Terres sans mal ? (Huitramannaland)

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La rupture avec une vie vaguement yuppie à la mort tragique de sa compagne ramène Yann aux promesses oubliées de l’enfance comme alternative à la détresse alcoolisée. Coïncidence ou signe du destin, Jacques, compagnon des doutes de jeunesse, vit dans la région désignée par l’empreinte séculaire de l’ancêtre homonyme de Yann, modèle de sa préadolescence. Les brumes du pays de l’Eldorado et de l’éphémère République de Counani, en Guyane brésilienne forment le cadre de cette Quête du passé et de soi-même. Il découvrira que la jungle amazonienne la plus terrible, celle des hommes, dévore la vitalité de la population métisse, héritière atavique des remarquables cultures indigènes précolombiennes. Les opprimés d’Amazonie n’ont sans doute d’autre espoir que le recours aux esprits qui hantent les intrigants inselbergs perçant ça et là la forêt.

Au-delà de l’aventure ce roman partiellement inspiré de faits réels relate la difficulté à implanter un programme de développement durable dans une région pourtant vitale pour la planète et illustre la banalité de l’usage de la violence au Brésil.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844508782
Nombre de pages : 106
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Effilé, immaculé, rutilant, somptueux, le voilier glisse silencieusement devant les pontons de guingois de lafavela fluviale, les troncs d’arbres arrachés, bidons rouillés et coques éventrées de tapouilles enfoncées dans la vase viola-cée. Derrière ses trente-six mètres d’arrogante élégance métallique glacée pataugent les embarcations locales sculp-tées à l’herminette dans les bois nobles d’Amazonie.
Fendant l’encombrement des débarcadères aux planches disjointes à coups de tonitruantssai da frente,attention devant, les porteurs – poids impressionnants en équilibre sur la tête ou charrettes à bras surchargées – interrompent leur activité à la vue du luxe sur l’eau. Il faut dire, des yachts du genre de la Gudrid – en l’honneur de la première femme du Vinland – on n’en voit jamais au port de Santana. Et cette mul-titude bariolée n’a évidemment pas la moindre idée de ce que vient faire un voilier si indécemment admirable. L’intru-sion de ce surprenant vaisseau d’un autre monde vite absor-bée – pour ce qu’ils en ont à faire – habitants des îles, passagers de Santarem, d’Almeirim, de Prainha, de Gurupá et du Jari, etestivadores,reprennent, en don-dockers locaux, nant de la voix, le portage des bagages rafistolés, régimes de bananes, sacs de farine de manioc, artisanat de lianes et de bois, cages de volailles…
Un instant la longue tignasse blonde de Bjarni Thorson, géant par la taille et la renommée de navigateur, domine le pont avant que le voilier n’aille accoster au port réservé de la Capitainerie. Une armée de reporters y brandit alors micro-phones, caméras, magnétophones, ferraillant dur pour accé-der à la rapide série de congratulations et à la brève entrevue précédant la montée à bord du gouverneur Vieira et de deux officiers de sa garde. Deux heures en tête à tête avant l’arri-vée à la jetée de Macapá, abordable uniquement à marée haute, c’est ce dont bénéficieront Thorson et Vieira pour
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mettre au point des déclarations annoncées comme fracas-santes attendues lors de la réception officielle. Discours et conférence de presse en grand offriront une occasion histo-rique au gouverneur de démasquer – terme employé par son attaché de presse – la grande corruption en Amazonie. Les noms de gens haut placés coupables de contrebande de drogue et de manipulations financières seront dévoilés si on en croit la rumeur. Par cette attaque frontale contre les puis-sances détournant l’argent public, Vieira et son équipe espè-rent pouvoir faire voler en éclats le carcan de l’exploitation éhontée des ressources de la région. La venue de Thorson, très impliqué dans les luttes environnementales et sociales, assurance-vie pour le gouverneur annulant imagine-t-on le risque d’attentat grâce à sa notoriété, permettra en outre de faire connaître au monde entier le combat du gouvernement local. Deux idéalistes fonctionnels… Des rares, quoi ! Idéa-listes, déjà, ça ne sonne plus très bien à notre époque. Cela confinerait au débile presque. Idéaliste, un ancien champion de voile comme Thorson connu sur toute la terre, passe encore. Son nom maintenant oisif au service d’une belle cause… bravo. Mais un homme politique, quelqu’un d’en-gagé, en principe, dans le sérieux… Vous êtes un idéaliste mon cher ! comme si on disait vous êtes resté en enfance. Et puis pour l’idéalisme, il y a des heures… bistrot tardif par exemple, et un âge donc… Alors ces deux idéalistes, idéa-listes d’action en plus… outrecuidants, carrément, selon leurs détracteurs. Thorson exhorte à la prise de conscience : préparer un monde plus propre et plus équitable. Ce que veut obtenir Vieira c’est que l’on n’entrave plus son programme dévelop-pement durable et justice sociale, modèle pour le futur. Ce chamboulement qu’il essaie de mettre en place,Vieira, ça ne plaît pas à tout le monde. Des adversaires politiques, il en a. Des adversaires ? des ennemis plutôt, des ennemis décidés et du genre à préférer l’ombre pour agir. En ce moment même ils ourdissent, ils trament… cherchant par tous les moyens y compris les moins recommandables à empêcher qu’un petit politicien des masses populaires s’oppose avec vigueur à leur total contrôle sur l’État d’Amapá. Pour lui donc, cette venue de Thorson, le champion, le héros, constitue l’occasion de
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profiter de ce que la terre entière remarque brièvement ce petit morceau d’Amazonie. L’éclairage qu’il lui fallait, la lumière des projecteurs justement, au-delà de son État, au-delà de l’Amazonie, au-delà du Brésil,Vieira l’a trouvé grâce à Thorson. Parce qu’en dehors de la protection que lui apporte la présence du grand navigateur, il tient à ce qu’on sache, Vieira, qu’on comprenne dans ces pays où la démocratie n’est pas qu’une farce, que la lutte des pouvoirs est autre-ment féroce par ici, d’autant plus pour un gouverneur issu de la classe des pauvres, descendant deseringueiros, de ceux que les maîtres sont habitués à rouler dans la farine ou à mâter. Lui ne fléchit pas, en habitué des luttes politiques : révolte contre la dictature, prison, exil… Pas étonnante son audace à braver ceux qui font fonctionner les hommes, par le bâton ou la rouerie avec leur notion statique du haut et du bas. Impensable pour eux de concevoir que le pouvoir ne corrompe pas : il devait finir par leur manger dans la main. Ils ont donc longtemps attendu. Impatience tout de même, il tarde, cet appétit. Et voilà qu’il leur concocte, au contraire, un plan de gouvernement lésant les milieux d’affaires bidon cueilleurs de la manne de programmes élaborés pour eux. Décentralisation du budget, qu’il dit. Et en plus il en appelle à un contrôle étroit de la société civile sur les deniers publics. L’argent leur échappe… toucher à la caisse… rien n’est plus grave. Il attaque le vrai problème, le vrai mal du pays, l’esquema,la combine organisée à haut niveau pour accaparer les ressources. A l’échelle locale, ce sont les entre-prises avec personnalités des trois pouvoirs comme action-naires occultes montées lors du passage du statut de Territoire à celui d’État de la fédération. Rafler les fonds à travers des appels d’offres truqués, c’est uniquement à ça qu’elles servent.
Et là, d’un coup, rage froide, la grosse faille dans le dis-positif… l’exécutif n’est plus entre leurs mains. Ennuyeux qu’il se retrouve élu mais finalement passe encore… le vrai problème c’est qu’il a l’air d’y croire vraiment à son mandat pour le peuple. Du jamais vu dans cette contrée. Il va jusqu’à dénoncer la répartition budgétaire entérinée par une consti-tution locale mafieuse surévaluant la part du judiciaire et sur-tout du législatif. De l’argent qui selon lui entrerait dans des circuits de blanchiment et de trafic. C’est ce qu’il a répété
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partout avant de suspendre les versements jugés abusifs. Dénoncer ouvertement, comme ça… du courage il lui en a fallu. Aux abois, ses opposants, soudain. Il est devenu l’homme à abattre, celui qui vient dangereusement mettre à mal des systèmes parfaitement rôdés depuis des années. Un communiste dit-on. Il y en a pour qui c’est toujours un gros mot même s’il ne mène plus au cachot ou à l’exil. Commu-niste peut-être mais gouverneur légitime élu malgré les achats de votes de son opposant. Par contre aucune légitim-ité la plupart des membres du législatif et du judiciaire, il le martèle à l’envi. Leur place est le résultat de manigances, manipulations électorales, tractations. Moralement, lui, il est à l’aise. Il n’y a même que moralement qu’il est à l’aise. Obtem-pérer, s’incliner devant une décision trafiquée par des politi-ciens véreux pour l’éloigner, pas son genre. Stimulant plutôt… son goût pour la guérilla. Ceux qui tiennent les cordons de la bourse ont du mouron à se faire et ils s’en font. L’Amapá se retrouve à la pointe du progrès, en laboratoire socio-économique. Une nouvelle Amazonie y naît avec recours, inconscient sans doute, à l’histoire. Une révolution que rien n’arrêtera une fois qu’elle aura pris son rythme de croisière. Quelque chose entre anarchisme et organisation sociale communautaire indigène. Les rapports verticaux de toujours seront transfor-més en rapports horizontaux car le Brésil est une nation extraordinaire à un détail près, on y a oublié les hommes, du moins la plupart. Les petits paysans d’un vaste pays sans réforme agraire abandonnés à leur sort s’entassent dans des capitales d’États hypertrophiées, ce qu’il est encore temps d’éviter en Amapá. Inverser la tendance après avoir inversé le regard. Les changements de priorités budgétaires priment tout. D’où ce conflit avec les autres pouvoirs, garants de la continuation des pratiques que le gouverneur dénonce vigoureusement. Un comparse, Silva, propriétaire d’un jour-nal diffamatoire, intermédiaire entre le monde politique et le trafic, est en prison, le seul qu’on ne pouvait éviter d’arrêter, ce qui a mobilisé plus que jamais les ennemis de Vieira. Jusqu’à l’assassinat ? Une trame pour le contrôle total de l’É-tat par un gang de haut vol n’en existe pas moins.Vieira n’en démord pas. L’arrivée de Thorson, c’est le feu aux poudres. Conférence de presse en grand, une magnifique occasion de
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démasquer, le terme employé, la grande corruption en Ama-zonie, de dévoiler les noms de gens haut placés coupables de contrebande de drogue et de manipulations financières. L’ar-gent détourné, enfin expliqué en public. L’exploitation éhon-tée exposée par les révélations. Imminente l’explosion de la bombe qu’il leur a préparée. Entre temps il a aussi fait directement appel aux instances suprêmes de la fédération pour retrouver officiellement son poste. Des politiciens pro-gressistes et des représentants d’organismes internationaux sont venus le soutenir sur place. Donner une teneur natio-nale et internationale au combat contre le détournement de l’argent public, exposer la véritable nature de certaines élites de la société amazonienne, c’est là son but immédiat. Une réflexion profonde guide son action, ses alliés le croient sin-cèrement. Des gens débarrassés de l’abrutissement par des chaînes de télévision aux mains de politiciens cyniques orga-niseront leur vie sans plus d’entraves autour de ses proposi-tions. Pour en finir avec les investissements chroniquement insuffisants dans les secteurs de base comme la santé et l’éd-ucation, arrêter l’hémorragie d’argent public est le premier pas. La corruption, jusque dans l’Islande aseptisée de Bjarni Thorson, cela doit exister, mais exister infime. Il n’a pas idée, Thorson… enfin si, il a idée, pas suffisante, pas que la cor-ruption par ici ce n’est pas une question de degré, de plus ou moins, mais un problème central et non marginal. Pour l’ex-tirper il ne s’agit pas d’éliminer quelque membre atteint, c’est l’ensemble qui est à revoir. Qu’il sache Thorson.
Et Jacques dans tout ça ? Jacques, ex-presque révolution-naire, ex-de gauche presque en lutte, n’était pas venu – c’est pourtant ce qu’il avait fait – s’installer dans ce petit état oublié d’Amapá pour vendre de l’aventure empaquetée à des acheteurs de sensation, de luxe-sensation, le luxe étant dans l’exclusivité vous le garantissez aucun touriste n’y est allé ?… rien de mieux que l’Amapá pour ça. Végétation à vaincre, fleuves peu fréquentés, rapides furieux, sierras inhabitées, Indiens on veut voir des Indiens on veut voir des Indiens ah bon !, ils ne sont plus cannibales, dommage ! quand même, on n’est pas venu pour rien, c’était le topo. Une histoire de cons… avec des cons. Du sur mesure, l’impression de faire semblant, de jouer à exister… j’arrête une minute, j’me
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pince, mais c’est bien moi là au milieu de tout ça… géniaaal ! Equipées en forêt, expéditions vers des là où personne ne va jamais. Bien carré, bien rôdé boy-scout, en deçà des lim-ites, cadré moyen entre résistance physique et dépassement de soi. Le faire pour s’écrier on l’a fait ! Des produits élabo-rés pour les rassembleurs de souvenirs en boîte, de portions de paysages. Puis cela avait empiré, il avait fallu, pour sur-vivre, prendre le tout venant, classe économique on veut en avoir pour notre argent, on a payé, merde ! Des Indiens ! En short ! Chaussés de tongs ! Qui chassent avec des fusils ! Et les arbres, pareil, pas des vrais arbres là ! Défrichés y a pas longtemps… Une savane que vous dîtes ? En Amazonie ! Il se fout de nous ! Raquer pour voir ça… se coltiner onze mois de bureau dixième étage, les embouteillages vers le pavillon grande banlieue pensant avoir acheté un mois de vrai dépaysement… En plus on leur fourgue du pognon sur nos impôts à ces zigotos ! Solidaires, mon cul ! Baisés partout, oui… pigeonnés !
Par la suite il avait voulu se rapprocher de l’Amazonie mythique, l’Amazonie Eldorado. Il avait du moins essayé, il avait essayé fort.Arracher la fortune aux alluvions, ne pas être venu pour rien… L’idée l’avait tarabusté jusqu’à la rencontre de Dieter, aventurier acéphale, spécialiste dugarimpoavec tronche et panoplie, attention ! Dieter terminait sa glissade depuis l’Amérique Centrale, de placer en placer, systémati-quement fauché, gaspillant des gains occasionnels. Son état normal était le dénuement. Grand buveur, beau conteur, il trimbalait la carte de visite des vrais aventuriers de l’or : vingt crises de palud, mon pote, pas du chiqué, ça ! Le flair (?) de Dieter, des battées de prospection, les quelques sous de Jacques avaient permis d’acheter moteurs et matériel pour aspirer les sédiments. Or, boulot aventure… la grosse galette à portée. Affronter ensuite le moins souvent possible l’inter-minable parcours aller retour, débarquant souvent la charge pour le passage des rapides. Dieter, diable germanique, s’agi-tait dans la boue. Jacques avait aimé aussi être couvert de boue, bricoler des solutions aux problèmes mécaniques du jour, savourer le soir une bière plus ou moins fraîche dans l’écho prolongé des hurlements desguaribas.Et lorsque le mercure piégeait plus d’or… exulter en pas de danse bar-bares. Trois heures de hors-bord les ramenaient parfois à la
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« civilisation » lors de rares descentes vers deux baraques pourries, frontière avancée de la société des hommes. Le maître des lieux,SeuNassib, ancienregatãoallait de son, y Amazonie passée… en ces temps là… Hypnotisés par le pas-sage de l’eau courant sous les planches disjointes et abrutis par lacachaçails essayaient de fan-et la bière en quantité, tasmer sur l’une des deux ou trois filles grelottant de fièvre, maigre cheptel en fin de parcours de Nassib. Et là il en fallait de l’alcool ! Ablutions succinctes, sexe en érection hésitante lavé par des mains féminines indifférentes dans l’eau dou-teuse d’une bassine d’aluminium cabossée, papier hygié-nique en guise de serviette avant le corps fané à l’odeur de manioc rance ouvert à la libido simple du chercheur d’or en bordée. Si malgré tout l’enthousiasme venait, attention aux coups de boutoirs qui feraient tinter les bouteilles, l’étab-lissement de fortune vibrant déjà au moindre pas – bah, les normes du pays, économie d’efforts et de matériaux – et pourraient flanquer à la rivière corned-beef, boîtes de sar-dines, haricots, putes et le gros Nassib. Pas vraiment le Paul et Virginie du fond de lui-même dont Jacques avait du mal à se dépêtrer. Pas non plus, en Dieter, de personnage de roman, pas ce Grec homérique deLos Passos Perdidos. La fin prévis-ible du plaisir chemise kaki mains sales allait refermer l’aven-ture en piège. Boue, harassement, bouges aux amours, tout cela faisait remonter peu à peu un dégoût. Et surtout… l’or, l’or qui les fuyait. Pour Dieter c’était tout simplement que des dieux malicieux se plaisaient à escamoter temporairement le métal. La désolation des langues de vase de leur chantier s’étendait cependant de plus en plus vers le reproche muet de plus en plus angoissant de la forêt intacte alentour. Moi-gnons d’arbres, végétation asphyxiée, désert de boue, bidons vides, débris en tous genres, tonnes de terre entraînant dans les eaux du fleuve la mort invisible. La plaie ouverte dans la forêt suppurait, au seing de ses humeurs brunâtres, le mer-cure, le mercure qui retrouverait l’homme, le tuerait. Une vie bien remplie, bon… avec ses dérapages, avant de s’installer dans des activités urbaines plus conventionnelles, dirait-on. Eh bien non, pas vraiment content Jacques, sa vie il la voyait plutôt vide. Le vide avait un nom : Araguaia… Se battre pour un monde meilleur, dire que c’est pour ça qu’il était venu, Jacques. Le feu de la guérilla de l’Araguaia aurait dû le bap-
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tiser. Arrivé à Maraba, il s’était dégonflé de suite devant la proximité de la poudre et du sang. Sous une dictature mili-taire, moins facile qu’à Paris au milieu des étudiants. Pendant ce temps là les groupes bien organisés par lePartido Comu-nista do Brasiltaillaient pourtant en pièce des sections entières de l’armée brésilienne. Mais Jacques s’était contenté de noyer la désillusion de l’action avortée dans lafarra, la bringue à la locale qui mène au petit matin, au-delà même. Bières à n’en plus finir – caisse au pied pour bouteilles vides –, essaims de filles taille réduite, lilli-putes au-dessous de bras talqués, trempées d’eau de cologne bon marché et d’effluves de savonnette Pompom. Si proche et pourtant loin déjà, la guérilla de l’Araguiai, la révolution, la vraie, pas celle des mili-taires qui, cyniquement, avaient récupéré le nom à leur compte. Crucial dans la définition de sa vie, ce premier pas en arrière, sans qu’il l’admette alors. Plutôt cloporte vivant que héros éventuellement mort, un choix confortable allant à l’encontre… allant à l’encontre ? fracassant plutôt les réso-lutions soi-disant indéfectibles de l’idéal. Le fond de sa per-sonnalité ? ou bien finalement une faiblesse du moment lourde de conséquences ? La réponse n’existe plus.
Ici, une autre guérilla celle du pouvoir apparent contre le pouvoir occulte. Acteur resté en coulisse voilà Jacques en spectateur privilégié. Il se passe enfin quelque chose, là où il est. Un gouverneur inattendu qui s’insurge, s’emploie à ébranler une société paralysée, à défaire le joug. Dignité, développement durable et équitable sont les mots regonflés pour les sans voix, ceux qui normalement n’intéressent jamais les politiques. Jacques est-il par hasard au centre d’un monde nouveau en gestation ? d’une révolution pacifique qui allait finalement monter de la forêt ? d’un sud prenant son destin en mains ? Il applaudissait, sûr, mais c’est bien tout ce qu’il était encore capable de faire, témoin par hasard d’un monde nouveau en gestation, d’une révolution pacifique qui allait finalement monter de la forêt. Vague aventurier rangé, ressource des épisodiques étrangers de passage, il a mis son bateau à la disposition des journalistes internationaux hébergés dans l’hôtel qu’il a monté récemment. Parce que l’Amazonie, ça attire de toutes façons et maintenant ce petit État à la pointe du progrès politique avec son gouverneur décidé, on commence à en parler. Il n’y a que le Brésil pour
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ne s’intéresser que mollement à l’Amazonie et se foutre, sauf pression internationale –a Amazonia é nossa !– de ce qui s’y passe et de comment vit son peuple de sous-citoyens.
Au départ de Santana, à bonne distance de la vedette de la police, suit une flottille informelle. Dominant l’Amazone, le tertre aux vestiges du fortin anglais du début du dix-septième est bientôt dépassé ainsi que les entrepôts remplis de bois des îles alluviales d’Igarapé da Fortaleza. Après Fazendinha, station balnéaire des dimanches de Macapá, les berges ne montrent plus aucune évidence d’occupation humaine, rien que la luxuriance de la forêt rejoignant l’immensité du delta. Alors qu’éclatent les premiers pétards – jamais d’occasion festive sans pétards – l’ordre des bateaux se défait. Un Sun-bird à moteur puissant navigue en boucles fantaisistes. On ne distingue des deux occupants que leurs mains s’animant en saluts amicaux répétés. Le Sunbird virevolte loin autour de la Gudrid. Vieira et Thorson répondent aux saluts alors qu’un policier ordonne par signes de maintenir la distance. Le Sun-bird se replace alors en arrière à l’écart des autres embarca-tions. — Des types qui veulent se faire remarquer. Bon, ils ont déjà l’air de se calmer. L’idée optimiste que par une si belle journée rien ne peut arriver finit par prévaloir. Lorsque le Sunbird réapparaît, il ne mérite plus qu’une attention distraite. Il augmente, dimi-nue la vitesse, dessine des entrelacs d’écume blanche, s’éloigne de toute la puissance de ses deux moteurs, vire de bord avant de ralentir et s’arrête enfin loin en avant sur la tra-jectoire du grand voilier. Un jeu ? Un éclair au soleil… le claquement de deux coups de feu ? Un instant d’incrédulité le temps est suspendu. Les occu-pants de la Gudrid courent, crient, appellent, mobilisent les ondes. Captées par toutes les radios de bord, des voix brisées, affolées, coupées de sanglots, d’invectives incohérentes en anglais, en portugais annoncent l’incroyable : Thorson et Vieira, morts sur le coup atteste le médecin de bord. Ahuris-sement et hésitation des policiers pendant quelques secondes suffisent aux fuyards pour creuser l’écart. Les atteindre ? Plus aucune chance. Comment ? On n’a pas prévu
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d’hélicoptère. Une heure pour en faire venir un de Belém… plus même. L’arrivée lugubre à la longue jetée de bois de Macapá n’empêche qu’éclatent les pétards retardataires de ceux qui n’ont rien compris. Le double attentat annoncé offi-ciellement, consternation et rage impuissante entérinent la force de ceux qui abattent quiconque s’oppose à leur domi-nation. Se bercer d’illusions, comment a-t-on pu ?
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