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Toine, le petit Fountgillenc

De
437 pages
Toine est né à Fontgillarde dans le Queyras à 2 000 mètres d’altitude. Il se prépare à une vie sans surprises dans le bonheur simple de son petit village. Mais la mort de sa mère et une subite cécité l’arrachent d’une destinée toute tracée. Toine, le petit Fountgillenc est le récit d’une enfance meurtrie et cependant pleine de chaleur. De son écriture tendre et lumineuse, Josèphe Gadois tisse subtilement et sûrement un roman d’initiation bouleversant. Fille d’imprimeurs, Josèphe Gadois baigne dans l’univers du livre depuis son enfance. Auteur d’une dizaine de livres aux éditions Le Manuscrit, elle récidive ici avec Toine, Le petit Foutgillenc.
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2 Toine,
le petit Fountgillenc

3

Josèphe Gadois
Toine,
le petit Fountgillenc
Roman
5Éditions Le Manuscrit
Paris
DU MÊME AUTEUR


Essai
Du silence aux acquascenies


Nouvelles
Cariboulouve raconte
Cariboulouve racconta alcune novelle delle sue
Montagne


Contes
D Contes de Là-haut
Les Contes de la Crèche
Un conte pour ton prénom - Tome 1
Un conte pour ton prénom - Tome 2
Un conte pour ton prénom - Tome 3

Écrit intime
Pour un ambulancier, l’envers du décor


© Éditions Le Manuscrit, 2010
www.manuscrit.com
© Couverture : droits réservés
ISBN : 978-2-304-03214-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304032147 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03215-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304032154 (livre numérique)
6






... On ne voit bien qu’avec le coeur !
L'essentiel est invisible pour les yeux !
Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry

7






A tous ceux qui ont contribué par leurs
histoires à inspirer l'auteur pour ce livre.
9Démo d’Amour
Saison 2






Début septembre, dans la cour, le mistral
souffle très fort. Les nuages passent rapidement
dans le ciel au-dessus de sa tête. Toine, le petit
Fountgillenc ne les voit pas. Il ressent,
seulement, cette forte bise qui transperce ses
vêtements de laine. Il a froid dans son cœur
aussi.
Dans cette cour, dont il ne connaît pas
encore les dimensions, Toine a l’impression
d’être englouti par le néant. Sauf, que parfois,
une feuille de platane, qui voltige, l’atteint au
visage ou bien à la jambe, puis, continue sa
course folle pour se coincer dans l’angle du
préau.
Assis contre un arbre, il fait mille efforts
pour ne pas pleurer, pour ne pas crier sa
douleur. Toine est perdu. Un gros sanglot reste
coincé au niveau de sa gorge et ses doigts,
convulsivement, arrachent les petits bouts
d’écorce pour mieux se contenir :
– T’es nouveau, toi aussi ? dit tout à coup
une jeune voix à l’accent marseillais.
Toine ne répond pas. Toine est mal dans son
être et il n’a pas encore envie de parler.
11 Toine, le petit Fountgillenc
D’ailleurs, s’il ouvrait sa bouche, les mots ne
viendraient pas. À part ses doigts qui abîment le
tronc, il est tétanisé, par l’angoisse qui ne le
quitte pas.
Soudain Toine sursaute, il vient de sentir un
souffle sur sa joue et des mains qui lui
parcourent le visage.
La voix, de tout à l’heure, reprend :
– Je m’appelle Benoît et Toi ?
Toine réagit en écartant brusquement les
mains de Benoît qui continuait à l’explorer :
– Laisse-moi ! J’ai besoin de personne ! cria-
t-il, en éclatant en sanglots, ses mains cachant, à
présent, son visage.
Sous le préau, des enfants rient, crient !
Quelques-uns sont aussi prostrés, des larmes
coulant sur leurs joues.
C’est le jour de la rentrée des classes. Il y a
encore quelques parents, la valise de leur enfant
dans les mains, qui discutent avec des
professeurs.
Ces hommes ont des chasubles et portent
une petite croix en bois autour de leur cou. On
les appelle des Frères. Ils dirigent un pensionnat
pour les enfants non-voyants et malentendants.
Benoît, du haut de ses onze ans, regarde par
le seul faisceau de son œil droit, ce jeune garçon
qui pleure.
12 Josèphe Gadois
Il se souvient que, l’an passé, lui aussi avait
pleuré, quand son père et sa mère étaient venus
l’inscrire dans cet établissement.
À cette époque-là, il y voyait encore de son
œil gauche, même si ce n’était que flou, il se
débrouillait mieux. Aujourd’hui, il se sentait seul
et voulait se faire un ami afin de combler cette
inquiétude du lendemain. Il savait que, petit à
petit, lui aussi serait comme ce jeune garçon
dans le monde des miros.
Un terme qu’il avait appris des plus grands
qui vivaient, ici, dans cet institut depuis
plusieurs années.
Benoît posa doucement sa main sur l’épaule
du petit Fountgillenc et lui dit :
– Tu sais, moi aussi j’ai pleuré quand je suis
arrivé la première fois ! Tu habites par là, près
de Marseille ?
S’asseyant à son tour, le dos appuyé contre le
tronc, Benoît proposa:
– Tu ne connais rien ni personne, moi, je
peux te montrer tout ce qu’il y a ici, bien
entendu, que si tu le veux vraiment ! Je ne t’y
1oblige pas ! Tsais !
Sortant son mouchoir de sa poche, le petit
Fountgillenc se mouche bruyamment et, d’un
revers de mains, s’essuie les yeux.

1 Retrouvez à la fin du livre le lexique des mots et
expressions provençaux et argotiques.
13 Toine, le petit Fountgillenc
Benoît, pressentant que son nouveau
compagnon va bientôt parler. Il reste, donc,
immobile, retenant son souffle même, pour ne
pas l’effrayer.
Tournant son visage vers Benoît, le petit
Fontgillenc avec une voix, pleine de tristesse, se
présenta :
– On m’appelle Toine et je viens de
Fontgillarde !
– Fon– Fontguiarde ! C’est où ça ? Hum ! J’
connais pas ce coin-là, moi ! Y a aussi des
calanques autour de ta ville ? demanda Benoît.
Toine, un peu agacé d’entendre le nom de
son village écorché, reprend Benoît en disant:
– On dit FON-GI-YARDE, mais cela s’écrit
F-o-n-t-g-i-l-l-a-r-d-e ! Mais ! C’est quoi une
calanque ?
– Oh ! Bonne Mère* ! Tu ne sais pas ce que
c’est qu’une calanque ! Alors, vraiment tu n’es
pas du pays ! constata Benoît.
– Non ! Je viens de la montagne ! dit
doucement le petit Fountgillenc.
– De la montagne ? D’où ? De la Sainte
Victoire ? Enfin, de la Sainte Baume ? questionna
Benoît.
– La Sainte Baume ? Je ne connais
pas ! répond Toine.
– Oh ! Boudiou* ! Si tu ne connais pas la
Sainte Baume, alors, c’est que tu viens, Oh ! Fan
14 Josèphe Gadois
de chichoune* ! Tu viens de très très loin
alors ! Hé Bè *! dit Benoît en deuxième constat.
Toine resta silencieux, pensant avec
mélancolie :
– Là-haut, il y a ma famille, mes copains, le
ciel bleu, les mélèzes, mes montagnes et mon
village et un peu plus bas de ma maison, il y a
aussi la rivière dans la vallée de l’Aigue-Agnelle.
Ici, il ne fait pas nuit, il ne fait pas jour, il fait
rien ! Où plutôt, il fait froid avec ce vent qui
souffle, même si je sens le soleil sur mon
visage !
Et, comme pour se faire encore un peu plus
mal et malgré son refus total de l’admettre pour
l’instant, il se répète les terribles paroles, que le
médecin a prononcées, voici quelques mois :
– Tu vas appartenir désormais au monde
du toucher et de l’ouïe !
On lui a expliqué que ses oreilles vont lui
servir de guide mais pas pour tout ! Et, comme
sentence, on lui a même dit aussi, que,
désormais, il devra vivre ici à Marseille dans ce
pensionnat pour étudier le braille et continuer
sa scolarité, loin des siens et de ses habitudes
montagnardes.
La cloche sonna sous le préau du
pensionnat. Benoît se leva brusquement :
– Zoù, lève-te d’aqui !*
Puis, lui prenant le bras, il continua en
disant :
15 Toine, le petit Fountgillenc
– Anen* ! Faut y aller ! C’est l’heure !
Les enfants s’approchèrent de la voix qui
disait :
– Mettez-vous les uns derrière les autres !
Posez une main sur l’épaule de votre voisin de
devant et avancez doucement, il y a deux
marches à monter !
Les petits pieds raclèrent le sol pour mieux
s’assurer et, avec des soubresauts, la colonne
avança dans la salle de classe.
Il y a trois grandes fenêtres qui donnent
dans la cour mais seulement deux élèves l’ont
vu ! Tout du moins, les ont aperçu dans leur
brouillard. Toine, les découvrira plus tard avec
un autre camarade, le jeune Vincent, avec qui, il
fera le tour de la pièce. Vincent, c’est le plus
jeune de la classe pour cette année et il a
seulement trois mois de moins que Toine. Le
petit Fountgillenc l’apprendra à la récréation
durant leur conversation.
Dans ce pensionnat, les enfants de
différents niveaux scolaires sont donc réunis
dans cette grande salle. Ils sont là puisqu’ils ont
une chose en commun : Ils ont ou bien ils
viennent ou encore ils vont perdre la vue
définitivement.
Certains réagiront violemment, d’autres
seront anéantis mais la plupart se diront qu’ils
n’ont pas le choix autre, que celui-ci, et qu’il
16 Josèphe Gadois
faudra avancer, coûte que coûte, dans cette
nouvelle façon de vivre.
Cette rentrée de 1954, pour les jeunes
garçons comme Toine, c’est le début d’une
année scolaire qu’ils n’oublieront jamais. Le
commencement d’une autre vie. Une vie, qu’ils
n’ont pas choisi, non pas rêvé, ni imaginé avant
que ne leur arrive cet état de fait.
Tout à coup, une voix, masculine et forte,
s’éleva dans la salle :
– Bonjour ! Je m’appelle Frère Roland et je
suis responsable de votre enseignement, surtout
pour le braille ! Je vais vous appeler chacun
votre tour et vous me répondrez : présent !
Malgré le règlement qui exige le silence total,
certains élèves sont, comme dans bien d’autres
établissements, des indisciplinés ! Surtout ceux
qui sont là depuis plusieurs années. Quand
l’appel des noms se fait et que les enfants, un à
un, répondent présent, certains ricanent en se
moquant du patronyme de leur voisin.
– Lelièvre Bertrand !
– Présent !
Et, plus doucement, une voix murmure :
– Eh ! Lelièvre ! Ta copine la tortue, elle
arrive quand ?
Des éclats de rires, plus ou moins retenus,
retentissent alors.
Quand vint le tour de Toine, une voix dit :
17 Toine, le petit Fountgillenc
– Oh ! Chapeau ! Toi ! Tu ne risque pas de
prendre froid puisque t’es couvert, de jour
comme de nuit !
Toine haussât les épaules mais ne répondit
pas.
Benoît fut appelé : caca d’oie ! Ce qui le mit
en colère. Il rétorqua donc :
– Ma parole, Max ! D’année en année, t’es
toujours un vrai connard ! Et comme
d’habitude, t’a queutchi dans ta coucourde !
Toti ! Vaille ! Un vrai marrido barjo ! Continue
si tu veux récèbré dé civado ! T’as de la chance
que nous ne soyons pas dans la cour, sinon, je
te foutrais un bendeù que le mur t’en donnerait
quatre ! Allez ! Va te faire escoundre* !
Cela n’empêcha pas l’interpellé de continuer
à se moquer des nouveaux. C’est ainsi que le
jeune Vincent reçu le surnom de : La
truelle puisque son patronyme était : Masson !
Cependant, Vincent qui, malgré son jeune
âge, ne se laissait pas faire, lui répondit d’un ton
virulent :
– Vai te n’èn de pepidoun* !
Comme les enfants bougeaient plus que
nécessaire, Frère Roland intervint en tapant sur
son bureau. Puis il dit :
– J’aimerais bien un peu plus de sérieux de la
part des plus grands ! N’oubliez pas que vous
devez montrer l’exemple ! Je rappelle et, je vous
informe, pour les nouveaux aussi, que je ne
18 Josèphe Gadois
tolèrerais pas de chahut dans la classe ! De
nombreuses heures de colle sont à distribuer !
Ceci est un avertissement !
Toine pensa mélancoliquement à son
ancienne classe. Puis, il glissa, tout bas, à son
voisin de bureau :
– Je m’aperçois qu’il y a toujours des
andouilles et cela dans n’importe quelle école !
– Tu l’as bien dit ! Gàrri ! * lui répondit-il.
Frère Roland, maintenant assis devant son
pupitre, reprit la parole :
– Nous allons commencer les cours. Mais
avant de cela, pour les nouveaux, il faut que
vous fassiez connaissance avec votre nouveau
stylo et ce qu’on pourrait appeler la base d’un
cahier. Je vous demanderais d’en prendre bien
soins car c’est votre outil indispensable de
travail ! Un peu de silence ! S’il vous plait ! Vous
avez sur le coin droit de votre tablette…
Toine frémit. Tout, ce qu’il touche, l’inquiète
un peu. Le voilà, à présent, avec un rectangle en
fer dans les mains. En posant ses doigts pour le
parcourir, il sent des raies tracées dans ce métal.
Il trouve aussi un genre de poinçon presque
comme celui que son père a dans son atelier
pour faire des trous dans le cuir, lorsqu’il
fabrique ou bien répare des chaussures. Puis, sa
main gauche découvre une petite grille qui est
munie, elle-même, d’une multitude de petits
rectangles. Toine les compte, il y en a vingt -
19 Toine, le petit Fountgillenc
cinq par ligne et la réglette comporte trois
lignes. Avec le poinçon, qu’il enfonce à
l’intérieur, il s’aperçoit que ces rectangles sont
munis de trois points qui se suivent dans la
hauteur et deux dans la largeur. Cela lui semble
assez compliqué, pourtant Toine est très
intéressé par ce nouveau matériel.
Cependant, beaucoup plus par l’éloignement
des siens que par les nouveautés rencontrées,
Toine souffle et ses épaules s’affaissent :
– Je n’y arriverais jamais ! C’est trop dur ! Je
ne comprends rien de ce que raconte Frère
Roland ! C’est décourageant ! murmure-t-il.
Ses derniers mots, il les a prononcés un ton
plus haut. Il entend, alors, quelques rires dans la
classe. Mais une voix grave, en sourdine,
derrière lui, pour le rassurer, lui dit :
– T’en fais pas ! Pitchoun!*Dès que tu auras
compris, tu verras que ce n’est pas si difficile !
C’est vrai ! C’est seulement une gymnastique à
faire comme pour le calcul mental ! Je disais la
même chose que toi, il y a trois ans !
– Il a raison ! Doumé ! T’en fais pas ! Moi
aussi l’an passé, c’était pareil ! Je suis certain que
tu vas t’en débrouiller très rapidement ! lui
glissa, Benoît, aussi à voix basse.
Toine étant un enfant très curieux de nature
et, se sentant soutenu par cette nouvelle amitié
naissante, il écouta avec grand intérêt l’histoire
20 Josèphe Gadois
de Louis Braille et du Capitaine Charles Barbier
de la Serre mais aussi de Valentin Haüy.
Frère Roland commentait en lisant le long
résumé qu’il avait copié depuis plusieurs
années dans les livres historiques sur ces génies,
comme il se plaisait à les appeler :
– Le père de Louis Braille exerçait le métier
de bourrelier dans un village. Il fabriquait des
harnais, des courroies de cuir, des sacs. Louis,
déjà tout petit, manifestait un vif intérêt pour le
maniement des outils…
– Comme moi ! pensa Toine. Il se revoit
entrain de toucher les outils de son père : le
marteau à deux têtes, les alènes de différentes
tailles, tout comme les tranchets, le pied de
cordonnier et l’étau, cette grand pince en bois
avec laquelle, Sam, son petit frère, jouait malgré
les interdictions de leur père.
À la suite de cet envol vers le passé, Toine
sembla un peu plus attentif. Toujours assis à
son bureau, Frère Roland continuait son
explication :
– Il avait tout juste trois ans quand l’accident
arriva. Alors qu’il faisait des trous dans un
morceau de cuir avec un outil beaucoup trop
lourd pour lui ! Celui-ci lui échappa de ses
mains et se planta dans son œil. Ses parents lui
soignèrent tant bien que mal. Louis, ne pouvant
s’empêcher de le gratter, en augmenta
l’infection qui finit par contaminer son autre
21 Toine, le petit Fountgillenc
œil. C’est ainsi que sa capacité visuelle diminua
et finit, progressivement, par disparaitre. Il
demanda et redemanda à ses parents quand
reviendrait le matin mais il ne devait plus
jamais, revoir la lumière du jour…
Toine se sentit très triste tout à coup :
– Comme moi ! Je ne reverrais jamais le
jour, ni les montagnes, ni le visage de mon père,
ni la couleur des yeux de maman et les grimaces
de mon frère Sam qui me faisaient tout le temps
rire !
Il pouvait se mettre facilement à la place de
ce jeune Louis, certes, ce n’était pas, dans de
semblables conditions qu’il avait perdu la vue
mais son désarroi était identique.
Son esprit s’envola, une nouvelle fois, vers
ses montagnes. Il se souvenait, qu’à son école
de Fontgillarde, il avait toujours eu du mal à
suivre sa scolarité.
Non pas, parce qu’il ne comprenait pas mais
parce ce que ce petit garçon brillant distinguait
de moins en moins les lettres que son
instituteur traçait sur le tableau.
Le petit Fountgillenc n’avait jamais vu
correctement, en vérité, et, il pensait que c’était
normal.
De plus, dans ce dur pays des hauts
sommets, il n’était pas coutume de se plaindre !
La vie était composée de pénibles labeurs pour
tous !
22 Josèphe Gadois

Toine avait été dans un visuel approximatif
se cognant de partout. Ses parents, pendant un
temps, l’avaient cru plutôt inattentif aux choses
qui l’entouraient. Souvent, lorsqu’ il tombait,
Catherine, sa mère, lui disait :
– Fais attention ! Tu vas finir par te faire très
mal, un de ces jours !
Vers la fin de sa huitième, pendant qu’il
rentrait dans la classe, au matin du 10 juin,
Toine s’en souvenait encore, son instituteur lui
avait dit :
– Toine ! Il faut que tes parents viennent me
voir !
Le petit Fountgillenc n’avait pas osé en
demander la raison. Son maître l’impressionnait
beaucoup. Il était d’une sévérité notoire mais
cela n’empêchait pas certains garnements, les
plus grands, surtout, de faire des bêtises.
Perdu dans ses pensées, Toine revoit Marius,
son père, se présenter, le soir même, à la sortie
de la classe...
Le petit Fountgillenc l’avait observé, parlant
avec son maître en examinant aussi l’intérieur
de sa classe. Il était resté dehors, ses mains
appuyées sur l’une des fenêtres. L’instituteur et
son père se tenaient debout à côté du poêle.
Plus loin, il y avait la chauffe où étaient
entreposés les morceaux de bois, apportés par
chacune des familles du village pour chauffer la
23 Toine, le petit Fountgillenc
classe en hiver. Sur ce poêle, l’instituteur y
mettait, souvent, sa coquelle de soupe à
réchauffer.
Certains des plus grands avaient trouvé un
moyen de se provoquer dans le jeu du : Tu n’es
pas capable de... !
C’est ainsi que Paul avait craché dans le
récipient et pour les plus hardies, comme
Lucien et Firmin, ils avaient, même,
déboutonné leur braguette puis, en visant bien,
ils avaient rajouté un peu de leur liquide dans la
soupe !
Cela, les avait beaucoup fait rire. Et, ils en
profitaient, bien entendu, dès que l’instituteur
avait le dos tourné !
La loi du silence était de rigueur, surtout
pour les plus jeunes car ils craignaient les
menaces de leurs aînés !
Son ancienne classe comprenait deux grands
tableaux noirs qui étaient accrochés derrière le
bureau du maître. Sur le plus grand, il y avait
une date écrite à la craie ainsi qu’une phrase de
morale.
Au matin du 10 juin, il y avait été marqué :
Famille unie, Bonheur au logis !
Sur le côté du bureau, son instituteur
accrochait son cartable de cuir avachi par le
nombre d’années scolaires déjà vécu. Il l’avait
trimballé, de village en village, dans tout le
département, au fur et à mesure de ses
24 Josèphe Gadois
mutations désignées par l’Académie. Il était, à
présent, tout près du hameau familial, c’est-à-
dire, Pierre-Grosse, juste à deux kilomètres de
l’endroit où, à présent, il enseignait, pour ses
dernières années de fonction, avant de partir à
la retraite. Quelquefois, son frère venait le voir
en fin de journée. Et le dimanche, il retournait à
pied dans sa famille.
Entre les deux tableaux, une patène avait été
placée et son chapeau y était accroché ainsi que
sa gabardine anthracite. Sur l’un des murs, des
cartes. L’une représentait la France et sa
population. Les départements étaient coloriés
de différentes couleurs suivant l’importance du
nombre d’habitants. En jaune, c’était pour tous
ceux qui comprenaient moins de 250 000
habitants et d’une couleur allant vers le plus
foncé, pour les départements dont le nombre
était au-dessus de 1000 000 habitants. Sous la
légende, il y avait écrit en noir : Lyon : ville
ayant plus de 100 000 habitants.
Toine avait été heureux de lire cette
information car son père, tout comme ses
oncles, était allé travailler, pendant plusieurs
années, dans cette immense et si lointaine ville.
Il s’imaginait la ville de Lyon comme un
monde étranger qu’il fallait conquérir au risque
d’en perdre la vie.
25 Toine, le petit Fountgillenc
Ici, la sienne, dans les hautes montagnes, lui
semblait sans risques puisque tout le monde se
connaissait.
L’autre carte représentait le monde. Toine
avait, d’ailleurs, eu beaucoup de difficultés à
comprendre que la terre était ronde puisque sur
cette carte, elle était plate !
Mais de savoir qu’il y avait, dans ce monde
immense, des gens différents et même de
couleurs autres que la sienne, l’avait tout
d’abord intrigué puis très intéressé.
La géographie était devenue l’une de ses
matières préférées. Il était très fier, le soir, de
réciter à ses parents, la liste des départements
avec leur préfecture et même leur sous-
préfecture.
Depuis qu’il avait su lire, le petit Fountgillenc
cherchait des documents et des affiches pour
avoir le plaisir de les déchiffrer.
D’ailleurs dans la classe, il y avait le
règlement intérieur qui était accroché à l’entrée
de la classe. Il en savait, maintenant, le texte par
cœur :
AUX ELEVES des ECOLES (puis en
dessous)
IL EST DEFENDU (puis encore en
dessous)
1° De cracher à terre ;
26 Josèphe Gadois
2° De mouiller ses doigts dans sa bouche (et en
plus petit) pour tourner les pages des livres et
des cahiers.
3°D’introduire dans son oreille (et en plus
petit) le bout d’un porte-plume ou d’un crayon.
4° D’essuyer les ardoises en crachant dessus (et
en plus petit) ou en y portant directement la
langue.
5° De tenir dans sa bouche (en plus petit) les
porte-plumes, les crayons, les pièces de
monnaie etc.
Puis en dessous :
Voulez-vous savoir maintenant pourquoi ces
défenses vous sont faites ? Demandez-le à vos
maîtres qui vous donneront les explications
nécessaires.
Ses premières années dans cette unique classe
lorsque l’instituteur, d’une voix forte et
autoritaire, réprimandait les plus grands, Toine
avait toujours eu l’impression que les paroles lui
étaient aussi adressées. Très bouleversé, les
premiers temps, il avait eu une forte envie de se
mettre à pleurer au risque de faire rire les plus
âgées.
Fort heureusement, Toine y avait vite trouvé
un remède. Cela consistait à tourner son regard
vers la plus grande fille de la classe. C’était l’une
de ses voisines qui portait le doux prénom de
France. C’était avec elle, la plupart du temps,
qu’il partait jusqu’à l’école située à l’entrée du
27 Toine, le petit Fountgillenc
village. France, en jeune fille très responsable,
lui donnait consciencieusement la main, tout le
long du chemin. Le petit Fontgillenc se sentait,
donc, ainsi rassurer.
Toine voyait en elle, une grande sœur qu’il
n’avait jamais eue. Là-bas, dans cette classe où
les élèves n’étaient guère nombreux mais de
différents niveaux, du fait de leurs âges, les yeux
de France se voulaient protecteurs, rassurants
et, très vite, Toine s’en sentait soulagé.
Mais en grandissant, il avait fini par devenir
un écolier comme les autres.
Le petit Fountgillenc se rappelait aussi
l’odeur de l’encre bleue noire. Son instituteur
désignait bien souvent le plus grand de la classe
pour qu’au matin, il se charge de remplir les
encriers en faïence qui étaient enfoncés dans le
trou de leur bureau en bois.
Toine se rappelait avoir lu, sur l’étiquette de
la bouteille en verre, l’inscription suivante : sur
le jaune : permanente et en dessous Paris et
entre les deux sur la couleur bleue, écrit en
blanc, il y avait de marqué : encre Waterman et
sur le noir, dans une autre forme d’écriture :
bleu noir.
Sa dernière année à l’école de Fontgillarde,
Toine avait aimé se servir de son porte-plume
au bout duquel, une plume sergent-major
permettait de faire correctement les pleins et les
déliés afin d’écrire des mots sur la page blanche
28 Josèphe Gadois
de son cahier, bien callés entre les deux lignes.
Il se rappelait encore le début de ses premières
dictées, en particulier le commencement de
l’une d’entre elles :
Le lapin de Firmin. Firmin élève un petit
lapin. Le matin, Firmin lui porte une bonne
pâtée, et, à midi…
Avant d’avoir pu écrire à l’encre sur son
cahier de devoirs, il avait tracé ses premières
lettres sur son ardoise rectangulaire entourée
d’un cadre de bois. Il y avait un trou qui lui
permettait d’attacher le petit chiffon pour
l’essuyer.
Catherine, sa maman, lui avait découpé ce
morceau de tissu dans une ancienne chemise à
son père.
Sa première craie était carrée mais l’année
suivante, le maître avait apporté une boîte de
craie Robert et avait distribué, aux plus petits,
une craie blanche mais ronde comme un petit
bout de bois. Il fallait faire très attention car si
l’on appuyait trop fort, elle se cassait en deux
morceaux, jamais égaux.
Toine, pour le calcul mental, était toujours le
premier à inscrire la réponse sur son ardoise et
c’est ainsi que, dans sa précipitation, il en avait
fait cette triste expérience.
Tous les élèves avaient aussi une corvée à
faire dans cette classe car il fallait entretenir le
feu l’hiver, y faire la poussière, la balayer, y
29 Toine, le petit Fountgillenc
nettoyer les vitres, ramasser les cahiers et les
porter sur le bureau du maître après les
interrogations écrites.
Toine, lui, était chargé de secouer les
chiffons utilisés pour effacer les tableaux.
Pendant la récréation, les écoliers jouaient
indifféremment à la marelle et à saute-mouton,
à trappe trappe mais il était bien plus difficile,
pour les filles, de se faire admettre par les
garçons pour une partie de billes. Toine, la
plupart du temps, partageait ses jeux avec ses
petits copains et copines de son âge qui
habitaient soit au Cadaval ou bien au Cadillens.
Ceux du Cadaval habitaient tout près de
l’école et ils ne se risquaient pas d’être en retard
en classe ! La forge de leur grand-père était
presque à l’angle de celle-ci.
Ceux du Cadillens habitaient plus loin que
Toine, en direction de l’Italie, tout près du Four
banal.
Toine avait même fini par avoir quelques
sentiments pour la petite fille du Cadaval. Ils
s’écrivaient des petits mots doux. Parfois, c’était
Jules, le frère de celle-ci qui devenait le facteur
des cœurs. Pendant qu’il jurait à Toine qu’il ne
lirait pas les missives, dans son dos,
subrepticement, il croisait, même, ses petits
doigts pour conjurer le sort.
Le soir, pendant ses devoirs, Toine
s’appliquait à tracer à la plume ou bien au
30 Josèphe Gadois
crayon, sur une feuille qu’il avait déchiré de son
cahier, des petits poèmes destinés à sa bien-
aimée. Si Catherine, sa mère, de loin, lui
demandait ce qu’il était entrain de faire, il
répondait :
– Je fais mes devoirs, Maman !
Et il donnait, en même temps, un coup de
pied à Sam, son petit frère, qui était assis, en
face de lui, tout en le fusillant du regard afin
que celui-ci ne le trahisse pas !
Parfois, c’était une invitation pour des
retrouvailles après l’école ou bien pour l’après-
midi du jeudi, dans leur coin de jeux favoris à
quelques pas de l’entrée du village, juste au
niveau du pont de fer. Là-bas, ils jouaient
comme tous les enfants de leurs âges. Ils
aimaient passer sous la route dans le gros tuyau
qui canalisait l’eau du ruisseau mais aussi
d’autres jeux un peu moins naïfs comme
l’observation de la différence corporelle entre
garçon et fille et aussi, ce que l’on appelle
communément : au papa et à la maman !
Ils reproduisaient leur mode de vie au sein
de la famille :
– Moi, je suis la maman, Toine, tu es le papa
et toi Félicien, t’es mon fils !
– Et Moi ! Clamait alors le petit Sam.
– Toi, tu es mon bébé ! Tu restes là dans ton
lit ! Disait Mité ou la petite Désirée, très
31 Toine, le petit Fountgillenc
sérieuse dans l’organisation des rôles à tenir au
sein de leur petite famille reconstituée.
Dès que la végétation était en pousse, Mité
ou Désirée ou bien les deux à la fois, ces
maîtresses de maison en herbe, allaient cueillir
des plantes comme le faisaient les femmes du
village pour agrémenter un peu leur repas.
Celui-ci était constitué, la plupart du temps,
de patates avec du lard ou du mouton salé.
Après la cueillette dans les champs, les mères
confectionnaient des soupes ou des omelettes
que le chef de famille, rentrant du travail, avalait
aussi goulûment que le reste de la maisonnée.
Les enfants jouaient ainsi des heures durant
jusqu’à l’appel des adultes…
Ce soir – là, du 10 juin 1954, devant l’école,
Toine, perdu dans ses pensées, ne s’était pas
aperçu que, dans la classe de Fontgillarde, la
conversation des adultes était achevée. Ce
n’était que lorsque la porte de la classe s’était
ouverte et, que l’instituteur avait répondu aux
remerciements et aux salutations de son père,
qu’il était descendu du caillou où il s’était juché
pour mieux les observer.
À la suite, le petit Fontgillenc était rentré à la
maison avec son père qui ne lui avait pas dit un
mot sur cette entrevue.
Toine n’avait pas osé en demander, non plus,
le contenu.
32 Josèphe Gadois
Plus tard dans la soirée, pendant qu’il jouait
avec Sam, son petit frère, Toine s’était aperçu
que ses parents discutaient gravement.
Le petit Fountgillenc ne pouvait pas les
entendre, mais, il les observait à la dérobée en
se doutant bien qu’il en était le principal sujet :
Que se passait-il donc ? Pourquoi sa mère
avait-elle des larmes aux yeux ? Pourquoi
Marius, son père, d’un geste énervé tournait sur
sa tête son béret ? Qu’avait-il fait de si mal ? Il
s’était rassuré, cependant, un peu, en constatant
que ses parents ne l’avaient pas encore grondé.
Toine ne s’était pas douté, sur l’instant, que
son père et sa mère allaient, en cette soirée,
prendre une grande décision, très difficile et
lourde de conséquences mais qui lui donnerait
une meilleure chance pour sa vie future…
Toine y repensait lorsqu’il était envahi par
des moments de grandes inquiétudes et c’était le
cas, en ce jour.
Mais la voix de Frère Roland revint à ses
oreilles. Celui-ci continuait ainsi :
– À cette époque, les aveugles n’étaient pas
aussi bien considérés qu’aujourd’hui : certains
les traitaient comme une race distincte à part
entière !…
– Boudiou* ! Qu’est-ce que ça devait être !
Déjà qu’aujourd’hui quand je marche dans la
rue Paradis avec ma canne, j’entends des
marioles *qui disent : Regarde le gàrri * avec sa
33 Toine, le petit Fountgillenc
canne qui se tortille de droite à gauche ! Il n’a
pas peur de faire tomber ou bien d’embrocher
une vieille qui se trouverait devant lui. Ces
connards ne comprennent même pas qu’il faut
que je balaye devant mes pas pour éviter de
m’embroncher* ! dit Gaëtan, du haut de ses
quinze années, à son voisin de bureau.
Celui-ci répondit à son tour :
– T’as qu’à les provoquer en leur disant de
prendre ta place et qu’ils essaient de se
débrouiller en marchant les yeux fermés ! Ils
comprendront bien vite !
Marcel avait presque vingt ans et il trouvait
un certain plaisir à se donner le titre de
philosophe et grand conseiller pour les miros.
D’ailleurs, c’est par lui que Benoît avait
appris ce terme : être miro à la place d’être
aveugle ou bien non-voyant !
Assez longiligne, avec des jambes qui n’en
finissaient pas comme les Allobroges, peuplade
savoyarde d’autrefois, les enfants lui avaient
donné le sobriquet de Grand Marcel
– Messieurs, un peu de silence ! Vous avez
une rédaction à faire ! Laissez-moi expliquer la
suite aux plus jeunes ! apostropha, tout à coup,
Frère Roland.
Puis il continua son histoire.
Toine, maintenant très attentif, avait posé ses
deux poings sous son menton, les coudes
34 Josèphe Gadois
appuyés sur le bureau. Il écoutait, avec soin, la
suite du récit :
– Les parents de Louis savaient tous les deux,
lire et écrire, et ils avaient conscience de
l’importance sine qua non d’une bonne
instruction pour un enfant handicapé. Son père
obtint, en écrivant plusieurs fois et même avec
l’aide du curé de la paroisse et de l’intervention
du maire, le Marquis d’Orvilliers, Pair de
France, l’admission de son fils à l’Institution
Royale des Jeunes Aveugles fondée auparavant
par Monsieur Valentin Haüy. Pour faire un peu
d’histoire aussi, je vous informe que Monsieur
Valentin Haüy naquit le 13 novembre 1745
dans une famille de tisserands aisés de Saint
Juste-en-Chaussée…
- Où se trouve ce bled *? demanda
doucement Benjamin en se tournant vers le
jeune Vincent.
– Ché pas ! Mais c’est sans doute en France !
lui répondit son voisin de bureau.
Puis levant son doigt, il questionna Frère
Roland.
– C’est où Saint-Juste-en-Chaussée ?
– Bonne question ! Y– a-t-il quelqu’un, à part
les élèves des années passées, qui connaît la ville
de Saint Juste en Chaussée ? demanda Frère
Roland.
Personne ne répondant, Frère Roland
continua :
35 Toine, le petit Fountgillenc
– Bon ! Pour répondre à votre question,
Vincent, c’est un petit bourg qui se trouve en
Picardie. C’est à la suite d’un choc émotionnel
que Monsieur Valentin Haüy se pencha sur le
sort des aveugles. En effet, en 1771, à la Foire
de Saint – Ovide qui se déroulait sur la place
que l’on appelle maintenant, la Concorde à
Paris, qu’il assista à une représentation très
singulière mais qui l’indigna fortement : une
dizaine de pensionnaires aveugles, de l’hospice
des Quinze-Vingt, avait été affublés de
vêtements grotesques et de lunettes opaques
pour jouer au moyen d’instruments divers, une
musique discordante. Cela amusait le public
mais dès cet instant, Monsieur Valentin Haüy se
jura de faire lire et écrire les aveugles afin de
leur rendre leur dignité. Quelques temps après,
il rencontra un mendiant non-voyant qui lui fit
remarquer qu’il avait dû se tromper en lui
donnant une pièce trop grosse. Très étonné par
la finesse du toucher de ce jeune homme,
Monsieur Valentin Haüy entreprit de l’instruire
et fit réaliser pour cela des caractères spéciaux
puisque ceux des typographes, trop petits, ne
convenaient pas.
Il imagina, donc, des caractères en relief pour
permettre à tous les aveugles de lire…
– Hum ! Hum ! Valentin, c’est aussi le frère
du célèbre abbé René Juste, le cristallographe !
36 Josèphe Gadois
se permit de rajouter, tout à coup, le Grand
Marcel.
Celui-ci avait toujours été attiré par la
cristallographie. Dans sa Tarentaise natale,
Grand Marcel avait autrefois parcouru et étudié
les trois quarts des carrières, de minerai, privées,
très encouragé par le père Ignace, l’un des pères
de l’Institut de St Paul de Tarentaise. Il y avait
été scolarisé jusqu’au jour où, sans avoir pris la
peine de mettre des protections, il avait fait
fondre du plomb, recueilli dans la carrière de La
Plagne. En s’éclaboussant, quelques gouttes
avaient atteint ses yeux. C’est après cet accident
que le Grand Marcel avait rejoins ce centre
pour aveugle à Marseille.
Il avait choisi de se reconvertir dans la
musique. C’était déjà l’un de ses hobbies quand
il vivait en Savoie. Maintenant, il se préparait à
devenir un bon musicien mais surtout, il voulait
apprendre à jouer de l’orgue dans les églises
ainsi qu’à accorder les pianos. Grand Marcel
pensait, avec juste raison, que s’il avait plusieurs
cordes à son arc (comme il se plaisait à dire) il
se débrouillerait sûrement mieux dans cette
autre vie.
C’était le plus âgé de cette classe et il
entretenait, une relation assez particulière avec
Frère Roland. En fait, ce religieux n’était autre
que son grand frère. Marcel avait donc, rejoint
son aîné à Marseille. Dix-huit années les séparer
37 Toine, le petit Fountgillenc
dans leur fratrie mais c’était par vocation, que
Frère Roland était entré, dans la congrégation
des Frères de St Gabriel qui dirigeaient cet
établissement.
– Marcel, s’il te plait ! Laisse-moi travailler en
paix ! s’impatienta Frère Roland.
Lui était beaucoup plus attiré par les cours de
braille qu’il enseignait à ses élèves que par
l’histoire de la cristallographie qui avait pourtant
envahie toute son enfance aussi :
– Je reprends donc ! Monsieur Valentin Haüy
permit en disposant des chiffres dans un casier
de bois à faire apprendre les quatre opérations
de base du calcul. Une société philanthropique
avait ouvert un atelier qui employait une
douzaine d’aveugles qu’elle avait pris en charge.
Celle-ci confia alors, l’instruction de ses
protégés à Monsieur Valentin Haüys.
L’institution des enfants aveugles était née !
Son but était donc d’instruire des élèves non-
voyants et de leur apprendre un travail manuel.
Sous la Révolution, cette institution fut prise en
charge par l’Etat. Ceci était un aparté !…
– E qués aco*, un aparté ! souffla Benjamin à
Benoît.
– T’as jamais entendu ce mot ? Eh bè ! Moi
non plus ! T’as qu’à lui demander ! Le prof, il
est là pour çà, non ?
– Qu’est ce que c’est qu’un qués aco* ?
demanda, à son tour, Toine à voix basse.
38 Josèphe Gadois
– Quoi ! Eh bè ! Peuchère *! Tu ne sais
vraiment pas ce que çà veut dire ? s’étonna
Benoît toujours à voix basse.
– Moi, j’ai pas envie de demander au prof !
Répliqua Benjamin.
– Chut ! Les minots *! On entend que dalle* !
dit une voix derrière eux.
Toine ne se retourna pas ni les autres non
plus. Benoît dit alors à ses trois amis :
– Bof ! C’est encore le Fernand qui fait des
siennes ! Il veut toujours faire croire qu’il
écoute ! Ya pas un jour où il ne fait pas le
quècou* !
– Décidément, je ne connais pas un mot de
votre patois ! Et pourtant dès fois, c’est presque
pareil que chez moi ! Dit Toine en se penchant
vers Benoît.
– Un peu de silence ! s’écria Frère Roland en
regardant les enfants qui conversaient à voix
basse.
Puis, après s’être raclé la gorge, il continua :
– Je reprends donc l’historique de la vie du
jeune Louis Braille ! Dès son entrée à
l’institution, Louis Braille apparut comme un
élève brillant. Il réussissait dans toutes les
disciplines enseignées. Il raflait toutes les
récompenses, qu’il s’agisse de tâches manuelles
ou de travaux intellectuels. Il n’avait pas encore
quinze ans qu’on lui confiait déjà certaines
responsabilités d’enseignement. On lui attribua,
39 Toine, le petit Fountgillenc
même de plus en plus de fonctions de toutes
natures dans l’Institut…
– Moi aussi, je vais réussir et je serais aussi
fort que ce Louis ! dit une petite voix derrière
Toine.
C’était Vincent. Il s’était à moitié levé de sa
chaise pour parler à l’oreille de Toine et de
Benjamin. Lui, il était à côté de Benoît. En
voulant se rasseoir, Vincent glissa de sa chaise
et atterrit sous le bureau dans un grand fracas.
Benoît, le cherchant à tâtons pour l’aider à se
relever lui tendit la main en disant :
– Ma parole ! Tu cueilles des pissenlits ou
quoi ?
– Décidemment, aujourd’hui, je n’arrive pas à
faire mon cours ! s’impatienta Frère Roland.
– Je reprendrais l’histoire de Louis Braille un
peu plus tard. Mais ce n’est pas fini ! Je vais
vous parler de Charles Barbier de la Serre, vous
allez comprendre pourquoi !
– Bof ! C’est quand qu’on travaille un peu ! Je
m’en fous de ce Louis Barbier et de ce Charles
Braille ! souffla Benjamin à Toine.
Benjamin n’était vraiment pas enclin à
l’écoute. Ce qui le caractérisait, c’était surtout
une grosse tête ébouriffée par des cheveux
indomptables, couleur geai. Il était pataud de
constitution, même, un peu plus que dodue ! Il
faisait deux fois la hauteur et la corpulence de
Toine et quatre fois celle du chétif Vincent.
40 Josèphe Gadois
Cependant, c’était un manuel qui aimait
sentir le bois dans ses mains. Il savait le
travailler, trouver sa veine pour en faire des
objets. Benjamin étonnait les professionnels du
bois car il était très doué, pour son si jeune âge !
Il est vrai que depuis sa tendre enfance,
Benjamin vivait dans l’odeur des colles, résines,
et les copeaux des différentes essences puisque
son père était un artisan en charpenterie navale.
Son atelier, à toit ouvert, se trouvait près du
port, pas très loin de l’embarcadère pour aller
aux îles d’Or, à la pointe de Giens entre Hyères
et Toulon. Il fabriquait, entre autres, des
barques qu’on appelle des pointus mais aussi
des goélettes dont les voiles claquent aux vents
dès leurs mises à l’eau.
Benjamin était aveugle de naissance. Ses
parents l’avaient découvert sur le tard. Mais
Benjamin avait, par lui-même, développé ses
autres sens.
Son père lui avait donc appris par son
toucher et l’odorat les différentes matières qu’il
utilisait. Malgré son travail harassant, il avait
pris sur son temps pour développer et faire
évoluer le sens artistique inné de son fils.
Cependant, il voulait aussi qu’il fasse ses études
pour obtenir des diplômes ! Il lui donnait,
d’ailleurs, souvent ce conseil :
41 Toine, le petit Fountgillenc
– Il faut avoir des bagages pour réussir dans
la vie ! Je ne serais pas toujours là et ta mère
non plus !
Benjamin, alors, soufflait et bougonnait en
répliquant :
– Je m’en sortirais toujours en travaillant le
bois !
– Ah ! Certes ! Mais qui va t’apprendre et
surtout à comprendre ce que c’est qu’une
facture, des charges à déclarer et tout le
tatsoin* ? Allez ! Fais pas la testa *! Et puis, ce
n’est pas loin Marseille, ta tante Jacqueline y
habite bien ! Elle n’en est pas morte ! Non ?
concluait-il en levant le ton.
Depuis la rentrée, donc, Benjamin était
devenu aussi un pensionnaire, guère
enthousiaste, certes, à Marseille. Il se consolait
en se disant que chaque dimanche, il irait chez
sa tantine Jacqueline et que ses parents y
seraient présent. Ils viendraient, comme promis,
avec leur nouvelle acquisition : une bleu-ciel et
rutilante Peugeot 203. Sur la carte grise, il y
avait inscrit : année 1954.
Les parents de Benjamin s’étaient décidés à
changer leur Citroën fourgonnette grise contre
une voiture plus citadine puisqu’ils avaient pris
la décision d’aller, désormais, le plus souvent
possible à Marseille. C’était à cette condition
que la mère de Benjamin avait accepté cette
42 Josèphe Gadois
séparation. Benjamin étant son unique fils, le
savoir loin d’elle l’angoissait énormément.
Ses parents étaient allés dans la ville de
Hyères pour choisir leur nouveau véhicule.
N’ayant pas trouvé ce qu’ils cherchaient. Ils
avaient voyagé jusqu’à la ville de Lyon, en train.
Pour faire plaisir à sa femme, le père de
Benjamin avait accepté que celle-ci en choisisse
la couleur ! C’était dans un magasine qu’elle
avait vu cette couleur bleu-ciel pour la tôle et les
gentes ! Elle n’en voulait pas d’autres. La
calandre et les pare-chocs devaient être en
chrome poli afin de pouvoir les faire
ardemment briller. Il en était de même pour le
début des ailes-arrière. Elle avait choisi aussi la
couleur des sièges, c’est à dire en cuir, beige très
clair :
– Aves ses quatre portes, nous pourrons
aussi emmener quelquefois mes parents, en
allant les chercher à Fréjus, enfin à Malpasset
pour aller voir ma sœur Jacqueline ! Ils sont
bien vieux et ils ont des difficultés à marcher, tu
le sais bien ! Prendre le train, c’est toujours un
inconvénient pour eux ! Et puis, la gare St
Charles n’est pas à côté du domicile de ma
sœur ! Il faut aller les chercher et les ramener
sans manquer le train du retour ! Avec cette
circulation dans Marseille, on n’est jamais
certain d’y parvenir ! C’est beaucoup mieux
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