Temps mort, ligne 6

De
Publié par

Pour peu que vous restiez un certain temps dans le métro, il devient difficile d'en sortir. Vous avez envie d'échapper à cet air malsain, à ce bruit, à ce mouvement incessant, aux lumières artificielles, surtout, mais vous êtes pris d'une terrible lassitude qui rend presque surhumain l'effort de gravir les escaliers menant à la surface. Car, bien sûr, pour sortir du métro, il faut monter... Vous êtes comme dans un rêve, ou un cauchemar, peu importe, c'est la même chose: dans un univers poisseux et ouaté qui vous enserre, dont vous aimeriez vous dépêtrer mais qui colle au corps, qui colle d'autant plus que vous vous agitez. Vos gestes se font de plus en plus mous, machinaux, vos yeux se ferment, vous respirez plus calmement, tous vos désirs vous semblent ajournables, vous n'avez plus de hâte. Vous êtes comme un lapin dans la lumière des phares: hypnotisé. Vous êtes comme le rat de laboratoire, abruti par les stimuli: tétanisé. On peut vous amputer de la vie sans douleur.
Publié le : mercredi 28 mai 2014
Lecture(s) : 16
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342023770
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342023770
Nombre de pages : 318
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Olivier Rouvière TEMPS MORT, LIGNE 6
Mon Petit Éditeur
Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur : http://www.monpetitediteur.com Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la protection des droits d’auteur. Mon Petit Éditeur 14, rue des Volontaires 75015 PARIS – France IDDN.FR.010.0119474.000.R.P.2014.030.31500 eur en 2014Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Édit
1. Le marcheur trace le chemin Bonjour, vous ! Oui, vous, là ! c’est à vous que je parle. Vous venez d’ouvrir ce livre ? Moi aussi. Oui, oui, au moment où j’écris ces mots, j’« ouvre » ce livre. Évidemment, vous disposez d’un avantage sur moi, puisque vous, le livre, vous êtes sûr qu’il existe. Vous l’avez en main, vous pouvez le tâter, le soupeser, le renifler, en caresser la couverture, en feuilleter les pages. Couverture cartonnée ou souple, brochée ou reliée ? Si on me demandait mon avis, franchement, je préférerais… Mais je n’en suis pas encore là. Je vous parle depuis le livre, mais je ne sais même pas s’il y en aura un, de livre. Je vous parle depuis nulle part. Et vous pouvez m’y renvoyer en me claquant le beignet, clac, en fermant aussitôt le bouquin, ces premières lignes parcourues. Si tant est qu’il y ait un bouquin un jour… Je suis bien obligé de le supposer. Voyez mon problème : pour avoir le courage de m’adresser à vous, je suis forcé d’imaginer que ce dont je vous parle existe déjà. Pour sortir de mon nulle part, je suis forcé de croire que j’existe, déjà, quelque part, sous forme de livre, par exemple, entre vos mains, qui me réchauffent la croupe. Et je suis forcé de vous imaginer, vous, qui peut-être n’existez pas non plus. Mais pour l’heure, notre lieu de rendez-vous, ce foutu prétendu livre n’est qu’un dossier sans titre dans mon ordinateur. Ah, ah, vous ne me croyez pas? Et si je vous plantais là, hein? vous auriez l’air malin ! Oh, je vous vois bien tirer la tronche! Les premiers mots sont toujours si maladroits. Voix non posée. «Impertinent ! »,vous ré-
7
TEMPS MORT, LIGNE 6
criez-vous et, schlak ! vous me rabattez le caquet en reposant sèche-ment l’ouvrage, comme si vous écrasiez un moustique virtuel. Je suis virtuel pour vous, et vous l’êtes pour moi. Et ce que vous tenez entre vos mains est lui-même virtuel. Est-ce mon livre? Ah ben tiens! d’où sort-il, celui-là? Mais il ne se res-semble pas du tout ! Je ne l’avais pas imaginé comme ça. Il n’a aucun air de parenté avec moi. Vous ne me croyez pas ? Mais qui êtes-vous pour en douter ? ! Si nous nous doutons, l’un ou l’autre, ne serait-ce qu’un instant, de notre réalité, de la réalité de ce qui nous lie, de ce livre hypothétique que rien n’atteste encore, si nous doutons, tout est perdu. Pour exis-ter, le livre qui n’existe pas a besoin de moi, dont vous ne savez pas si j’existe, et de vous, dont j’ignore l’existence. Un dossier sans titre – vous n’êtes pas sans savoir qu’aujourd’hui l’on écrit virtuellement, sur un écran: sans papier, sans stylo, sans possibilité d’accompagner par le corps le tracé des mots, sans possibi-lité, même, de toucher le résultat, avec la crainte, en outre, de le voir disparaître,pfffuuuuiiit, à la première coupure de courant. Vous savez sans doute qu’écrire, aujourd’hui, est beaucoup plus proche de rêver. Mais qui rêve ? Au moment où j’écris ces mots, vous êtes, je suis, il est, mais nous sommes à la merci d’un instant d’inattention. Ne rompez pas le contact, vous seriez coupable, vous seriez mon assassin. Pour lire, vous avez besoin de croire que ce livre a une fin. Pour l’écrire, j’en ai besoin aussi. Évidemment, chaque chose a sa fin: je pourrais placer le mot fin dès maintenant, nous serions, vous et moi, tranquilles. Mais il n’y aurait pas de livre. En définitive, vous avez un avantage sur moi, vous qui me lisez: vous savez, déjà, qu’il y a un livre. Vous le tenez à la main, un objet rectangulaire, doux ou glacé, plus ou moins pesant, souple ou rigide, qui sent quelque chose, ou à peine. Pour ma part, je ne suis sûr de rien. Peut-être que vous n’allez pas le lire, finalement. Il n’empêche : il sera là. Parce que quelqu’un l’aura lu, à un moment ou à un autre (en effet, je répugne à penser que mon éditeur ait pu l’imprimer sans le lire ;mais je m’efforce de ne pas penser, non plus, à la coupure de courant). Et, quelqu’un l’ayant lu, le livre a été. Vous ne voulez pour-
8
TEMPS MORT, LIGNE 6
tant pas être le premier. Pour poursuivre votre lecture, vous avez besoin de croire en l’existence du livre, la réalité incontestable d’un après ces quelques lignes laborieuses, d’un pendant, mais aussi d’un avant, un avant qui serait là où je me trouve, maintenant. Dans un dossier sans titre face à vos yeux sans visage. Ne rompez pas le contact. Regardez-moi dans les lignes. Suivez-moi, écoutez ma voix, obéissez à mon rythme. Arrêtez-vous à mes points, là, lentement; reposez-vous à mes virgules, allez-y, sautez légèrement par-dessus, juste un petit pas; continuez la route, voyez, la phrase se poursuit; tournez la page, il faut que votre voix se re-pose, vous n’allez pas rester sur cette note ; respirez, maintenant, ici, entre deux périodes ; levez les yeux, si vous voulez, lavez votre regard en contemplant le vide, ou, plutôt, le plein de la vie réelle, autour de vous, le magasin bondé, les petites filles courant entre les rayons, la vendeuse qui téléphone, les portées des rayonnages, les néons, la circulation automobile derrière les vitres, laissez errer vos yeux sur tout cela comme on caresse un pli de sa robe pour prendre cons-cience de son corps, mais ne vous laissez pas distraire, revenez ; le fil de votre pensée est ici, je le tiens, entre mes lignes, serré, entre mes mailles, vous l’avez perdu ici, il court devant vous sur mes pages, il vous faut le poursuivre, je vous aide, et vous m’y aidez. À l’orée de notre promenade, je fais appel à vous. C’est vous, lec-teur, qui donnez chair au livre; c’est le réveiller, mieux, lui prêter votre souffle, votre sang, que le lire, comme c’est attester le monde qu’ouvrir les yeux chaque matin. Et celui qui écrit – plus générale-ment, si l’on y songe, celui qui ouvre les yeux chaque matin – n’a qu’une envie : recommencer le monde. À l’identique, généralement. Il n’en reste pas moins que vous avez le beau rôle tandis que je tremble, au bord de cette route. Dans ce voyage, vous avez le choix – vous embarquer ou non, faire escale, vous arrêter, revenir, jeter ra-geusement l’objet, l’oublier dans un coin, le prêter. Vous tenez les rênes, mais le chemin vous est tracé. Ce n’est qu’une sente, peu amé-nagée et qui ne promet rien, sans caractère ni point de vue, mais elle guide vos pas. Ce n’est pas le sentier qui marche, c’est vous. Vous êtes sûr de vous ; vous avez droit de vie et de mort. Moi, je vais à l’aveuglette. Pas tout à fait, mais presque. Rien ne m’assure que le chemin que je me fraye à coups de machette ou de
9
TEMPS MORT, LIGNE 6
bulldozer ne va pas déboucher sur un ravin, rien ne me prouve qu’il conduise quelque part, rien ne me prouve qu’il y aura, en définitive, un chemin. J’esquisse mon tracé, et, aussitôt, je me demande si je n’aurais pas dû le faire partir de plus haut, de plus bas, d’avant, d’après, l’allonger ou le réduire, ou si le nombre de ses visiteurs excu-sera les peines qu’il me coûte. Il me faut être outrecuidant pour attaquer cette montagne et placer, à la lisière du domaine – qui s’offre à mon esprit en friche, sans relief ni bornes définies, bien que vous, désormais, en ayez la carte en main, la carte de ce pays qui n’existe pas encore – quelque écriteau promettant aux curieux une promenade agréable, un paysage plaisant ou ne serait-ce qu’une revigorante ex-cursion. Lorsque vous vous y engagerez, vous en suivrez naturellement les courbes, les côtes, sans vous interroger sur leur présence, ou celle des rochers, des bois, des lacs qu’il longe, vous trouverez naturels, obscurément nécessaires, ces accidents, ces échappées et, quand bien même le chemin ne vous conduirait nulle part, vous ne vous en voudriez pas de l’avoir pris, car l’exercice fait toujours du bien. Chacune de ces pentes, chacun de ces virages aura eu pour cause quelque hésitation, quelque absence, quelque renoncement, quelque volte-face de l’auteur – mais, pour vous, quelle importance ? Le livre est ainsi fait, ce n’est pas votre emploi que de le justifier. Si la sente vous déplaît, vous la quitterez; si elle n’offre aucun aperçu remar-quable, vous rêverez en chemin, vous musarderez, reviendrez sur vos pas, imaginerez autre chose. Vous ne prendrez pas d’autre peine. D’ailleurs, chacun d’entre vous, sans y penser, trouvera son propre chemin, en marchant de son propre pas, les yeux portant à sa propre hauteur, la tête se tournant, à droite, à gauche, selon son propre rythme, dévidant, par intermittence, le fil de ses propres soucis. Vos pieds suivront tous, à peu près, la même ligne, mais qui pourrait pré-tendre que la balade est l’agrément des pieds? Elle est le chant de l’oiseau qui passe, la lumière rasante du soleil, le froid soudain d’un nuage égaré, la touffeur des vêtements mal choisis, les fragrances que brasse le vent. Mon rôle n’est pas de la faire à votre place, cette balade. Je n’ai qu’à mettre le premier panneau, poser les premiers signes. Il y avait là de hautes herbes, je les ai coupées, il y avait là des mottes de terre, j’y
10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant