Tendre Baiser

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Tendre Baiser, un esprit chahuteur venu des légendes d’Europe centrale. Sculpté par les bâtisseurs de cathédrales, il a été fait minuscule gargouille au Moyen Âge.

Tombé d’un clocher fragilisé, il attend la restauration de son église, et bouleverse la vie d’un adolescent. Entre Paris et Vienne, le parc Monceau et le Danube, Tendre Baiser trouve que sa vie parmi les hommes ne manque pas de charme.

Publié le : mardi 1 janvier 2013
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EAN13 : 9782952865012
Nombre de pages : non-communiqué
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Tendre Baiser croyait qu’il portait un nom de parfum et que le prénom des hommes était un adjectif. Depuis quelque temps il vivait à Paris, seul dans l’hôtel particulier de ses parents et passait pour un original. On disait que ce garçon de vingt ans avait un penchant particulier pour les statues des jardins pu-blics sur le marbre desquelles on le surprenait par-fois, effaré et sanglotant. Et l’on assurait que, s’il allait encore les chercher à la sortie des maisons de couture de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, il ne gardait jamais longtemps près de lui ces longues jeunes femmes minces et fragiles qui irritent tant les divines du cinéma. Dans ses moments de crise, en effet, Tendre Baiser abandonnait à la première occasion le plus séduisant des mannequins pour sauter sur la plus volumi-neuse créature à jupon qui passait à sa portée.
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Les médecins parlaient alors d’envoûtement. De possession danubienne. Les parfums se soufraient, prenaient un on ne sait quoi de poussière et de corne brûlée. Il est vrai que dans son enfance, Tendre Baiser avait été effleuré par un petit morceau de pierre tombé d’un clocher d’église. Ce qui, ne l’ayant pas tué, l’avait toutefois rendu bizarre. En tout état de cause Tendre Baiser n’était vrai-ment attiré que par les femmes montgolfières et ne se sentait vivre, détestant la campagne, que les pieds sur des trottoirs ou l’épaule appuyée contre les im-meubles des villes. Esprit simple et tranquille au demeurant, ce jeune homme cultivait la nostalgie de ce qu’il appelait ses années de pierre. Il aimait caresser les arches des ponts, les piliers d’église. Il avait un sentiment pour l’Arc de Triomphe de l’Etoile. Un autre pour la Ro-tonde du parc Monceau qu’il voyait de ses fenêtres. Qui plus est, lorsqu’il perdait la notion des choses, ne sachant plus qui il était ni comment il s’appelait, pensant sa mort prochaine, Tendre Baiser implorait le ciel de le laisser finir en gargouille. Plutôt que de le réduire à un tas d’os et de cendres dans le caveau de ses ancêtres. Tendre Baiser aimait aussi, en fin de matinée, flâner dans les rues de son quartier, marcher, yeux baissés, pour rêver ou parler à ses souliers. Chez lui, ces minutes de méditation correspondaient à des instants d’émoi juvénile, d’intimités matinales qui l’avaient envahi et tant troublé autrefois, lorsqu’il
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habitait près des bords du Danube. Et que la Vienne d’après-guerre, meurtrie par l’Anschluss, cassée par les bombardements des uns et des autres, l’enchan-tait encore. En ces lendemains d’épouvante, son père qui s’attachait alors à nourrir les troupes françaises d’occupation en Autriche l’avait emporté dans ses bagages. C’est dans cette Vienne de légendes où l’on transportait encore les cadavres de la nuit dans des brouettes, que Tendre Baiser avait appris à s’inté-resser aux statues fantastiques et aux femmes qui avaient tendance à leur ressembler. Mais Tendre Baiser s’en souvenait-il ? Tout avait commencé une fin d’après-midi de ces années-là, sous le porche de l’église Maria Hilf. La Marie du Secours, la Marie du Salut. Cette église dans laquelle jadis, Gérard de Nerval, partant pour son voyage en Orient, était venu pleurer sur des amours introuvables avec une pianiste d’opéra. Tendre Baiser habitait à deux pas. Tout s’était déclenché lorsqu’un morceau du clocher s’était détaché et fracassé aux pieds de ce garçon d’une douzaine d’années. Au moment où, sous la cascade de gravats et de frayeur, le vacarme des tramways rouillés, des vêpres carillonnées, un morceau de diablotin sculpté, grand comme le pouce, ébréché et brûlant, lui avait effleuré le crâne. C’était l’heure incertaine à laquelle, l’adolescent, nez en l’air et esprit vagabond, après d’interminables
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promenades, rentrait chez lui fourbu et affamé. Pour se perdre encore dans des contes fantastiques et des littératures ambulatoires. Entre vêpres et com-plies il se prenait d’amour pour les poètes, draguait leurs égéries. Il était leur amant. Il était leur ami. La vie lui était douce et facile. Elle était faite pour lui. Avec le soir qui monte, Tendre Baiser s’applique à marcher sur ce qu’il croit être la trace des pas laissée par Nerval qu’il taquine. Il se moque du malheureux Désenchanté tout empêtré d’amours funestes, cruelles et grassouillettes. Il houspille presque le pauvre Labrunie, déjà à moitié fou, qui se passionne toujours pour les inaccessibles et les chimères. Ne serait-ce, cet hiver-là, pour la Marie Pleyel, la Pandora, la tant aimée. Ces images cassées chahutent le garçon. Et la bionda e grassotade l’opéra de Vienne n’est plus bien-tôt pour Tendre Baiser qu’une mégère trop éprise de rigueur teutonne et de chansons à boire pour s’abandonner longtemps au rêveur malhabile qui veut qu’on l’appelle Nerval. Tendre Baiser marche les yeux fermés. Il ima-gine la pianiste et son Parisien en pleine crise. La Pandora trépigne. Elle se débat pour s’échapper des bras de l’amant tordu. Ce Français maladroit. Ce poète qui la harcèle et qu’elle ne comprend pas. Elle saute de côté. Et se dégage des assiduités du pauvre métèque. De ses poèmes. Des brassées de glaïeuls dont il la couvre. Du Nerval qu’elle commence
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à haïr. Entraînée par sa grosse poitrine, le caraco déboutonné et le clavecin en bandoulière, la Pandora fuit de toutes ses forces cette aventure franco-viennoise qui l’ennuie. Elle déboule devant la Maria Hilf. Puis elle bondit encore et court au loin se perdre, fantasque jument cavalcadante et trébuchante, entre ledouble rang de peupliers immenses… qui avaient été plantés là, à la va-vite, par les jardiniers de Napoléon. Lorsqu’il espérait encore donner à la Maria Hilf, à cette église des faubourgs, à son chemin défoncé, une touche impériale et un semblant de perspective hongroise. L’immense rue grise, maintenant sans arbres, est toute rebâtie de commerces, de doubles fenêtres, de pentes douces, de rails de tramways. Elle n’inspire plus personne. Pourtant cette triste et sinistre enca-naillée de banlieue qui, des portes de l’Ouest jus-qu’au Ring et au Prater, change trois fois de nom et de réputation, fait toujours du garçon le plus heu-reux des adolescents. Le fracas des pierres tombées si près de lui saisit à ce point Tendre Baiser qu’il perdit connaissance. Il se retrouva le lendemain matin, souvenir perdu et raison vacillante, au fond de son lit à couettes, dans l’appartement qu’occupait alors sa famille, à cent mètres,Mariahilferstrasse. Lorsqu’il reprit souffle, Tendre Baiser était couché tel qu’il avait été déposé sur son lit. Tout nu et
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crispé comme si ses bras, ses mains et ses jambes, continuaient de s’agripper à quelque chose d’énorme ou à un être étonnant que lui seul pouvait serrer. Une casta-diva sur le retour, par exemple. Une Niki de Saint-Phalle invendue. Un pilier de temple égyptien. Le soleil illuminait la chambre. Le garçon ouvrit les yeux. Raide et glacé, il se sentait pourtant heureux comme jamais. Une brunette de dix-sept ans, ado-rable sylphide en chemise de nuit, se penchait au bord de ses lèvres ainsi que savent si bien le faire les madones fondantes et duveteuses des plaines d’Eu-rope centrale. Elles ont des soies légères entre les seins et jusqu’au creux des reins. Sur leur frimousse, ce charme de velours est encore plus étrange. Les cheveux dénoués de la fille frôlent la poi-trine du jeune homme. Lui chatouillent le visage. — Il n’y a qu’une bosse sur votre front, dit-elle. Le médecin a dit que vous n’aviez rien de cassé. On parle de vous dans le journal. Vous passiez, hier soir sous le porche de la Maria Hilf, lorsque deux ou trois pierres descellées par les bombes américaines sont tombées près de vous. Vous vous êtes évanoui. « Le curé assure que vous auriez pu avoir le crâne fracassé. Il a trouvé dans vos cheveux un petit bout de diablotin, grand comme ça. A lui seul, c’est vrai, ce caillou aurait pu vous envoyer ad patres.
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