Tolstoï, Oncle Gricha et moi

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Un roman familial émouvant, à la fois cocasse et grave, par une jeune auteure allemande brillante.

Un roman familial émouvant, à la fois cocasse et grave, par une jeune auteure allemande brillante.



Sofia écrit des listes, partout et tout le temps. Des listes des diminutifs les plus gênants, des phrases qu'elle aurait souhaité ne jamais avoir dites ou des restaurants les plus mauvais. Une obsession qui lui permet d'affronter un quotidien morose : sa fille de deux ans et demi doit se faire opérer du cœur pour la troisième fois, Alzheimer emporte peu à peu sa grand-mère, et ce n'est certainement pas sa mère Anastasia, grande collectionneuse d'autocollants Panini et adoratrice de Tolstoï, qui peut lui apporter son aide.
De ses origines russes, la jeune femme ne sait que très peu de choses. C'est en trouvant chez sa grand-mère de mystérieuses listes écrites en cyrillique qu'elle découvre l'existence de Gricha, un oncle dont elle ignorait tout. Qui était cet homme passionné, fougueux et marginal ? À travers lui, l'histoire familiale de Sofia se dévoile peu à peu pour livrer ses plus lourds secrets.


Un roman à la fois cocasse et grave qui s'interroge avec justesse sur les liens familiaux et la quête identitaire.



Publié le : jeudi 8 janvier 2015
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782365691468
Nombre de pages : 266
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couverture
Lena Gorelik

TOLSTOÏ,
ONCLE GRICHA ET MOI

Traduit de l’allemand
par Amélie de Maupeou

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Pour Peter (uniquement !)

Prologue


On s’habitue à tout, même à la peur. C’est grand-mère qui avait dit ça un jour. Elle avait lâché cette petite phrase comme on ajoute une précision factuelle à un récit, en passant, sans ciller, sans marquer de pause. Elle parlait de la guerre ce jour-là, et grand-mère parlait rarement de la guerre.

Oncle Gricha, lui, aimait parler de la guerre, il aimait parler en général. C’était lui qui racontait les histoires de grand-mère d’habitude. On prenait plaisir à écouter ses interprétations qui partaient dans tous les sens, enflaient, prenaient des tournures inattendues, s’enrichissaient de mille détails, se projetaient dans l’avenir sans prévenir. Il savait créer un suspense et faire trembler, parfois même un peu pleurer, souvent éclater de rire. Il racontait avec passion et on l’écoutait avec enthousiasme. On finissait par connaître les personnages de ses histoires comme s’ils étaient des amis, on les aimait ou on les détestait. Oncle Gricha savait décrire le mobilier d’une pièce de telle manière qu’elle se déployait devant nos yeux. Contrairement à celles de Goethe, ses descriptions de paysages n’ennuyaient jamais. Il y avait toujours plusieurs chutes à ses histoires, et la dernière était toujours la meilleure. Cela valait pour tout ce qu’oncle Gricha racontait, d’ailleurs, les histoires de guerre de grand-mère au même titre que les autres.

Un seul détail posait problème : en vérité, oncle Gricha ne pouvait pas se souvenir de cette époque. Il était né en 1945, lorsque la guerre était déjà finie, deux jours après la conférence de Potsdam. Quand quelqu’un lui avait demandé, un jour, d’où il connaissait toutes ces histoires de guerre, il s’était contenté de hausser les épaules d’un air mystérieux. Répondre à cette question, étayer son récit de sources sûres, n’aurait pas été digne de son statut de conteur.

Tout le monde était friand des histoires d’oncle Gricha. Chacun le priait de poursuivre, comme les enfants, le soir, quand ils ne veulent pas aller se coucher : « S’il te plaît, allez, encore une ! » Grand-mère, quant à elle, restait silencieuse. Elle ne s’en mêlait jamais. Elle n’en redemandait pas, ne corrigeait pas son récit, ne posait aucune question et ne manifestait aucune curiosité de connaître la suite. Elle le regardait avec un sourire à moitié indulgent – comme on s’amuse d’un enfant qui évoque ses amies les fées –, et à moitié désapprobateur, mais elle restait silencieuse. Elle ne commentait pas non plus ses histoires de guerre qui pourtant étaient soi-disant les siennes, et dans lesquelles elle tenait le rôle principal.

Grand-mère a eu trois enfants, mais oncle Gricha a toujours été à la fois son préféré et l’objet de toutes ses inquiétudes. Tout au long de sa vie, ses deux autres enfants, le fils comme la fille, lui ont reproché de ne pas les aimer comme elle aimait oncle Gricha. Bien entendu, elle les aimait. Elle les aimait aussi. Oncle Gricha n’était ni l’aîné ni le benjamin, il était l’enfant du milieu, celui qu’on ignore légèrement, en règle générale. Il était venu au monde quatre ans après son frère, qui avait effectivement connu la guerre mais n’en parlait pas. Par mesure d’honnêteté, parce qu’il était bien trop jeune pour s’en souvenir, et puis parce qu’il ne parlait pas beaucoup ; il n’aimait pas parler, de toute façon. Sa sœur l’avait suivi deux ans plus tard. Elle avait toujours levé vers lui, le grand frère et camarade de jeux si fantaisiste, un regard empreint d’admiration mais aussi, depuis son plus jeune âge, d’une certaine jalousie. Le frère aîné avait adopté le rôle du responsable, sans doute contre son gré, tandis que la petite sœur se tenait dans l’ombre de Gricha, parfois volontairement, parfois parce qu’elle avait été écartée. Au milieu de tout cela, Gricha n’en faisait qu’à sa tête, et souvent des bêtises. Âgé de quelques semaines à peine, il était tombé de la table à langer pendant son sommeil et s’était soudain retrouvé sur le sol bétonné, où il avait paisiblement continué de dormir. L’enfant n’avait pas crié, la grand-mère s’en était chargée. Un hurlement strident au point de sembler inhumain, dont les voisins se souvenaient encore. Elle avait vécu les secondes les plus terribles de sa vie, convaincue que le bébé était mort. Mais non, il respirait toujours, comme elle avait pu le constater en tenant sa main tremblante sous le nez du nourrisson, en percevant sa respiration légère. Il respirait, il dormait et son unique réaction avait été un petit bruit de succion mouillé. Grand-mère avait été prise d’un fou rire hystérique qui, plus encore que son hurlement, avait terrifié les voisins accourus à la rescousse. Voici ce qui minait les frère et sœur d’oncle Gricha : elle semblait envoûtée par lui. Elle aimait ses deux autres enfants, les aimait du fond du cœur, comme une mère. Mais elle était tombée sous le charme de Gricha.

Si l’on avait réuni Huckleberry Finn, Émile accompagné de ses détectives et Max et Moritz, oncle Gricha les aurait tous battus à plates coutures. Quatre os brisés, un nez cassé, quarante-sept grosses bosses, une balafre sur le front juste au-dessus de son sourcil droit, une autre de dix centimètres sur son tibia gauche, une brûlure en forme d’éclair sur la main droite – voilà les blessures qu’il s’était faites avant même d’avoir mis un pied à l’école.

À la mort de Staline, le 5 mars 1953, Gricha avait sept ans, il était en CP. Moscou était sous le choc, le pays entier était en état de choc, comment allaient-ils s’en sortir ? L’école resta fermée jusqu’à l’enterrement du grand homme, quatre jours plus tard, aussi Gricha considéra-t-il ce décès comme un heureux événement. Les élèves soviétiques étaient censés retrouver les bancs de l’école le lendemain de l’inhumation mais d’abord, ils se devaient d’éprouver encore un peu de chagrin. Pour cela, on les aligna en rangs serrés, le dos droit. Les plus sages avaient le droit d’exprimer leur tristesse sous le portrait réglementaire de Staline. Les autres, moins privilégiés, se rassemblèrent de l’autre côté de la salle de classe pour observer tristement le visage du grand dirigeant de l’Union soviétique. Il va de soi qu’oncle Gricha ne faisait pas partie des élus, il n’avait jamais été sage. En revanche, il était assez bon en grimaces. Ce 10 mars lui sembla être une occasion idéale pour soumettre ses moues et autres pantomimes patiemment étudiées chez lui, devant le miroir, à une première confrontation avec un public. Pour un garçon de sept ans, les occasions de dévoiler ses talents devant une assemblée essentiellement composée de filles aux tresses ornées de gros nœuds n’étaient pas nombreuses. Les petites filles manifestaient leur deuil avec une application toute particulière. Leurs joues étaient baignées de larmes, elles reniflaient bruyamment, les yeux rivés sur leurs souliers. Les deux garçons exemplaires, qui partageaient avec elles la chance de pouvoir exprimer leur désarroi sous le grand portrait, s’efforçaient manifestement d’être à la hauteur de l’honneur qui leur était fait.

Debout en face d’eux, oncle Gricha s’appliqua donc à interpréter ses différents rôles, parfois six en même temps, parmi lesquels un clown, un homme sénile qui marmonnait dans sa barbe, visiblement furieux, et Staline en personne. Les deux garçons censés donner l’exemple, en réalité apolitiques et très peu affectés par l’événement, mordillaient l’intérieur de leurs joues pour ne pas éclater de rire. Puis ce fut le tour de la fillette qui se tenait juste en face d’oncle Gricha, Katia aux tresses blondes. Bien qu’il ne lui ait jamais adressé la parole, elle était émerveillée par oncle Gricha et ses folies depuis le premier jour de classe. Ses amies – si elles avaient été au courant de cet amour – lui auraient certainement reproché : ce fou ! Quand il devint évident que la tristesse de Katia s’épuisait, les deux autres gamines lui jetèrent des coups d’œil sévères et accusateurs qui n’auraient rien eu à envier à ceux de leur institutrice si cette dernière n’avait pas été trop occupée à se perdre dans la contemplation sentimentale du portrait de Staline et si elle avait remarqué les prouesses théâtrales d’oncle Gricha. Entre-temps, il était passé du rôle de clown tirant la langue à celui de Staline suivant du regard une femme dont les mouvements de hanches dépassaient les limites de la décence. Il ne tarda pas à conquérir l’intégralité de son public. Même Natacha, la première de la classe qui écrivait toujours ses devoirs sur un brouillon avant d’oser les recopier sur son cahier, finit par rendre les armes. Ce matin-là, elle s’était pourtant promis de briller, même dans le deuil. Elle faillit à sa promesse.

Le 9 mars 1953, l’ensemble de l’Union soviétique pleura Staline. Nombreux furent ceux qui périrent dans la foule compacte rassemblée sur la place Rouge pour lui rendre un dernier hommage. Jusqu’à ce jour, grand-mère s’était agacée plusieurs fois par jour des frasques de Gricha, mais jamais elle n’avait eu honte de lui. « Je ne sais pas quoi dire », avait-elle déclaré ce soir-là, en revenant de l’entrevue la plus embarrassante qu’elle eut jamais eue avec une personne d’autorité au sujet du comportement de Gricha. Cette phrase n’était pas nouvelle, et à la maison son hochement de tête perplexe était habituel. Quand ni cris, ni menaces, ni punitions ne s’ensuivirent, mais des larmes apparemment intarissables, des larmes dans lesquelles se mêlaient le deuil d’un grand homme et la déception irrémédiable causée par un fils sans cœur, oui, déjà perdu en fin de compte, alors oncle Gricha lui-même fut effrayé (effroi qui, bien entendu, ne ressemblait ni de près ni de loin à des remords).

Lorsque, le 3 novembre 1957, la chienne Laika fut le premier être vivant envoyé dans l’espace, oncle Gricha décida que la glorieuse destinée du premier chat envoyé dans l’espace revenait à Machka, la chatte de la famille. D’après les informations officielles, Laika avait voyagé quelques jours autour de la Terre sans dommages – en réalité, il ne s’agissait que de quelques heures, au terme desquelles le stress et la pression avaient eu raison d’elle. Elle avait succombé, elle était morte en héroïne pour la patrie soviétique. À bord de l’engin spatial d’oncle Gricha, une machine mal aboutie, construite à partir de matériaux de mauvaise qualité, Machka parcourut à peine plus de deux mètres avant de perdre un bout de sa queue. Si cette expérience ne suffit pas à convaincre oncle Gricha du fait qu’il avait suffisamment contribué à la recherche aérospatiale, son père lui interdit catégoriquement toute autre forme d’expérimentation.

À dix ans, oncle Gricha fut nommé pionnier en même temps que ses camarades de classe1. À cette occasion, l’école organisa une cérémonie officielle de remise des foulards rouges. Le jour venu, il apporta un pastiche de crâne chauve déniché Dieu sait où, qui rappelait étrangement le crâne dégarni du directeur de l’école. Il attendit, pour le mettre, que vienne son tour de proclamer devant l’assemblée des pionniers réunie, les professeurs, les parents d’élèves et ses camarades, son intention de chérir la Patrie – Patrie écrit avec une majuscule – et de vivre, d’intégrer et de poursuivre la lutte selon l’exemple donné par le grand Lénine et l’enseignement du Parti communiste.

« Au moins, il est venu à bout de sa scolarité, c’est déjà pas mal ! » avait coutume de dire grand-mère, même après ses vingt-cinq ans, car la peur de le voir renvoyé de l’institution scolaire était restée très vive. Il termina l’école avec les meilleures notes possibles dans presque toutes les matières, hormis le savoir-vivre et les sciences sociales, où il avait récolté les plus mauvaises. « Est-ce que tu as la moindre idée de la quantité de boîtes de caviar que m’a coûté ta scolarité ? » demandait grand-mère de temps à autre. Les boîtes de caviar et les pralines, devises officieuses de l’URSS. En guise de réponse, oncle Gricha lui souriait, et elle semblait s’en contenter.

Tout le monde l’appelait oncle Gricha. Apparemment, on lui avait attribué ce nom avant même la naissance de son premier neveu. C’était ainsi : il était l’oncle des contes de fées, aimé de tous, un peu étrange et fou, jamais adulte. Oncle Gricha ne s’est jamais marié, même si les femmes semblaient lui courir après par troupeaux entiers. Pourtant, ce n’était pas un homme particulièrement beau. Une légère calvitie était apparue dès ses vingt ans, son frère et son père avaient aussi perdu leurs cheveux très tôt. Il ne se donnait pas la peine de coiffer les rares mèches qui lui restait et ne changeait jamais la monture de ses lunettes, la mode ne l’intéressait pas. C’étaient son charme, ses récits, ses manières insouciantes, puériles et égoïstes, qui charmaient la gent féminine. « Eh bien, qu’est-ce qui ne te convient pas chez celle-ci, cette fois ? Tu finiras vieux garçon ! » répétait grand-mère chaque fois qu’il éconduisait une nouvelle admiratrice. Sa sœur aussi le pressait, surtout depuis qu’elle-même était mariée et mère d’un enfant (un seul, car elle craignait secrètement de ne pas être capable d’en aimer un second) : « Est-ce que tu as l’intention de finir tes jours seul ? Tu ne veux donc pas d’enfants ? » Peut-être qu’oncle Gricha en désirait, mais il n’en dit jamais rien. Il avait beaucoup d’amis.

Oncle Gricha était peintre par vocation, mais sans talent, comme il l’affirmait lui-même. Parallèlement à son existence d’artiste, il avait travaillé un peu partout : dans une usine, dans une bibliothèque, en tant que constructeur de décors, chez un apiculteur, dans un studio de doublage, en tant qu’assistant de recherche, comme serveur et cuisinier, il avait servi dans la marine, il avait découpé des montagnes de viande chez un charcutier, escorté un groupe de chercheurs jusqu’en Sibérie, en tant que photographe. Il avait interrompu ses études trois fois, bien que, pour reprendre l’expression de grand-mère, « il eût tout de même un cerveau ». Si un emploi lui avait rapporté suffisamment d’argent pour subvenir à ses besoins pendant quelque temps, il se remettait aussitôt à la peinture et au dessin. Il peignait à l’aquarelle et à l’huile sur des chevalets, et empilait ses œuvres derrière un paravent dans sa chambre à coucher. Il dessinait au charbon sur des blocs à dessin, quelque part dans la nature, de préférence au bord d’un fleuve, non loin des pêcheurs. Il restait assis là des journées entières, aussi silencieux qu’eux. Eux surveillaient leur ligne, lui peignait. Parfois, il leur demandait comment cela se passait, discutait brièvement des courants marins et de l’eau en général, de la météo ou de la pêche de la veille… S’ils le regardaient d’abord d’un œil sceptique, ne sachant pas s’ils devaient en retour s’enquérir de ses progrès, ils finissaient toujours par l’accepter comme un original, un excentrique, et partageaient leurs provisions avec lui.

Oncle Gricha offrait aux enfants des caricatures griffonnées à la hâte de leurs parents, de leurs grands-parents ou de leurs professeurs, et ils en recouvraient fièrement les murs de leur chambre. « Une fois que je serai célèbre, vous pourrez les vendre très cher ! » disait oncle Gricha, et les petits juraient qu’ils ne s’en sépareraient jamais. Il leur expliquait alors par de savants calculs combien de glaces et de jouets ils pourraient acheter grâce à cette vente ; bref, les conversations qu’ils avaient avec oncle Gricha étaient autrement plus passionnantes qu’avec n’importe quel adulte de ce monde. Il dessinait des caricatures politiques qu’il montrait à ses amis et n’offrait que rarement à sa famille. Quand elle les voyait, grand-mère secouait la tête. Ces dessins lui faisaient peur. Les caricatures étaient ce qu’oncle Gricha faisait le mieux, peut-être même aurait-il pu gagner de l’argent grâce à elles si ce qu’elles représentaient n’avait été le contraire de celles que la Pravda imprimait.

Oncle Gricha avait toujours eu une sensibilité politique. En primaire, déjà, il s’était mis en tête d’appliquer dans sa classe les principes communistes dont il avait été nourri durant son enfance, et de tutoyer sa maîtresse. Cela lui avait valu quelques bonnes réprimandes, de la part de l’intéressée mais également de la directrice de l’établissement, de grand-mère, et même de son grand frère qui, déjà pionnier depuis un moment, connaissait son serment d’intégration sur le bout des doigts. Après cela, oncle Gricha se jura de ne plus jamais adresser la parole directement à sa maîtresse d’école.

Bien plus tard, peu avant d’obtenir son diplôme auquel personne ne croyait plus, oncle Gricha s’était fait des amis un peu étranges, en tout cas de la même trempe que lui, que son père qualifiait de « gars suspects ». Ils faisaient des bêtises, séchaient les cours, lisaient des ouvrages interdits copiés en cachette et écoutaient de la musique interdite en fumant (« Il ne manquait plus que ça ! Est-ce que tu as complètement perdu la tête ? » s’était écriée grand-mère en secouant de nouveau la tête, c’était presque devenu un réflexe désormais, chaque fois qu’elle voyait oncle Gricha ; il avait également cessé d’aller chez le coiffeur.) Ils rédigeaient de très mauvais poèmes et se les lisaient à voix haute. C’est à cette période qu’oncle Gricha avait commencé à dessiner des caricatures. Tout cela n’était que des idioties mais quelque chose d’autre, en revanche, était plus préoccupant. Ces garçons avaient des contacts avec un groupe antisoviétique auquel ils vouaient une admiration sans bornes. Ils n’en faisaient pas vraiment partie, étant trop jeunes, mais ils étaient encore très malléables : ils délivraient avec enthousiasme le courrier, reproduisaient des livres, des discours et des pamphlets.

Personne, dans la famille, n’était vraiment au courant, c’est pourquoi personne n’en parlait jamais. Après quelques années, cependant, ils en vinrent à craindre qu’oncle Gricha ne soit devenu l’un des leaders du groupe. On rejetait volontiers la faute sur ses mauvaises fréquentations – mais cela n’aurait pas été très étonnant, vu sa personnalité, qu’oncle Gricha soit le leader du groupe. Les rumeurs allaient bon train mais la plupart du temps, ils préféraient ne pas les écouter. Grand-mère se plaignait de ne jamais pouvoir aborder les gens avec insouciance. Ni son voisin, ni le gardien de l’immeuble, aucun professeur des enfants, ni même la vendeuse du supermarché du coin : tous, immanquablement, étaient au courant des dernières frasques de son plus jeune fils ou tout au moins d’une rumeur qui courait à son sujet… La plupart du temps, ces personnes ne connaissaient pas le prénom de son aîné.

C’est ainsi que la famille apprit, par exemple, qu’oncle Gricha et ses nouveaux amis s’étaient introduits par effraction dans la bibliothèque de l’université – à cette époque, oncle Gricha en était à sa deuxième année d’études et à son troisième cursus, puisqu’en fin de compte les deux premiers ne lui avaient pas convenu. Ils s’étaient introduits dans la section biologie. Dans chacun des ouvrages du département, et il y en avait plus d’une centaine, ils avaient inscrit les principales lois génétiques existantes, et, en dessous de celles-ci, les noms des biologistes qui avaient mené les recherches aboutissant à ces lois. On retrouvait ces noms dans les registres de divers pénitenciers disséminés dans l’immensité de la patrie soviétique. Un jour, le biologiste attitré de Staline, Trofim Denissovitch Lyssenko, découvrit que seules les qualités servant les idéaux du socialisme et acquises au cours de l’existence pouvaient être héréditaires. La génétique n’était visiblement pas sa tasse de thé. Quiconque s’aventurait à contredire ses théories était aussitôt écarté, avec le concours du NKVD, le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, le ministère de l’Intérieur. Or, tous ceux qui l’avaient contredit, c’est ce qu’apprit à cette occasion la famille d’oncle Gricha, figuraient désormais en première page de chaque livre de biologie de la bibliothèque universitaire de l’université d’État Lomonossov. Grand-mère ne s’y connaissait pas davantage en biologie qu’en génétique, et le père d’oncle Gricha lui-même n’avait qu’une vague idée des véritables enjeux de cette action, qu’il qualifia d’insensée. Il comprit rapidement, pleinement et douloureusement, cependant, que s’il avait légué sa chevelure bouclée, ses yeux bruns et ses jambes courtes à son fiston, ce dernier n’avait pas hérité de son sens aigu de l’autorité, de l’ordre et de la subordination. Les conséquences ne tarderaient pas à être connues, c’était certain. Peut-être pas tout de suite, mais inévitablement très bientôt, au plus tard lors du prochain méfait. Car il y aurait un prochain méfait.

Grand-mère se fit un sang d’encre. Elle pleura, supplia Gricha de ne plus se compromettre avec « cette bande de loubards ». Son frère Andreï renchérit, lui qui parlait si peu et respectait oncle Gricha plus encore que leur propre père qui se contentait généralement d’exprimer ses opinions par des gifles. Sa sœur l’admira, comme toujours, et commença par faire des pieds et des mains pour entrer elle aussi dans ce mystérieux cercle d’amis. « Ah non, c’est déjà suffisant que tu traînes avec ces garçons, toi », intervint son père. « Je ne veux pas savoir ce que tu fais avec eux, mais essaie de tenir Anastasia à l’écart de tout ça ! » Malheureusement, c’était déjà trop tard.

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