ne verrait jamais la dernière pierre posée sur la tour Carter. Il ne verrait sans doute jamais non plus la plaque portant le nom de larchitecte de cette merveille urbaine : Jack Rogers. Son nom. Et pourtant, il avait tout sacrifié à ce projet : son temps, son mariage, sa santé aussi sûrement. Il ne verrait jamais son chef-d'uvre achevé. Sans lui donner de date pré-cise, le médecin lui avait laissé entendre que cétait plus une question de mois. La colère sourde continuait de gronder en lui. Il en voulait à Dieu, au sort ou au destin, à quiconque avait eu loutrecuidance  le mot nétait pas trop fort  de lui infliger une maladie affu-blée du nom dun crustacée. Jack soupira. À en croire les médecins, la seule personne à laquelle il pouvait en vouloir
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cétait lui. Cela les arrangeait bien dobtenir une équation aussi simple que : Gros fumeur + cancer du poumon = prévisible et logique Certains auraient même été jusquà obtenir le résultat « méri-». Parfois, il se demandait si cette culpabilisation des fumeurs nétait pas un moyen de rassurer les bien portants non-fumeurs et de leur garantir que leur vertueux comportement leur épar-gnerait la maladie. Leau du bain sétait à nouveau refroidie et il dut à nouveau remettre un peu deau chaude. Le calme que lui procurait dordinaire le bain ne venait pas. Cétait dhabitude son seul moment de repos, de réflexion posée, comme si leau séparait le corps de son esprit pour lui permettre de mieux évaluer la situa-tion. Mais aujourdhui, ses pensées restaient centrées sur les problèmes de ce même corps, lui reprochant presque dêtre si faible. Même le silence qui lentourait lui semblait pesant, si-lence quil avait toujours recherché dans ce lieu sacro-saint quétait devenue la salle de bains, dans ce seul lieu où il se refu-sait à amener son téléphone portable. Il se projetait dans lavenir depuis des années. Cest étrange comme la maladie peut ramener rapidement et péniblement sur terre, rapprochant sans appel la date butoir que lon essaie doublier depuis le jour de la prise de conscience de la mortalité de lhomme. Cest étrange comme la maladie pouvait soudain amener vos proches à des effusions inhabituelles. Il se souve-nait dun de ses anciens collègues qui lui avait dit un jour : « Quand le médecin ma dit que jétais condamné, je nai pas réalisé. Cest quand mon fils ma dit quil maimait que jai com-pris que cétait fini. » Au moins, cest un souci quil naurait pas. Là encore, il au-rait cru être moins cynique à cette pensée. Cela faisait dix ans quil était sorti dun mariage de courte durée sans enfants, voué à léchec avant même davoir vu le jour. Il nen voulait pas à sa femme. Elle avait tout essayé, avait attendu, patiemment, mais
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quelque chose sétait toujours entreposé entre eux et le bon-heur, entre lui et elle, entre eux et des enfants. Il avait su dès le début quelle nattendrait pas toute sa vie quil lui en donne. Il navait juste pas réalisé alors quil ne serait jamais prêt, que ce nétait pas sa nature. Il était fait pour être le compagnon dune nuit ou de plusieurs, pas dune vie. Il se contentait très bien de conquêtes de passage. Il navait pas besoin de plus mais avait mis du temps à le réaliser. À dire vrai, il avait toujours été la proie de sa colère, de son ambition, de son égoïsme, de sa fierté et de sa maladie mainte-nant. Cela ne laissait pas beaucoup de place pour quelquun dautre dans sa vie. Il ne regrettait rien. Il ne le faisait jamais. Le remords était sans doute le seul sentiment à ne jamais le dévo-rer. Il aurait peut-être juste aimé en prendre conscience plus tôt. Jack inspira profondément. Lui qui nétait pas croyant, se surprit à demander un peu de temps. À qui ? Il nen savait rien et sen moquait. Il ne voulait pas un miracle, juste un peu de temps pour inscrire son nom à la postérité, pour quil reste de sa vie autre chose que des photos de soirées entre amis ou de compagnes dont il avait du mal à se souvenir du nom, pour dire au monde : Jack Rogers a vécu. En voici la preuve, voici son héritage.
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Le problème avec les héritages, se dit-il, cest que, pour les laisser à sa mort, il faut les avoir constitués de son vivant. On a plus tendance à se souvenir de celui qui mène à bien un projet que de celui qui la initié. Il navait pas le moindre doute sur lidentité de celui qui prendrait sa place à la tête du projet, pas plus quil navait de doute sur les efforts de lintéressé pour ré-colter tous les lauriers du travail.  Cest trop injuste ! Quelques passants lui lancèrent un regard interrogateur. Jack se rendit compte quil avait parlé à voix haute. Les gens le dévi-
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sagèrent avec surprise. Jack bifurqua dans la première entrée pour éviter de croiser leurs regards. Cétait une petite arcade composée, comme il sen rendit compte avec surprise, de vieux automates du début du siècle, premiers flippers, délicieusement kitchs, étonnamment riches et variés. Il reconnaissait les grands classiques : la chaise électrique, le jeu de hockey et toute la série dautomates censés dire votre état amoureux, nerveux, senti-mental, juger de votre moral, de votre force, prédire votre avenir Il sourit. On était loin des nouveaux jeux en trois di-mensions et autres univers alternatifs en réseau mais, au vu des nombreux joueurs dabord curieux puis passionnés  qui se pressaient devant les machines, ils navaient rien perdu de leur pouvoir de séduction. Jack passa en revue les machines les unes après les autres. Certaines respiraient la poussière, dautres flamboyaient de mille couleurs pour tour à tour étonner et charmer. Il sourit en regardant les automates ingénieux alignés ici pour le seul divertissement des badauds. Il résista à la tenta-tion de faire un bras de fer avec lun dentre eux qui le défia de prouver sa force à son passage, ne céda pas à la proposition dun match de base-ball que lui faisait un petit bonhomme pas plus grand que sa main derrière une vitrine et ne donna pas non plus suite aux offres aguichantes de tour à vélo ou de pugilat par automate interposé. Il flâna entre les machines, appréciant la délicatesse des figurines, la sophistication de leur conception, devant ces souvenirs dun temps révolu qui défiaient les ans et la modernité et, qui, malgré leur âge avancé, parvenaient tou-jours à arracher un sourire aux passants. Ses pas le menèrent dans une petite allée déserte. Il sy en-fonça. Nul ne semblait sintéresser à ces machines pour une raison quil narrivait pas bien à comprendre. Sans doute la conséquence de linstinct de lhomme, simplement résumé par ladage « le monde attire le monde ».
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